‹ Traité des maladies mentalesChapitre 273 sur 306 · TRAITEMENT DE LA FOLIE IIYPOCHONDRIAQUE · texte numérisé non relu

TRAITEMENT DE LA FOLIE IIYPOCHONDRIAQUE

faite des choses saintes. Enfin il existait chez lui des impulsions suicides qu’il craignait de ne pouvoir maîtriser.

En présence d’un ensemble de symptômes aussi inquiétants, je n’hésitai pas à conseiller au malade de rompre avec le monde extérieur et de se faire soigner à l’asile. Je n’eus pas de peine à lui faire partager mes convictions sur l’issue heureuse de sa maladie, s’il voulait suivre le traitement qui lui serait prescrit. Je commençai par supprimer toutes les médications dont il avait abusé (purgatifs, vomitifs). J’inaugurai le régime nouveau par des bains d’afifusion, et comme la confiance du malade était très grande, son intelligence vive et ses sentiments développés, je ne fis aucune difficulté de lui faire suivre ma visite. Il voyait les aliénés, les examinait et les interrogeait. Je vis bien qu’il se faisait dans l’esprit du malade un travail de comparaison entre les sensations et impressions qui lui étaient propres et celles qu’il constatait chez ses compagnons d’infortune. Il recueillait, du reste, avec avidité, les explications que je donnais à mes élèves, et j’avais intention qu’il se les appliquât, évitant toutefois avec soin de blesser sa propre susceptibilité.

Je ne fus donc pas démesurément surpris lorsque, après huit jours de cette hygiène intellectuelle et morale, notre malade vint m’annoncer qu’il était guéri. A mes doutes calculés, il opposait le rétablissement de ses fonctions visuelles et locomotrices ; il avait la consolation de pouvoir lire son bréviaire, et il adressait en même temps une lettre à son évêque pour qu’il voulût bien l’autoriser à dire la messe. Il reconnaissait avoir été aliéné, et affirmait que la conviction de son état pathologique était devenue un fait acquis pour son esprit, dès qu’il avait pu comparer ses propres impressions maladives avec celles dont se plaignaient les aliénés de l’asile, et se convaincre que leurs interprétations étaient aussi déraisonnables que les siennes propres.

A dater de ce jour, la guérison ne fit que se consolider. M. l’abbé N. ., était devenu un de nos auxiliaires les plus précieux. Trois semaines ou un mois s’étaient à peine écoulés, qu’il se trouvait en état de remplacer l’aumônier de l’asile, forcé de s’absenter. Il célébra l’office un dimanche, prêcha les aliénés, et trouva dans le souvenir de ses propres souffrances des paroles sympathiques qui émurent l’auditoire, et confirmèrent le pronostic favorable que nous avions porté. JM. N, . . sortit de l’asile après trois mois de séjour, reprit ses fonctions dans la cure qu’il avait été obligé de quitter, et sa guérison ne s’est pas démentie.

J’ai cité avec quelques détails un exemple qui prouve à quel point les influences de l’ordre moral exercent un effet salutaire dans cette sorte de vésanie. C’est avec les malades de cette catégorie que les voyages ont

MOYENS DE l’oRDRE INTELLECTCTEL ET MORAL. 761

le mieux réussi; mais encore faut-il savoir les adapter au caractère, aux moeurs, au tempérament et à l’éducation des malades, ainsi que je l’ai prouvé dans l’observation de guérison d’une malade hypochondriaque (voy. page 61 1 : /e voyageais avec une dame aliénée^ etc.).

M. le docteur Durand-Fardel cite pareillement un exemple très remarquable d’une dame âgée de soixante-deux ans, et qui réunissait à un haut degré tous les caractères de la folie hypochondriaque. Tous les traitements faits au domicile de cette dame avaient échoué. En désespoir de cause on recourut à un voyage. « Les quinze premiers Jours furent pénibles; distractions de la route, séjour dans les villes, grands spectacles de la nature, tout fut impuissant à fixer son attention et à la distraire de ses chagrins. Il était littéralement impossible à son fils et à moi de quitter sa chambre ou sa personne un seul instant du jour

ou de la nuit . Cependant nous approchions du but de notre voyage.

Le jour touchait à sa fin. Arrivés sur une hauteur, nous apercevions la ville où madame X. . . avait passé les premières années de sa vie. Elle fit une exclamation, et des pleurs inondèrent son visage. Mais ce n’étaient plus ces pleurs que lui arrachaient à chaque instant des douleurs imaginaires ou des craintes chimériques; c’étaient des larmes de véritable sensibilité. Dès cette heure, la guérison parut commencer. En effet, le voyage put se continuer dans les meilleures conditions, et trois mois après cette crise morale, la malade était rendue à ses affections de famille.

Je pourrais citer d’autres crises de ce genre, que j’ai provoquées, et qui ont déterminé chez des aliénés hypochondriaques le retour à la santé. Le malade hypochondriaque dont j’ai longuement donné l’observation (page :iâ2) en est un exemple. Il était tombé dans le dernier état de la dégradation, et sa guérison, qui avait été préparée par des bains, des purgatifs, par le travail intellectuel et manuel, fut solidement inaugurée le jour où je lui ménageai une entrevue avec sa famille et le fis sortir brusquement de l’asile.

J’ai eu la consolation de rencontrer, huit années après sa sortie de l’asile, et occupant une fonction importante, un jeune homme de vingtcinq ans, dont l’hypochondrie avait pris les caractères de la zoanthropie des anciens; il se vautrait dans ses ordures, refusait de se servir de ses mains pour manger, et broutait à la façon des animaux. Il était en outre agressif en ses actes et avait presque toujours la camisole.. . Je le surpris un jour dans cette triste situation, et lui annonçai que sa famille désirait le voir. Je le fis habiller et laver ; il se laissa faire sans difficulté, et eut une grande effusion de larmes en embrassant sa mère. Il demanda à aller à la ville voisine avec tous les siens, ce que je m’empressai de lui concéder.

TBAITEMENT DE LA FOLIE HYPOCIIONDRIAQUE.

Quel ne fut pas mon étonnement de voir revenir le même malade, calme en ses actes, raisonnable en ses paroles, et insistant sur le bonheur qu’il aurait de revoir sa ville natale. L’expérience fut tentée et réussit au delà de mes prévisions.

Plus désespérée encore était la situation d’un jeune aliéné de vingt-six ans, qui, dans l’asile dont j’avais la direction médicale, était réputé comme dément, avec agitation périodique. Depuis cinq ans, il était presque toujours accroupi dans une cour d’agités, les genoux à la hauteur du menton, sale, les vêtements en lambeaux, et ne répondant que par des injures aux paroles qu’on lui adressait. C’est dans cette situation que je le trouvai, lors de mon entrée en fonctions. Je ne saurais dire pourquoi j’étais invinciblement attiré vers ce jeune homme, qui était d’une bonne famille , et sur le visage duquel je ne voyais pas encore le cachet irrémédiable de la démence. Un jour que je lui faisais quelques questions, il me répondit très brusquement, en allemand, prétendant qu’il ne comprenait pas le français. Je l’interpellai, à son grand étonnement, dans sa langue maternelle, et obtins de lui quelques paroles plus raisonnables. Quelques jours après, il repoussa mes avances et m’adressa de grossières injures en anglais. Je possédais assez cette langue pour lui exprimer mon indignation, et lui reprocher, dans les termes les plus vifs, l’abjection volontaire dans laquelle il restait. J’éprouvais, en lui parlant, une indignation véritable , et l’écrasai des mots les plus méprisants ; je le menaçai de tous les moyens de répression dont, à cette époque, nous étions peut-être encore trop prodigues (1).

Le malheui’eux rougit et son émotion était visible. Le lendemain, il me fit des excuses ; je lui répondis que je ne les accepterais que chez moi, et à condition qu’il y viendrait dans une tenue décente. Il s’exécuta dans la journée, et je fus fort étonné de me trouver vis-à-vis d’un homme dont le maintien et les manières annonçaient une éducation distinguée ; il appar-

(1) Sunt quidam fustigandi. Mais ce précepte doit s’entendre surtout au moral. Je pourrais citer plus d’un exemple où une violente et énergique opposition aux volontés fantasques des malades, où un blâme sévère et publiquement infligé à leur conduite, a déterminé une crise salutaire. On s’est trop habitué à blâmer Leuret, qui déploya, dans ce genre de traitement, une activité exceptionnelle, et qui exerçait une grande influence sur ses malades. Sans doute nous rejetons les violences corporelles, la nature humaine n’étant que trop portée à l’irritabilité, à l’emportement et aux moyens de coercition. Mais je ne puis m’empêcher de faire ressortir à quel point la réaction opérée en faveur des aliénés a rendu, en certains pays, en Angleterre surtout, le traitement difficile. Les médecins aliénistes sont, pour ainsi dire, devenus suspects au public, et ils n’oseraient se hasarder à employer la médication révulsive douloureuse, telle que le moxa, la cautérisation, etc., qui, dans certaines circonstances, peuvent avoir leur incontestable utilité.

MOYENS DE l’oRDRE INTELLECTUEL ET MORAL. 763

tenait, en eflFet, à une ü’ès bonne famille de négociants, en Allemagne. L’entretien ne fut pas très animé ; le malade se tenait sur la réserve, mais il ne pouvait plus désormais échapper à mon influence. Je le changeai de quartier , je le replaçai avec les pensionnaires ; tous les jours il venait chez moi, où je l’occupais à écrire, à traduire des ouvrages allemands en anglais. Je m’insinuai chaque jour davantage en sa confiance. L’intelligence devenait plus lucide, les actes extérieurs plus raisonnables; mais les sentiments restaient engourdis. J’avais appris en ce moment la mort de son père, et je résolus de tirer parti de cet événement pour réveiller sa sensibilité. Je reçus froidement, solennellement ce malade, et lui dis de se préparer à une terrible nouvelle. . . Que son père était mort, regrettant jusqu’au dernier moment de n’avoir pu embrasser un fils privé peut-être pour toujours de sa raison. L’effet fut foudroyant; il dépassa, pour le moment, les résultats que j’espérais. Le malade pâlit, s’affaissa sur luimême, et je vis pour la première fois briller une larme dans ses yeux. Il sortit ensuite morne et silencieux, et se rendit chez l’aumônier de l’asile, où il eut une crise violente de larmes. Il demanda à l’abbé de vouloir bien dire fine messe pour le repos de Fâme de son père ; il y assista avec le plus grand recueillement, et ne cessa de pleurer pendant toute la cérémonie. Le lendemain arrivait le beau-frère du malade que celui-ci n’avait vu depuis longtemps, et qui s’étonna de le voir aussi expansif en ses sentiments et aussi raisonnable en ses idées. Je pensai qu’il était temps de briser l’isolement et de renvoyer ce convalescent dans sa famille , ce qui fut exécuté à l’instant même.

Depuis trois ans je n’avais plus entendu parler de notre ancien malade, lorsque je reçus un jour la visite d’un monsieur qui venait me présenter sa jeune femme. J’eus peine à le reconnaître; c’était mon ancien hypochondriaque qui, depuis son départ, avait été aux États-Unis dans l’intérêt de son commerce, et qui s’y était marié. Il n’avait pas voulu laisser ignorer à sa nouvelle famille le malheur qui l’avait frappé en perdant la raison. Il avait fait promettre à sa femme de venir visiter avec lui l’asile où il avait obtenu une guérison si inespérée.

Malheureusement, les faits de ce genre ne forment pas la généralité, il s’en faut, et nous en savons assez maintenant sur l’enchaînement successif des faits pathologiques du système nerveux pour ne plus nous étonner des conséquences funestes amenées par les causes si multiples et si complexes qui déterminent la folie. Ce qui aggrave encore le pronostic de la variété hypochondriaque particulièrement, c’est que l’aptitude délirante peut persister même après que les causes particulières qui ont occasionné le délire ont disparu. C’est qu’alors, ainsi que le disaient les

TRAtTEMENT DE LA FOLÎE HYPOCHONDRÎAQÜE.

anciens, la tête est devenue le siège d’une affection tellement propre, quelle peut survivre à la guérison de la maladie de poitrine ou de toute affection des organes autres que le cerveau (1).

Quoi qu’il en soit, les variétés d’aliénation dans lesquelles se produisent, sous l’influence d’une crise morale, les rénovations intellectuelles dont j’ai donné quelques exemples, sont surtout celles où le cerveau est sympathiquement affecté. Il est impossible de concevoir que des affections idiopathiques de l’organe central de la pensée, telles que \ encéphalite, la périencéphalite, puissent exister avec la chance de voir le malade reprendre soudainement, sous l’influence d’une cause morale, si puissante qu’on veuille la supposer, le libre exercice de sa raison. 11 faut penser alors que le mal a disparu, ou qu’il a été modifié au point d’amener une rémission très grande, ainsi que cela se voit souvent dans la paralysie générale. On a cité des cas où des individus en complète démence se sont reconnus à leur heure dernière, et ont étonné les assistants par la lucidité de leur intelligence. Un de mes élèves, M. le docteur Bariod, a publié dans les Annales un cas de ce genre chez un individu qui était depuis vingt ans réduit à un état zoanthropique, ne proférant pas une parole, poussant des grognements à la façon d’un animal, sauvage , et ne permettant l’approche de sa personne qu’à la sœur qui lui donnait à manger. Un jour, cette religieuse fut grandement surprise d’entendre cet homme lui adresser la parole, et lui dire que, se sentant bien mal , il priait l’aumônier de venir lui administrer les derniers secours de la religion. Il mourut avec sa complète connaissance, et ce fait étonna grandement tout le monde. L’autopsie montra que le cerveau était intact, mais la moelle épinière était ramollie dans son tiers supérieur ; le foie' était atrophié , et il existait encore quelques autres lésions intestinales.

Mais, encore une fois, ces faits sont l’exception, et lorsque nous avons

(l) C’est la même idée exprimée par Cabanis, lorsqu’il dit : « Nous avons eu plus d’une fois occasion de faire remarquer la nature opiniâtre des maladies atrabilaires j aussi les désordres d’imagination, les démences paisibles, ou les transports et les fureurs maniaques que cès mêmes maladies occasionnent, sont-ils d’une ténacité qui peut les faire persister après même que la cause n’existe plus. Les inflammations lentes des organes de la génération, chez les hommes comme chez les femmes, sont presque toujours accompagnées d’altérations notables des fonctions intellectuelles ; et ces altérations ont alors la même marche lente et chronique. Enfin, quand les spasmes violents, les affections abdominales convulsives, que nous avons reconnues capables d’amener le délire, se calment et reviennent après des intervalles de temps déterminés, le délire s’assujettit aux mêmes retours périodiques. Dans tous les cas, je le répète, les altérations de l’esprit peuvent être produites par la seule influence sympathique des organes primitivement affectés, sans le concours d’aucune lésion directe du système sensitif ou du cerveau. »• (Cabanis, Du sommeil et du délire, § ni.)

MÉDICATION UÉVULSlVli, DOULOUUEÜSE.

interrogé les malades qui sont ainsi revenus à eux sous l’influence d’une vive émotion morale, ils nous ont avoué que leur intelligence fonctionnait encore dans certaines conditions. Ils voyaient, ils entendaient ce qui se passait autour d’eux , mais ils ne pouvaient surmonter les sensations qui les opprimaient. Ils étaient anéantis,' frappés de terreur, enchaînés par leurs hallucinations. Il leur était ordonné d’en agir ainsi qu’ils le faisaient par des voix qui leur intimaient des ordres, qui leur adressaient des menaces terribles. C’était un état catalepsie intellectuelle, comme dans la situation mentale désignée sous le nom de stupidité. D’autres se laissaient aller, pour ainsi dire, volontairement à accomplir les actes les plus dégradés; ils réagissaient à leur façon contre les injustices dont ils se croyaient les victimes. Leurs familles avaient voulu les déshonorer, les perdre en les plaçant dans un asile d’aliénés; Us voulaient prouver que Vopprobre, le déshonneur, rejailliraient au contraire sur leurs persécuteurs.

On voit que, dans beaucoup de ces circonstances, on a affaire aux malades tombés dans cet état désigné sous le nom de stupidité; mais il faut admettre aussi que plusieurs aliénés sur lesquels agissent avec succès les influences morales sont dans la situation intermédiaire qui sépare la folie de cette tristesse sans bornes, de ce profond accablement de l’âme qui, sous l’influence de mille causes diverses, enchaînent nos forces intellectuelles et affectives à l’élément douloureux qui les opprime. C’est la tristesse morbide, la mélancolie dans sa manifestation la plus simple et en même temps la plus véritable, sans prédominance d’aucune idée délirante spéciale. Ces malades ne pensent pas, ne raisonnent pas ; ils sont comme anesthésiés au moral et au physique. Ils en sont réduits à un véritable état d’automatisme. On peut considérer cet état, lorsque rien n’amène sa résolution, comme la période d’incubation d’une folie systématique ultérieure. Tantôt les malades guérissent par la seule influence du temps, ce grand modérateur des peines de l’âme ; tantôt il se déclare chez eux un délire des persécutions avec prédominance de l’idée suicide.’ Le pronostic est alors des plus graves.

Dans les situations de ce genre, on a retiré de bons résultats, non-seulement des influences morales, mais des influences physiques. La médication douloureuse et révulsive, les vésicatoires, les sétoiis, les moxas, l’électricité, ont agi d’une manière favorable sur le retour de la sensibilité (1). C’est dans cette même catégorie d’aliénés que l’on a vu des

(1) Sous le titre De l’état désigné sous le nom de stupidité {Annales, t. I, p. 76), M. le docteur Baillarger cite plusieurs exemples de guérison d’aliénés stupides, au moyen de larges vésicatoires appliqués à la nuque ou à la partie interne des cuisses, des frictions avec l’huile de croton, et des laxatifs, parmi lesquels le calomel est préférable à tous

766 MÉDICATION FOÜRNIIi PAR l’EXAWEN DES ORGANES MALADES, guérisons s’opérer sous l’influence des crises physiques dont je vais dire quelques mots dans un instant.

Ces considérations sur l’influence des agents moraux, comme élément curatif, m’ont un peu éloigné des indications thérapeutiques qui s’adressent directement aux fonctions physiques de rhypocliondriaque. Lorsque l’hypochondrie est simple, c’est-à-dire qu’il n’existe pas de transformation d’un délire spécial, soit des persécutions, soit de croyance à des destinées surnaturelles chez ces malades, je n’hésite pas à employer l’hydrothérapie dont j’ai toujours retiré de bons eflets. J’ai déjà cité un cas de ce genre où la médecine reconstitutive chez un malade réfractaire à toute médication , et qui avait abusé de drogues de toute espèce, a été suivie d’un plein succès; j’y renvoie le lecteur (page 603 ; M. B..., homme dans la force de Vâge, etc.) Je n’ai jamais vu un cas d’hypochondrie invétérée aussi promptement modifié par l’hydrothérapie.

Pour ce qui est d’une médication physique plus directe, je me dispense d’entrer dans des détails avec des médecins qui savent maintenant, par tout ce que j’ai dit dans la partie étiologique de cet ouvrage, qu’une foule d’états hypochondriaques avec prédominance d’idées tristes, oppressives, peuvent être en corrélation avec des maladies spéciales de l’organisme: affections utérines, troubles des fonctions digestives, arrêt du flux hémorrhoïdal, de la menstruation; affections du cœur, pertes séminales, rétrocession d'exanthèmes, présence de vers intestinaux, etc. Dans tous les cas de ce genre, il est clair que le diagnostic seul des causes de Vétat mental devra éclairer le traitement du médecin. Je pourrais citer des exemples sans nombre où un diagnostic certain, positif, a remédié à des situations intellectuelles qui semblaient jusqu’alors au-dessus des ressources de l’art.

Sous le titre Hypochondrie, aphonie et pertes séminales déterminées par un rétrécissement organique de Vurèthre, et guéries par la dilatation de

les autres. Les malades refusant souvent de manger, ce n’est qu’avec la plus grande difficulté que l’on parvient alors à leur faire avaler quelques liquides. J’ai guéri par ce moyen un militaire qui, sous l’influence de la menace d’être mis au cachot, se précipita du rempart de la ville où il était en garnison. Je n’ai jamais vu un cas plus prononcé de stupeur. Comme je .supposai d’abord que cet état tenait à une congestion cérébrale, je pratiquai une saignée et appliquai des sangsues derrière les oreilles. Mais la médication antiphlogistique ne me réussit pas. Je me trouvai très bien, au contraire, des purgatifs (calomel à haute dose, jusqu’à salivation), vésicatoires volants, tantôt sur une région du corps, tantôt sur une autre; frictions avec la pommade d’Autenrieth sur la tête, préliminairement rasée. J’emploie aussi communément, dans ce cas, les affusions froides. Mais la réaction s’établissant avec beaucoup de difficulté chez ces aliénés stupides, il faut y aider par des frictions, par des bains de vapeur, et par tous les moyens propres à rappeler la circulation et la chaleur à la périphérie.

GUÉRISON d’hYPOCHONDUIE PAR LA CAUTÉRISATION DE l’üRÈTHRE. 767 l'obstacle, M. le docteur Hubert Valleroux a publié dans les A nnales médico- 'psychologiques un cas des plus intéressants qui est la confirmation du principe que j’avance. . . M . de S. . âgé de soixante ans', bien constitué et qui n’avait jamais fait d’excès vénériens ni contracté de maladie de ce genre, en étaitréduit auxderniers degrés d’une hypochondrie qui était en rapport avec des pertes séminales nocturnes. L’aphonie, dont le malade fut ultérieurement atteint, vint encore augmenter ses perplexités en lui faisant croire qu’il avait une maladie du larynx. M. Hubert Valleroux, quoique convaincu que le point de départ de tous les accidents était dans le canal de Turèthre, commença à traiter l’aplionie avec dés vapeurs balsamiques qui lui réussissent dans certaines aphonies simples. Il employa aussi-un gargarisme astringent et les pilules d’aloès comme révulsif. Le malade se trouva si bien de ces remèdes, qu’il se crut guéri ; mais, à la suite d’une promenade en voiture, il y eut une nouvelle pollution et un redoublement de tous les accidents physiques et moraux.

Après bien des oppositions de sa part, le malade finit par se laisser sonder. « J’introduisis alors dans le canal, dit M. Hubert Valleroux, une bougie exploratrice n“ h. Elle parvint sans le moindre obstacle et sans presque causer de douleurs, jusqu’à là centimètres de profondeur ; mais là se trouvait un obstacle qu’elle ne put franchir. Une seconde bougie, n° 2, pénétra ensuite presque jusque dans la vessie; mais je dois faire remarquer que son contact, une fois le rétrécissement passé, devenait douloureux dans le reste du trajet.

» J’avais donc à traiter un rétrécissement organique do l’urèthre siégeant au niveau du ligament sous-puhien. Ce rétrécissement était probablement la cause de tous les accidents que le malade avait éprouvés depuis cinq ans; j’espérais les faire cesser en enlevant Fépme qui, .selon moi, leur servait de point de départ. J’étais convaincu que l’engorgement, peu considérable d’ailleurs delà prostate, l’irritabilité du canal etles pesanteurs éprouvées à l’anus, céderaient au traitement que j’allais entreprendre.

» Le succès a justifié complètement les prévisions de la théorie. Des bougies de gomme élastique ont été introduites tous les deux jours ; deux cautérisations légères ont été pratiquées, et le malade put recevoir aisément des bougies n° 10. L’appétit, la gaieté et les forces sont revenus chez M. de S.... Il a repris toutes ses habitudes, il se sent, pour me servir de ses expressions, aussi fort, aussi libre d’intelligence qu’à l’âge de quarante-cinq ans (1). » {Annales médico-psychologiques, t. II, p. 324.)

(1) Les exemples de prostration, de mélancolie, d’hypochondrie , etc., déterminées par des pertes séminales, sont assez communs dans la science. Ce qu’il est plus rare de rencontrer, ce sont les pçrtes séminales provoquées par un rétrécissement organique de

SI TOI'HOBŒ . — ALIMENTATION EÜUCÉE.

Sitophobie; alimentation forcée, sonde œsophagienne, emploi de l’électricité. — Le refus de prendre de ]a nourriture complique souvent d’une manière très grave la situation de quelques aliénés hypochondriaques ou mélancoliques. Avant de discuter la valeur de X alimentation forcée^ il est utile de résumer les causes de l’obstination incroyable de quelques malades qui ne veulent céder ni à la prière ni aux instances du médecin ou de leurs proches, et que ces derniers se voient alors dans la nécessité d’isoler dans des asiles d’aliénés.

1° La cause de la sitophobie peut avoir son point do départ dans un état congestif ou hypérémique du cerveau, et, dans ce cas, une déplétion sanguine générale ou locale, au moyen de sangsues derrière les oreilles, peut modifier la situation. J’ai vu plus d’une fois les efforts tentés pour faire manger les malades de cette catégorie être suivis des plus funestes conséquences.

T L’état saburral de la langue indique une perturbation des fonctions digestives que l’on peut faire cesser au moyen d’un purgatif ou d’un éméto-cathartique.

3“ Le refus de prendre de la nourriture dépend parfois des innombrables caprices ou fantaisies des malades, ainsi que cela se voit chez les hystériques qui mangent en cachette. Dans d’autres complications de cette névrose, l’impossibilité est réelle, et l’on a vu de ces malades se soutenir pendant un temps infini, pendant des mois, des années, avec une alimentation qui, dans d’autres circonstances de santé, aurait infailliblement déterminé la mort par inanition.

4“ Enfin, dans le plus grand" nombre des cas, la répulsion pour ainsi dire invincible des malades tient à leurs idées systématiques, et surtout à des craintes d’empoisonnement. Dans d’autres circonstances, le motif qui les domine est la volonté de se suicider par ce moyen.

Avant d’employer les moyens de contrainte, je me suis toujours bien trouvé de suivre les indications thérapeutiques qui découlent des motifs ci-dessus énoncés. Il ne faut en général recourir à la force, à la contrainte que lorsque l’on a épuisé toutes les ressources du traitement physique et du traitement moral. Un jeune hypochondriaque dont j’avais la direction médicale refusait obstinément de manger depuis plusieurs jours. Je le conduisis dans un des restaurants les plus fréquentés de la capitale et fis servir à dîner pour nous deux. Comme il restait immobile et silencieux

l’urèthre et prévenues par la guérison de celui-ci. Le résultat le plus ordinaire des rétrécissements organiques de l’urèthre, et surtout de ceux qui siègent au niveau de la symphyse des pubis, c’est d’apporter à l’érection, et puis ensuite à l’émission du sperme, un obstacle souvent insurmontable. (Hubert Valleroux, art. cU.)

SIÏOPHüBlE, ALIMENTATION FORCÉE, devant ses aliments, je le menaçai de divulguer tout haut sa maladie, et de lui faire ainsi un affront en public. Il se détermina à manger, et le motif qu’il prétexta de son refus à la maison, c’est qu’il était persuadé que sa belle-mère voulait l’empoisonner (1). ,

Une dame aliénée près de laquelle j’avais été placé dans une campagne, et que je nourrissais depuis plus de six semaines par l’alimentation forcée, en lui ingérant du bouillon, soit par les fosses nasales, soit directement dans l’estomac, au moyen de la sonde œsophagienne, dépérissait d’une manière alarmante. En présence du dîner qui lui était servi journellement, elle répétait sans cesse : « Mes enfants, mes malheureux enfants. » Ne pouvant obtenir d’autre explication, je fis venir les enfants, malgré l’isolement rigoureux que les médecins avaient cru devoir prescrire. A leur vue, ses yeux s’animèrent, la figure se colora, une grande expression de bonheur brilla sur sa figure, et la malade mangea sans difficulté. Elle nous avoua depuis que dans son délire elle s’imaginait que l’on sacrifiait à tour de rôle ses enfants, et qu’on lui servait leur sang sous la forme du vin, et leur chair pantelante sous celle de la viande.

L’alimentation forcée consiste à forcer violemment les obstacles qui s’opposent de la part du malade à l’introduction des aliments. Ces obstacles viennent, ainsique le constate M.Guislain, de l’action des muscles élévateurs de la mâchoire, dont la résistance en quelque sorte convulsive ne peut souvent être vaincue que par les efforts les mieux combinés ; de la mobilité de la langue qui porte le malade à repousser par des contorsions de cet organe les aliments qu’on veut lui faire prendre ; du mouvement antidéglutitionnaire qui s’établit dans le pharynx et dans l’œsophage, ce qui donne au patient le pouvoir de faire revenir les aliments dans la bouche. « La contraction convulsive de l’œsophage est encore provoquée, ajoute M. Guislain, par l’introduction de la sonde, ce qui rend impossible la descente de cet instrument ou celle des aliments ; il en résulte un mouvement expiratoire qui empêche la descente des aliments, qui détermine leur retour dans la bouche et leur entrée dans les narines postérieures. Les mouvements de répulsion des bras, de la tête, du corps et des membres inférieurs, viennent encore compliquer la

(1) On ne pourrait jamais énumérer toutes les bizarreries des hypochondtiaques et tous les motifs qui les déterminent dans leurs actes ridicules et insensés. Un hypochondriaque que l’on avait dû nourrir longtemps avec la sonde œsophagienne s’imaginait ne plus pouvoir manger autrement. Dans l’asile où on le confia à mes soins, il arriva avec sa sonde œsophagienne dans sa poche ; il se l’appliquait lui-même, et ne vivait que de bouillon et de lait. Je dus, comme on le pense bien^ faire cesser ce manège, et astreindre au régime commun cet aliéné, qui finit par guérir très bien.

770 SONDE OESOPHAGIENNE.— EMPLOI DE l’ÉLECTRICITÉ ,

situation, et rendre ’alimentation forcée une opération très difficile. » {Leçoyis orales, t. III, p. ’lhk.)

C’est néanmoins pour vaincre ces obstacles que les médecins aliénistes ont inauguré des méthodes diverses qui consistent dans l’ingestion buccale, en ouvrant forcément la bouche avec une cuiller ou tout autre instrument formant levier. L’introduction des aliments peut se faire par le nez, au moyen de sondes diverses qui ont été perfectionnées et mieux adaptées à leur destination par MM. Baillarger (1), E. Blanclie, Brierre, Leuret, Beihomme. Enfin, dans ces derniers temps, M. Bougard (de Bruxelles) et M. Billod ont inventé des instruments très ingénieux, et qui peuvent rendre service. Celui de M. Billod surtout m’a été très utile dans des circonstances très difficiles. Pour ce qui me regarde, j’ai renoncé depuis plusieurs années à l’emploi de ces moyens violents, et suis toujours parvenu à dompter l’obstination des malades au moyen de l’électricité. Les deux branches de la pile sont appliquées à la nuque, le malade tournant le dos à la machine, et promenées ensuite sur les parties latérales du cou, dont la sensibilité est extrême. Les aliments sont placés devant le malade, qui sait qu’en les prenant il met un terme aux sensations douloureuses qu’il ressent; car j’ai déjà dit à quel point les aliénés sont impressionnés par l’électricité, l’ai dû, dans des circonstances exceptionnelles, appliquer les deux branches de la pile aux angles des lèvres pour amener l’ouverture forcée de la bouche.

Je suis parvenu à sauver par ce moyen d’une mort certaine plusieurs malades. Quelques-uns ont même guéri ultérieurement ; car le refus de manger dépend de tant de causes, que ce phénomène ne doit pas être regardé comme un symptôme absolu d’incurabilité. Incontestablement la position de ces sortes de malades est grave ; il en est que l’on parvient , à faire manger de force, et qui néanmoins maigrissent et dépérissent. L’estomac cesse de fonctionner, il est soumis à une espèce d’atonie qui fait croire à M. Guisîain que le nerf pneumogastrique subit l’influence de l’élément morbide. Toujours est-il que beaucoup d’aliénés finissent par périr dans le dernier degré du marasme et avec tous les symptômes d’une entérite chronique.

On voit, à propos de ce que j’ai dit des transformations du délire des hystériques, des épileptiques et des hypochondriaques, combien est grave et complexe la situation des malades dont l’intelligence s’est altérée soüs

(l) Dans un article intitulé De V alimenlalion forcée (Annales médico-psychologiques^ t. VIII, p. 3d4), m. le docteur Baillarger cite plusieurs observations qui établissent le danger du cathétérisme de l'œsophage, les aliments pouvant être introduits dans la trachée-artère. • .

PUONÜbTJCS.'- INDICES d’iNCURABILITÉ. 771

l’influence de ces névroses capitales. Encore que nous n’aimions pas à poser le pronostic d’incurabilité, il est incontestable qu’il est des signes auxquels on reconnaît que ces malades ne guériront pas ou ne récupéreront pas la plénitude de leur santé antérieure.

Le pronostic est des plus graves quand ces sortes de névroses transformées se compliquent d’hérédité, et que les malades, après être tombés dans le délire des persécutions, finissent par être sous l’empire d’une idée systématique de suicide (1).

La situation est des plus compromises quand la futilité du délire des hypochondriaques a fait place aux idées systématiques des grandeurs, et qu’ils se croient appelés à des destinées surnaturelles [délire religieux^ délire des grandeurs) (2).

Le médecin devra aussi être en garde contre les terminaisons intellectuelles fatales, lorsque la santé physique des malades se raffermit, qu’ils acquièrent de l’embonpoint et tous les signes de l’état le plus florissant des fonctions, et que néanmoins le délire persiste, ’se consolide, et s’étaye sur la logique la plus désespérante qu’il soit possible d’imaginer. Croyez alors que la tête est devenue le siège d’une affect im tellement propre, quelle peut survivre à la guérison de la maladie qui a été le point de départ de l’affection qui a agi sympathiquement sur le cerveau.

(1) Les influences morales sont puissantes aussi vis-à-vis des aliénés suicides. Esquirol cite le fait d’un général qui lui donnait sa parole d’honneur qu’il ne se suiciderait pas de telle heure à telle heure, et on le laissait sans danger livré à lui-même pendant le temps désigné. Toutefois la propension fatale au suicide est d’ordinaire tellement irrésistible et tellement marquée, que l’on ne peut prendre trop de précautions vis-à-vis de malades pareils. J’avais cru devoir un jour renvoyer dans sa famille un homme de cinquante ans, d’une intelligence distinguée et d’une haute .moralité. Il avait été affecté d’un simple état de dépression mélancolique avec tendance au suicide, et cela à la suite de pertes d’argent. Mais il avait récupéré à un tel point l’exercice de l’intelligence et des sentiments, son désir de retourner chez lui était si ardent, ses- promesses si solennelles de ne plus commettre d’atteintes à son existence, que je crus devoir céder. Je revis ce monsieur quelques semaines après sa sortie ; il était au milieu des siens, aussi heureux que possible, et avait repris ses habitudes ordinaires. Le surlendemain, j’apprenais par les journaux

que M. X,...., récemment sorti de l’asile de ; (c’était le malade en question), s’était

jeté à la rivière. Ma présence aurait-elle été pour quelque chose dans cette triste détermination ? Que de mystères renferme le cœur humain ! Que de difficultés dans le traitement des affections mentales !

(2) Parmi ces malades se trouvent beaucoup d’inventeurs de choses impossibles à réaliser, d’utopistes, de réformateurs du, genre humain, etc. 11 est rare que ces dernières variétés de systématisateurs ne soient pas, à un degré quelconque, imprégnées d’hérédité maladive.

fÜLIES SYMPATHIQUES,

Page 1