MOYENS PROPHYLACTIQUES^ HYGIÉNIQUES
Parmi les médecins actuels, dit M. Delasiauve dans son excellent Traité sur Tépilepsie^ M. Ferrus est l’un de ceux qui ont fait de cet ordre d’influences' hygiéniques la plus large application . « Je ne crois pas, écrit-il, dans une note manuscrite, qu’il faille renoncer aux modificateurs de l’économie appartenant à la thérapeutique ; mais j’ai toujours pensé, avec Hippocrate, que le meilleur moyen de combattre, sinon de guérir la maladie, devait être recherché dans le régime, les habitudes et les exercices physiques et moraux.
» M. Ferrus, ajoute M. Delasiauve, prescrit surtout les travaux extérieurs, horticoles et agricoles, qui, à l’avantage de rapprocher l’homme de la nature, et d’apaiser ainsi les agitations de son âme, joignent celui de diminuer l’éréthisme du système nerveux par le bienfait d’une insolation, d’une aération vivifiantes. Ce respectable praticien put en apprécier les bons effets à l’époque où, médecin en chef de Bicêtre, et, grâce à une féconde initiative, il obtint pour les épileptiques comme pour les aliénés, restés jusqu’alors dans une oisiveté pernicieuse, qu’ils fussent appliqués à des occupations champêtres, à des travaux de terrassement et autres. Une amélioration rapide et considérable se produisit dans la fréquence des accès et la santé générale (1).» (Delasiauve, ouvr. cit., p. /i60,) Toutefois, il est facile de concevoir que l’hygiène physique et le travail manuel ne sont pas une panacée universelle, et que le traiternent spécial de l’épilepsie ne doit pas être séparé des causes qui sont le point de départ du mal ou qui l’entretiennent. La médication vermifuge, antipsorique, antivénérienne {mercure, iode) antisaturnine, antipériodique [sulfate de quinine) et antialcoolique, ont eu leurs indications précieuses dans une foule de circonstances.
Sous le titre à' Observation d'un cas très rare d’hystéro- épilepsie , M. le docteur Legrand du Saulle a publié le fait intéressant d’une jeune épileptique, chez laquelle, vu l’ensemhle de certains phénomènes pathologiques spéciaux, M. le docteur Duménil , médecin directeur de l’asile des aliénés à Dijon, fut amené à reconnaître l’existence de larves d’insectes dans les "sinus frontaux. Le mucus nasal de la malade
(1) Un officier de marine, contraint par l’épilepsie d’abandonner sa profession, entra, sur les conseils de MM. Ferrus et Moynier, comme élève à la ferme de Grignon, y resta activement adonné aux occupations agricoles, pendant douze ou quinze mois, et fut délivré de son infirmité. Des travaux du même genre procurèrent un égal avantage au nommé Roubaix. Celui-ci, indépendamment de son mal, éprouvait de violents battements artériels que soulagèrent des moyens appropriés. M. Ferrus a connu un jeune homme de complexion faible, qui s’étant engagé, bien que sujet depuis deux années à des attaques qu’il avait eu soin de dissimuler, cessa d’être tourmenté par les convulsions, du moment qu’il eut embrassé la carrière militaire.
750 ' GUÉRISON d’une ÉPILEPSIE VERMINEUSE,
présentait des traces incontestables de ces larves, et il s’agissait, en conséquence, de détruire Ja cause qui entretenait l’épilepsie. « Voici , dit M. Legrand du Saulle, comment il fut procédé pour mettre à exécution cette idée bien simple, mais d’une réalisation difficile. De petits morceaux de papier non collé, d’une grandeur déterminée, furent imbibés d’une solution titrée d’arséniate de soude, puis séchés et roulés sur eux-mêmes en forme de cigarettes, dont chacune pouvait contenir 5 centigrammes d’arséniate de soude. On fit fumer ces cigarettes à la malade, en l'observant attentivement et faisant en sorte d’obtenir d’elle qu’après de lentes aspirations, elle rendît la fumée par les narines. Les résultats de ce traitement furent des plus satisfaisants. La malade rejeta une quantité de larves privées de vie, selon toute apparence, et elle sortit de l’asile après un séjour de cinq mois, et parfaitement guérie (1) . »
J’ai pu obtenir la guérison inespérée d’un épileptique qui, depuis cinq ans, était sujet à des accès mensuels ^j’une violence extrême, et suivis pendant cinq à six jours de manifestations furieuses qui rendaient ce malade excessivement dangereux. J’obtins de lui l’aveu que ses crises étaient en rapport avec des habitudes onanistiques effrénées. Cette confidence fit naître les indications d’un traitement hygiénique et moral dont l’efficacité se signala d’abord par une distance de plus en plus grande entre chaque accès et enfin par leur disparition complète. La guérison ne s’est pas démentie depuis huit à dix ans, et le résultat était d’autant plus inespéré, que ce malade était né d’une mère épileptique, et qui avait eu de fréquents accès pendant le temps de la gestation. Une de ses sœurs avait été aliénée.
Chez une jeune femme de trente à trente-deux ans, dont l’épilepsie remontait à quatre armées, ët se renouvelait tous les trois mois avec une périodicité désespérante, j’avais épuisé tous les spécifiques prônés contre l’épilepsie et n’avais pu réussir à améliorer la situation. La seule modification obtenue par l’emploi des sels de cuivre, du valérianate de zinc et
(1) Dans son mémoire sur l’épilepsie, qui renferme tant de principes hygiéniquesjmportants, M. Esquirol rappelle l’attention sur l’épilepsie vermineuse. On ne saurait croire, en effet, au nombre d’accidents convulsifs causés par la présence des entozoaires. Bien mieux, les troubles intellectuels qui en sont parfois la conséquence peuvent donner le change au praticien, et faire supposer une cause tout autre que celle qui existe en réalité. J'ai connu une dame dont M. Ferrus a lu l’observation à l’Académie de médecine, et dont les nombreux accidents nerveux ont disparu après l’expulsion d’un ténia dont on n’avait pas soupçonné la présence. Dans la séance de l’Académie royale de médecine de Naples (décembre 1843), M. le docteur Delzio a relaté un fait très intéressant de somnambulisme provoqué par le développement d’un grand nombre de vers sous la peau du crâne, et guéri par la sortie de ces parasites.
MÉDICATION SPÉCIFIQUE ; TARTRE STIBIÉ, BELLADONE, ETC. 751 d’atropine, de la belladone, du sulfate de quinine, et d’une foule de médicaments successivement employés, fut un éloignement plus grand de chaque accès, c’est-à-dire que, au lieu de survenir tous les trois mois, la crise n’éclatait que vers le quatrième ou cinquième mois. Mais cette modification elle -même déterminait des accès plus violents et suivis de phénomènes comateux très inquiétants. Je fus amené à changer de traitement, en observant que chaque crise trimestrielle d’épilepsie était précédée de troubles très grands des fonctions digestives. La langue devenait saburrale, l’appétit se perdait, et des vomissements très copieux de bile annonçaient, que l’accès était imminent. Je résolus de prévenir cet état critique en donnant à la malade, trois ou quatre jours avant l’accès, un éméto-cathartique : sirop d’ipéca, 60 grammes ; émétique, de 5 à 10 centigrammes, selon les évacuations plus ou moins copieuses que je désirais obtenir. Je prescrivis en même temps l’usage de l’eau de Vichy comme boisson, mélangée avec le vin, et une diète où prédominait l’élément végétal, caria malade était d’une constitution très pléthorique. Je fus assez heureux d’obtenir une première rémission de six mois, et une deuxième de plus de deux ans. Un léger accès d’épilepsie a néanmoins eu lieu dans ces derniers temps ; mais tout méfait espérer que le traitement indiqué amènera une amélioration que je n’avais pu amener par les médicaments spécifiques les plüs actifs (1).
Médicaments spécifiques, belladone, sulfate de quinine. — Je dois
à l’obligeance d’un de mes savants collègues, M. le docteur Girard de Cailleux, médecin directeur de l’asile des aliénés à Auxerre, une communication sur l’emploi de la belladone dans le traitement de l’épilepsie. • Les considérations prophylactiques et hygiéniques qui accompagnent ce document m’ont paru avoir une importance trop grande pour que je ne me fasse pas un devoir de les publier dans un intérêt général.
« La belladone, dit M. le docteur Girard de Cailleux, ne doit pas être employée comme méthode exclusive dans le traitement de l’épilepsie ;
(1) Cette observation a quelque analogie avec celle qu’a publiée M. le docteur Eenens (Archives de médecine belge, numéro de mai 1846). Tous les traitements avaient échoué chez un épileptique de trente-trois ans. De guerre lasse, M. Eenens eut recours à la potion suivante :
Eau distillée. . . .' . ISO grammes.
Cochenille. . 0g%15
Tartre stibié . . 0sr,30
A prendre par cuillerée, toutes les deux heures, dans un quart de litre d’eau sucrée. Le deuxième jour, il porta la dose de tartre stibié à 0,50; le troisième jour, à 0,75, et enfin à 1 gramme; puis jl diminua insensiblement les doses. Les accès n’ont plus reparu. Ce qu’il y a d’étrange, c’est que la fille de cet individu, étant devenue épileptique, fut guérie par la même médication.
BeLlADONE dans L’ÉPlLEPstE.
elle a ses indications et ses contre-indications. 11 faut essentiellement tenir corhpte de la forme de la maladie, de sa marche, de son origine, de la nature du délire qui la complique, des états physiologiques ou morbides qui l’accompagnent.
» La forme qui se prête le mieux à l’administration de la belladone, est celle où il y a prédominance d’excitation, de fureur, de délire maniaque , d’illusions ou d’hallucinations , quelle que ‘soit du reste la violence de l’accès ou l’intensité des convulsions toniques ou cloniques. S’il y a au contraire prédominance d’étourdissements , de vertiges, ou si la maladie consiste simplement en vertiges épileptiques, on devra donner la préférence à l’aconit.
» La marche de l’affection a une grande influence sur l’emploi de la substance narcotique. Si les accès sont isolés, il n’y a rien de particulier; mais s’ils arrivent par séries, par groupes, il faut administrer la belladone pendant les moments de calme et la supprimer aussitôt que les crises nombreuses se manifestent, sans quoi elles deviendraient plus violentes, plus considérables, ainsi que les divers troubles des sens. Nous avons observé certains cas où la belladone, employée contre des accès isolés, finissait par les suspendre pendant quinze jours , un mois, deux mois, puis ramenait les crises par séries.
» L’origine de l’affection, continue M. le docteur Girard, a moins d’influence sur le choix de la substance que sur le choix ou l’opportunité des traitements locaux ou généraux, opposés à la cause occasionnelle de l’état morbide. Il existe des cas légers, comme ceux, par exemple, où l’on a affaire à une diathèse , à une cachexie curables , qui demandent d’abord le traitement antidiathésique, anticachectique, pour se prêter ensuite plus facilement à Faction de la belladone. Dans d’autres cas, où l’affection est plus sérieuse, il est préférable de faire marcher parallèlement les deux médications. Si une suppression de la fonction menstruelle a été la cause occasionnelle de l’épilepsie, on peut administrer tout de suite la belladone, mais il faut en même temps agir sur l’économie pour la rasseoir, la tonifier, modifier ses vices, la préparer de loin à recouvrer sa fonction perdue. Si l’hémorrhagie reparaît, on suspendra la belladone pendant l’écoulement du sang; on administrera quelques antispasmodiques spéciaux, comme le castoréura, dont Faction est si sensible sur le cours des règles, et, une fois l’hémorrhagie cessée, on reviendra à la belladone.
» Si l’épilepsie dérive de quelque grand travail physiologique perverti, comme la dentition, la puberté, etc., il faut se préoccuper avant tout de seconder les efforts de la nature: d’un côté, stimuler les forces vitales,
BELLADONE DANS l’ÉBILEPSIE.
si le travail manque des éléments nécessaires pour se manifester complètement; d’un autre côté, modérer, tempérer leurs effets, les répartir sur une plus grande surface, c’est-à-dire faire cesser Y égoïsme de certains organes qui accaparent l’activité générale. C’est dans ces cas que la belladone joue un rôle secondaire, il est vrai, mais très efficace à un certain moment.
» Si la cause occasionnelle est de l’ordre moral, la belladone, comme méthode exclusive, aidée toutefois des traitements hygiénique et moral, nous a donné les résultats les plus satisfaisants.
» Les différents états physiologiques doivent être respectés ; il est bon de suspendre la belladone pendant qu’ils se manifestent, surtout si la dose est très élevée.
» Quant aux états pathologiques qui compliquent l’épilepsie, ils réclament une médication plus ou moins active, en rapport avec le retentissement qu’ils peuvent avoir sur l’afiection principale. Si l’hystérie, qui accompagne souvent l’épilepsie, consiste en quelques spasmes, en symptômes légers, on pourra ne pas s’en préoccuper; mais, si les accidents sont trop violents, il faudra traiter à la fois l’épilepsie et l’hystérie. C’est dans ce but qu’on associe à la belladone Yasa fœtida , le datura stramonium, etc.
» {De V administration de la belladone.) — Pour obtenir des résultats satisfaisants, il faut l’employer à doses croissantes et pendant un temps considérable. On commence par 0®’',025 à 0^^05, suivant l’âge, la constitution des malades, et l’on augmente tous les mois de O^^Ol à sui¬
vant la marche de l’affection et le nombre des crises. Arrivé à 0®'',50, O^^TS, 1 gramme même par jour, on maintient cette dose pendant un certain temps, etc. Si la maladie cède, on redescend progressivement jusqu’au point de départ. Si les accès diminuent de nombre et d’intensité, on laisse le malade à la dose ntinima, mais, s’ils ne sont pas heureusement m.odifiés , on recommence à augmenter successivement les doses, jusqu’à ce qu’on atteigne la dose maxima, et ainsi de suite. En agissant avec cette prudence, on n’a jamais eu d’accidents à déplorer.
» Dans le cas où les accès seraient très violents, on pourrait augmenter la belladone toutes les semaines, au lieu de le faire tous les mois. »
Voici maintenant, pour ce qui regarde l’emploi de la belladone par M. le docteur Girard de Cailleux, les résultats obtenus par cet honorable praticien.
« Sous l’influence de la belladone : 1° Quelques malades ont été guéris. — 2“ Chez un certain nombre, les crises ont été diminuées au point qu’il ne s’en manifeste plus qu’à des époques très éloignées les unes des autres;
valéuunate d’atropine.
chez beaucoup de ces malheureux, l’amélioration a été telle, que leur existence, compromise et douloureuse, est devenue supportable. — 3“ La violence des convulsions, l’intensité du délire, delà fureur, se trouvent très avantageusement modifiées; nous n’avons plus d’épileptiques furieux. — 4“ La démence, dans la grande majorité des cas, est prévenue ou arrêtée, et la paralysie générale est prévenue ou heureusement modifiée. »
J’ajouterai que, pour ma part, je me suis mieux trouvé de l’emploi de la belladone, vantée également par M. Debreyne, que de celui du valérianate d’atropine, qui paraît cependant avoir de si puissants résultats entre les mains de M. le docteur Michéa. J’ai employé le valérianate d’atropine sur un grand nombre de malades, à la dose de 1, 2, 3 et 5 milligrammes. Chez la plupart de nos épileptiques, ce médicament a déterminé une grande sécheresse de la gorge, une espèce de constrictioii de cette partie, dont se sont plaints la plupart de nos malades, et qui nous ont forcé d’en suspendre l’emploi (1).
Il me serait impossible d’entrer dans plus de détails sur le traitement de l’épilepsie, sans empiéter sur les ouvrages spéciaux qui traitent de cette névrose. Je dois cependant à la mémoire de mon excellent et
(1) Dans un mémoire lu à l’Académie de médecine, M. Michéa a rapporté un certain nombre d’observations d’affections convulsives dans lesquelles il a employé avec succès un eoniposé des deux principes actifs de la valériane et de la belladone, le valérianate d'atropine. Là plus grande partie de ces observations est relative à l’épilepsie ; les autres, à des cas d’hystérie, d’asthme et de coqueluche. Le valérianate d’atropine est administré de deux manières, en globules ou en potion. Sous la forme de globules, la dose a varié de 1 demi-milligramme à 2 milligrammes par jour.
Les principaux remèdes contre l’épilepsie sont Yammoniure de cuivre, vanté par Roussel et Frank, le nitrate d’argent, Yoxyde de zinc, qui a eu de si heureux résultats entre les mains de M. Herpiii. J’aurais pu citer une foule de guérisons publiées dans les recueils spéciaux, et amenées soit par des remèdes spécifiques, soit par des crises naturelles, telles que les maladies intercurrentes, les plaies, les apparitions d’exanthèmes, les amputations de membres, soit par d’autres moyens extraordinaires, et qui ne sont, dans tous les cas, que des exceptions. Je me contenteraide faire, à ce propos, une réflexion générale : c’est que, dans un grand nombre de circonstances, on a pris des rémissions pour des guérisons durables. La plupart des guérisons'prônées manquent conséquemment d'un véritable caractère d’authenticité. Plus d’une fois on est parvenu à faire avorter plusieurs accès d’épilepsie ; puis il est arrivé que le malade a été comme foudroyé dans un accès suprême qui, à lui seul, a résumé l’intensité de tous ceux qui n’avaient pas eu lieu. Je me hâte cependant d’ajouter que je ne partage pas le désespoir de quelques médecins qui ne croient pas à la curabilité de l’épilepsie. Il s’agit, en tous cas, de poser le diagnostic et le pronostic, non pas à propos de l’épilepsie en général, mais de telle ou telle variété d’épilepsie. Je ne puis mieux faire, encore une fois, limité que je suis par la nature d’un sujet aussi vaste que l’aliénation, que de conseiller la lecture du Traité de l’épilepsie de M, le docteur Delasiauve .
GUÉRISON d’une FOLIE ÉPILEPTIQUE PAU LE SULFATE DE QUININE. 755 regrettable ami, feu M. le docteur Follet, de relater la guérison d’un cas, en apparence désespéré, de folie épileptique. Cette observation est d’autant plus instrucitive que, la guérison se maintint pendant huit années, et que l’existence du .malheureux jeune homme qui en fut l’objet se termina accidentellement dans un naufrage, sans que sa santé eût subi la moindre atteinte depuis sa sortie de l’asile des aliénés de Quimper, où il avait été traité.
Après avoir terminé une campagne de quarante-cinq mois dans les mers de la Chine, le jeune X. . . fut soumis à une insolation ardente qui occasionna sur son bord plusieurs cas graves de phlegmasie cérébrale. Cette affection eut un résultat plus funeste pour ce marin que pour ses autres camarades, et l’on ne tarda pas à se convaincre que les attaques de nerfs auxquelles il était sujet à certains intervalles constituaient une véritable épilepsie. Pendant son séjour de deux aimées à Brest, l’affection épileptique prit des proportions effrayantes. Le malade tombait cinq ou six fois par jour, et la violence des attaques n’était égalée que par les exacerbations de manie furieuse, conséquence de cette terrible névrose.
A son entrée à l’asile de Quimper (30 novembre 1856), M. Follet constata des accès comme il nen avait jamais vu de pareils, je cite ses propres expressions. Les attaques ont duré cinq ou six heures et se sont répétées pendant six jours. Les périodes de fureur, dangereuses eu égard à la nature des actes, alternaient avec l’abattement et la stupidité; il bégayait ensuite et articulait avec difficulté. Les moments de rémission ramenaient la lucidité dans les idées ; mais le malade, éclairé alors sur sa véritable situation, tombait dans une profonde mélancolie et dans un véritable désespoir.
En présence de ces faits, et après avoir constaté chez ce jeune épilep^ tique un pouls fébrile, et, par moments, de violentes palpitations à soulever le thorax, M. Follet eut recours au sulfate de quinine associé à la digitale.
Voici quelle fut la potion ordonnée à la date de novembre 1856 ; la dernière attaque avait eu lieu le 30 octobre de la même année :
Sulfate de quinine . 0,90 centigram.
Dans une potion Ordinaire et édulcorée, avec addition de :
Teinture de digitale . 10 gouttes.
A prendre pendant les intermittences des attaques.
Le malade faisait en outre usage de tisane de valériane.
Or, ainsi que le constate l’extrait des registres que M. le docteur Baume
TUAITEMENI DE LA l'OLIE U VPÜCHONDRIAQDE,
a bien voulu m’envoyer, on ne signala plus, au mois d’avril, que de petites attaques fébriles, mais les accès d’épilepsie avaient disparu, et le malade sortit en septembre 1857, parl'aitement guéri.
Traitement de la folie hypochondriaque. — 11 faut que leS idées SÜr les véritables causes de la folie hypocbondriaque soient encore bien peu répandues, pour que dans le monde médical ou non médical on attribue une certaine créance à des histoires que j’ai presque honte de rapporter, et qui se trouvent néanmoins consignées dans les ouvrages médicaux les plus recommandables. Alexandre de Tralles, si l’on en croit les auteurs, guérit une femme qui croyait avoir avalé un serpent, en jetant un serpent dans le vase en même temps qu’elle vomissait. Zacutus raconte qu’un jeune homme qui se croyait damné fut guéri par l’introduction dans son appartement d’un homme déguisé sous la forme d’un ange qui lui annonça que ses péchés étaient remis... Ambroise Paré un malade qui croyait avoir des grenouilles en plaçant quelques-uns de ces batraciens dans son vase de nuit... ‘Un démoniaque refuse toute nourriture parce qu’il se croit mort. Forestus parvient à le faire manger en lui présentant un autre mort qui assura au malade que . les gens de l’autre monde mangeaient très bien !... Qui ne Connaît le moyen ingénieux employé par Philotinus pour guérir un homme qui n’avait plus de tête, en lui faisant porter un bonnet de plomb dont la pesanteur l’avertit enfin de son erreur (1). (Voyez Esquirol, t. 1, p. ii74, De la lypémanie ou mélancolie.)
Avouerai-je que l’on est parfois comme irrésistiblement entraîné à suivre ces sortes de malades dans l’interprétation fausse qu’ils donnent à leurs sensations maladives (voy. Interprétations erronées de sensations douloureuses internes., p. 328), et aies traiter par des moyens qui, je regrette de le dire, ne sont souvent guère plus raisonnables que les fausses convictions de ces sortes de malades. Une aliénée de notre asile me pour-
(1) Les Journaux de médecine ont cité, il y a quelques années, le fait d’un Jeune hypo^ chondriaque qui croyait avoir un nez démesurément long, qui faisait son désespoir et qui était l'unique objet de sa folie hypochondriaque. M. le docteur' Cerise, auquel M. Orflla avait adressé ce malade, lui proposa l’ablation de la partie exagérée de son nez, ce qu’il accepta avec empressement. On discuta en présence d’autres médecins, et aussi sérieusement que possible, les divers procédés opératoires ; on prit les mesures de l’organe hypertrophié, mais on remit à une autre époque l’opération, vu certains phénomènes maladifs qui étaient une contre-indication d’aviser dans le moment même à la cure radicale que l’on faisait entrevoir à ce Jeune hypochondriaque. On put ainsi, en remettant continuellement l’opération, faire subir dans l’intervalle au Jeune malade un traitement général qui le guérit et emporta avec lui l’idée délirante qui se rattachait aux interprétations erronées de sensations douloureuses internes, si communes chez ces natures névropathiques.
MOYENS DE l’oRDUE INTELLECTUEL ET MORAL.
suivait incessamment de ses invectives pour l’avoir empoisonnée, et me suppliait en même temps de lui ouvrir l’estomac, afin d’en extraire le liquide qui faisait son mal. J’acceptai un jour sa proposition, et, malgré ses cris (car ces aliénés reculent parfois devant l’exécution, simulée des moyens extrêmes qu’ils proposent), je la fis placer et maintenir de force sur un lit. On lui banda les yeux et on lui appliqua des ventouses scarifiées sur la région épigastrique. La crainte et la douleur arrachèrent de grands cris à la malade ; elle resta persuadée pendant quelques jours que le sang noir qu’on lui avqit tiré contenait le poison qui faisait son tourment. Il y eut de la sédation ; mais quant à la guérison absolue, je ne fus pas plus heureux que Pinel, qui, pendant qu’il était médecin à Bicêtre, fit simuler un tribunal qui jugea un mélancolique dont le délire exclusif consistait à se croire coupable. Ce stratagème réussit, dit Esquirol ; mais le succès fut de courte durée, par l’imprudence d’un indiscret qui dit à ce même homme qu’on l’avait joué (1).
Moyens de l’ordre intellectuel et moral; emploi de la crainte, de la terreur; substitution d’une passion à une autre. — (( Une émOtion vive, forte ou imprévue, une surprise, la crainte, la terreur, ont eu leurs succès, dit Esquirol. On connaît l’axiome de Lorry : « Spasmo spasmus solvitur....r) On a eu recours, ajoute encore Esquirol, à des moyens plus ou moins ingénieux pour briser les convictions, pour rompre la chaîne des idées bizarres ; mille circonstances peuvent fournir au médecin et faire naître dans son esprit des indications de thérapeutique intellectuelle.
(1) Voyez ce que j’ai dit à propos de l’intervention de l’élément moral dans le traitement des grands médecins de l’antiquité, et l’influence eosercée par les prêtres-médecins qui ont précédé la période hippocratique (p. 20 et suiv. de cet ouvrage). D’un autre côté, tous les médecins qui ont écrit sur les maladies nerveuses ont cité des faits de guérison, soit durable, soit temporaire, obtenus par les seules influences de l’ordre moral ou surnaturel. Pour citer un dernier exemple de ces guérisons dues à un subterfuge dans le genre de ceux que j’ai déjà relatés, je renvoie au répertoire des observations inédites des Annales médico-psychologiques (t. II, p. 484) : on y trouve une très intéressante observation publiée par M. le docteur Charcellay, professeur de clinique à l’école de médecine de Tours. Il s’agit d’une jeune femme impressionnable qui, après une neuvième couche, fut prise d’un véritable délire hypochondriaque. Elle attribuait les douleurs et fourmillements qu’elle éprouvait dans l’estomac à l’introduction de trois araignées qu’elle aurait avalées en se désaltérant un jour de moisson. Il fallut, pour la contenter, pratiquer plus de deux cents incisions dans le dos et lui faire croire que l’on extrayait des araignées. Un vomitif qui lui avait été donné n’avait pu la convaincre, quoique l’on eût placé trois araignées dans le vase. Ces animaux avaient pu faire des petits, comme disait la malade. Il y eut, ultérieurement, des tendances au suicide, de la fièvre et d’autres accidents, cependant cette aliénée finit par guérir. Elle récidiva néanmoins, guérit une seconde fois, mais elle resta très souffrante et très impressionnable.
THAITEMENT DE Lk FOLIE HYPOCHONDRIAQÜE .
J’ai vu la substitution d’une passion à une autre guérir la lypémanie, en s’adressant à l’amour-propre, en l’irritant, en l’exaltant ; j’ai fait taire des terreurs imaginaires ; j’ai vu l’amour prendre la place du délire chez deux ou trois jeunes lypémaniaques de la Salpêtrière. » (Esquirol, art. cit., page 475.)
Il y a deux éléments à examiner dans cette question très importante; je dois y insister, parce qu’avant d’appeler le médecin, les familles ont épuisé tous les moyens de la thérapeutique morale, qui consiste à combattre les idées déraisonnables de leurs parents hypochqndriaques, tantôt par la persuasion du raisonnement, tantôt par l’appel énergique qu’ils adressent aux sentiments des malades, en faisant intervenir leurs femmes, leurs enfants et tout ce qu’ils ont de plus cher au monde. Combien de fois aussi n’a-t-on pas recours à l’autorité religieuse, lorsque la maladie, envahissant la sphère intellectuelle, se complique de scrupules et de craintes de damnation (1).
Je suis loin de prétendre que ces moyens ne puissent avoir de bons résultats et ne soient de nature à enrayer parfois la marche de l’affection; il faudrait autrement désespérer des influences réciproques du physique et du moral chez l’homme. Mais le mal peut avoir atteint des proportions plus considérables qu’on ne pense, et la fixité du raisonnement dans le sens de l’idée maladive prédominante ne sert souvent qu’à masquer l’affaiblissement général des facultés.
J’admets d’avance que dans ce traitement moral initial il faille renoncer aux bons effets que l’on croyait pouvoir retirer autrefois de la crainte, de la terreur, comme étaient les bains de suprise, et qui ne pouvaient qu’aggraver la situation des hypochondriaques. Toutefois , je dois m’élever contre la fatale condescendance qui porte les parents à favoriser jusqu’à un certain point l’enchaînement réciproque et le développement successif des idées délirantes de leurs malades. Ils arrivent à ce résultat en n’opposant pas assez d’énergie à l’organisation primitive de leur délire, en les suivant avec trop de complaisance sur le terrain de leurs conceptions fausses, ridicules, exagérées, et en rejetant bien loin l’idée que ces malheureux émettent d’eux-mêmes que leur pensée se perd, qu’ils
(1) Les guérisons que Ton rapporte et que l’on attribue à l’influence religieuse méritent d’être constatées. J’ai fait bien des tentatives, j’ai appelé à mon aide beaucoup et de bien respectables ecclésiastiques, mais rarement ai-je obtenu des succès. Un homme se désespère pour n’avoir pas obtenu une place ; il se croit déshonoré lui et sa famille : l’assistance religieuse pourra le guérir en faisant diversion à ses idées dominantes, en le persuadant de la vanité des choses d’ici-bas. Mais un démoniaque ne cède point aux conseils d’un ecclésiastique (Esquirol, 1. 1, p. 472).
MOYENS DE l’oRDRE INTELLECTUEL ET MORAL. 759
vont devenir aliénés. C’est dans les cas de ce genre qu’il est juste de se dire avec Lorry : Spasmo spasmus solvitur. Celse, qui représentait dans l’antiquité le système, de sévérité connue dans ces derniers temps sous le nom de méthode d’intimidation, a dit, en parlant de certains aliénés récalcitrants ; aSunt quidam fustigandi .y) Je ne cite ce conseil extrême que pour faire voir la nécessité d’une opposition vigoureuse aux innombrables fantaisies des hypochondriaques. Leur guérison serait bien mieux assurée si on les plaçait de bonne heure dans nos asiles, ou si l’on suivait un autre traitement moral que celui de les flatter ou de les tromper.
Un jeune ecclésiastique, âgé de trente à trente et un ans, vint un jour me trouver, et me conlia avec l’expression de la douleur la plus vive, et en même temps de la consternation la plus grande, qu’il était un homme perdu ; que les sacrements qu’il avait administrés étaient inefficaces, par la raison qu’il était une femme, et que l’ordination faite par l’évêque était conséquemment entachée de nullité. Je cherchai en vain à rectifier par le raisonnement les idées de cet hypochondriaque; mais comme, d’un autre côté, sa voix féminine, son menton imberbe, sa taille exiguë, la gracilité extérieure des formes et la confidence de n’avoir jamais eu d’évacuation spermatique , me causaient quelque préoccupation , je demandai qu’il se laissât examiner, rien ne devant être plus facile que de constater le sexe. Je dus cacher mon étonnement à ce malade, qui m’observait avec attention, car je trouvai une absence complète des organes génitaux externes. Le gland, qui était recouvert par les replis du scrotum, simulait, à s’y méprendre, le clitoris de la femme. Cependant je montrai une assurance très grande, et affirmai à cet ecclésiastique que l’introduction d’une sonde allait apporter une dernière preuve à la réalité de son sexe masculin. Malheureusement, je ne pus introduire qu’une sonde de très petit calibre et avec beaucoup de difficultés ; je vis bien que tous mes raisonnements ne calmaient pas les perplexités de cet hypochondriaque.
D’un autre côté, une conversation prolongée me mit à même de connaître que la situation intellectuelle était plus gravement compromise que je n’aurais pu le supposer de prime abord. Depuis six mois, le malade n’avait pour ainsi dire pas goûté un instant de sommeil ; il ne pouvait plus lire,7es lettres étaient renversées ; ^ ne pouvait ni marcher ni se tenir debout, ses jambes étaient de coton : J’oubliais, en elfet, de dire qu’arrivé en voiture à l’asile, il s’était fait porter dans mon cabinet. Indépendamment de ces sensations propres aux hypochondriaques, il avait eu des hallucinations. La Vierge lui était apparue pour lui reprocher l’indignité de sa conduite, ainsi que la profanation qu’il avait