F. PLATER. — SES IDÉES SUR L’HÉRÉDITÉ DANS LA FOLIE
D’un autre côté, ce qu’il appelle' imbécillité, idiotie, fatuité, mentis imbecillitas, hebetudo^ tarditas, oblivio, imprudentia^ ne sont pas des entités abstraites, de simples travers de l’esprit. « Mais, chez tous les individus dont il vient d’être question, le cerveau est affecté. Honleîois, la lésion de cet organe n’est pas assez intense pour abolir l’exercice des sens et des mouvements, ni l’exercice des fonctions intellectuelles, bien qu’elle ait assez d’influence pour nuire à l’énergie des facultés mentales. L’ah tération physique ne doit pas être limitée à l’un des ventricules cérébraux, mais elle doit être générale et diffuse , parce que plusieurs facultés se trouvent simultanément intéressées. Sa nature, doit aussi offrir des différences, parce que les symptômes subissent des variations (1). »
Quelles que soient au reste les descriptions qu’il fasse de certains états intellectuels et affectifs anormaux, janaais cet auteur ne perd de vue l’action des causes qui agissent sur le cerveau. « Les coups, les chutes qui portent sur la tête, les blessures qui intéressent la partie antérieure du cerveau, peuvent entraîner l’affaiblissement de l’intellect, et surtout l’abolition de la mémoire. L’afflux du sang vers l’encéphale, les hémorrhagies abondantes, les excès vénériens, le carus, les convulsions, l’ingestion des poisons narcotiques, etc., amènent les mêmes résultats. »
Mais c’est toujours vers le cerveau, siège de la pensée, que se reportent avec le plus d’instance les recherches de ce médecin. « Car si le défaut de consistance de la substance cérébrale, la surabondance de la sérosité dans le crâne, nuisent à l’exercice de l’intelligence, » il est encore des signes extérieurs qui signalent à notre observation. ceux qui sont frappés de cet état qu’aujourd’hui nous appelons sans hésiter un état de dégénérescence de l’espèce humaine.
«La mauvaise conformation du cerveau, son défaut d’ampleur qui se traduit au dehors par la petitesse de la tête , le déplacement de quelques-unes de ses parties, soit congénital, soit accidentel, qui s’annonce par un vice de conformation de la boîte osseuse du crâne, doivent être notés comme autant de preuves d’imbécillité. Les véritables idiots naissent avec la tache de l’idiotisme; dès l’enfance on s’aperçoit à la nature de leurs gestes , à la manière dont ils avalent les aliments, à leur peu de docilité et de soumission , à l’impossibilité où ils sont d’apprendre à parler, qu’ils ne possèdent rien de ce qui est nécessaire pour profiter de l’éducation qu’on voudrait leur donner. L’idiotisme est fré-
(1) Calmeil, omr. cü., liv. IV, De la folie considérée au diæ~sepUème siècle, 1. 1, chap. I, p. 363.
52 ALIÉNATION DANS LES XV11% XVTIl" £î XIX' SIÈCLES,
quent dans quelques contrées de l’Égypte, dans les environs de Breraen en Valais, dans les gorges des montagnes de la Carinthie. On observe là beaucoup d’enfants dont la tête est souvent difforme, la langue épaisse, singulièrement volumineuse, le cou goitreux, la constitution dégradée, qu’on tient assis au soleil, jouant avec des fétus de bois, qui impriment à leur corps des mouvements ridicules, et qui sont pour les curieux un sujet de risée et d’étonnement.
» Mais il est une manière d’imbéciles dont la maladie, innée ou postérieure à la naissance, n’est cependant pas assez intense pour exclure le développement de certaines facultés, qui possèdent même quelquefois à un assez haut degré le génie de la musique, de la sculpture, de la
peinture, de l’architecture . Il n’est pas rare de rencontrer parmi les
pauvres d’esprit des sujets très vicieux disposés à la colère, à des mouvements de fureur, à la tristesse ou à d'autres penchants quils ne réussissent pas toujours à bien contenir. »
Un pas de plus, et Plater était sur la voie de la détermination exacte de ces êtres malheureux, véritables monstruosités physiques et morales, et dont l’existence ne peut être comprise en dehors de la connaissance des lois qui président aux transformations héréditaires de mauvaise nature. J’ai fait tous mes efforts de mon côté pour déterminer la place que devaient tenir ces malades dans la hiérarchie des êtres dégénérés (1), et je ne puis rendre assez justice au savant qui le premier a marché dans cette voie d’une manière aussi ferme et aussi résolue. Son esprit judicieux s’égare quelquefois, quand il est en présence des préjugés religieux de son siècle, mais il ne faiblit jamais devant l’interprétation des faits qui tombent dans le domaine immédiat de l’observation médicale. Sans doute il a pu croire que les esprits déchus ont encore dans quelques circonstances le pouvoir d’intervenir pour porter le désordre dans les fonctions de l’organisme humain ; mais, quant à ce qui regarde l’aliénation mentale en elle-même et son pronostic, il est profondément vrai, et les préceptes suivants péuvent servir d’épigraphe au livre le plus moderne sur la matière.
« L’aliénation mentale peut rester déguisée, se manifester dans les actes nu par la nature des paroles.
» Elle peut être congénitale, accidentelle, provenir d’une cause externe ou interne.
» La manie-peut être héréditaire, acquise, temporaire ; elle peut être de courte durée, persister longtemps , offrir un type continu ou intermittent.
(1) Voyez mon Traité des dégénérescences intellectuelles, physiques et morales dans l’espèce humaine.
F. PLATER.— CH. LEPOIS. — SES IDÉES SUR L’HYSïÉRIE.
» La manie, bien qu’elle ne soit pas mortelle par sa nature, qu’elle soit exempte de fièvre, qu’elle laisse subsister jusqu’à un certain point
l’équilibre des fonctions étrangères à l’intellect , est difficile à guérir .
La manie héréditaire, celle qui est déjà invétérée, guérissent difficilement et d’une manière franche. Il ne faut pas espérer guérir la manie qui tient à l’influence d’une cause organique. Celle qui succède à un transport fébrile, à la suspension des héinorrhoïdes, d’un exanthème, des varices, guérit plus facilement. »
Un homme qui, d’après la judicieuse remarque de M. Calmeil, représente la folie avec des couleurs aussi fidèles, a dû nécessairement consacrer beaucoup de temps à l’examen des aliénés. Aussi Plater avoue que pour atteindre ce résultat, il n’a pas craint de pénétrer dans les prisons, les cloîtres, les cabanons infects où de son temps on séquestrait les aliénés dangereux, et que c’est là seulement, ainsi que le fait observer M. Calmeil, que Plater est parvenu à étudier convenablement la nature pour apprendre à soulager le malheur.
Nous prenons acte de cette déclaration qui nous révèle un état social bien singulier : à côté de la question scientifique qui tendait à progresser, nous voyons la question humanitaire rester stationnaire, et cette triste situation sera celle dans laquelle nous trouverons les aliénés partout en Europe jusqu’à la fin du xviii" siècle, et même jusque dans les commencements du XIX®. Cette seule considération nous dispose à parcourir avec rapidité des temps si peu fertiles en résultats pratiques. Nous avons hâte d’en arriver à l’époque ou nous pouvons étudier fructueusement l’aliénation sur le terrain que lui ont préparé la science et l’humanité.
Il est une autre remarque, fort peu consolante du reste, et qui nous est suggérée par le défaut d’influence que paraissent avoir eu à cette époque les écrits des médecins qui commençaient à envisager les questions de pathologie nerveuse en dehors des préjugés et des erreurs qui disposaient les esprits à classer dans les faits de Y ordre surnaturel tout ce qui avait trait à cette même pathologie. C’est ainsi qu’un médecin, Charles Lepois, dont les écrits sont cités avec grand honneur par Boerhaave, et qui avait émis sur l’hystérie des considérations de la plus haute importance, semble n’avoir exercé aucune action sur les médecins de son époque, et cependant « Charles Lepois, d’après M. Calmeil, a non-seulement décrit l’hystérie convulsive violente , tenant compte des divers états de tout le système musculaire pendant la durée dç l’attaque, des lésions des sens, de celles des facultés intellectuelles et affectives; mais il s’est encore efforcé de prouver que les différentes lésions fonctionnelles que l’on note chez les hystériques ne peuvent provenir que d’un état morbide
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des centres nerveux encéphaliques , parce que c’est le cerveau qui préside à l’exercice des mouvements volontaires, de la sensibilité et de la pensée. Je ne sache pas qu’on ait jamais rien dit de plus rationnel sur ce sujet important. Dans tous les cas, si les recherches de Lepois sur l’hystérie n’ont pas porté tout de suiteles fruits qu’elles devaient produire, en bannissant pour toujours des livres de médecine la théorie de la possession diabolique, elles peuvent encore, à l’heure qu’il est, offrir aux médecins une source d’instruction précieuse (1). « •
' Quoi qu’il en soit, on a lieu de s’étonner, ajoute M. Calmeil, que les médecins d’autrefois, que l’on doit supposer avoir été doués de quelque érudition, n’aient pas reconnu, après avoir jeté les yeux sur un pareil ouvrage (2), que les phénomènes musculaires attribués du temps de Louis XIII et même de Louis XIV encore à la possession diabolique, ressemblaient trait pour trait à ceux de l’hystérie spontanée et naturelle. Peut-être n’a-t-on pas osé, dans les expertises j'hdiciaires , en référer à l’autorité de cet habile observateur, parce qu’il se cramponnait pour ainsi dire avec plus de force aux véritables explications physiologiques ?
D’autres médecins illustrèreiit encore cette époque, ce furent Sennêrt, Sylvius de le Boë, Willis et Bonet. Malgré l’importance des ouvrages de ces médecins, nous sommes obligé de les examiner avec rapidité.
Nous voyons chez Sennert un homme profondément versé dans la lecture des anciens ; nous remarquons néanmoins chez lui une singulière tendance à ne définir les diverses formes de l’aliénation mentale que par leur côté psychologique, autrement dit que par la description des troubles qu’éprouvent nos facultés sous l’influence de certains états pathologiques du système nerveux. D’après Sennert, la mélancolie devrait être définie : une contention, une concentration de Vâme sur une même idée, ou bien un délire qui' exerce sur une pensée fausse presque exclusive.... « Il faut qu’un hoinme ait le jugement et les affections lésées pour concèntrer tous ses désirs sur un objet qu’il sait ne pouvoir pas posséder.... La manie est une lésion de V imaginatiùn et du raisonnement , accompagnée d’audace et souvent de colère et de fureur. »
(1) Calmeil, ouvr. cit., 1. 1, p. 378.
(2) SelecHonum observationum et consiliorum de morbis liber singularis. Pont-à- Mousson, 1618, in-4. Boerhaave en a donné une bonne édition qu’il a orjiée d’une préface. — Charles Lepois , fils de Nicolas Lepoig, le célèbre médecin de Charles 111 , neveu d’Antoine Lepois, médecin non moins célèbre que son frère, naquit à Nancy, en 1363,