CHAPITRE III
DES doctrines ACTUELLES EN ALIÉNATION MENTALE (XVII% xvm® ET XIX® SIÈCLE).
§ !«•■. — Considérations préliminaires.
A mesure que nous approchons de l’époque actuelle, l’horizon s’agrandit, les causes de la folie sont mieux appréciées, la pathologie du système nerveux fait d’incontestables progrès, et les écrits des médecins nous offrent un enseignement d'autant plus utile, que ceux-ci craignent moins de se détacher des erreurs du moyen âge, et se font un devoir de puiser aux sources pures de l’antiquité.
Mais, en raison môme de l’immense mouvement qui se produit dans cette partie de Tart de guérir, il est nécessaire que nous nous imposions
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES. ^l9
une grande sobriété dans ces recherches historiques. Nous ne fixerons donc l’attention que sur les médecins qui, se dégageant de plus en plus des préjugés régnants et des erreurs généralement admises, ont imprimé à notre spécialité le mouvement qui la dirige aujourd’hui dans une sphère progressive.
En précisant le but que nous cherchons à atteindre dans cette partie historique, notre façon de procéder sera facilement comprise. Nous n’avons pas la prétention de faire un livre spécial sur les doctrines et les théories de l’aliénation, nous voulons seulement, avant d’aborder la pathologie générale et la pathologie spéciale des troubles de l’esprit, donner une idée aussi satisfaisante que possible de ce que jusqu’à ce jour on a compris par aliénation.
Après avoir fait l’exposé succinct des opinions et des doctrines qui ont régné avant nous, nous aurons une occasion naturelle de justifier le point de vue auquel nous nous plaçons nous-même. Nous serons en mesure d’inspirer aux lecteurs cette confiance qui les porte à nous suivre avec d’autant plus de plaisir dans des détails souvent arides, que leur intelligence aura été mieux préparée à interpréter à leur véritable point de vue les faits anormaux qu’offre la pathologie du système nerveux.
Pour nous tenir dans ce programme rigoureux, nous avons dû résister et à nos propres tendances et à des suggestions étrangères. Examiner les doctrines en aliénation dans leurs rapports avec les théories psychologiques, eût été une tâche aussi séduisante que difficile. Ce n’est pas que nous contestions l’utilité que l’esprit humain peut retirer de l’observation des phénomènes intimes de la pensée ; mais encore une fois cet ordre de recherches qui a tant occupé l’esprit médical en Allemagne, et qui a imprimé aux spécialistes français une direction qu’il est temps de quitter, trouverait sa place naturelle dans un traité spécial de psychologie médicale, et nous préférons rester dans le programme d’un travail élémentaire dont l’étude de l’homme aliéné fera les principaux frais.
C’est pour ces motifs que nous éviterons soigneusement d’entreprendre des recherches qui n’ont pour résultat que de mettre en relief des théories abstraites, et de diriger les forces de notre esprit vers l’étude de questions le plus ordinairement insolubles. Encore une fois, ce qui nous reste à dire dans ces prolégomènes se résumera dans l’exposé succinct des idées de nos devanciers qui seront de nature à rattacher de la manière la plus intime l’aliénation mentale à l’étude de la médecine, et à en faire une science abordable pour ceux qui ont voué leur existence au soulagement des souffrances humaines et à la guérison des maladies qui affligent leurs semblables.
ALIÉNATION DANS LES XVIl% XVIII'' ET XIX" SIÈCLES.
§ II. — Plater, Charles Iiepois, Sennert, Sylvius de le Boë, "Willis, Bonet, Doctrines médicales. Maladies mentales prédominantes à cette époque.
Le médecin dont les doctrines sont la transition la plus heureuse entre les idées anciennes en aliénation et les idées modernes qui attribuent un rôle si important à l’organisme dans la manifestation normale des facultés, est évidemment Félix Plater. « Un grand nombre de personnes, dit le médecin de Bâle, ont une intelligence fort peu développée (1). Cette imperfection s’annonce dès leur jeune âge, au moment de leur première éducation ; il leur faut un espace de teimps considérable pour connaître leurs lettres, pour les assembler et en former des syllabes, des mots et des phrases. Plus tard, si l’on dirige ces hommes vers les sciences et les arts, on les voit sans aptitude et bien différents de ceux qui se montrent ingénieux, disposés à tout saisir, à bien juger et à exécuter avec la même perfection.
» Cette diversité, dit Plater, je l’attribue à la variété de l’organisation, tantôt dirigée dans un sens, tantôt dans un autre, imprimant aux fonctions intellectuelles plus ou moins d’aptitude, de promptitude ou de lenteur, ainsi que nous le voyons chez les animaux d’une même espèce qui ont souvent des penchants différents. L’organisation humaine a les mêmes variétés individuelles. On trouve dans certaines familles une générosité, une noblesse de caractère héréditaires, ou beaucoup de prudence et d’adresse, ou une grande facilité pour toute acquisition de l’esprit, ou au contraire une pesanteur et une disposition négative remarquables pour tout travail intellectuel (2). »
Il est impossible de mieux poser la question des rapports de l’organisme, avec le fonctionnement normal de la pensée, et comme l’auteur exerçait la médecine dans une contrée ou l’imbécillité et l’idiotie existaient à l’état endémique, nous attachons une grande valeur à ses observations. Nous reconnaissons en lui le premier auteur qui fasse ressortir d’une manière aussi précise l’influence des transmissions héréditaires, et il est bien à regretter que les successeurs de Plater n’aient pas continué à marcher dans une voip qui promettait d’être aussi féconde en applications hygiéniques et prophylactiques.
« L’imbécillité est quelquefois (il aurait dû dire toujours) transmissible par voie d’hérédité. On s’aperçoit de bonne heure qu’un enfant issu de parents bornés est prédisposé à la faiblesse de l’esprit. »
(1) Fel. Plateri observationes in hominis affectïbus plerisque. Basilæ, 1641.
(2) Traduction de M. Trélat, ouvr. eit., p. 67.