SYSTÈMES RELIGIEUX. — LEUR INFLUENCE
Les épidémies qui, à dilîérentes périodes historiques, se sont dévelop^ pées en Europe sous l’influence de l’aberration des sentiments religieux, sont aujourd’hui bien plus rares ; toutefois nos recueils scientifiques citent encore de temps à autre des exemples qui nous prouvent l’extrême facilité avec laquelle les intelligences se laissent impressionner par les faits désignés sous le nom de surnaturels. Nous pourrions en citer maintes observations, et ce qu’il est permis d’en déduire, c’est que les phénomènes qui surgissent dans les circonstances exceptionnelles présentent, dans le siècle des lumières , les analogies les plus frappantes avec ce que l’on a pu remarquer sous ce rapport dans les siècles dits de barbarie et
ignorance. Que l’on compare ce qui s’est passé dans ces derniers temps en Suède, eil Norwége, dans le nord de l’Allemagne, en Angleterre, aux États-Unis surtout, et l’on sera frappé de la similitude des rapprochements. D’un autre côté, les folies commises par les exaltés religieux de l’Inde se déduisent aussi naturellement des causes qui les ont produites que les extravagances des Jerkers (secoueurs) et des Barkers (aboyeurs), dont on peut être témoin dans l’Amérique du Nord. Tant il est vrai de dire que l’exagération des meilleurs sentiments, les fausses interprétations données à nos devoirs religieux par la superstition et les préjugés^, par l’imposture qui bénéficie sur ces folies, par les nombreuses erreurs, en un mot, qui troublent la raison et pervertissent les sentiments, produiront dans tous les temps, dans tous les lieux, et à toutes les époques, les mêmes extravagances et les mêmes folies.
Mais dans aucun pays au monde les perturbations intellectuelles, amenées par l’exagération du sentiment religieux, ne s’observent sur une aussi vaste échelle que dans l’Inde, soit que l’on examine ces perturbations chez les bouddhistes ou chez les sectateurs de Brahma. Le mysticisme exagéré des uns et le grossier sensualisme des autres ont agi tour à tour d’une manière désastreuse sur les intelligences (1) . Les fondateurs du panthéisme mystique chez les païens sont arrivés, sous ce rapport, dit
(1) Le bouddhisme prêché dans l’Inde par Câkya-Mouni, fils de roi, est le panthéisme mystique qui règne encore dans le Thibet, la Tartarie et la Chine. C’est une espèce de panthéisme mystique qui veut que l’ame humaine s’absorbe dans l’âme universelle, et qui développe chez Ces peuples les instincts d’une dévotion minutieusè et puérile. Le bouddhisme régna dix siècles dans les Indes. Les populations sont revenues aujourd’hui au culte brahmanique, et l’on peut lire dans les nombreux documents qui existent sur l’Inde à quel degré de pratiques superstitieuses , fanatiques et obscènes, en sont arrivées cès populations. Les actes insensés commis publiquement dans les cérémonies religieuses de ces peuples démontreront mieux que tout ce que nous pourrions dire l’action funeste exercée sur l’intelligence et les sentiments de l’humanité par l’esprit d’erreur, d’ignorance et de mensonge.
8!i ÉTIOLOGIE, ETC.— PANTHÉISME. — MYSTICISME.
M. le docteur Cerise, aux mêmes résultats désastreux que les fondateurs d’un mysticisme non moins exagéré , dont les amoureuses extravagances n’amenèrent, selon l’expression de Bossuet, qu’à de dangereuses et délirantes conceptions (1).
Les premières conséquences de ces doctrines furent de porter ceux qui en étaient les victimes à des pénitences tellement exagérées, qu’il est déjà permis de les regarder comme un suicide anticipé. Ces pénitences ne répondaient pas seulement aux besoins d’une imagination exaltée, mais elles étaient d’autant plus rigoureusement exécutées, que des fanatiques les prescrivaient à d’autres fanatiques dans des termes tels que ceux-ci, consignés dans les livres sacrés des Hindous :
. « Que l’anachorète se roule par terre, ou qu’il se tienne tout un jour sur le bout des pieds, qu’il se lève ou s’assoie alternativement, et qu’il se baigne trois fois le jour. Dans la saison chaude, qu’il supporte l’ardeur de cinq feux ; pendant les pluies, qu’il s’expose tout nu aux torrents d’eau que versent les nuages ; dans la froide saison, qu’il porte un vêtement humide, augmentant par degrés ses austérités...; qu’il dessèche son enveloppe mortelle ; qu’il se dirige vers la région invisible du Nord et marche d’un pas assuré Jusqu’à la' dissolution de son corps, aspirant à l’union divine, et ne vivant que d’eau et d’air (2). »
Quelques-unes de ces atroces pénitences sont décrites dans leurs détails par M. le docteur Cerise dans son Traité des maladies nerveuses. Il en est une qui consiste à se couvrir entièrement de bouse de vache, à la laisser sécher et à se brûler avec elle ; par ce moyen tous les péchés sont consumés, et l’âme du pénitent va droit au ciel. Dans le Ramayana, il est parlé d’une pénitence qui impose à l’individu de se tenir dans la même position sans rien manger jusqu’à ce qu’on meure d’inanition. « Se brûler vif est une pratique ancienne en grande vénération chez les Hindous.. .. et si
■ (1) Bossuet veut faire allusion aux doctrines He madame Guyon, cette femme qui, par les exagérations de son piétisme mystique, entraîna dans ses erreurs le pieux et savant archevêque de Cambrai. Que l’on se donne la peine de lire les écrits des réformateurs en religion de toutes les époques, Jacob Bohme, Swedenborg, mesdames Guyon, Bourignon, Martin, dit le philosophe inconnu, et l’on verra qu’ils renferment les mêmes extravagances. Ils tendent tous vers une espèce de panthéisme mystique qui détache les esprits de la réalité des choses pour les plonger dans le monde du surnaturalisme, et ils offrent avec les conceptions délirantes des aliénés mystiques de nos asiles les rapprochements les plus frappants. Mais ce qui a lieu de grandement nous étonner, c’est de voir qu’à toutes les époques de l’humanité, des intelligences d’élite se sont laissées prendre à de pareilles. extravagances. Nous reviendrons sur ces faits dans les descriptions particulières de ces états maladifs de l’intelligence et des sentiments.
(2) Code Manou, H\. VT, citation de M. le docteur Cerise.
LEUR ACTION SUR LE DÉVELOPPEMENT DE LA FOLIE ET DU SUICIDE. 85 l’on étudie les causes du suicide, on peut se convaincre, dit M. le docteur Lisle (1), que c’est le panthéisme avec ses aspirations mystiques vers l’absolu et l’unité, ou plutôt vers le néant, qui a été de tout temps la cause la plus puissante de mort volontaire. Partout où ses doctrines et ses préceptes ont pénétré, dit cet auteur, sous toutes les latitudes, dans tous les climats, en Europe comme en Asie, chez les peuples les plus divers d’origine, de moeurs, de civilisation, chez les Grecs comme chez les Romains, nous retrouvons les mêmes coutumes barbares, le même fanatisme pour la mort volontaire ; les sectateurs des druides sont adonnés au suicide aussi bien que les brahmanes et les bouddhistes. »
On le voit, c’est dans la barbarie extrême et dans l’état de décadence des civilisations, c’est dans les contrées où l’erreur et la superstition se partagent le domaine des intelligences qu’il faut chercher les causes d’obscurcissement les plus généralisées de la raison humaine. Placée sur ce terrain, la question n’appartient pas exclusivement à la statistique, qui ne parvient le plus ordinairement qu’avec peine et incertitude à établir le chiffre des aliénés d’un pays, mais elle a une portée philosophique plus grande, en ce sens qu’elle oppose aux institutions politiques et religieuses des contrées civilisées, à leurs mœurs, à leurs habitudes, à leur manière de vivre, d’autres institutions, d’autres mœurs, d’autres religions dont les conséquences sont la négation de toute moralité, de tous progrès. Si, d’un autre côté, nous appliquons à des collections d’hommes ce que nous savons de l’influence des transmissions héréditaires de mauvaise nature chez les individus, comment s’étonner du défaut d’aptitude intellectuelle chez certaines races, et de la perversité native de leurs instincts; comment ne pas admettre que la civilisation ne soit l’unique remède à tant de maux? En vain nous objectera-t-on que la civilisation n’est pas une panacée universelle contre les causes de décadence de l’esprit humain, nous le savons pertinemment, puisque le but de nos recherches est de démontrer que les causes prédisposantes de la folie s’exercent avec activité au sein des pays les plus civilisés.
Les médecins aliénistes sont souvent interrogés sur la part d’influence qui revient à la politique dans les diverses manifestations du délire ; cela se conçoit en présence des bouleversements périodiques qui compromettent les intérêts matériels des uns, et surexcitent les idées théoriques et les espérances des autres. Néanmoins il est impossible de répondre à la question si on ne l’examine pas à son véritable point de vue ; je vais essayer de le faire dans le paragraphe qui suit.
(1) Lisle, Du suicide.