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ÉTIOLOGIE, ETC.— INFLUENCES POLITIQUES

§ IV. — Influences politiques.

Esquirol ne paraît pas admettre que les commotions politiques aient notablement augmenté le nombre des aliénés. On peut en conclure, dit ce médecin, que les commotions politiques qui ébranlent les empires, qui exaltent les passions, agissent sur notre raison à la manière des idées générales qui, dans chaque siècle, animent les esprits. Ces causes ne sont pas pour Esquirol des causes exclusivement prédisposantes, ce sont des causes excitantes qui mettent enjeu telle ou telle passion, qui impriment tel ou tel caractère à la folie; mais, ajoute-t-il, et ceci est important à noter, leur influence est temporaire. Si les folies causées par les passions sociales sont plus nombreuses en France, les folies produites par l’amour, par le fanatisme religieux, sont beaucoup plus rares ; s’il y a plus de suicides dans les temps modernes, les démonomanies sont moins fréquentqs (1).

Ainsi, pour Esquirol, il s’établit entre les diverses causes une sorte de compensation qui ferait que si le niveau des aliénés monte par certains de ses côtés, il s’abaisse par d’autres. Il est, dit cet auteur, d’autres causes qui sont plus actives que les révolutions, parce que leur action, moins temporaire, s’infiltre d’une manière continue, progressive, dans toutes les fibres du corps social : telles sont, par exemple, la dépravation des mœurs, l’éducation générale, quand elle est vicieuse, l’hygiène, les habitudes, quand elles surexcitent et dépravent les fonctions nerveuses. Nous allons parler de ces causes dans un instant.

Quant à ce qui regarde les commotions politiques proprement dites, on est peut-être en droit d’avouer qu’elles ont jugé plus de maladies nerveuses qu’elles n’en ont produit. Ceci, au premier abord, peut paraître paradoxal ; mais lorsqu’on s’appuie sur les faits qui sont dus à l’action salutaire des crises, n’est-on pas en droit de dire que beaucoup de névropathies ont été guéries par les grandes commotions sociales? Ce qui, sous ce rapport, a été observé en 1789, s’est vu en 18Zi8, et les mêmes conséquences ressortiront de tous les grands événements qui, en changeant la face des sociétés, impriment à l’organisation maladive, souffreteuse et blasée d’une foule d’individus une direction plus vigoureuse, un but d’activité plus utile en les retrempant, pour ainsi dire, au creuset des grandes infortunes (2). « La Providence, dit M. de Ballanche, secoue violemment le genre humain pour le faire avancer. Il n’y a d’intelligence

(1) Esquirol, ouvr. cit., t. II, p. 729 (nombre comparé des fous).

(2) Voyez mes Études cliniques, t. I, p. 255,

MODE d’action DES PERTURBATIONS SOCIALES.

qu’à la sollicitation des besoins; il n’y a de vertu qu’à la sollicitation de la douleur. La prospérité corrompt. Les empires périssent par le luxe et la mollesse. .. . La prospérité, l’aisance, ont d’autant plus d’inconvénients, que le sentiment moral est moins développé. »

« C’est une vive secousse, ajoute ce même auteur dans la Palingénésie sociale, c’est une vive secousse qui produit l’homme progressif ; le calme endort l’esprit, le trouble le réveille. Les grands hommes sont les produits des révolutions agitantes ; le génie naît dans les larmes et le sang. ... »

Ces dernières paroles ne nous amèneront certainement pas à la conclusion de l’innocuité des révolutions politiques sur le développement des troubles intellectuels.- Nous avons seulement intérêt à faire remarquer combien la question des influences est une question complexe , à tel point qu’il existe à peine dans tout le cadre nosologique une seule cause dont l’action ne soit pas modifiée par la constitution physique et morale propre à l’individu , ou par l’influence du milieu social dans lequel il se développe (1).

Il faut donc bien reconnaître que si les bouleversements politiques peuvent dans beaucoup de circonstances amener des crises favorables, leur apparition ne se lie que trop souvent à la production de la terreur et, à celle de la misère, qui implique à elle seule les préoccupations du présent et les craintes de l’avenir. Ces sentiments peuvent, à leur tour, modifier d’une manière fatale, non-seulement l’état intellectuel des générations présentes, mais agir encore dans le même sens par voie héréditaire, sur la constitution intellectuelle,, physique et morale des générations futures. Pas plus que M. de Ballanche, je ne mets en doute l’influence directe des commotions politiques et sociales sur certaines organisations plus exposées que d’autres aux conséquences qui dérivent de ces commotions. Je suis encore parfaitement de son avis, quand il dit que les grands orages politiques modifient par la terreur ceux qui y assistent, ceux qui sont nés en leur présence.

« C’est un fait, ajoute cet auteur, que les grandes catastrophes du globe ont laissé d’ineffaçables empreintes dans l’esprit des peuples; que les

(I) C’est ainsi que M. Belhomme, dans un mémoire lu à l’Académie de médecine, a communiqué plusieurs cas de folie qu’il a eu lieu de soigner et qui ont été le résultat de nos troubles civils en 1848. M. Belhomme a néanmoins reconnu que plusieurs de ces individus étaient prédisposés. Mais en dehors de cette prédisposition. Je suis tout près d’admettre que l’influence d’une forte émotion , d’une terreur profonde, peut être telle qu’il en résulte un état de stupidité, qui n’est lui-même qu’une transition à des troubles intellectuels plus graves : J’en citerai des exemples dans le paragraphe des Causes morales. -

ÉTIOLOGIE , ETC. — MŒ5ÜRS. — ÉDUCATION, épouvantes produites par les traces du déluge, les tremblements de terre les inondations, les volcans, les fléaux de tous genres, les guerres sans pitié, les exterminations, l’incendie , le sac des villes, les vengeances des délateurs, qui, dans les temps de révolution, assassinent avec un poignard dont le manche est tenu par une main invisible, que toutes ces terribles épreuves ne sont pas également supportées par ceux qui en sont les victimes... L’horripilation qui saisit les hommes dans les jours d’an- . goisses, et qui les rend comme insensés, enivre pour longtemps les imaginations. »

Enfin, pour exprimer ma pensée par quelques données statistiques, je dirai que dans un asile de plus de mille aliénés dont j’ai été le médecin depuis 1848, jusqu’en 1856, je ne me rappelle pas avoir enregistré chez plus de trois individus l’exagération des idées politiques comme cause d’aliénation. Encore, chez ces cinq malades, faut-il faire la part des sentiments exaltés et des théories fausses qui avaient depuis longtemps troublé leur intelligence; en sorte que les événements politiques n’ont plus agi que dans le sens de causes efficientes. Mais j’ai pu observer chez un plusgrand nombre d’individus de l’un et de l’autre sexe l’influence fatale opérée par les perturbations de fortune et par la crainte de l’avenir. Cette dernière cause qui agit si activement sur les esprits en temps de révolution n’est peut-être dépassée dans son intensité que par les perplexités incessantes qui assiègent les natures hypochondriaques, les individus à prédominance de délire des persécutions, lorsque les délations viennent aggraver l’angoisse générale des esprits.

Ce que j’ai dit sur l’influence des événements politiques suffit pour faire voir combien il importe que l’étude des causes prédisposantes générales soit dégagée de toutes les fausses appréciations qui égarent ordinairement le jugement des hommes. Il n’est rien de si commun en aliénation que de voir attribuer à certaines causes une influence qui n’existe pas dans certains cas déterminés. Ceci devient non-seulement une source d’erreur pour le diagnostic et le pronostic des affections mentales, mais il arrive encore, le plus ordinairement, que l’on fait souvent une application erronée des éléments de la thérapeutique physique et morale des aliénés.

§ V. — Mœurs. Éducation.

Mœurs. — Quand Esquirol met en doute que les événements politiques depuis un demi-siècle aient augmenté le nombre des aliénés, il est bien plus explicite lorsqu’il parle des changements opérés dans les mœurs. V Nous avonS; dit cet illustre médecin, changé nos antiques usages contre

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