RÉS«MÉ PHILOSOPHIQUE DES CAUSES PRÉDISPOSANTES GÉ.NÉRALES
L’examen des causes individuelles nous permettra de mieux apprécier la question prise dans son ensemble ; et pour que les détails dans lesquels nous sommes obligé d’entrer ne nous fassent pas perdre de vue le lien qui unit les causes générales aux causes individuelles, nous allons résumer, sous forme de conclusions, ce que nous avons dit de ce premier ordre d’influences.
§ IX. — Résumé philosophique des causes prédisposantes générales.
Il est incontestable que là où la civilisation imprime aux individus une plus grande activité commerciale et industrielle, là aussi régnent un plus grand nombre de perturbations mentales.
Les maladies du système nerveux sont alors en rapport avec une multitude de causes complexes qui se commandent et s’enchaînent successivement : l’inquiétude, les luttes acharnées, la misère, l’immoralité, les excès en tous genres, l’ambition déçue, l’amour trompé, etc.
Mais, considérée au point de vue de l’augmentation de l’aisance, de la diffusion des lumières, la civilisation ne peut être regardée comme cause prédisposante générale d’aliénation.
La question de savoir s’il y a plus d’aliénés aujourd’hui qu’au trefois ne saurait être résolue au point de vue exclusif de la statistique. Il est nécessaire de faire la part des influences funestes exercées sur l’esprit humain par l’erreur, l’ignorance et par l’absence d’une foule d’éléments de préservation que possèdent les sociétés avancées.
Si l’on fait la part de tous ces éléments, on voit qu’autrefois il y avait non moins de causes des maladies nerveuses qu’aujourd’hui. Les épidémies avec exaltation extrême des idées et des sentiments, avec production d’accidents nerveux hystériques, cataleptiques, convulsifs, etc., étaient plus fréquentes au moyen âge qu’à l’époque actuelle. La même réflexion s’applique à l’action désastreuse produite sur le tempérament des individus par les troubles religieux et politiques, les guerres continuelles et sans pitié, les famines, la peste et autres maladies contagieuses. -
Tout ce que l’on peut affirmer, c’est que la manifestation des mêmes causes détermine partout et toujours les mêmes troubles du système nerveux; c’est ce que l’on voit pour les épidémies de délire religieux qui sévissent de temps à autre dans les pays les plus civilisés de l’Europe.
L’influence des causes prédisposantes générales ne devra pas être examinée indépendamment des modifications que l’hygiène, l’éducalion et les transmissions héréditaires, impriment aux tempéraments individuels.
L’apparition plus fréquente de nos jours de la paralysie progressive se
KÉSlîMÉ PUILOSOPHIQüE DES CAUSES PRÉDISPOSANTES GÉNÉRALES. 109 rattache incontestablement à un ensemble de causes que l’époque actuelle peut revendiquer comme lui étant plus particulières. Je citerai surtout la préoccupation plus grande amenée par une foule d’affaires que l’activité humaine ne peut embrasser, les inquiétudes incessantes, la soif des richesses et des jouissances matérielles, l’abus des liqueurs fortes, etc. Avant que les médecins aliénistes eussent appelé l’attention sur la paralysie progressive, on avait déjà signalé la fréquence plus grande d’autres affections idiopathiques cérébrales : congestions, apoplexies, ramollissements. En d’autres termes, on dirait qu’il s’établit entre les diverses causes de la folie une sorte de compensation qui fait que si le niveau des aliénés monte par certains de ses côtés, il s’abaisse par d’autres.
Les influences politiques doivent être pareillement étudiées dans la complexité de leurs effets ; les perturbations dans les positions sociales, la crainte de l’avenir, sont des agents aussi perturbateurs que la terreur du moment. Ces conditions agissent non-seulement sur la génération présente, mais celle qui se produit dans ces crises momentanées contracte, par voie héréditaire, des dispositions à l’irritabilité et à la mobilité du caractère ainsi qu’à, la mélancolie et à d’autres affections nerveuses. L’action de certaines causes est d’autant moins désastreuse que leur durée est plus temporaire ; c’est ne qui fait que les perturbations politiques ne sévissent pas avec une intensité aussi grande que les mœurs et l’éducation, dont le pouvoir est de modifier profondément les idées et les tempéraments, non-seulement des générations présentes, mais des générations futures.
Aussi, que l’on examine la fréquence et l’origine des suicides, des superstitions cruelles, des instincts dépravés de certains peuples, de l’affaiblissement plus considérable chez eux des aptitudes intellectuelles et morales, de leur dégradation physique, et l’on sera convaincu que toutes ces causes de dégénérescences sont dues à des éléments qui ont modifié d’une manière continue et progressive l’organisation des individus, arrêté l’essor de l’esprit humain et obscurci les notions du beau et du bien.
Ces modifications, dans le sens de la dégradation de l’esprit et du corps, sont également appréciables chez les nations civilisées et chez les nations barbares. Une instruction vicieuse, une éducation fausse, le défaut de tout sens moral dans la littérature, de toute élévation dans les idées, le culte de l’égoïsme, l’absence de tous sentiments religieux, le luxe extrême, le culte des jouissances matérielles, sont des causes qui abaissent le niveau de l’intelligence d’un peuple et dénaturent ses bonnes tendances, provoquent le suicide et déterminent des maladies mentales de toutes sortes. Ces causes agissent d’une manière aussi nuisible suivies qualités
110 RÉSUMÉ PHILOSOPHIQUE DES CAUSES PRÉDISPOSANTES GÉNÉRALES, intellectuelles et affectives que l’ignorance native de certains peuples, le manque de toute espèce d’instruction, les superstitions, les religions fausses, et les misères sans nombre qui accablent l’espèce humaine en dehors de tout élément civilisateur.
Dans l’une et l’autre supposition, les peuples et les races n’échappent pas plus que les familles aux lois de l’hérédité. Les causes dont nous parlons, s’infiltrant d’une manière progressive et continue dans toutes les fibres du corps social, amènent des dispositions organiques dont il faut tenir un compte rigoureux quand il s’agit d’expliquer les dissemblances qui existent èntre les diverses races humaines, tant au point de vue des formes physiques qu’au point de vue des aptitudes intellectuelles et des tendances morales et instinctives.
On peut dire des influences climatériques, telluriques et hygiéniques, ce que nous avons dit de l’action de certaines causes de l’ordre intellectuel et moral. Le climat, le sol et la nourriture ne cessent d’être des éléments nuisibles qu’autant que l’homme a été, par suite d’une longue habitude, adapté au milieu dans lequel il passe son existence.
Il est telle ou telle influence atmosphérique ou tellurique qui empêche non-seulement la libre manifestation de la raison humaine, mais qui, si elle était permanente, s’opposerait à la durée de l’existence. C’est ce que nous voyons pour les extrêmes de la chaleur et du froid , pour certains vents régnants qui, dans quelques cas, agissent d’une manière si incontestable sur l’organisme, qu’il se produit des hallucinations spéciales, des délires stéréotypés. Nous devons aussi admettre les relations de causes à effet ; mais il n’en est pas de même pour les influences éloignées, telles que celles des planètes. Les milliers d’assertions des hommes les plus recommandables n’ont pu encore introduire, sous ce rapport, la moindre certitude dans la science étiologique.
Certaines conditions telluriques agissent d’une manière invariable sur l’espèce humaine ; c’est ce que l’on voit dans les contrées où se développent les miasmes paludéens, et dans celles où la constitution géologique du sol aide à la production de la dégénérescence connue sous le nom de crétinisme. Il existe pareillement, dans les conditions hygiéniques des peuples et des individus, des causes que l’on peut appeler spécifiques, en ce sens que l’insuffisance ou l’altération de la nourriture, l’usage des substances ébriantes ou intoxicantes, déterminent dans l’organisme des lésions qui se traduisent, dans la sphère du système nerveux , par des troubles intellectuels et des perversions des sentiments identiques chez tous les individus.
Les causes prédisposantes générales doivent être examinées dans leurs
RÉSDilÉ PHILOSOPHIQUE DES CAUSES PRÉDISPOSANTES GÉNÉRALES. 111 rapports aved’àge, le sexe et les professions. Il n’est âge, sexe, profession qui jouisse d’une immunité quelconque contre l’aliénation mentale ; seulement, il est certaines formes d’aberration de l’intelligence, de perversion des sentiments et de lésions nerveuses, qui sont propres à tel âge, à tel sexe et à telle profession.
Quelle que soit maintenant l’intensité, et même la spéciticité des causes, il est un point capital qu’il ne faut pas perdre de vue, soit que l’on étudie ces causes dans leur action prédisposante générale, ou dans leur action prédisposante individuelle : ce point est I’hérédité.
On peut dire que l’hérédité jouit d’un double privilège. Tantôt l’hérédité est une cause prédisposante, en ce sens que les individus qui portent en eux-mêmes le germe de transmissions de mauvaise nature sont plus aptes à contracter telle ou telle affection mentale, et cela sous l’influence des causes les plus insignifiantes ; tantôt l’hérédité est une cause déterminante, en ce sens que les individus sont frappés congénitalement d’un état maladif qui les classe irrévocablement dans la catégorie des dégénérés de l’espèce humaine.