‹ Traité des maladies mentalesChapitre 67 sur 306 · DE LA NÉA'RALGIE ET DE LA FIÈVRE INTERMITTENTE · texte numérisé non relu

DE LA NÉA'RALGIE ET DE LA FIÈVRE INTERMITTENTE

§ VI. — De l’état névralgique et de la fièvre intermittente, considérés comme cause de délire et de folie.

Existe-t-il encore d’autres névroses que l’on pourrait ranger parmi les causes de l’aliénation mentale? Je répondrai à ceci que depuis la plus simple névralgie jusqu’à la névrose la mieux confirmée, on a signalé des états douloureux avec manifestation de délire, soit dans les paroxysmes, soit dans les périodes de rémittence de la névralgie. C’est ainsi que Brodie raconte l’iiistoire d’une dame qui souffrit longtemps d’une crampe du muscle sterno-cléido-mastoïdien. Cette douleur cessa tout à coup, et la malade tomba dans la mélancolie. La réapparition de la douleur, qui dura longtemps encore, fit cesser les accidents. Le même auteur rapporte aussi l’observation d’un individu chez lequel un délire des mieux organisés coïncidait avec un état névralgique de la région vertébrale (1) .

M. le docteur Griesinger pense que dans beaucoup de cas de délires attribués par les auteurs à la goutte et au rhumatisme, il est juste de faire la part des névralgies spinales qui , d’après cet auteur, alternent avec les affections ci-de.ssus désignées. Dans les Archives générales de médecine (février 1843), M. le docteur Girard, professeur adjoint à l’école de Montpellier, cite un cas remarquable d’affection de la moelle épinière qui coïncida pareillement avec un délire des mieux caractérisés. Les principaux phénomènes éprouvés par le malade furent des accès répétés de vomissements, la constipation , les douleurs aiguës dans toute l’étendue de l’abdomen , la douleur du genou et de l’épaule droite, une exaltation notable de la sensibilité générale, et enfin le délire. « Le malade reconnaissait les personnes qui étaient autour de lui , et il suivait une idée avec une incroyable persévérance. Il croyait avoir commis un suicide involontaire, et j’ai assisté à toute l’action ; j’ai pu noter le moment où l’accident est arrivé, la venue du commissaire de police, les réponses qu’il faisait, l’interrogatoire du juge dans toute la séance de la cour d’assises, son plaidoyer. Eh bien ! dans les moments de la plus vive agitation , quand je m’approchais de lui , il me reconnaissait, répondait à mes questions, mais ses réponses se ressentaient de l’état particulier de ses idées. Je ne parvins à calmer son agitation qu’en lui affirmant qu’il était acquitté. . . Cet état dura en s’aggravant jusqu’au jour où il mourut, après avoir recouvré sa connaissance trois heures à peu près avant le moment fatal. »

J’ai pareillement signalé le retour de la raison quelques moments avant

(1) Lectures on Certain Local Nervous Affections. London, 1837, p. 8.

ÉTIOLOGIE. — ÉIÈVUES iNTElLMirTENTES.

la mort chez un aliéné affligé d’un ramollissement de la moelle épinière. Seulement, il ne m’a pas été possible de constater si l’aifection de la moelle était postérieure à l’aliénation, ou si elle avait déterminé cette maladie.

Fièvres intermittentes. — Les rapports du délire avec la fièvre intermittente, malgré le silence de .presque tous les monographes français sur cette cause de folie, ne peuvent être mieux établis que par ce passage de Sydenham : « Je ne saurais m’empêcher de parler d’un symptôme important, qui, bien loin de céder aux purgatifs, pas même à la saignée, devient au contraire plus violent par ces remèdes. C’est une sorte de manu particulière, laquelle vient quelquefois après les fièvres intermittentes quL ont duré fort longtemps, et surtout après les fièvres quartes. » (Trad. de Baumes.)

M. le docteur Baillarger, dans une Note sur la folie à la suite des fièvres intermittentes, lue à la Société de médecine de Paris, s’appuie avec raison sur ce passage de l’illustre médecin anglais pour réveiller l’attention des médecins sur un point étiologique aussi important. L’auteur cite à ce propos deux observations dont voici le résumé.

1“ Un jeune homme âgé de vingt-cinq ans entrait à peine en convalescence d’une fièvre qui avait duré six semaines, lorsque la folie éclata tout à coup après quelques jours d’une céphalalgie très intense. On eut recours, sans succès, aux saignées générales, aux applications de sangsues et aux bains, et M. B. . fut conduit à Charenton , offrant tous les symptômes de la variété de folie décrite par Georget sous le nom de stupidité.

2" Une femme âgée de quarante-quatre ans avait eu à Nantes une fièvre intermittente tierce qui s’était prolongée pendant trois mois ; elle était convalescente depuis trois semaines, lorsqu’elle retourna à Paris. On crut d’abord que c’était une récidive de la fièvre. Le premier jour en effet il y eut une fièvre très forte qui se termina par une sueur très abondante. Cependant cette fièvre n’a plus reparu ; mais depuis ce moment on a observé des signes non équivoques de folie.

Chez un jeune officier qui avait contracté la fièvre en Afrique, il y eut, à son retour en France, récidive dans les accès. C’est à leur suite que s’organisait un délire tout à fait spécial (1), et pour lequel ce malade fut

(1) Il y eut, chez ces malades, des hallucinations qui déterminèrent des actes insensés, et puis après on observa une prostration très grande , mais qui n’alla pas jusqu’à la stupidité. Si j’insiste sur ce délire spécial, c’est qu’à mesure que le champ de l’observation va s’étendre , nous pourrons nous convaincre que le délire est le plus ordinairement en rapport avec la nature de la cause, v Sydenham, dit M. le docteur Baillarger, ne se borne pas à signaler la folie à la suite des fièvres intermittentes ; il leur assigne dans ce

DU DÉLIRE DANS SES RAPPORTS AVEC LES FIÈVRES INTERMITTENTES. 129 confié à nos soins. L’isolement, et un traitement antipériodique convenable, dont le sulfate de quinine faisait la base, raménèrent promptement la santé.

M. Nepple, dans son Traité des fièvres intermittentes, rapporte aussi l’observation d’un malade qui passa vingt jours dans un état d’idiotisme, et MM. Aubanel et Thore, dans leur statistique deBicêtre, citent pareillement un cas de folie après des fièvres intermittentes.

Il est on ne peut plus intéressant de suivre le mode d’invasion du délire dans les cas d’existence préliminaire de fièvres intermittentes. Voici ce que dit sur ce point étiologique important un observateur distingué, M. le docteur Griesinger ;

«1“ Dans quelques circonstances, les moins communes à la vérité, voici comment se passent les choses. Chez les individus qui habitent un pays où la fièvre intermittente règne d’une manière endémique, on n’observe pas toujours, il est vrai, l’invasion de la névi’ose habituelle ; celle-ci est remplacée par une douleur cérébrale intermittente qui se traduit par un accès de délire affectant le type tierce ou quarte. On peut admettre dans ces cas que c’est à la cause de la fièvre intermittente endémique qu’il faut attribuer l’aliénation lorsque le délire devient chronique.

» 2“ D’autres fois, après une période plus ou moins prolongée d’accès fébriles intermittents, on ne remarque plus les retours périodiques de froid et de chaleur qui précèdent l’invasion de la fièvre, mais la névrose primitive semble se transformer. On remarque alors àes> paroxysmes intermittents d’une folie, compliqués parfois d’exaltation maniaque, de fureur, et dans quelques cas, de tendance au suicide. 11 n’est pas rare de voir ces accès périodiques revêtir le type rémittent et continu, et puis se transformer en une affection mentale chronique.

» 3" Enfin, et c’est le cas le plus fréquent, le délire se présente comme succédant à une fièvre intermittente, tantôt dans la période de convalescence, tantôt longtemps après que tout élément d’intermittence a disparu. Le plus ordinairement, c’est aux fièvres quartes si longues dans leur durée, si graves dans leur action, que l’on voit succéder l’ensemble de ces troubles, de ces phénomènes morbides dont la folie est la terminaison. On comprend que les forts ébranlements du système nerveux pendant la période d’invasion de ces fièvres puissent créer une prédisposition névropathique spéciale, et que les causes les plus légères en apparence soient suffisantes pour faire naître des maladies nouvelles. Rien de

cas un caractère ou au moins une terminaison spéciale. Il y a, dit-il, une autre espèce de manie qui succède aux fièvres intermittentes de longue durée, et qui dégénère enfin eU stupidité. 1)

130 ÉTIOLOGIE. — FIÈVUES. — UYPÉUÉJIIE CÉRÉBRALE,

plus rationnel que les hypérémies cérébrales, actives pendant la période d’accès de la fièvre, déterminent une tendance à des hypéi'émies chroniques de même nature. Ne sait-on pas, en effet, que longtemps après la guérison d’une grave maladie, l’organisme éprouve, au moment de fépoque anniversaire de l’invasion du mal, quelques-uns des symptômes, qui rappellent l’affection primitive?

n En dernière analyse, les gonflements persistants de la rate et du foie, après la disparition de la fièvre intermittente, ne sont-ils pas l’indice de troubles évidents dans la circulation veineuse, qui non- seulement donnent lieu à des hypérémies chroniques , mais encore à des œdèmes de différentes parties ? Or, tout en admettant que les lieux d’élection de ces œdèmes soient les extrémités inférieures, ne peut-on pas inférer de cette disposition générale que la même chose se passe dans la région cérébrale?

» Et, si l’on fait attention que les affections mentales qui surgissent dans des circonstances pareilles ont le plus ordinairement un caractère de mélancolie avec stupeur, on est confirmé dans les réflexions pathologiques qui viennent d’être émises (1). »

C’est sous l’influence de ces idées que M. le docteur Marchand (de^ Toulouse) a signalé de frappantes analogies entre les symptômes prodromiques de la paralysie progressive, leur mode de manifestation, leur irrégularité, leur évolution et les symptômes si variés de la chlorose, et de certaines formes de fièvres intermittentes; aussi ce médecin a- 1- il retiré un grand avantage de l’emploi de la quinine dans des cas de délire avec complication de symptômes propres à la paralysie générale. Il n’hésite pas à considérer cet ensemble de phénomènes maladifs comme de véritables accès rémittents à type subintrant et pernicieux (2). Enfin, comme dernière preuve confirmative des rapports qui existent entre certains troubles cérébraux et la fièvre intermittente, nous citerons ce fait si important au point de vue des crises, à savoir ; que dans quelques circonstances déterminées, l’invasion d’une fièvre intermittente a jugé des cas

(1) Griesinger, ouvr. cit., p, 139.

(2) Gérard Marchand, Considérations sur la paralysie générale progressive (lettre à M. le docteur Parchappe), 1835. On peut aussi consulter avec fruit, sur la folie dans ses rapports avec les fièvres intermittentes, les intéressants mémoires de M. le docteur Sébastien Remarques sur la mélancolie et la manie comme conséquences des fièvres intermittentes (Journal de Hufeland, 1S23, LVI). — Mongellaz, Monographie de l’irritation intermittente. — Liégey, Mémoire sur les névroses fébriles. Cet auteur, qui a fait d’excellentes monographies sur la constitution médicale de la contrée où il exerce la médecine (Vosges) , a fait ressortir combien la constitution fébrile, dans certaines circonstances déterminées , pouvait compliquer la généralité des maladies régnantes dans un pays.

DO DÉLIRE DANS SES RADRORTS AVEC LA FIÈVRE mTERMlTTENTE. l3l de folie chronique et qui jusque-là n’avaient pu. être modifiés par aucun traitement. M. le docteur Jacobi cite trois exemples de ce genre, et la, science en possède beaucoup d’autres.

Ces considérations suffisent pour établir les rapports qui existent entre l’aliénation et diverses affections nerveuses cérébrales, soit sympathiques, soit idiopathiques. Nous avons mis en relief l’hystérie, l’hypochondrie et l’épilepsie, parce que ces névroses, qui à elles seules suffisent pour imprimer aux idées et aux sentiments des individus une direction anormale, nous ont paru les plus propres à établir la solidarité de l’aliénation avec les affections nerveuses. Si nous n’avons pas parlé de la chorée, de la chlorose et d’autres névroses, c’est que ces maladies tiennent parfois à des altérations générales des solides ou des liquides sur lesquelles nous aurons occasion de revenir. Nous n’avons parlé non plus què de la fièvre intermittente, voulant rester dans la spécialité de l’élément névropathique proprement dit. Nous ne perdons pas de vue que d’autres fièvres qui ne sont que les symptômes d’une affection générale, la fièvre typhoïde par exemple, sont aussi des causes fréquentes d’aliénation mentale. Nous en parlerons dans un instant.

Nous allons nous occuper, dans le paragraphe qui suit, de quelques affections idiopathiques du cerveau.

§ VII. — AfiPections cérébrales considérées comme cause d’aliénation.

Toutes les maladies du cerveau , sans distinction , peuvent déterminer la folie. Pour que cette terminaison fatale ait lieu j il n’est pas nécessaire que les affections primitives de l’encéphale présentent le caractère de l’aliénation. En effet , depuis la forme la plus simple et la plus transitoire de congestion cérébrale , Jusqu’à ces lésions chroniques et radicales qui constituent le ramollissement de la substance cérébrale superficielle Ou profonde, il existe, pour l’encéphale, une foule d’états pathologiques intermédiaires qui empêchent la libre manifestation des facultés intellectuelles. Nous allons essayer de donner un léger aperçu des lésions cérébrales qui entraînent le plus ordinairement la perte de l’intelligence , et nous renverrons au chapitre de l’anatomie pathologique tout ce qui a trait d’une manière plus intime a la description des désordres physiques dont l’encéphale peut être le siège. C’est danS le même paragraphe que nous répondrons aux objections qu’ont pu susciter les observations d’un certain nombre de faits de conservation de l’intelligence avec des désordres graves du cerveau. En ce moment, nous ne voulons nous occuper que de la partie étiologique; quelques exemples de manifestations de

ÉTlüLÜGlE.— AKFECTIU.NS CÉUÉliliALfiS.

délire chronique dans leurs rapports avec certaines lésions cérébrales nous en apprendront davantage que les théories que nous pourrions émettre.

Maladies des méninges. — On Sait la difficulté extrême qu’il y a souvent à établir le diagnostic différentiel des maladies qui peuvent affecter les méninges ; toutefois on ne saurait mettre en doute l’influence exercée par les hémorrhagies des méninges, l’inflammation et la tuberculisation de ces membranes, sur les manifestations intellectuelles. 11 est bien entendu que je ne confonds pas les délires violents qui peuvent survenir dans ces circonstances avec l’aliénation mentale. Le délire peut être transitoire et disparaître avec sa cause occasionnelle, mais dans d’autres circonstances il peut devenir chronique et se constituer avec tous les caractères propres à l’aliénation.

On a distingué dans ces derniers temps V hémorrhagie sous-arachnou dienne de V hémorrhagie intra-arachnoïdienne. Ces deux affections, si l’on en croit les observations dignes de foi, présentent des caractères différentiels assez notables quant à ce qui regarde la perversion des facultés intellectuelles.

Dans V hémorrhagie sous-arachnoïdienne , non-seulement on n’observe pas l’engourdissement et les fourmillements qui sont les caractères ordinaires des maladies cérébrales, mais on n’a jamais vu les facultés intellectuelles troublées et perverties ; seulement, on a constaté leur affaiblissement. On a noté de l’agitation , et un délire tranquille et passager a été signalé par Prus. Cet auteur n’a jamais trouvé de lésion particulière des sens, soit dans les' cas qu’il a observés, soit dans ceux qu’il a empruntés aux autres observateurs (1).

Dans l'hémorrhagie intra-arachnoïdienne, si tant est qu’il soit toujours possible d’établir un diagnostic différentiel, les conséquences sont celles de la congestion cérébrale ; la somnolence et le coma se montrent dans la généralité des cas et persistent jusqu’à la mort. Mais c’est surtout dans la phase des symptômes précurseurs que l’attention du médecin doit être éveillée, vu que le phénomène pathologique ne se produit pas sans qu’il y ait chez le malade de la céphalalgie, de l'assoupissement, de la perte de la parole, de X agitation et parfois du délire.

Méningite. — Dans les méningites, d’après l’auteur que j’ai cité, l’intelligence est très promptement pervertie dans la très grande majorité des cas. Il y a d’abord une agitation extrême , bientôt suivie d’un délire

(1) Valleix, Guide du médecin praticien (maladies du système nerveux), t. V, p. 397. paris, 1853.

MALADIES DES MÉNINGES. — MÉNINGITE TUBERCULEUSE, ISâ

aigu, violent, parfois furieux; les malades sortent de leur lit, veulent se jeter par la fenêtre, etc. ; puis survient une somnolence qui alterne souvent avec le délire, et enfin on observe un coma profond et une perte complète de connaissance.

Si, d’un autre côté, nous voulions insister sur les causes les plus ordinaires de la méningite, travaux intellectuels, abus des boissons alcooliques, passions tristes , insolation, lésions traumatiques, répercussion d’un exanthème du cuir chevelu , il serait facile d’établir que les causes qui produisent la méningite, et dans quelques circonstances le c?e7fre maniaque, peuvent agir pareillement dans l’indépendance de leur action, et déterminer la folie, ainsi que nous en verrons de fréquents exemples.

Méningite tuberculeuse. — La méningite tuberculeuse, dont la découverte, en ces derniers temps, est due à MM. Rufz et Ghérard, et qui, ultérieurement, a été si bien décrite par MM. Rilliet et Rartbez, est une affection propre à l’enfance. La méningite tuberculeuse a encore reçu les XiGm&àeméningo-encéphalite tuberculeuse, méningite granuleuse , affection tuberculeuse aiguë de la pie-mère. D’après Valleix, il est aujourd’hui démontré que cette maladie était autrefois désignée sous les noms dé hydrocéphale ou hydrocéphalie aiguë , et qu’on doit lui rapporter les cas regardés par Parent-Duchâtelet et Martinet comme des co^achnitis de la base , et beaucoup de ceux auxquels on donnait le nom de fièvre cérébrale.

La plupart des phénomènes délirants que l’on observe chez les phthisiques se remarquent également chez les individus affectés de méningite tuberculeuse ; il paraît en effet démontré que les granulations tuberculeuses de la pie-mère se produisent chez des Sujets qui ont également des tubercules dans les poumons. Cette règle, dit Valleix, ne souffre aucune exception dans la tuberculisation des méninges chez l’adulte. Tous les sujets qui avaient passé l’âge de l’enfance, et dont cet auteur a recueilli les observations , étaient phthisiques. Cliez les enfants, on trouve la même coïncidence dans la majorité des cas.

Dans la première période, lorsque la maladie est confirmée, la céphalalgie, comme dans beaucoup d’affections cérébrales, est, pendant un certain temps , un des symptômes les plus remarquables, hes facultés intellectuelles restent néanmoins encore intactes ou presque intactes. Les malades répondent exactement et assez rapidement aux questions ; seulement ils ont un assoupissem.ent léger, dont il est très difficile de les tirer ; c’est le commencement de la somnolence, du coma, si remarquables dans la, seconde période. Le délire , qui ne se rencontre au début que dans une faible minorité des cas , est un symptôme important de la

134 * ÉTIOLOGIE.— AFFECTIONS CÉRÉBRALES,

deuxième période. MM. Rilliet et Barthez l’ont vu apparaître du cinquième au vingt-cinquième jour. Chez un tiers des sujets obser^s par eux, le délire a été violent, agité, bruyant, avec de fréquents changements de position. Plus souvent, c’est un délire tranquille. Les malades, sans s’occuper de ce qui se passe autour d’eux , disent des paroles inintelligibles, et lorsqu’on les interroge, ils regardent avec étonnement, et leurs réponses sont incertaines .

La somnolence alterne avec le délire, de telle sorte que tantôt les sujets sont complètement assoupis, tantôt ils parlent seuls en délirant, et tantôt aussi chez quelques-uns la somnolence est interrompue par un délire bruyant, par des cris, par de l’agitation, puis elle se reproduit pour être de nouveau interrompue plus tard de la même manière.

Survient ensuite un coma plus ou moins profond ; le malade ne répond plus aux questions ; il n’a aucune conscience de ce qui se passe autour de lui. Cependant, par moments encore, \e délire peut revenir aussi violent qu’avant l’invasion du coma. Ce dernier symptôme ne se montre ordinairement que dans les derniers temps de la maladie (1).

Les observations que je cite n’ont pas seulement pour but de faire ressortir la spécificité du délire selon la nature de la cause, elles éclairent encore la pathogénie des affections mentales. Elles démontrent que la ligne de démarcation que l’on a voulu établir entre le délire aigu des maladies ordinaires et la folie est plutôt fictive que réelle, puisque, en dernière analyse, la folie ne connaît pas d’autres causes que celles qui, idiopathiquement ou sympathiquement, agissent sur le cerveau et produisent des troubles si appréciables dans la sphère des fonctions nerveuses. Continuons cette revue étiologique, et nous serons de plus en plus convaincus que si toutes les affections cérébrales n’appartiennent pas à la classe des maladies mentales, il n’est cependant aucune aliénation qui ne trouve sa raison d’être dans une affection spéciale du cerveau.

Hydrocéphalie chronique; œdème cérébral. — La rareté de l’iiydrocéplialie aiguë qui ne paraît guère que chez les enfants, me dispense de parler des conséquences que cette affection peut avoir Sur les facultés intellectuelles. Il n’en est pas de même de l’hydrocéphalie chronique, qui acquiert de plus en plus d’importance depuis les travaux de MM. Étoc, Baillarger, Ferrus, Sauze, etc., sur les causes de l’état mental désigné en ces derniers: temps sous le nom de stupidité. De quelques autopsies faites par M. Étoc, il résulterait que la stupidité est amenée par la compression des hémisphères infiltrés de sérosité. Cet auteur a trouvé comme lésion ana-

(,l) Valleix, ouvr. çU,, t, V, p. 4ü3.

HYDROCÉPHALIE CHRONIQUE. — œDÈME CÉRÉBRAL. 135

tomique constante, Y œdème de la substance cérébrale, l’aplatissement des circonvolutions et la tension de la dure-mère. C’est par analogie que l’on a attribué la stupidité des crétins à un état d’œdème cérébral, et M. le docteur Stahl, qui s’est spécialement occupé de l’anatomie pathologique du crétinisme , a toujours trouvé des quantités très élevées de sérosité, dans le cerveau; les ventricules sont élargis aux 'dépens de la masse cérébrale; il se fait une exsudation séreuse dans la cavité du crâne, la sérosité entoure les hémisphères ou remplit les ventricules (1).

Lorsqu’on étudie les troubles que Y hydrocéphalie chronique dans

les fonctions des sens, lorsqu’on voit qu’à la suite des céphalalgies fréquentes la Vue et l’odorat ne tardent pas à s’affaiblir, que la parole, possible dans les premiers temps, devient de plus en plus difficile; que la motilité présente des symptômes dont l’intensité va également croissant à mesure que la maladie fait des progrès, et qu’en dernière analyse les malades éprouvent des vertiges, des vomissements, que la sensibilité est diminuée et parfois abolie, comment douter que l’intelligence, dans le cas d’hydrocéphalie non congénitale, ne subisse des altérations en rapport avec la gravité et les progrès des symptômes principaux que nous venons d’indiquer ?

Conservée, en grande partie au moins, pendant les premiers temps, l’intelligence ne tarde pas à s’affaiblir. Les malades, d’après ce que dit Valleix, ne oomprennent que difficilement les questions qu’on leur adresse ; ils y répondent lentement, avec peine, et ne sortent de leur stupeur que pour manifester leurs passions. Suivant Gœlis, cité par Breschet, ils ont une manière particulière de manifester leur colère et leur joie, en sautant plusieurs fois les deux pieds étendus et les bras pendants.

(1) On peut, à ce sujet, consulter une excellente thèse de M. le docteur Sauze, de Marseille : De la stupidité, de sa nature pathologique, et de son traitement.

Ce que je dis du crétiirisme ne doit être envisagé que comme un des côtés pathologiques de cette dégénérescence de l’espèce humaine. De ce que l’on a trouvé le cerveau des crétins plus œdématié, de ce que les ventricules contenaient une plus grande quan-r tité de sérosité, je ne veux pas inférer de là que ces conditions pathologiques soient la cause du crétinisme. Je. me suis déjà expliqué sur cet important sujet dans mon Traité des dégénérescences. Les individus rie sont pas précisément crétins parce que leur cerveau est œdématié, les ventricules remplis de sérosité, ou pour toute autre cause ; mais leur cerveau sè trouve dans ces conditions pathologiques parce qu’ils ont apporté en naissant le vice congénital désigné sous le nom de crétinisme. Leur cerveau, leur constitution entière se ressentent de cette dégénérescence congénitale, et dans ces cas on peut dire que telle ou telle défectuosité cérébrale est la conséquence et non la cause de l’état général défectueux. Vouloir expliquer tous les troubles de l’intelligence par telle ou telle lésion cérébrale, serait aussi irrationnel que de rejeter d’une manière absolue les rapports de l’aliénation avec les lésions du cerveau.

ÉTIOLOGIE.— AFFECTIONS CÉKÉBRALES.

Plus tard, ils tombent dans Xidiotime; ils peuvent encore néanmoins manifester leurs passions par leur rire et par leurs cris ; mais, à la fm de la maladie, Y intelligence est complètement abolie (Valleix, t. V, p. tiü6)(1).

Mais de ce que plusieurs jeunes hydrocéphales ont été observés- sans que l'intelligence ait subi la moindre atteinte, quelques auteurs ont formulé de ces exemples exceptionnels une des plus fortes objections aux rapports que nous prétendons exister entre les troubles de rintelligence et les lésions du cerveau. Dans son admirable ouvrage des Fonctions in cerveau, Gall cite lui-même quelques exemples de ce genre, et quoique la réponse qu’il y oppose serait mieux placée peut-être dans ce que nous avons à dire nous -même au chapitre des Lésions anatomiques, nous la citerons néanmoins en ceJieu, comme une aperception anticipée de la manière dont il faut savoir interpréter certains faits pathologiques qui, à première vue, paraissent des anomalies inexplicables.

Après avoir cité des faits incontestables de conservation de l’intelligence dans des cas d’hydrocéphalie chronique, Gall rappelle ce qu’il a dit dans son grand ouvrage sur la structure des cavités et des circonvolutions cérébrales et sur leur déplissement tant naturel qu’artificiel. Il revient sur ce que les fibres médullaires du cerveau se prolongent perpendiculairement au-deSsus des cavités cérébrales ; que constamment deux couches de ces fibres forment une circonvolution, de façon qu’une circonvolution n’est autre chose que deux couches nerveuses agglutinées, dont chacune se prolonge perpendiculairement en partant de la périphérie extérieure des cavités cérébrales, recouvertes d’une couche de substance grise épaisse à peu près d’une ligne. Si donc, dit le célèbre anatomiste allemand, une quantité considérable d’eau agit dans les cavités cérébrales, elle écartera peu à peu les deux couches perpendiculaires de chaque circonvolution, de sorte que celles-ci se trouveront à la fm déplissées par leur sommet. De cette manière, elles s’aplatissent au fur et à mesure que l’eau les pénètre, et lorsque le déplissement est à son maximum, elles ne forment plus qu’un même plan.

Ceci fait concevoir comment il est possible que le cerveau qui, audessus de ces cavités, forme des masses médullaires si épaisses, peut être distendu en une poche membraneuse dont les parois n’ont guère plus d’une ligne d’épaisseur, et comment, dans ce cas, il n’y a que pression exercée par l’eau et distension médiocre et nullement destruction des fibres cérébrales.. . . Enfin, comme les fonctions de ces fibres qui ont passé de la direction verticale à la direction horizontale ne dépendent pas du

(1) J’ai vu aussi des cas d’agitation furieuse compliquer l’hydrocéphalie chronique.

DE LA COXGESTlUN COMME CAUSE DE DÉHHE. 137

tout de leur situation , on conçoit que l’exercice des facultés intellectuelles puisse continuer dans quelques cas d’hydrocéphalie chronique (1).

Congestion. — Si 110 US Consultons les ouvrages des médecins non spécialistes, nous les verrons désigner par le mot congestion des espèces difiCérentes dont les descriptions n’apporteraient pas une grande lumière à l’étiologie des maladies mentales. Contentons-nous , pour le moment, d’établir que l’on donne généralement le nom de congestion cérébrale à une affection dans laquelle une plus ou moins grande quantité de sang s’accumulant dans l’encéphale, sans rompre les parois vasculaires , il survient des symptômes subits et progressifs qui portent principalement mv V intelligence , \2i sensibilité , la motilité (2).

« Il résulte de là, dit M. le docteur Valleix, que cette affection, dans sa forme la plus grave, a dû nécessairement être longtemps décrite sous le nom à' apoplexie, et qu’on lui a donné toutes les dénominations qui sont synonymes de ce terme général. On l’a encore appelée coup de sang, et c’est sous ce nom qu’elle est connue dans le vulgaire; enfin, quelques auteurs se servent du mot hypérémie cérébrale, beaucoup moins usité que le mot congestion. »

Ces préliminaires suffisent pour faire comprendre les incertitudes des auteurs lorsqu’il s’est agi de bien définir ce qu’il faut entendre par congestion. Les médecins aliénistes ont pris la question d’un peu plus haut, et voici ce que dît M. Bouchet :

« Le mot congestion, dans son sens le plus généralement adopté, est un ensemble de phénomènes qui se rapportent tous à des désordres plus ou moins caractérisés dans les fonctions de l’innervation, et quelquefois même à leur abolition, mais le plus ordinairement d’une durée limitée. Les sensations de la vue ne représentent plus que des images confuses ou bizarres à l’infini, le sens de l’ouïe ne donne plus que des bruits étranges ou désordonnés.... Tous les sens, en un mot, participent plus ou moins aux désordres de l’innervation , et, en dernière analyse, l’intelligènce, troublée par des visions terrifiantes, ne sê manifeste que par des paroles ou par des actes délirants, et dans les cas extrêmes, lorsque la

(1) Call, Sur les fondions du cerveau et sur celle de chacune de ses parties, t. lî, p. 263. Consultez le chapitre si important, intitulé : Observations sur les objections que l’on fait contre la doctrine que le cerveau est exclusivement l’organe des qualités morales et des facultés intellectuelles, et sur les doutes qu’on lui oppose. Réfutation de ces objetc' lions et de ces doutes, t. II, p. 182

(2) Valleix, ouvr, eit., t. V, p. 453.

ÉTIOLOGIE. — AFFECTIONS CÉRÉBRALES.

congestion est suivie d’épanchement sanguin, il y a abolition complète de l’intelligence et delà sensibilité avec paralysie (1). »

Mais, on le voit, dans cette description, l’importance étiologique de la congestion disparaît, et l’auteur semble plus particulièrement occupé de mettre sous les yeux un ensemble de symptômes constituant une maladie spéciale que de définir ce qu’il faut entendre par congestion. Nous éprouvons le même embarras en classant le phénomène congestion parmi les causes des maladies mentales, et nous avons besoin de citer des faits pour justifier notre classification et faire ressortir l’importance que nous attachons à l’étiologie de ces affections.

Un homme de cinquante-cinq ans, sobre d’habitude, d’une grande appbcation à ses affaires industrielles, éprouva il y a un an une hémorrhagie cérébrale. Le malade resta hémiplégique, mais l’intelligence est saine, et il reprend ses occupations ordinaires. Toutefois il sent qu’il se fatigue plus vite ; son caractère est devenu morose, irritable ; de temps à autre il se plaint que le sang lui monte à la tête; alors il a des vertiges, des tintements d’oreilles, les objets brillants le fatiguent et l’irritent.... Mais bientôt ces congestions affectent un type périodique, et chacun des accès a ses symptômes précurseurs. C’est d’abord le cœur qui, légèrement hypertrophié, bat avec plus de force ; les doigts et les orteils de la partie du corps paralysée se contractent douloureusement, les artères du cou et de la tête soulèvent le doigt qui les presse ; le malade est pris d’inquiétudes indicibles, il pleure et s’inquiète, il se dit perdu ; sa vue se trouble, ses yeux s’injectent; les couleurs brillantes, le rouge surtout, le mettent en fureur ; il se précipite sur sa femme et ses enfants, et dans cette période d’un délire pour ainsi dire instantané, il a tenté plusieurs fois de se suicider.

Une émission sanguine générale ou locale faite à propos, des dérivatifs sur le tube intestinal, l’application de glace sur la tête, ont fait maintes foisdgà disparaître cette terrible situation. J’ai pu, à l’aide de ces moyens, calmer soudainement des accès de folie furieuse ; et le malade, revenu à lui et sortant comme d’un rêve pénible, s’inquiète alors de tous les préparatifs dont il est témoin, n’a plus qu’un souvenir confus de ce qui s’est passé, et le premier usage qu’il fait de sa raison est de demander qu’on lui pardonne tous les emportements auxquels il s’est livré.

Voilà un exemple de congestion cérébrale: c’est un état maladif incontestable ; c’est en même temps une cause d’aliénation, en ce sens que la

(l) On consultera avec avantage un excellent mémoire dû au regrettable docteur Bouchet de Nantes, et inséré dans les Annales médico-psycholpgiquçs : De la congestion ceVeûraie, t. XIV, p. 161.

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