CHAPITRE V
CAUSES PHYSIOLOGIQUES. MENSTRUATION. AGE CRITIQUE. GROSSESSE , ACCOU¬ CHEMENT, LACTATION.
g I®'. — Causes physiologiques.
Les désordres de l’intelligence et des sentiments dans leurs rapports avec les troubles de la menstruation, ou bien avec les modifications imprimées à l’organisme par l’état de grossesse et de parturition, ces dés-
188 ÉTIOLOGIE, — MENSTRUATION.— AGE CRITIQUE. — GROSSESSE, ETC. ordres, dis-je, sont bien dus à des causes maladives. Cependant la désignation de causes physiologiques m’a paru justifiée par les conditions particulières où se trouve la femme à certaines périodes de son existence. Le développement de la puberté chez les jeunes filles, l’apparition des règles, leur cessation à l’âge critique, la grossesse et l’accouchement, ne sont pas regardés comme des maladies. Ce sont là des fonctions inhérentes au développement de l’existence chez la . femme, fonctions de la dernière importance, comme personne ne saurait en douter, et dont l’accomplissement ne se fait pas sans qu’il en résulte quelques modifications dans le caractère et les habitudes de la femme. Si donc ces modifications ont lieu lors même que les fonctions dont il s’agit s’accomplissent de la manière la plus normale, il n’y a pas lieu de s’étonner si certaines bizarreries et anomalies de caractère, si des tendances à l’abattement moral et à la tristesse, si des perversions dans les appétits, phénomènes que l’on remarque si souvent chez les femmes menstruées ou enceintes, peuvent se présenter à l’observation sous des formes bien plus graves. Ces formes se rapportent à la mélancolie avec tendance au suicide, à la suspension des facultés intellectuelles portée jusqu’à la stupeur, à une sorte d’idiotisme dans quelques cas, et dans d’autres enfin à l’exaltation maniaque. Dans quelques circonstances enfin, il n’existera pas de délire proprement dit; la malade répondra avec calme et tranquillité à vos questions, mais elle aura , sans pouvoir s’en rendre compte, une propension à des actes insensés, pervers et tous empreints de ce caractère d’irrésistibilité maladive qui se traduit par le vol, l’incendie, le meurtre et le suicide.
Ce sont là des situations qui intéressent également la physiologie et la psychologie des affections nerveuses. D’un autre côté, la thérapeutique de la folie et la médecine légale des aliénés puisent, dans l’observation de ces faits, des données très importantes, et la désignation de causes physiologiques, sous la dépendance desquelles je place les phénomènes anormaux qui vont nous occuper, ne saurait leur enlever le caractère pathologique qui préside à leur évolution. Je n’ai en vue, dans les considérations qui vont suivre, que de porter spécialement l’attention sur des troubles cérébraux qui sont dans des rapports si intimes avec une fonction physiologique naturelle. Je désire démontrer qu’une foule d’influences de l’ordre physique et de l’ordre moral peuvent pervertir ces fonctions naturelles, et déterminer dans la sphère cérébrale ces anomalies extraordinaires qui, sous les noms de troubles sensoriaux, désordres de l’intelligence et des sentiments, actes irrésistibles, etc., rentrent dans la spécialité des études que nous poursuivons.
Afin de mettre de l’ordre dans un sujet aussi important, j’examinerai
TROUBLES INTELLECTUELS QUI PRÉCÈDENT LA. MENSTRUATION. 189 les causes des troubles intellectuels dans leurs rapports avec les phénomènes qui précèdent la menstruation, avec la menstruation elle-même et les anomalies dans cette fonction, avec l’âge critique ; enfin, j’aurai à parler de la folie dans ses relations avec la grossesse, l’accouchement et . la lactation [mania puerperarum).
g XI. — Des troubles intellectuels qui précèdent la menstruation.
Il n’est pas de médecin qui n’ait eu à soigner, dans sa pratique, certains états critiques propres à de jeunes filles dans les circonstances d’une menstruation difficile à s’établir. Hâtons-nous d’ajouter que ces^situations sont plutôt en rapport avec des états névropathiques et hystériques qu’avec l’aliénation proprement dite. Toutefois il n’en est pas toujours ainsi, et un médecin qui s’est occupé de cette question^ M. le docteur Brierre de Boismont, a cité plusieurs cas de folie dans des circonstances pareilles (1).
« Une jeune personne, dit ce médecin, présente pendant près d’un an de véritables absences d’esprit : on eût dit que toutes ses facultés étaient suspendues, enchaînées ; puis elle sortait tout à coup de cette espèce de catalepsie, reprenait la conversation au point où elle l’avait laissée, sans s’apercevoir de cette suspension momentanée de l’intelligence. La famille, effrayée, consulta beaucoup de médecins ; on fit des recherches variées qui n’apportèrent presque aucun changement dans la situation de cette demoiselle; mais les accidents ne tardèrent pas à se dissiper lorsque les règles eurent définitivement pris leur cours, »
Quelquefois un délire brusque et transitoire signale cette période critique de l’existence.
M. le docteur Jacobi cite l’observation d’une jeune fille de seize ans qui eut un délire maniaque qui dura dix jours, et se dissipa lorsque, grâce à une médication appropriée, les règles eurent paru.
Cependant il peut arriver que la terminaison ne soit pas toujours aussi heureuse, et M. le docteur Brierre cite des cas qui ont eu nne issue fatale. Le même médecin remarque néanmoins que l’aliénation mentale est beaucoup moins commune que les changements d’humeur et de caractère, et surtout que les anomalies que présentent les fonctions sensoriales.
« On a constaté, dit-il, la perversion de l'odorat et du goût ; nous avons observé la surdité, I^e fait le plus remarquable est celui d’une jeune fille
(1) Recherches bibliographiques et cliniques sur la folie puerpérale, précédées d’un aperçu sur les rapports de la menstruation et de l’aliénation, par M. le docteur Brierre de Boismont {Annales médico-psychologiques, t. XV, p. 574). Une partie des recherches de ce mémoire sont empruntées au Traité de la menstruation, du même auteur.
190 ÉTIOLOGIE.— MENSTRUATION.— ÂGE CRITIQUE.— GROSSESSE , ETC. qui, pendant les six semaines qui précédèrent l’apparition des règles, fut privée de la vue tous les matins ; cè phénomène ne se reproduisit plus après l’écoulement sanguin. ... Les défaillances, la perte de connaissance, les syncopes, ne sont pas très rares.... Il est des jeunes filles qui se trouvent quelquefois mal, d’autres éprouvent de fréquents évanouissements. Nous avons connu une Jeune personne qui avait jusqu’à dix syncopes par jour; une autre tombait roide comme une barre de fer; une troisième chancelait comme une femme ivre. Dans deux cas, nous avons observé là coïncidence de la paralysie de la vessie et de la paraplégie avec les phénomènes précurseurs du flux menstruel. L’hémiplégie a été notée aux approches de la menstruation et a cessé avec la régularisation de cette fonction. Dans quelques cas, la paralysie hystérique nous a paru évidemment liée à^la même cause.
» Un des faits les plus curieux que nous ayons observés des troubles de la motilité sous la dépendance de la menstruation, est celui d’une jeune fille de quinze ans qui fut atteinte d’une affection choréiforme particulière. À chaque instant elle exécutait des culbutes. On eut recours aux médications les plus diverses sans succès. La raison de cette jeune fille s’altéra ; elle répondait d’une manière bizarre , incohérente , ou gardait un silence complet. On fut obligé de l’enfermer dans une chambre qu’on fit entièrement matelasser. Cette demoiselle portait des vêtements d’homme; quand on entrait chez elle, on la trouvait occupée à faire des culbutes.... Les bains la calmaient un peu, mais elle ne fut débarrassée de cette bizarre maladie et de son désordre d’esprit que lorsque les règles se furent établies régulièrement (1). »
Les circonstances où des accidents de ce genre se présentent le plus souvent, sont celles où de jeunes filles ayant été réglées de très bonne heure, cessent tout à coup de l’être, et où l’on voit succéder la chlorose et l’hystérie à une menstruation trop précoce. Examinons maintenant la question sous ses faces diverses.
De la. menstruation considérée comme cause d'aliénation. — (( La menstruation , qui joue un si grand rôle dans la santé des femmes, dit Esquirol , ne peut rester étrangère à la production de l’aliénation mentale; aussi entre-t-elle pour un sixième dans les causes physiques. Les efforts de la première menstruation déterminent la folie. Cette observation n’avait pas échappé à Hippocrate. Les désordres des menstrues pro-
(1) On consultera avec fruit, sous ce rapport, les Recherches statistiques pour servir à l'histoire de l’épilepsie et de l’hystérie, par M. Beau (Archives générales de médecine, juillet 1836), ainsique les ouvrages de MM. Louyer-Villermay, Dubois (d’Amiens) e Landouzy, sur l’hystérie.
TROUBLES DE LA MENSTRUATION CONSIDÉRÉS COMME CAUSE DE FOLIE. 191 voqués par les accidents physiques ou moraux, ou par les progrès de l’àge, multiplient les conditions favorables à l’aliénation mentale. Tantôt les menstrues se suppriment et cessent tout à coup, et la folie éclate aussitôt. Tantôt elles offrent de grandes anomalies, soit pour l’époque de leur retour, soit pour la quantité et la qualité de l’écoulement, avant que la folie se déclare. Quelquefois lés menstrues sont très abondantes, elles coulent à des époques très rapprochées , peu de temps avant que la folie se déclare. En6n , il est des cas où la folie se manifeste sans le moindre désordre menstruel. L’époque du retour des règles est toujours un temps orageux pour les femmes aliénées, même pour celles dont les menstrues ne sont point dérangées (1). »
Ces réflexions qui émanent d’un homme aussi expérimenté qu’Esquirol nous font voir quelle est l’importance de la menstruation dans la pathologie de la folie. Si l’époque des retours menstruels est toujours un temps orageux pour les femmes aliénées, même pour celles dont les menstrues ne sont pas dérangées, comment ne pas admettre que, lorsqu’une fonction aussi essentielle est brusquement interrompue, soit par des causes physiques, soit par des causes morales , il ne puisse eh résulter des perturbations très graves pour l’exercice des facultés intellectuelles? Cette proposition , généralement admise par les médecins aliénistes, reçoit cependant des explications différentes, selon que l’on se place au point de vue des folies sympathiques ou à celui des folies idiopathiques. Je ne nie pas, pour ma part, que dans un grand nombre de cas l’état des fonctions cérébrales ne puisse modifier la menstruation et influer d’une manière fâcheuse sur cette fonction. L’examen de l’état physiologique de nos aliénés nous en fournit de nombreux exemples. Mais ce serait, il me semble, pousser un peu loin l’esprit de théorie que de ne pas admettre un rapport de cause à effet entre le trouble des fonctions menstruelles, dans certains cas, et le désordre des facultés intellectuelles. Lorsque, pour une cause ou pour une autre, la menstruation est arrêtée, et qu’à la suite de cette suppression, des troubles intellectuels apparaissent , que des tendances mauvaises et comme irrésistibles pour le suicide ou l’homicide se font jour, et lorsque enfin, après le retour de la menstruation, tous ces accidents s’évanouissent, il est bien difficile, encore une fois, de nier un rapport de cause à effet. D’ailleurs , en ne nous en tenant qu’à la stricte observation des faits, nous avons plus de motifs qu’il n’est néces-
(1) Esquirol, omw. cil., t. I, p. 69. Nous avons en ce moment à notre asile une jeune fille de seize ans devenue aliénée à la première apparition de ses menstrues. Il est à remarquer que la tante de c'ette jeune fille a été, il y a quelques années, traitée à notre asile pour la même cause.
192 ÉTIOLOGIE. — MENSTRUATION. — AGE CRITIQUE.— GROSSESSE , ETC. saire pour rester convaincus de la réalité du phénomène. L’impossibilité de l’expliquer d’une manière satisfaisante ne doit pas le faire rejeter, car, à ce titre, la* pathologie des affections nerveuses ne devrait pas être entreprise , et nos efforts de traitement, couronnés , plus souvent qu’on ne pense, du succès, aboutiraient à un aveugle empirisme.
c< Un auteur anglais, dit Pinel, qui lui-même ne parle de la menstruation que d’une manière très, incidente, un auteur anglais rapporte un singulier exemple de l’état de la matrice sur la production de la manie. Une Jeune dame , après s’être échauffée par une longue promenade , fit l’imprudenCe de boire une grande quantité d’eau froide , et de rester assise en plein air sur un terrain humide. Le lendemain , douleurs de la tête et du dos, ce qui fut accompagné de frissons, d’anxiété, et enfin d’une chaleur intense. Bientôt après elle se plaignit d’une perte de mémoire, de faiblesse et de lassitude, et il succéda un état de délire. La maladie ne parut pas céder aux remèdes qui furent mis en usage ; car , à l’époque ordinaire de la menstruation, des symptômes fébriles se renouvelèrent et furent suivis d’un babil intarissable, de gestes insolites, et d’un trouble dans l’imagination qui ne laissait plus de doute sur un état déclaré d’aliénation. Ce ne fut qu’avec une grande difficulté qu’on parvint à relâcher les vaisseaux utérins qui avaient été contractés -par V action du froid. Le rétablissement de la menstruation fut bientôt suivi de la guérison de la manie (1). »
Les médecins du xvii® et du xviii® siècle attachaient une grande importance aux phénomènes de la menstruation dans leurs rapports avec le délire. J’emprunte au mémoire de M. Brierre une observation intéressante tirée des œuvres de Forestus. « Une jeune fille de vingt ans , d’une constitution sèche et grêle, d’un tempérament mélancolique, éprouve une suppression de flux menstruel ; bientôt on voit apparaître un ulcère à la cuisse , par lequel s’écoule de temps en temps un sang noir et épais. Au bout d’un an , Forestus, consulté, est d’avis de rétablir les règles et de fermer ensuite l’ulcère. Un charlatan ignorant est appelé ; il commence par faire sécher la plaie; immédiatement il survient une agitation extrême avec perte totale du sommeil. Pendant plusieurs mois le délire est continuel et caractérisé par des accès de manie furieuse. Tour à tour, en proie à la tristesse, à la frayeur, à la colère , la malade s’élance avec violence de son lit et semble menacer les assistants ; elle se croit condamnée aux feux éternels et pousse des cris lamentables; modeste et
(I ) Pinel, Traité médico-philosophique sur Valiénalion mentale, p. 51 (causes physiques de l’aliénation).
TROUBLES DE LA MENSTRUATION CONSIDÉRÉS COMME CAUSÉ DE FOLIE. Î93 retenue, il lui échappe des discours licencieux, des gestes indécents. Forestus, rappelé, ne lui trouve pas de fièvre, mais la figure est profondément altérée. 11 ordonne une saignée au pied droit ; on lui tire huit onces d’un sang très noir. Cette seule opération provoque l’éruption des règles qui fait cesser tous les symptômes de la manie ; bientôt la santé se rétablit parfaitement. On maria la malade, de l’avis du médecin, et la cure fut complète. »
On trouve des exemples analogues dans Van Swieten et dans d’autres auteurs anciens ; mais la pathologie moderne n’est pas moins riche en faits de ce genre, et je pourrais en citer un grand nombre.
Quelquefois le trouble des idées est immédiatement en rapport nonseùlement avec l’arrêt accidentel de la menstruation, mais avec la simple apparition des règles. Dans son Traité de médecine, M. Gendrin a rapporté l’observation d’une jeune fille dont le père, la mère et l’oncle s’étaient suicidés, et qui, un jour, à l’époque de ses règles, se jeta par une fenêtre du quatrième étage. Une femme, dit Esquirol, à l’époque de la menstruation, éprouve le désir de tuer son mari et ses enfants ; le désir est plus vif lorsqu’elle les voit endormis. Chez une jeune fille de seize ans, accusée de vol et d’incendie, j’ai eu occasion de constater, dans une expertise médico-légale, qu’à l’époque de ses règles, qui étaient très abondantes et qui la jetaient dans une prostration des plus étranges, et dans une espèce d’hébétude intellectuelle, cette malade se livrait aux actes dont je parle d’une manière pour ainsi dire automatique et sans que la conscience intervînt en rien dans leur perpétration. Ultérieurement, elle était devenue chlorotique, et lorsque, grâce à un traitement rationnel, sa menstruation fut régulière et normale, ses tendances malfaisantes disparurent. L’activité intellectuelle se présenta de nouveau sous un jour très favorable, et cette jeune fille qui nous étonnait par ses bonnes qualités morales et par la vivacité de son esprit, ne pouvait se rendre compte des propensions irrésistibles qui se manifestaient dans sa maladie; elle n’en conservait qu’un souvenir vague et confus (1).
Heureusement, les faits de ce genre sont les plus rares (2), et il arrive le
(1) On comprend facilement quel intérêt les faits de ce genre offrent à la médecine légale des aliénés. J’aurai soin, dans la symptomatologie de la folie, à propos des actes homicides et suicides, d’établir la corrélation qui existe entre ces actes et l’état de souffrance organique des individus. Toutes les fois que ce rapport ne peut être prouvé, les magistrats sont en droit de faire peser la responsabilité de leurs actes sur les individus incriminés.
(2) J’en dirai autant des guérisons subites qui arrivent avec l’apparition des règles. Le fait cité par Esquirol d’une jeune fille qui était restée pendant près de dix ans dans un état
1 94 ÉTIOLOGIE. — MENSTRUATION.— AMÉNORRHÉE,
plus ordinaiTementque les troubles de la menstruation se lient à un état général qui parcourt ses phases diverses avec des péripéties de toutes sortes; il s’agit, en un mot, dans des cas de ce genre, d’une aliénation de longue durée. Sans doute, le trouble de la menstruation a pu être pour beaucoup dans les désordres qui surviennent dans les fonctions intellectuelles, mais il ne faut pas toujours confondre l’effet avec la cause. Si donc on fait la part de l’intervention primitive du système nerveux, si l’on n’oublie pas la part qui revient aux causes morales dans la perpétration des phénomènes morbides, on restera convaincu que, dans beaucoup de circonstances, l’aménorrhée n’a plus été qu’un phénomène secondaire.
Chez une jeune fille de vingt et un ans, et qui était atteinte de mélancolie avec tendance au suicide, on me signalait aussi l’aménorrhée comme cause de la maladie mentale. La malade était d’une maigreur et d’une pâleur extrêmes, murmurait des paroles inintelligibles, refusait toute nourriture et nécessitait une surveillance incessante, car récemment elle avait fait plusieurs tentatives de suicide, et l’on craignait justement qu’elle ne cherchât encore à mettre fin à ses jours. Cependant, lorsque j’appris que cette jeune personne, douée d’une grande intelligence et contrariée dans un premier amour, avait voulu se consacrer à la vie religieuse, qu’elle s’était livrée à toutes les ardeurs de l’ascétisme, s’imposant des pénitences exagérées et détruisant ainsi sa propre santé, je jugeai que la position était complexe, et la cause que l’on citait n’apparaissait plus à mes yeux que comme une conséquence de la souffrance générale des fonctions nerveuses. L’événement justifia mes prévisions, car ce ne fut guère que six mois après avoir été rendue à la raison que le flux cataménial reprit son cours ordinaire; toutes les médications données dans ce but avaient échoué. Nous avons vu pareillement, dans d’autres circonstances, les règles ne revenir qu’après la disparition de ce que l’on appelle justement \ état d’éréthisme du système nerveux. Cette situation est commune aux jeunes hystériques, et on la retrouve pareillement chez les maniaques privées de sommeil, exténuées par leur maladie ainsi que par des privations antérieures ; on la rencontre souvent aussi chez les femmes devenues aliénées après les suites de couches.
Mais, lors même qu’il est bien évident que les premiers troubles intel-
de démence, et qui, un jour, après l’apparition subite de ses règles, se jette dans les bras de sa mère en disant ; «Maintenant, je suis guérie » ; ce fait, dis-je, est tout à fait exceptionnel. La folie poursuit souvent son cours après la réapparition des règles chez les femmes qui avaient éprouvé une interruption dans cette fonction; mais la persistance des troubles intellectuels est aussi un mauvais signe pour le pronostic.
TROUBLES DE LA MENSTRUATION CONSIDÉRÉS COMME CAUSE DE FOLIE. 195 lectuels qui sont remarqués n’ont pas d’autre cause qu’un arrêt dans la menstruation, ilnefaut pas s’étonner de voir ces désordres, que l’on juge parfois assez légèrement, persister après le retour de la menstruation, et prendre, après chaque nouvelle période cataméniale, un caractère plus sérieux. Il suffit souvent alors de l’intercurrence de la moindre cause morale ou même physique pour suspendre de nouveau le flux menstruel, et déterminer dans la sphère de l’intelligence et des sentiments un délire qui ne tarde pas à prendre les proportions de la folie et qui en parcourt toutes les phases. Sans doute, il sera toujours utile, dans des circonstances pareilles, de pouvoir rappeler les règles, mais là ne gît pas toute la thérapeutique de situations pareilles. Celles-ci font naître des indications curatives multiples et différentes, selon la variété des souffrances et des perturbations de l’ordre physiologique et moral éprouvées par la malade. On en jugei’a par l’observation suivante que j’emprunte au docteur Jacobi, et que je vais abréger :
Une jeune fille de vingt-cinq ans, dont l’enfance n’avait été signalée par aucune maladie, dont les parents avaient toujours été bien portants, et dont l’intelligence ne laissait rien à désirer, ne fut cependant, malgré les apparences d’une belle santé, réglée qu’à vingt ans. Plusieurs circonstances insignifiantes troublèrent les premières apparitions des règles, et il en résulta des migraines, des étourdissements et des maladies de toutes sortes. Au commencement de 1836, il y eut une nouvelle suspension des règles qui ne dura que deux mois et n’en laissa pas moins des traces profondes dans le caractère de la jeune fille. Elle devint excessivement impressionnable, et les faits les plus ordinaires avaient le pouvoir de frapper son esprit outre mesure. C’est sur ces entrefaites qu’elle fut prise d’une fièvre gastrique avec délire et exaltation des sentiments ; deux jours après, il se déclara un véritable accès de manie qui ne dura pas moins de dix mois. Au point de vue physiologique, on put constater des troubles dans le système circulatoire de la veine porte, une pléthore abdominale, un état d’hypèrtrophie de la rate et des variations singulières dans le pouls. .4u point de vue psychologique, les désordres de l’esprit étaient variés ; des périodes de rémission alternaient avec une grande exaltation des sentiments et une prédominance dans les perversions de la volonté. Le pronostic de cette affection ne devint favorable qu’à dater du moment où l’apparition des règles fut l’annonce d’un changement dans les conditions physiologiques, mais il fallut bien du temps encore et des soins avant que la guérison fût’ complète. On conçoit facilement ce qu’une suspension de dix mois de l’exercice de la raison, avec des conditions maladives de l’organisme, laisse après elle de faiblesse
196 ÉT;0L0G1E.— AGE ClUTÎQUE.
d’intelligence et d’irritabilité de caractère. D’un autre côté, on dirait que la convalescence s’établit avec d’autant plus de lenteur, que les causes ont été plus complexes et plus insidieuses dans leur évolution. La réapparition des règles dans ces circonstances est un indice favorable, mais ce n’est pas toujours, il s’en faut, le signe delà guérison.
§ III. — Age critique.
Les considérations que nous avons émises sur la menstruation dans ses rapports avec l’aliénation nous feront admettre sans peine que certaines affections de l’utérus et de ses annexes peuvent être pareillement la cause des troubles de l’intelligence que l’on remarque à cette période de la vie des femmes désignée sous le nom à^âgé critique. « Je jette un voile, dit Pinel, sur l’âge de retour qu’on ne peut peindre que sous les traits les plus mélancoliques et les plus tristes, si un caractère élevé ne remplace par des jouissances pures le règne des plaisirs frivoles et d’une vie dissipée (1). » « Une femme, ajoute cet auteur, une femme naturellement disposée à la tristesse ne voyait approcher qu’avec les plus vives alarmes ce qu’on appelle l’âge critique. Des propos peu consolants de la part de son médecin ordinaire doué d’un caractère mélancolique, et un appareil frivole de médicaments, avaient porté le découragement jusqu’au désespoir ; de là des anxiétés sans cesse renaissantes, des insomnies, des alternatives d’un délire fugace; une toux sèche, la maigreur et des contractions spasmodiques des muscles lui font craindre aussi que sa poitrine ne soit attaquée ; il survient des songes effrayants, un état de stupeur et un abattement extrême. Elle suit les avis d’un médecin habile qui prend avec elle un ton rassurant, cherche à relever son courage, lui prescrit un régime simple, un exercice de corps varié, et lui recommande divers objets de distraction. Le calme renaît, les forces se relèvent sans aucun retour de délire; mais les hémorrhagies utérines, qui se renouvellent à diverses époques, font aussi naître de nouvelles craintes et des alternatives d’une raison égarée. On n’observe plus ni règle, ni plan de conduite ; divers médecins, et même des empiiûques, sont tour à tour consultés, et plusieurs médicaments pris avec profusion donnent lieu à de nouveaux symptômes et augmentent les perplexités. Une seule idée semble absorber toutes les facultés de l’entendement, celle d’une fin prochaine, et c’est à cette époque que l’aliénation s’est déclarée. »
On voit dans cet exemplè l’influence dominante d’un caractère natu-
(1) Pinel, ouvr. ciU, p. 51.
TROUBLES INTELLECTUELS EN RAPPORT AVEC l’aGE CRITIQUE. 197 Tellement craintif et porté à l’hypochondrie. Les hémorrhagies utérines qui sont survenues ultérieurement ont ensuite porté le dernier coup à la constitution de la malade et rendu le pronostic fatal.
En parcourant les observations des auteurs et celles que j’ai recueillies dans ma propre pratique, je vois que le caractère de mélancolie avec prédominance d’idées de persécution se fait particulièrement' remarquer dans les circonstances où la période critique agit d’une manière funeste sur l’intelligence et les sentiments de la femme. Plusieurs autres éléments étiologiques peuvent augmenter ces tendances maladives. Ce sont les prédispositions antérieures, l’épuisement causé par des accouchements nombreux et trop fréquemment répétés, les causes si nombreuses de chagrin qui s’accumulent à cette période de la vie, et enfin les affections utérines spéciales que j’ai déjà signalées.
J’ai pareillement observé que des tendancps érotiques se montrent dans ces circonstances avec une intensité désespérante. Chez une femme de quarante-cinq ans, mère de dix enfants qu’elle avait tous allaités et élevés, l’âge de retour fut signalé par les péripéties les plus tristes. Les premiers troubles de l’intelligence se montrèrent sous la forme de soupçons concernant la fidélité de son mari. Elle l’accusa plus tard de tentatives de meurtre sur sa personne et sur celle de ses enfants. L’absurdité de ces accusations était facile à réfuter. M. X appartenant à une
famille des plus honorables et connu d’ailleurs par sa probité et son dévouement, ne pouvait être incriminé malgré la lucidité apparente de l’état mental de sa femme qui colportait en tous lieux ces accusations insensées. Il fallut bien se décider à isoler cette dame, et elle fut confiée à mes ^oins. Il n’existait pas chez elle de lésion proprement dite de la matrice, mais elle avait eu de fréquentes hémorrhagies critiques, et l’énervation provoquée par des abstinences volontaires avait atteint ses dernières limites. Un régime tonique et réparateur, l’isolement, amenèrent une prompte amélioration, et cette dame fut rendue à sa famille. Malheureusement, elle retomba malade, et outre les tendances déjà signalées, cette dame fut en proie à des exacerbations érotiques. La persistance de ces phénomènes me fit porter un pronostic défavorable. J’ai vu quelquefois les orages.de la période critique se calmer, et les troubles intellectuels qui en étaient la conséquence disparaître; j’ai même observé, chez certaines femmes arrivées à cette période redoutée , la disparition d’états névropathiques qui les avaient affligées dans le cours de leur existence ; mais la coïncidence d’un délire érotique chez celles dont la conduite antérieure ne peut expliquer des dispositions aussi anormales a toujours provoqué mes justes sollicitudes. Le pronostic est d’autant plus grave
198 ÉTIOLOGSE. - AGE CRITIQUE. — GROSSESSE.— ACCOUCHEMENT, que ces malades conservent les apparences extérieures de la raison. Ces sortes de faits prouvent mieux que toutesfes dissertations psychologiques sur le mode intime de la formation de la pensée, que le délire de l’aliénation ne consiste pas uniquement dans le désordre et l’incohérence des idées, mais que cette triste maladie se manifeste au contraire souvent par la dépravation irrésistible des actes.
« Une dame d’une haute naissance, parvenue à l’àge de quarante-cinq ans, s’échappa un jour de chez elle, et disparut pendant plusieurs jours, sans qu’on sût ce qu’elle était devenue. A force de recherches, on la trouva un soir dans une des rues les plus fréquentées de Paris, faisant des propositions aux hommes de la plus basse classe. Conduite dans une maison de santé, nous pûmes observer avec soin cette malade. Rien dans ses paroles, dans ses actes, ne mettait sur la voie de cette perversion de l’instinct génésique. Essayait-on de profiter du pouvoir que donnait le lieu où cette dame se trouvait pour faire allusion à ce qui s’était passé, elle évitait toutes les insinuations, et parvenait par son esprit à changer la conversation. A son ton plein de décence, à ses manières empreintes de la plus haute distinction , à la nature de ses entretiens, au choix des mots et des sujets, il eût été impossible de soupçonner le moindre désordre de la pensée. Nous avons souvent causé des heures entières avec elle, et chaque fois nous sortions confondu de la variété, de l’étendue et de l’à-propos de son esprit. Lorsqu'on la serrait de trop près, la grande dame prenait cet air froid et méprisant qui force à quitter la place.
» Mais le choc porté à ses facultés était facile à reconnaître dans l’établissement où elle était le sujet d’une observation quotidienne. Sous les apparences d’une politesse exquise, de sentiments de bienveillance, elle jetait le trouble parmi les pensionnaires en répandant les médisances et les calomnies les plus adroites, en inventant une foule dè mensonges, en débitant de faux rapports qu-’elle confiait sous le sceau du secret. Cette conduite était surtout plus marquée au retour des époques.
» Dans les premiers temps, l’empire que cette dame avait sur son raL sonnement, ses promesses^ ses engagements, lui firent obtenir sa liberté; mais de nouveaux actes d’un cynisme révoltant, ayant surtout lieu aux époques menstruelles, contraignirent à la séquestrer de nouveau. Il est peu d’établissements qu’elle n’ait successivement visités, car son caractère znalicieux, soufflant partout la discorde, obligeait de demander son changement (1). »
{1} Annales médico-psychologiques, t. XV, p. 600, mémoire cité de M. le docteur Brierre de Boîsmont.