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INFLUENCE DE CES DIVEUS ÉTATS SUR LES FONCTIONS INTELLECTUELLES

§ IV. — Grossesse, accouchement, lactation.

« J’ai Yu, dit Esquirol, quelques jeunes filles qui, ayant été violées, ont perdu la tête; la honte, le chagrin, étaient la vraie cause de leur maladie. J’ai donné des soins à une dame qui avait eu un accès de manie la première nuit de ses noces ; sa pudeur s’était révoltée contre la nécessité de coucher avec un homme. Une jeune femme très nerveuse fut si douloureusement affectée par les premières approches de son mari, que sa raison s’aliéna immédiatement. » (Esquirol, 1. 1, p. 69.)

Quelques auteurs, en particulier Burrows, ont cité des faits analogues, et un accès subit de suicide dans un cas de ce genre a failli, dit l’écrivain anglais, terminer l’existence de la jeune femme. Dans mes Études cliniques j’ai rapporté l’observation d’une dame âgée de dix-neuf ans, pour laquelle j’avais été consulté, et qui, . la première nuit de ses noces, fut livrée àun grand état d’exaltation suivi bientôt d’un état de dépression consU dérable. Je vis cette malade quinze jours après l’invasion de sa folié; elle était dans une sorte de demi-stupidité, riait d’une manière niaise, et s’oubliait au point de devenir gâteuse. Un traitement énergique fut seul capable de modifier une situation qui, en se prolongeant, aurait pu se terminer d’une manière funeste (1). -

Une grande susceptibilité nerveuse, la crainte de l’inconnu, la pudeur alarmée, une volonté que l’on a forcément pliée à des destinées nouvelles, parfois antipathiques, ainsi qu’une foule d’autres motifs , expliquent une situation dont notre organisation sociale et les mœurs cyniques de quelques individus peuvent indéfiniment multiplier les causes. Mais, si les premiers rapprochements conjugaux peuvent amener des troubles cérébraux aussi graves, à combien de dangers de cette sorte n’est pas exposée la femme pendant la grossesse, l’accouchement et la lactation? Les soins qu’exigent les nouvelles accouchées dans des situations pareilles ont été appliqués chez tous les peuples bien avant l’intervention de la médecine, et la législation a, dans quelques pays, consacré ce sentiment du respect qui, chez les nations les moins civilisées, a protégé la femme qui venait de donner le jour à un être nouveau (2) .

(1) Dans un mémoire intitulé De la manie des femmes en couches , et lu à la Société médico-pratique, en 18-42, j’ai cité l’exemple d’une jeune fille hystérique pour laquelle le mariage avait été conseillé, et qui, au milieu de la cérémonie nuptiale , se livra aux divagations les plus inquiétantes. Diverses ^ossesses qui eurent lieu furent compliquées de folie, et cette dame tomba ultérieurement en démence.

(2) A Rome, on suspendait une couronne sur la porte de la maison des nouvelles accouchées pour avertir que leur maison était un asile sacré. Il existe, à Harlem, une loi qui

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Comment se fait -il, néanmoins, que dans nos traités d’accouchement il ne soit pour ainsi dire pas fait mention de la folie des nouvelles accouchées? Et cependant les circonstances qui déterminent des complications aussi graves intéressent nos études non-seulement au point de vue de l’étiologie, mais au point de vue du pronostic et du traitement. Aujourd’hui surtout que le danger des transmissions héréditaires de mauvaise nature est mieux connu, on a lieu de s’étonner delà légèreté avec laquelle se font certains mariages, de la facilité avec laquelle aussi des médecins, consultés pour des névropathies bizarres, ou pour des mélancolies que rien ne pouvait modifier, ont conseillé aux femmes de courir les chances d’une nouvelle grossesse qui ne pouvait évidemment qu’amener les résultats les. plus funestes, soit pour elles-mêmes, soit pour leur progéniture. Ces considérations m’ont engagé à insister d’une manière spéciale sur la grossesse, \ accouchement et la lactation comme causes de l’aliénation. Le siqet ne laisse pas d’offrir quelque difficulté; car si les états dont je parle font déjà naître par eux-mêmes de grandes dispositions à la folie, ils sont aussi de ceux où l’intervention des causes morales et les influences héréditaires méritent d’être étudiées concurremment avec la nature des modifications physiologiques éprouvées par la femme enceinte, par celle qui accouche, ou par celle qui nourrit.

Des troubles intellectuels pendant la période de grossesse. — Indépendamment des prédispositions héréditaires et de certaines maladies nerveuses préexistantes dont il faut tenir compte, il est certain que les changements profonds que la conception imprime au système nerveux de beaucoup de femmes les prédisposent à des maladies qui sont propres à cette période. Pendant la grossesse, l’éclampsie est en quelque sorte préparée par le travail de chaque jour, et l’utérus devient le siège d’ùne irritation trop vive pour ne pas réagir sur tout le système nerveux. De là les vomissements, les convulsions, et ces perversions du goût si bizarres qu’on appelle envies des femmes grosses. Vers la fin de la grossesse, les pressions que ressentent les gros troncs vasculaires du bassin, ainsi que l’aorte, produisent dés changements tels dans la circulation et l’innervation, que les congestions cérébrales et les convulsions n’ont plus rien de surprenant.

a Déjà la physionomie extérieure, ditM. le docteur Weill, révèle suffisamment les changements profonds qui s’opèrent dans l’organisme et

ordonne de mettre un signe sur la maison des accouchées. Ce signe sert de sauvegarde contre les huissiers et les agents de police qui pourraient se présenter pour leur office. Van Swieten assure que les femmes en couches ont souvent des manies incurables pour avoir dévoré et concentré quelque chagrin. lEsquirol, ouvr. cil., 1. 1, p 238.)

INFLUENCE DE CES DIVERS ÉTATS SUR LES FONCTIONS INTELLECTUELLES. 201 qui suivent de près la gestation. Ainsi, il n’est pas rare d’observer, dès les premiers temps, les yeux cernés, le regard languissant, l’altération 'des traits, la pâleur de la face, le dégoût des aliments, les nausées, les vomissements, l’aberration de quelques sens spéciaux ; en même temps, on peut remarquer des bizarreries jusqu’alors inconnues dans le caractère, dans les affections et jusque dans l’intelligence de la femme soumise à l’état de grossesse. . . Les unes deviennent irascibles, sérieuses, quelquefois mélancoliques , et recherchent la solitude. Chez les autres, l’imagination s’exalte, s’égare dans les régions d’un monde inconnu, ou bien le jugement se fausse, la volonté s’affaiblit, la mémoire s’altère au point de produire une véritable incubation de l’aliénation mentale... On les voit changer d’un moment à l’autre les objets de leur prédilection, céder à des antipathies singulières, et se livrer à des actes bizarres, quelquefois criminels y)

Enfin, l’excessive impressionnabilité du système nerveux chez quelques femmes enceintes, aussi bien que chez les nouvelles accouchées, est un fait bien constaté, et il n’est pas rare de rencontrer dans les organes des sens des perversions bizarres , indices d’une disposition maladive générale. M. Velpeau rapporte avoir vu une dame de sa clientèle tomber sans connaissance et éprouver des convulsions pour être entrée dans une chambre où il y avait des fleurs de réséda. Esquirolfait également mention d’une femme qui, au quatrième jour de son accouchement, fut prise de délire pour avoir senti du musc. Dans une autre circonstance, cette même femme sevrait son enfant âgé d’un an ; elle descend dans la boutique de son mari, où il y avait de la peinture; l’odeur provoque aussitôt le délire, qui dure pendant cinq jours et qui est suivi de manie avec fureur.

Je pourrais citer d’autres exemples plus extraordinaires encore, celui, entre autres, de l’influence exercée sur les femmes enceintes par le sexe de l’enfant (2). Mais sans compter que quelques-uns de ces faits ne sont pas bien prouvés, ils appartiennent à la classe de ces anomalies étranges du système nerveux que l’on ne peut faire rentrer dans aucune loi générale, et qui ne sont que l’expression des innombrables prédispositions

(1) Weill, auteur d’une bonne dissertation intitulée : Considérations générales sur la /îèwe pwerpeVale. Strasbourg, 1851.

(2) On lit dans Esquirol : « Ce qu’il y a de singulier, c’est qu’on a vu des femmes de¬

venir aliénées, après avoir accouché d’un enfant mâle, et rester exemptes d’accidents après l’accouchement d’une fille. On a vu des femmes dont le délire ne se manifestait qu’après chaque deux couches ; on en a vu qui retombaient dans le même état au troisième ou au cinquième mois de chaque allaitement , sans cause excitante assignable. « ,

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névropathiques que l’on remarque chez les individus. Ces prédispositions sont aussi variables que la diversité des tempéraments et des causes.

Je dois cependant faire remarquer que l’aliénation mentale chez les' femmes enceintes doit être examinée à un double point de vue. Ou bien la gestation est par elle-même la cause de la folie ; ou bien c’est dans le cours d’une folie préexistante à la grossesse que les femmes sont devenues aliénées. On conçoit combien le pronostic doit varier dans l’une ou l’autre situation ; le sujet est assez important pour que je l’examine, surtout au point de vue des indications thérapeutiques qu’il cohaporte.

Chez trente-huit femmes que j’ai eu occasion de traiter, et dont la grossesse se compliquait d’aliénation, douze au moins étaient des êtres dégénérés dont l’état d’imbécillité ou d’idiotie, d’épilepsie, dans quelques circonstances, ne faisait de la grossesse qu’un accident qui ne pouvait avoir aucune influence sur la marche d’un état mental irrémédiable. La plupart de ces malheureuses accouchèrent , les unes avec l’indifférence la plus complète, les autres sans avoir pour ainsi dire la conscience de leur situation.

Chez dix-sept autres femmes, la folie qui éclata pendant le cours delà grossesse n’était pas un phénomène isolé ; il se rattachait, tantôt à' des transmissions héréditaires de mauvaise nature, tantôt à des dispositions névropathiques antérieures à l’état de grossesse et qui constituaient déjà, chez ces malades, des situations mentales inquiétantes. On avait remarqué chez elles des tendances mélancoliques, dans tous les cas une grande irritabilité de caractère et tous les attributs d’un tempérament nerveux avec des propensions à des actes bizarres ou insolites ; dans d’autres circonstances, l’élément hystérique prédominait. Trois fois la grossesse avait été conseillée pour guérir une névrose hystérique, mais sans que le résultat ait répondu aux espérances que l’on avait pu concevoir. Notons encore que la plupart de ces femmes n’étaient pas des primipares ; quelquesunes avaient accouché deux ou trois fois, et après chaque accouchement on avait remarqué une prédisposition plus grande à contracter une maladie mentale.

Ceci se comprend facilement, et l’observation va nous démontrer dans un instant que l’aliénation est d’autant plus imminente que les femmes ont été épuisées par des accouchements antérieurs.

Enfin, dans les autres folies que j’ai eu lieu d’observer chez les femmes enceintes, j’ai pu me convaincre que, lorsque le trouble des facultés était le résultat de la perturbation trop grande causée par la grossesse dans les fonctions physiologiques, l’accouchement pouvait amener une crise favorable, et que la raison reprenait ordinairement ses droits. Mais, chaque

INFLUENCE DE CES DIVERS ÉTATS SUR LES FONCTIONS INTELLECTUELLES. 203 fois qu’il existait des complications dans les causes, les choses ne marchaient pas aussi facilement, et la guérison se faisait souvent très longtemps attendre.

Dans dix cas, d’après M. Marcé (1), la grossesse et l’accouchement n’ont eu aucune influence favorable sur la guérison de l’aliénation mentale, et ont semblé plutôt accélérer la marche de la maladie vers la démence.

Dans deux cas, la grossesse a amené une guérison passagère qui a disparu avec l’accouchement. Enfin, dans quatre cas, la grossesse a été suivie d’une amélioration qui a persisté, et qui est devenue, au bout d’un temps plus ou moins long, une guérison complète.

Il est à remarquer que ces guérisons sont arrivées dans l’état de mélancolie simple, chez des femmes qui avaient eu des fausses couches, qui avaient contracté un chagrin profond d’avoir perdu un enfant. Il existait aussi chez d’autres femmes, comme le fait remarquer M. Marcé, de violents désirs érotiques avant d’être enceintes, et il est probable qu’en suspendant les désirs vénériens, la grossesse n’a été qu’un palliatif dans la situation. '

Mais les conclusions les plus importantes sont celles que l’auteur que j’ai cité déduit de la comparaison d’un grand nombre de faits, conclusions que les médecins doivent toujours avoir sous les yeux quand ils sont consultés sur l’influence favorable que la grossesse peut exercer sur les femmes aliénées. Voici ces conclusions :

« On ne saurait trop s’élever contre la pratique des médecins qui com seillent ou permettent une grossesse aux femmes aliénées, car il résulte de l’observation des faits que, dans /a majorité des cas, la grossesse et l’accouchement, loin d’avoir une influence favorable sur la guérison de l’aliénation mentale, semblent au contraire accélérer la marche de la maladie vers la démence; si,- dans certains cas exceptionnels (deux fois sur seize) , la grossesse a suspendu la marche de la maladie, cette modification a été passagère , et la folie a reparu après l’accouchement.

» Dans quelques cas peu nombreux (quatre fois sur seize), et remarquables surtout par la prédominance des manifestations érotiques, la grossesse a influé d’une manière heureuse sur la guérison.

» Lorsque la folie se développe pendant la grossesse, très souvent elle reste incurable même après l’accouchement, ou guérit beaucoup plus

(1) Dans un mémoire intitulé De l’influence de la grossesse et de l’accouchement sur l’aliénation mentale (Annales médico-psychologiques, t. XX.I, p. 317), l’auteur, M. le docteur Marcé, émet des conclusions que ma propre expérience me porte à accepter.

204 ÉTIOLOGIE. — GROSSESSE. — ACCOUCHEMENT.— LACTATION, tard, en sorte qu’on ne peut attribuer à ce dernier une influence réelle sur la terminaison de l’affection nerveuse.

» Quelquefois cependant l’accouchement emporte avec lui la maladie, ce qui peut alors être regardé comme sympathique. »

Ces conclusions anticipées , qui recevront encore d’autres développements dans le chapitre des crises , m’ont paru devoir être rapprochées ici de l’étude étiologique spéciale à laquelle nous nous livrons. Nous allons examiner maintenant l’influence exercée par Y accouchement et la lactation.

De l’aliénation mentale dans ses rapports avec racconcliement. —

« Après 1 ’accouchement, immédiatement après avoir été délivrée, la femme, dit M. le professeur Velpeau , est sous l’influence de. modifications non moins importantes que pendant le travail. La déplétion brusque de l’abdomen change rapidement les rapports de tous ses organes. Le sang, qui parcourait avec tant de difficulté le système aortique inférieur, s’y précipite à pleins canaux , avec d’autant plus de liberté que les viscères ne sont plus pour ainsi dire soutenus par rien. La grossesse et le travail excitent le système encéphalo-rachidien en y refoulant les fluides; la, délivrance trouble les fonctions de cet appareil en le privant trop brusquement de son stimulus naturel.

» D’ailleurs, ajoute avec raison le même praticien , le travail puerpéral de la matrice n’est pas fini avec la sortie de l’œuf, une partie des liquides qui se trouvent combinés avec sa substance vont rentrer, plus ou moins altérés, dans le torrent circulatoire. Plus fortepaent irrité dans un état voisin de la maladie que pendant sa distension , cet organe ne se contracte plus avec la même innocuité. Sa réaction sur les portions de membranes , de placenta , sur les caillots qui peuvent être restés dans la cavité, se transforme souvent au loin. Enfin, après le bouleversement amené par la gestation et par le travail , l’équüibre , qui tend naturellement à se rétablir, tend aussi parfois à imprimer de nouvelles secousses à la puissance nerveuse. »

Si tel est l’état physiologique de quelques femmes pendant et après le travail de l’accouchement , état qui place le système nerveux dans un grand état de surexcitation et détermine parfois les convulsions les plus terribles, comment nous étonnerons-nous de voir se produire dans ces cas le délire de l’aliénation mentale? Ici nous avons à faire la même réserve que celle que nous avons déjà énoncée dans d’autres aperçus étiologiques, sur la manière dont il faut considérer l’action des causes. Le travail de la parturition, les douleurs qui l’accompagnent, les hémorrhagies qui peuvent en être la conséquence, suffisent déjà pour amener des

INFLUENCE DE CES DIVERS ÉTATS SUR LES FONCTIONS INTELLECTUELLES. 205 accidents redoutables, les convulsions et le délire; mais il est bon d’ajouter qu’il n’est aucune situation pathologique aussi souvent influencée par l’ensemble des causes désignées sous le nom de causes mixtes. Ce sont les prédispositions héréditaires à la folie et les maladies nerveuses qui ont affligé la femme avant son mariage; ce sont les émotions morales de toutes sortes qui peuvent assaillir la femme en couches, les craintes et les préoccupations de l’avenir, les mauvais traitements , l’abandon et le désespoir dans le cas où l’accouchement est le résultat d’une faute souvent irréparable. Toutes ees circonstances sont assez connues des praticiens pour que j’y insiste trop longuement, et je tiens seulement à appeler l’attention sur les phénomènes principauK que nous présente la folie des femmes en couches mania puerperarum.

Esquirol, à la haute expérience duquel il faut toujours recourir quand il s’agit d’aliénation mentale, nous avertit que si le délire passager qui se manifeste après le travail de l’accouchement se dissipe promptement , soit par l’écoulement des lochies , soit par leur diminution lorsqu’elles sont trop abondantes, soit par la sécrétion laiteuse, soit par la cessation de la fièvre, il est cependant des femmes qui, dans leur frénésie, tuent l’enfant qu’elles viennent de mettre au jour. La fausse honte, l’embarras, la crainte, la misère, le crime, ne dirigent pas toujours l’infanticide, dit ce célèbre médecin : le délire, en troublant la raison des nouvelles accouchées, conduit aussi parfois leurs mains sacrilèges.

« Une fille est enceinte, elle ne cache point sa grossesse, elle fait faire une layette; la veille de son accouchement, elle se montre à tout le monde. Elle accouche péhdant la nuit; le lendemain, on la trouve dans son lit et l’enfant dans les latrines , mutilé de vingt et un coups d’un instrument qu’on juge être des ciseaux. Cette tille est arrêtée quelques heures après, elle est portée sur un brancard à deux lieues de la maison où elle est accouchée ; elle s’oppose à ce qu’on la dérobe aux regards de ses compatriotes indignés. Pendant la route, elle répète souvent à ceux qui la portent et la conduisent ; — Ils ne me feront pas de mal, ils ne me fet'ont rien, n'est-ce pas? Je n'ai pas fait de mal; ils ne peuvent rien me faire. Quelques jours après on l’interroge, elle avoue son crime, ne se défend pas, ne témoigne pas le moindre regret; mais elle refuse de manger (1). »

« Cette fille, dit Esquirol, n’avait-elle pas un accès de délire ? » Mais ce médecin n’insiste pas davantage, par la raison , dit-il , que ce fait et des faits semblables appartiennent à la médecine légale.

(1) Esquirol, ouvr. I, p. 231, § 5, De l’aliénation mentale des nouvelles accou¬

chées et des nourrices.

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Je ne pense pas que ce fait doive être relégué sans commentaire dans la médecine légale des aliénés ; il nous révèle une situation pathologique qui tient de trop près à l’histoire intime du délire de l’aliénation pour que nous n’en disions pas quelques mots. J’ai vu , dans cinq circonstances différentes, se produire, après un accouchement, des délires brusques, instantanés, furieux. Sous l’influence de ce délire , les nouvelles accouchées auraient détruit leurs enfants si on ne les avait pas soustraits à leur aveugle fureur. Ici, cependant , il ne s’agissait pas de filles qui avaient intérêt à faire disparaître le fruit d’un amour criminel ; la folie s’était déclarée chez des femmes mariées et chez des primipares. Deux fois, l’accès de manie succéda à des attaques d’éclampsie, une autre fois à une abondante hémorrhagie. Un travail long et douloureux, qui nécessita l’application du forceps, détermina, dans un autre cas, un accès formidable de manie chez une jeune femme dont l’intelligence avait, du reste, été fortement ébranlée par de violentes peines morales. Enfin, on amène un jour à notre asile une jeune femme de vingt et un ans, accouchée depuis huit jours et qui était livrée à l’exaltation la plus furieuse qu’il m’ait été donné d’observer. Cette malheureuse insensée avait les yeux hagards, les cheveux hérissés. « Je suis le diable », disait-elle en se précipitant sur les personnes qui l’entouraient. On avait été obligé de lui soustraire son enfant qu’elle voulait étrangler. Un isolement de quelques jours, des bains prolongés avec affusion d’eau froide, l’application de sangsues derrière les oreilles, dissipèrent, après quelques jours, cet état si pénible, et la jeune femme n’avait plus qu’un souvenir très confus de ce qui lui était arrivé. Elle se rappelait seulement avoir eu des visions terrifiantes. Chez les autres malades, il y eut aussi des hallucinations, mais aucun délire systématique comme chez la jeune femme qui croyait être le diable, et appelée, en conséquence, à entraîner avec elle dans V abîme tout ce qui l’entourait.

On voit donc par ces exemples que l’éclampsie, les douleurs de l’accouchement, les pertes utérines abondantes, peuvent être le point de départ, tantôt d’un délire fugace qui se dissipe avec la cause qui l’a produit , tantôt d’un délire qui peut se continuer et produire l’aliénation. Cette dernière affection, lorsqu’elle est convenablement soignée, a beaucoup de chances de guérir, s’il n’y a pas de complications, de prédispositions héréditaires ou névropathiques antérieures. Dans un des cas que je cite, la folie eut néanmoins une durée très longue , mais cela tient à ce que la malade avait été singulièrement affaiblie par d’abondantes hémorrhagies , et que sa constitution avait été considérablement affaiblie par un état chlorotique dont elle avait eu à souffrir pendant sa grossesse.

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