INFLUENCE DE CES ÉTATS SUR LES TROUBLES INTELLECTUELS
L’épuisement extrême amené par des couches successives, l’anémie , l’appauvrissement du sang qui en sont le résultat, doivent être signalés parmi les causes les plus importantes de la folie puerpérale et parmi les complications de cette maladie. J’ai vu la folie suite de couches arriver bien plus souvent après le troisième ou quatrième accouchement qu’après le premier, et l’analyse des observations contenues dans l’ouvrage d’Esquirol confirme ce fait , tout, en faisant voir l’influence des causes mixtes dans la pathogénie de l’aliénation.
1“ Cinquante-trois ans. Aliénation après la cinquième couche ; hérédité.
2“ Cinquante et un ans. Douze couches successives, compliquées chacune d’aliénation, un mois à six semaines ; hérédité, chagrins.
S'’ Quarante ans. Devient aliénée après sa quatrième couche, et sept mois après avoir donné le jour à un cinquième enfant. La folie éclate au moment de le sevrer ; chagrins.
4® Quarante et un ans. Au troisième jour de la troisième couche, délire, fureur. A quarante-deux ans, nouvel accès d’aliénation en dehors de l’accouchement. Oncle et tante aliénés. A fait diverses maladies graves, menstruation difficile.
5“ Cinquante-neuf ans. A trente ans, accouchement d’un quatrième enfant; délire religieux. Onze couches successives, suivies d’aliénation. A cinquante ans, cessation des menstrues. Nouveaux accès d’aliénation à cinquante-trois ans et à cinquante-neuf ans. La mère a été aliénée; la fille et la petite-fille sont devenues folles.
6° Trente-quatre ans. A vingt-six ans, première couche. Une dame portant du musc monte chez elle, aussitôt délire ; reste très susceptible. Nouvel accès à trente-six ans, provoqué par l’odeur de la peinture.
7“ Vingt-quatre ans. Aliénée après sa première grossesse. La ihère a été aliénée ; la menstruation était difficile ; céphalalgie, frayeur très grande.
8“ Quarante et un ans. Premier accès de folie à dix-huit ans, par la suppression des règles; la maladie dure dix-huit mois. Accouche à trente-six ans ; accès de fureur au quatrième jour, à la suite d’une frayeur . Meurt incurable.
9° .... Une jeune fémme, devenue aliénée après sa première couche , par suite du chagrin de n’avoir pas eu un garçon. Guérison quatre mois et demi après l’accouchement.
10° Dix-neuf ans. Accouchement heureux; s’expose à l’air froid et délire dès le premier jour. Guérie à la suite d’une crise favorable, amenée par un abcès du sein.
11° .... Accès de folie après avoir sevré son second enfant, chez une
208 ÉTIOLOGIE. — GROSSESSE. — ACCOUCHEMENT.— LACTATION, femme très romanesque et qui avait déjà donné des signes de perturbation intellectuelle avant son mariage.
12“ Vingt-six ans. Femme de la campagne, mariée à un homme très brutal ; il la maltraite deux heures après ses couches, et lui jette sur le corps un seau d’eau froide ; suppression des lochies ; même jour, manie avec fureur.
13“ Vingt-cinq ans. Mariage de raison. Femme romanesque, tempérament nerveux. Fuit avec son amant le domicile conjugal; accouchement pénible ; crainte, remords ; se lève pieds nus et arrose son lit avec des odeurs. Dès le troisième jour, la folie éclate.
là“ Trente et un ans. Accouchée depuis deux mois. Un violent chagrin détermine un accès d’aliénation.
15“ Vingt-huit ans. Au sixième jour après ses couches est abandonnée de son amant. Le délire se déclare ; guérit après le second retour des menstrues. Prédispositions héréditaires.
De la folie pendant la période de lactation. — « La suppression du lait, se demande Esquirol, est-elle cause, en effet, de l’aliénation ? On peut répondre, dit cet éminent praticien, que les folies se manifestent le plus ordinairement chez les femmes qui ne nourrissent pas. » Sur 92 aliénées suite de couches, Esquirol a noté que 29 étaient filles, 63 mariées ; or, les filles rarement nourrissent. Le plus grand nombre des faits prouve que le lait diminue, se supprime ou perd de ses qualités avant l’explosion du délire; mais il est aussi des observations qui constatent que la suppression ou la diminution du lait n’a lieu qu’après l’explosion de la folie.
Le lait agit-il comme corps étranger dans les accidents qui suivent l’accouchement ou l’allaitement ? Les anciens médecins et accoucheurs, Levret , Mauriceau , Puzos , Van Swieten , Boerhaave , Brandis , Swediaur, etc., ont, comme on sait, décidé la question dans le sens favorable aux métastases laiteuses, et les croyances populaires sont encore, de nos jours, en rapport avec cette manière de considérer la question.
« Les laits répandus, dit M. le docteur Pidoux, sont une idée physiquement fausse, mais une idée pathologique grossièrement vraie. Qui oserait dire que le sang n’est pas imprégné de qualités toutes spéciales et assez bien connues aujourd’hui, en rapport avec les besoins utérins et plus tard extra-utérins de l’enfant? Et qui pourrait nier que ces matériaux si altérables, si facilement malades, ne forment celles des sécrétions morbides plastiques et purulentes qui pleuvent chez la puerpérale sous l’influence de la moindre irritation ? N’y a-t-il pas une ressemblance anatomique au moins entre le sang du rhumatisme aigu et le sang
HYPOTHÈSE d’une MÉTASTASE LAITEUSE. 209
de la femme arrivée au dernier mois de la grossesse? Quoi de plus commun aussi chez elle que les affections rhumatoïdes aiguës et chroniques (1) ? »
Mais à cause de l’importance thérapeutique de la question des métastases laiteuses, je ne crois pas qu’il soit inutile de l’examiner au point de vue des progrès de la physiologie moderne.
A raison de l’obscurité de leur mécanisme, les métastases ont subi successivement toutes les interprétations des doctrines médicales régnantes. Aü point de vue où s’était placé Hippocrate, qui admettait dans l’économie des contenants, les organes, et des contenus, les liquides, des forces d’impulsion pour les mettre en mouvement, le père de la médecine a dû voir dans l’aberration des liquides et dans leur circulation les principes des métastases. Plus tard, cette question, en passant parla doctrine iatro-mécanique de Boerhaave et de ses successeurs, trouva une autre explication de ses phénomènes, sans pour cela être plus éclairée. Je n’ai pas l’intention de discuter ici la doctrine des métastases, je veux seulement examiner rapidement, au point de vue des connaissances anatomophysiologiques de nos jours, la valeur des faits sur lesquels repose la croyance des métastases laiteuses.
J’ai déjà exposé le caractère spécial imprimé à l’économie de la femme par les phénomènes de l’enfantement et des divers états morbides qui en résultaient. A prioi-i, rien ne prouve, parce que l’écoulement du lait s’arrête chez une femme, que ce liquide doive être résorbé. Ne sait-on pas que sous une influence fébrile violente, toutes les sécrétions normales se suspendent ? Ainsi, dans la fièvre traumatique, par exemple, les urines sont rares, quoique les malades boivent beaucoup ; de même, chez les femmes en couches, la sécrétion laiteuse n’est pas la seule qui s’arrête; celle des reins, du foie, l’écoulement des lochies, suivent la même loi, et dès lors pourquoi ne pas admettre la résorption de tous ces liquides pour leur faire jouer un rôle commun dans la production des phénomènes pathologiques? Ensuite, si l’on étudie attentivement l’ordre de succession des symptômes, on peut s’assurer que dans le plus grand nombre des cas, les symptômes locaux apparaissent' d’abord, et que la suppression du lait et des lochies ne survient qu’après, comme effet ou conséquence du mouvement fébrile général ; bien plus, les troubles intellectuels peuvent exister, tandis que la sécrétion du lait et l’écoulement des lochies suivent leur cours naturel.
Les expériences de Magendie, reproduites par M. Donné, démon-
(1) Pidoux, Notes sur la fièvre puerpérale, à l’occasion des débats académiques {Union medfcaZe du 10 Juillet 1858).
210 ÉTIOLOGIE.— MÉTASTASE LAITEUSE,
trent que le lait ne saurait être absorbé en nature ; et lors même qu’il a été introduit en nature dans la circulation, il ne détermine aucune action nuisible sur les animaux. Mais supposons encore que le lait acquière, sous l’influence puerpérale, des qualités particulières qui le rendent propre à troubler la vitalité des organes, quelles sont les voies ouvertes à ce liquide pour aller répandre son action perturbatrice dans l’économie? Les veines mammaires ou les vaisseaux lymphatiques du même nom sont les seuls moyens de transport du lait ; et comme ces vaisseaux se rendent en dernier résultat au cœur droit, les liquides qu’ils charrient doivent nécessairement passer par le poumon avant d’être lancés par le cœur gauche dans la circulation générale.
Le poumon sera donc le premier organe atteint, ses lésions devront être constantes. Ces conséquences sont rigoureuses et sont l’expression de ce qui se passe dans les autres métastases. En effet, dans toutes les résorptions purulentes qui suivent le système veineûx général, il se manifeste des abcès dans le poumon avant qu’il s’en produise dans les autres organes. Enfin, si nous en venons à la vérification des faits pathologiques, nous verrons que les prétendus abcès laiteux trouvés dans le péritoine ne sont qu’une sérosité purulente qui, au microscope, se -sépare en deux parties, l’une aqueuse, et l’autre formée de globules de pus très faciles à distinguer de ceux du lait qui, comme on le sait, sont formés d’une sorte de matière huileuse. Les abcès dits laiteux des autres organes ont constamment présenté les mêmes caractères au microscope ; ceux du cerveau offraient de plus une certaine quantité de matière cérébrale.
11 n’est pas inutile maintenant de chercher dans quelle proportion la folie frappe les femmes enceintes, celles qui ont accouché et celles qui nourrissent. La statistique d’Esquirol ne comprend que les femmes devenues aliénées après l’accouchement, pendant et après l’allaitement, et ce nombre est plus considérable qu’on ne le croit communément. La proportion, pour les femmes réunies à la Salpêtrière, a été parfois d’un dixième, et ce chiffre, d’après l’immense expérience d’Esquirol, est plus considérable dans la classe riche, et s’élèverait à peu près à un septième. Astruc avait déjà observé que les dépôts et les engorgements laiteux sont plus fréquents dans les classes élevées de la société que dans les rangs inférieurs; mais il est certain, dit Esquirol, que les aliénations mentales après le sevrage sont rares chez les femmes riches, tandis qu’elles sont fréquentes chez les pauvres qui sevrant volontairement ou qui sont forcées de sevrer. Je veux bien admettre que les précautions que prennent et que peuvent prendre les femmes riches après lé sevrage rendent, jusqu’à un certain point, compte de cette différence, tandis que rien ne peut les