‹ Traité des maladies mentalesChapitre 89 sur 306 · CLASSIFICATION · texte numérisé non relu

CLASSIFICATION

§ I®<'. — Considérations préliminaires.

Dans les statistiques des causes de l’aliénation, on comprend ordinairement sous le nom de causes morales, les excès de travaux intellectuels, les chagrins domestiques^ ceux qui résultent de la perte de la fortune, de celle d'une personne chère. D’un autre côté, l’ambition déçue, la colère, la

ÉTIOLOGIE.— DES CAÜsES MORALES.

joie, la pudeur blessée, l'amour contrarié, la jalousie, l'orgueil, les événements politiques, l’isolement et la solitude, la nostalgie, les sentiments religieux poussés à l'excès, jouent ensuite un rôle considérable dans l’étiologie des causes. Dans ces derniers temps, on a dû discuter l’influence produite par les différentes applications pénitentiaires, et cela se conçoit au milieu des objections que soulevèrent les théories qui avaient pour but de faire prédominer l’emprisonnement simple ou l’emprisonnement cellulaire.

A cette liste déjà considérable de causes morales, je pourrais enjoindre d’autres encore : L'émotion déterminée par une forte frayeur , par l'imitation; puis, c’est une impression morale vive reçue dans le jeune âge; c’est la perplexité douloureuse de l’âme, alors que nous sommes tourmentés par le douté, assiégés par l'incertitude, réduits souvent à l'impossibilité de prendre une décision dans les circonstances solennelles de l'existence. Toutes ces diflérentes angoisses de l’âme, toutes ces perplexités de l’esprit, sont autant de causes qui peuvent exercer une influence funeste sur les facultés intellectuelles et affectives.

Si, dans la description qui va suivre, je ne fais pas aux causes morales une aussi large part qu’aux causes physiques, le motif demande à être expliqué. Disons d’abord qu’il ne dépend en aucune manière d’une théorie préconçue à propos de la prédominance plus grande des causes physiques ou des causes morales ; mais, dans l’étude des causes prédisposantes, nous avons déjà traité de l’influence de la nationalité, de la civilisation et de celle qui est exercée sur l’intelligence et les sentiments par les différents systèmes religieux. Nous avons apprécié l’action des commotions politiques, et étudié les modifications si profondes imprimées à notre organisation physique et morale par l’éducation et les mœurs, par la littérature d’un peuple et par ses usages, par tous les éléments enfin qui au sein de nos civilisations avancées activent et surexcitent, anoblissent ou pervertissent les sentiments que la nature a placés en nos cœurs. En nous mettant à ce point de vue, nous avons déjà examiné l’influence des causes morales par un de ses côtés les plus larges, et nous craindrions de tomber dans des répétitions fatigantes.

D’un autre côté , et je m’en rapporte à l’autorité incontestée du médecin qui a le plus fait valoir la prédominance des causes morales, il est impossible d’examiner l’action de ces causes en dehors des données que nous fournissent le sexe, l'âge, le tempérament et la profession des individus. J’ai pareillement étudié cet ordre spécial d’influences, et j’adopte les conclusions d’Esquirol, qui tendent à prouver que les causes morales ne peuvent être bien appréciées que dans leur comparaison avec les

CONSIDÉRATIONS SUR l’ INFLUENCE DES CAUSES MORALES. 217

prédispositions physiques. N’avait-on pas avancé, par exemple, que les femmes, par la mollesse de leur constitution, par la mobilité de leurs sensations et de leurs désirs, par le peu d’application qu’elles apportent à tout, semblent devoir être moins sujettes que les hommes à la mélancolie. . . . Telle était l’opinion d’Arétée, de Cælius Aurelianus et des anciens ; mais, comme le fait observer Esquirol : « l’extrême susceptibilité, la vie sédentaire de nos- femmes, leurs qualités mêmes, ne sont-elles pas des causes prédisposantes à cette maladie? » Et ce célèbre médecin ajoute ;

« Les femmes ne sont-elles pas sous l’empire d’influences étrangères à l’homme, telles que la menstruation, la grossesse, l’accouchement, l’allaitement? Les passions amoureuses qui chez elles sont si actives, la religion, qui est une véritable passion pour plusieurs, lorsque l’amour n’oçcupe pas exclusivement leur cœur et leur esprit, la jalousie, la crainte, n’agissent-elles pas plus énergiquement sur les femmes que sur les hommes? Aussi la mélancolie religieuse est très fréquente chez elles , surtout dans la classe inférieure de la société et dans les contrées livrées à l’ignorance. Les jeunes filles, les veuves et quelquefois les femmes au temps critique, sont en proie à la mélancolie érotique. Les hommes, dit Zimmermann, sont fous par orgueil, les filles par amour, les femmes par jalousie (1). » Or, tout ce que dit Esquirol touchant les causes spéciales qui chez la femme développent la mélancolie est parfaitement juste. L’examen psychologique des causes n’amène à des résultats certains qu’à la condition de faire la part des tempéraments des individus , de leur profession et de leur manière de wre, et surtout des conditions héréditaires dans lesquelles ils se trouvent.

L’histoire réelle des causes morales de la folie serait celle des passions qui agitent le cœur de l’homme et des erreurs qui entraînent son .esprit. Il nous est impossible d’entreprendre une pareille tâche dans une œuvre élémentaire. J’essayerai cependant de résumer dans un seul paragraphe les causes morales que nous avons lieu d’observer dans nos asiles d’aliénés. Cette simple indication suffira pour faire entrevoir l’importance d’une pareille étude faite à un point de vue médical et philosophique. En effet, avant de parler des causes morales proprement dites et qui tiennent de si près à notre organisation sociale, à nos mœurs, à notre éducation, il faudrait faire la part des dispositions instinctives pour le mal, qui chez l’homme sont souvent une preuve de transmissions héréditaires de mauvaise nature. D’un autre côté, l’orgueil, la jalousie, la colère, la paresse, la luxure, toutes les tristes passions , en un mot, qui agitent le cœur

(1) Esquirol, ouvr. cU,, t. I, p. 428.

218 ÉTIOLOGIE. — CAUSES MORALES.— AMOUR CONTKARIÉ.

humain, doivent surtout être considérées à titre de prédispositions. On conçoit facilement ce que les causes morales ordinaires peuvent gagner en intensité maladive dans les cas où prédominent les vices précités, et c’est pour s’être placé à un point de vue trop absolu que je ne suis donc nullement surpris de voir un auteur célèbre faire une déplorable confusion de la folie et du péché. Heinroth n’avait pas établi une distinction assez grande entre les dispositions au mal qui existent dans le cœur de l’homme, et le mal moral lui-même. Loin de moi la prétention d’examiner ce sujet d’un point de vue si élevé ; je me contenterai simplement de résumer les conséquences des principales causes morales. De ces études étiologiques générales se déduiront deux ordres de faits qui formeront des paragraphes séparés, et néanmoins reliés par la communauté de l’idée scientifique. Ces paragraphes ne seront pour ainsi dire que des conclusions et porteront sur les points suivants :

1" Comment faut-il comprendre le phénomène cause?

2° En quoi une classification des maladies mentales qui repose sur l’élément étiologique répond-elle mieux que toute autre à l’idée que l’on doit se faire de l’aliénation, de la nature de cefte maladie, de sa prophylaxie et de son traitement?

§ II. — Amour contrarié.

« L’amour, qui si souvent cause l’érotomanie et même la nymphomanie dans les pays chauds, a perdu son empire en France; l’indifférence des esprits a gagné les cœurs, et les passions amoureuses n’ont ni l’exaltation, ni la pureté qui engendraient la folie érotique. » Ainsi s’exprime Esquirol, et quoique ces paroles admettent des exceptions, nous devons néanmoins donner à nos statistiques l’interprétation morale que comportent les chiffres. Reconnaissons donc que dans notre société actuelle les folies par amour sont assez peu nombreuses, dans la classe populaire surtout. L’immoralité, les unions précoces et illicites des deux sexes, ne font plus guère rechercher dans l’amour qu’une satisfaction des sens qui amène l’abrutissement de l’esprit, une triste et dégradante indifférence sur une position perdue sans retour, et qui, dans beaucoup de circonstances, ne laisse en perspective aux jeunes filles que la misère et la prostitution.

Toutefois il faudrait se garder de généraliser l’état social signalé par Esquirol, car cet auteur cite lui-même des faits qui prouvent l’influence fatale qu’un amour contrarié exerce sur les facultés intellectuelles. Ces faits, ainsi que tous ceux qui émanent du trouble des sentiments, impriment au délire un cachet particulier ; l’exaltation maladive du sentiment

INFLUENCE DE l’aMOUR. — FOLIE AMOUREUSE.

religieux en est un exemple frappant. Je puis môme ajouter que les troubles de l’ordre intellectuel, physique et moral causés par la passion amoureuse ont un tel caractère pathologique, que, en dehors de toute idée systématique de classification, les pathologistes, aussi bien que les moralistes de toutes les époques, nous ont laissé, à propos des souffrances morales produites par l’amour, des descriptions où se trouvent les éléments d’un délire que l’on pourrait appeler folie par amour.

Une demoiselle de Lyon devint amoureuse d’un de ses parents à qui elle était promise en mariage. Les circonstances s’opposèrent à l’accomplissement des promesses données aux deux amants ; le père exigea l’éloignement du jeune homme. Or, à peine est-il parti, que cette jeune fille tomba dans une profonde tristesse, ne parla plus, resta couchée, refusa toute nourriture. Les sécrétions se supprimèrent ; mademoiselle repoussa tous les conseils, toutes les prières, toutes les consolations de ses parents, de ses amis. Après cinq jours employés à vaincre sa résolution, on se décida à rappeler son amant ; il n’était plus temps, elle succomba et mourut dans ses bras le sixième jour. « J’ai été frappé, dit Esquirol, de la rapidité de la marche de la maladie chez une femme qui mourut si promptement après avoir acquis la conviction de l’indifférence de son amant. »

« Une jeune fille de haute naissance, dit Descuret, fait à son père le sacrifice de son amour pour un roturier, mais ce sacrifice était au-dessus de ses forces ; une fièvre lente la mine et la consume, et elle meurt avec tous les symptômes de la consomption pulmonaire (1). »

Une jeune fille de dix-sept ans, dont j’ai rapporté l’observation, devint aliénée après avoir vu manquer un mariage qu’elle ambitionnait avec ardeur. Elle guérit de ce premier accès de folie, mais depuis elle est restée singulièrement impressionnable, et il a suffi qu’elle ait appris le mariage d’une de ses amies de pension pour être en proie à une jalousie qui amena une rechute.

J’ai cité dans mes Études cliniques (t. II, p. 223 et suiv.) de nombreux exemples de délires causés par l’amour contrarié ou froissé , et les caractères pathognomoniques de l’affection morale qui en est la conséquence nous permettront de tracer les véritables caractères de la folie amoureuse i, et de la distinguer de l’érotomanie proprement dite. Nous pouvons dire d’avance que la dépression mélancolique, portée quelquefois jusqu’à la stupeur, que les tendances au suicide, la consomption physique et les transformations hystériques, forment les principaux caractères d’une, vésanie qui mérite assurément de tenir son rang dans la nosologie des maladies

(1) Descuret, Médecine des passions, p. 538. Paris, 1841.

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