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MANIÈRE DE COMPRENDRE LE DÉLIRE PAR RELIGION

l’aliénation dans les divers siècles ne nous ont mis en présence du délire religieux épidémique qu’aux malheureuses époques de nos discordes civiles et religieuses. Mais est-il permis de conclure de là que le délire religieux, basé sur l’exagération d’un sentiment bien légitime en luimême, ou sur la crainte excessive qu’inspire à l’individu la justice divine, ou bien encore sur les remords qui le torturent, soit aussi rare de nos jours que le prétend Esquirol? Nous ne le pensons pas. La 'seule statistique des causes de la folie pour l’année 1853 nous montre que pour les aliénés de nos asiles en France , les sentiments religieux poussés à l’excès ont été notés chez 279 hommes et chez 615 femmes. Toutefois, pour bien apprécier le côté étiologique du délire religieux, il est nécessaire de poser la question sous son véritable jour. [Statistique des établissements d'aliénés en France, de 1842 à 1853.)

De ce qu’un aliéné délire dans le sens des idées religieuses, il ne s’ensuit pas que le délire chez lui reconnaisse toujours pour cause l’exagération d’un sentiment de même nature. En effet, si nous examinons les tableaux statistiques, nous voyons que la folie religieuse est plus fréquente dans tel département que dans tel autre, et la raison en est bien simple. Les croyances religieuses étant moins affaiblies dans un milieu déterminé, les sentiments préexistants des malades sont naturellement dirigés vers un ordre ff’idées en rapport avec leur éducation première. Rien d’étonnant, en conséquence, que l’affection dont ils sont atteints puisse évoquer un délire à base d’idées religieuses exaltées, et qui cependant n’aurait pas la religion pour point de départ. La preuve est que ce genre de délire est le plus ordinairement éphémère, et une observation attentive ne tarde pas à faire connaître la véritable origine du mal et à révéler chez l’aliéné des tendances en rapport avec ce mal. Enfin, pour compléter ces considérations, je puis dire d’avance que certains états névropathiques développent chez les individus des dispositions à exagérer dans leurs paroles et dans leurs actes le sentiment religieux ; c’est ce que nous verrons dans la description du caractère et des tendances propres aux épileptiques et aux hystériques. En dehors de ces causes maladives, il est juste de faire la part des influences plus ou moins fifuestes exercées par les diverses religions qui se partagent l’empire des intelligences humaines ; j’ai abordé ce sujet dans l’histoire des causes prédisposantes générales, et je n’y reviendrai pas (1).

Ces considérations établies, la question se trouve dégagée des éléments

(1) Voyez Causes prédisposantes générales; nationalité, civilisation , influence des systèmes religieux, chap. ii, 1 2, p. 109 et suiy.

étiologiques complexes qui pouvaient l’obscurcir, et nous avons des données suffisantes pour nous entendre sur la véritable acception de ces formes particulières de vésanie désignées sous les noms de délire religieux, délire amoureux. Pour bien comprendre la nature du phénomène psychologique, il ne s’agit en réalité que de savoir reporter ces sortes de folies à leurs véritables origines.

Il est incontestable que l’amour de Dieu et la crainte de sa loi peuvent être portés à un point tel que l’exagération de ces deux préceptes atteigne les proportions d’une maladie mentale bien déterminée, sui generis, pour parler le langage de l’école. Dans ces conditions, la folie aura un caractère d’autant plus redoutable, que l’intercurrence d’autres passions, telles que l’orgueil, la haine, l’esprit de vengeance, sont de nature à élever le simple mysticisme au degré du fanatisme le plus sanguinaire. Les tendances au suicide et à l’homicide, les croyances à l’obsession démoniaque, les hallucinations d’un ordre particulier , les maladies convulsives et des lésions spéciales du système musculaire, ont été observées dans* des occurrences pareilles. Ce que je dis de l’exaltation du sentiment religieux peut aussi se dire de l’exaltation du sentiment de l’amour, et la folie qui en sera la conséquence aura aussi des phases phénoménales bien caractérisées.

Mais, dans l’état actuel des esprits, les folies de cette sorte sont rares, et toutes les fois que les troubles intellectuels se compliqueront d’exaltation du sentiment de la religion ou de l’amour, il sera nécessaire, ainsi que je le disais, de remonter à la véritable origine de ces délires. On la trouvera tantôt dans l’étude de causes prédisposantes diverses, telles que le milieu où s’est développé l’individu, l’éducation qu’il a reçue, la nature de son tempérament, l’hérédité ; on l’observera, tantôt dans les transformations que l’intelligence subit dans certaines névroses, telles que Yhystérie, Y épilepsie, Y hypockondrie. Dans tous les cas, ces considérations, que je crois basées sur la saine observation des faits, m’autorisent à émettre de nouveau une assertion qui sera le fondement de ma classification des maladies mentales, à savoir, que la forme particulière de toute folie doit être étudiée dans ses rapports avec la nature de la cause qui la produit.

§ ÎV. — Sxcès de travail intellectuel, fausse direction imprimée à nos facultés.

Les causes de la folie amoureuse et de la folie religieuse ont le pouvoir d’agir d’une manière spéciale sur nos sentiments; c’est dans la sphère affective de notre être que se montrent les premiers symptômes d’un trouble qui entraînera ultérieurement l’intelligence dans les erreurs les plus grandes. Mais ici l’évolution d’une folie qui a bien aussi son caractère

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particulier semble avoir son point de départ dans des aspirations d’un ordre différent. « Les veilles excessives, en épuisant les forces ; le sommeil prolongé, en appesantissant le corps et l’esprit, jettent dans la morosité et la torpeur. Les excès d’étude usent l’homme, dit Celse, plus que le travail de corps, si l’étude n’est pas subordonnée à des temps de repos et d’exercices, si elle est concentrée sur un seul objet ; et si cet objet est abstrait, mystique et romanesque, alors l’homme vit dans un danger éminent de devenir lypémaniaque. ... La mélancolie est plus à craindre encore, si aux excès d’étude, se joignent des écarts de régime, une conduite dissipée et dissolue, ou bien un goût trop décidé pour la vie solitaire. Zimmermann rapporte plusieurs exemples de mélancolie produite par cette dernière cause.... Il est quelques professions, dit Esquirol, qui disposent plus particulièrement à cette maladie, parce qu’elles exaltent l’imagination et les passions, et exposent ceux qui s’y livrent aux écarts de régime de toutes sortes : tels sont les musiciens, les poëtçs, les acteurs, les négociants qui font des spéculations hasardeuses ; je pourrais, nommer, dit Esquirol, plus de vingt acteurs pour lesquels j’ai été consulté. »

Ces réflexions nous font déjà entrevoir la complexité des éléments qui entrent dans le ro.ode d’opérer de la cause désignée sous le nom d’excès de travail intellectuel. Les deux observations citées par Pinel dans son Traité médico-philosophique sur l’aliénation mentale sont d’une vérité tellement saisissante, que je ne puis m’empêcher, de les reproduire.

« Un jeune homme, distingué d’ailleurs par ses talents et des connaissances profondes en chimie, méditait depuis quelque temps une découverte qui, selon lui, devait le mener à une grande fortune. Son imagination s’exalte; il se, détermine à rester plusieurs jours enfermé dans son laboratoire, et pour mieux s’exciter au travail, éloigner le sommeil, et s’élever à la hauteur du projet qu’il médite, il prépare des stimulants de diverses'sortes. Une jeune chanteuse partage sa retraite ; il fait un usage répété de liqueurs fortes ; il flaire tour à tour des substances odorantes et le muriate oxygéné de potasse ; il va même jusqu’à faire des arrosements fréquents avec de l’eau de Cologne. On imagine combien l’action combinée de tous ces moyens, réunie à la chaleur d’un fourneau à réverbère, était propre à porter au dernier degré d’excitation ses facultés morales et physiques ; et l’on doit peu s’étonner si, vers le huitième jour, il survint un délire des plus furieux. »

« Un autre jeune homme très fortuné s’était successivement appliqué, pendant les dernières époques de son éducation, à la physique, à la chimie et aux beaux-arts. Une vanité exagérée le domine, et lui fait entrevoir dans l’avenir une carrière des plus brillantes ; rien ne lui paraît plus

propre pour l’assurer qu’un long voyage entrepris pour s’instruire dans des régions peu connues. L’histoire de ce voyage qui servira à l’annoncer dans le monde doit être remarquable par la nouveauté des faits, le luxe typographique et l’élégance des dessins. Des artistes connus l’accompagnent partout, et pour mieux soutenir les fatigues du jour et les veilles de la nuit, il fait un usage excessif du café. 11 s’arrête quelquefois dans ses savantes excursions pour mettre en ordre ses collections ou rédiger ses notes, et il se livre plusieurs jours à une étude opiniâtre dans une chambre fortement chaulfée. Il craint encore que ses sens ne soient pas assez excités, et il y joint un usage abondant de liqueurs alcoolisées. Bientôt après, son imagination ardente le pousse dans un autre excès. Il veut éprouver jusqu’à quel point il peut soutenir l’abstinence ; il s’enfonce en chaise de poste, et avec quelques domestiques affidés, dans des régions peu habitées, ne s’arrête que pour ses relais, et ne prend pour toute nourriture, pendant plusieurs jours, . que du café et des liqueurs fortes dont il avait fait une provision abondante. Le repos succède brusquement au mouvement ; il reste un mois de suite couché dans son lit, et ne se lève que pour prendre à la hâte un repas très frugal. Son goût pour les singularités le porte encore à tenter une autre expérience. Il choisit pour séjour une ville très connue pour son insalubrité, et pour se garantir de toute impression délétère, il prend chaque jour pendant un mois de fortes doses de quinquina. 11 revient de nouveau dans son séjour habituel,. et, livré à ses rêveries, il regarde le temps donné au sommeil comme perdu sans retour, et, animé par l’exemple de plusieurs grands hommes, il se couche très tard et donne les. ordres les plus précis pour être réveillé de grand matin , et même forcé de sortir de son lit. Des chagrins survenus à cêtte époque et de vives contrariétés donnent de nouvelles secousses à cette raison vacillante, et enfin un délire violent se déclare. » Ces deux exemples vont nous aider à apprécier l’action de la cause désignée sous le nom pt" excès de travail intellectuel. Il est évident que les excès de travail intellectuel chez ces deux jeunes gens sont bien moins la cause de la folie qu’un des symptômes d’une maladie nerveuse préexistante. Seulement il existe dans l’un et l’autre cas une prédominance d’idées orgueilleuses. Ils se croient appelés à de grandes destinées, et nous offrent, sous ce rapport, une analogie avec certains aliénés hypochondriaques au délire des persécutions, qui , après avoir passé par tous les degrés d’une crainte et d’une terreur qui peuvent aller jusqu’à la stupeur la plus profonde, subissent de singulières transformations, et se croient, eux aussi, appelés à de grandes destinées. Les uns prétendent épouser de grandes princesses ; les autres sont devenus des prophètes, des inspirés,

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et délirent dans le sens d’idées religieuses qui ne les ont jamais bien fortement préoccupés dans leur état de vie ordinaire. Ce sont bien là, si l’on veut, des délires à prédominance d’idées érotiques ou religieuses, mais dont la cause ne peut se déduire, ni d’un amour excessif, ni d’un sentiment religieux exalté. D’ailleurs, dans l’un et l’autre cas, la marche et le début de cette maladie ne sont pas les mêmes, et les terminaisons sont différentes; aussi Pinel a-t-il raison de ranger ces observations sous le titre -.Irrégularités extrêmes dans la maniéré de vivre propre à produire l'aliénation (1). ‘

C’est à la même variété d’êtres maladifs, bizarres, irréguliers, indisciplinables , le plus ordinairement congénitalement frappés dans leurs facultés intellectuelles, prompts à s’exalter, délirant pour le moindre motif, prenant subitement les déterminations les plus imprévues et parfois les plus insensées, qu’appartient cette Jeune fille dont parle Pinel, et qui, dès les premiers développements de la raison, avait pris l’habitude de faire des lectures sans ordre et sans choix. Elle s’occupait tour à tour de romans, de poésies, d’histoire, de pièces de théâtre qu’elle parcourait alternativement avec la rapidité de l’éclair, durant des journées entières, et une grande partie des nuits. Sous l’influence de chagrins et de contrariétés domestiques, cette jeune malade était devénue d’une irascibilité extrême, se livrait à des emportements et à des cris violents, quelquefois à des mouvements convulsifs, irréguliers. Le mariage ne la guérit pas de cet état névropathique, qui me paraît avoir de l’analogie avec l’hystérie; et la triste existence de cette femme se consuma dans ces alternatives d’agitation avec projets chimériques et de stupeur profonde que l’on observe dans la terminaison de la folie hystérique.

Chez un jeune malade confié à mes soins, on avait pareillement cité , les excès de travaux intellectuels comme point de départ de la maladie ; mais cet aliéné, dont les ascendants du côté paternel avaient tous disparu par le suicide et dont la mère avait été épileptique, ce malade, dis-je, se signala, dès l’âge le plus tendre, par des irrégularités extrêmes dans sa manière de vivre. Doué de quelques aptitudes pour la musique et la poésie, il conçut de bonne heure l’idée de réformer la littérature et d’inventer une nouvelle méthode musicale. Dans les périodes d’excitation du mal liypochondriaque dont il était atteint, il se livrait aux travaux intel-

(I) Nous avons déjà vu pareillement que la tendance maladive à boire des liqueurs fortes ne venait pas toujours d’une perversion morale progressive, mais pouvait être le résultat de l’hérédité ou d’une maladie nerveuse préexistante, ou souvent même de simples perturbations dans les conditions physiologiques de l’individu, ainsi que cela se voit dans la grossesse.

lectuels les plus inooliérents, passant d’un sujet à un autre et se croyant apte à tous les genres. Dans cétte, situation encore, l’excèsde travail intellectuel n’était que la conséquence de la maladie; car ordinairement cet aliéné, irascible à l’excès, défiant envers tout le monde, était plongé dans' la torpeur et l’apathie, et son existence s’est terminée par l’idiotisme.

Je rattache à la cause désignée sous le nom à’ excès de travail intellectuel une variété de malades dont les uns, par suite de mauvaise direction dans les études qU’ils ont entreprises tardivement, sont tombés en démence, et dont les autres, par suite d’une concentration trop absolue de leur esprit sm* un même sujet, en sont arrivés à systématiser des erreurs sur des points scientifiques, ou sur des questions qui se rapportent aux grands intérêts de la religion, de la morale, de l’économie sociale ou de la politique.

J’ai observé dans nos asiles un assez grand nombre d’individus appartenant à cette première catégorie, et dont l’état mental avait tourné aji délire des persécutions. Si, chez quelques-uns, j’ai remarqué des dispositions intellectuelles congénitalement assez bornées, chez d’autres il existait de véritables aptitudes intellectuelles. Mais, ainsi que je le disais, leurs études avaient été mal dirigées, elles avaient été tardives, et la science n’avait pas été le premier but de leur activité. Des insuccès amers dans les épreuves de leurs examens avaient déterminé des déceptions et des chagrins faciles à concevoir. Il n’y a pas lieu de s’étonner si, dans des circonstances de ce genre, les tendances à la mélancolie, bien malheureusement combattues du reste par les veilles, les excès d’eau-de-vie, de café, de tabac et d’opium, comme je l’ai vu dans deux circonstances spéciales, aient abouti au délire des persécutions, et ultérieurement à la démence. .

La seconde catégorie nous offre un immense sujet d’études, et les individus qui la composent sont bien loin de se trouver tous dans nos asiles d’aliénés. Ici encore nous sommes obligés défaire la part des dispositions héréditaires et des tendances hypqchondriaques chez beaucoup de ces infortunés qui se sont rattachés avec une ardeur maladive à l’abstraction, à l’erreur et à l’utopie. Ils ont systématisé les produits de leurs conceptions, ils ont mis souvent la plus belle intelligence au service des mauvaises causes, et le génie de plusieurs d’entre eux ne leur a pas épargné les chutes intellectuelles les plus déplorables et des misères morales indicibles. Le suicide a terminé l’existence de quelques-uns, et ceux que l’opinion publique a dédaigné de mettre au nombre des aliénés ne peuvent échapper à la qualification excentriques^ déclassés ou incompris.

Voici donc trois grands ordres de causes morales qui pèsent de tout

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