‹ Traité des maladies mentalesChapitre 92 sur 306 · CHAGRINS. — REMORDS. — AMBITION DÉÇUE · texte numérisé non relu

CHAGRINS. — REMORDS. — AMBITION DÉÇUE

leur poids dans la question étiologique de l’aliénation ; ce sont, \ amour, la religion, les excès de travail inlellectuel, ou ce que je voudrais encore appeler : but d’activité intellectuelle erroné, amour de l'utopie, mauvaise direction dans l'étude des grandes questions scientifiques , morales , politiques et religieuses. Si Je parviens, ainsi que je l’espère, à bien définir l’état des individus dont l’intelligence et les. sentiments ont été modifiés maladivement par les causes que je mentionne, je me féliciterai d’avoir donné à la classification des troubles de l’esprit une base exclusivement étiologique.

§ V. — Chagrins domestiques , remords , ambition déçue , etc,

La brièveté des considérations étiologiques qui suivent n’implique pas dans mon esprit leur défaut d’importance. Les auteurs qui ont écrit sur l’aliénation mentale pensent unanimement que les chagrins forment le groupe le plus considérable des causés d’où naissent les maladies mentales. Tous les jours, dit Guislain, je suis à même de vérifier ce qu’a dit Esquirol des chagrins domestiques, qu’il a considérés comme une des sources les plus fécondes de ces afiections.

Mais sous Ip nom de chagrins, on comprend des influences morales douloureuses tellement variées et tellement nombreuses, qu’il devient impossible de préciser le mode d’action de chacune de ces influences et d’en déduire des formes particulières de délire. La raison en est bien simple : il n’existe pas pour l’âme des modes aussi multiples de souffrances qu’il y a de sentiments différents enjeu; et puis, que cette souffrance provienne des déceptions de l’amour ou des chagrins que peuvent causer à une mère l’ingratitude de son fils, le déshonneur de son mari, il n’en est pas moins certain que l’individu est douloureusement impressionné dans la sphère affective de son être.... 11 conviendrait donc de ramener les innombrables facteurs de nos peines morales à un certain nombre d’éléments simples qui, au lieu délaisser notre observation s’égarer sur l’action de telle ou telle cause morale isolée, nous permettraient de mieux comprendre la manière dont la souffrance agit sur les fonctions organiques, et, partant, sur la libre manifestation de nos facultés intellectuelles (1). Je prends ici la souffrance dans l’ acception la plus large de ce

(1) « Savoir et aimer, voilà tout l’hompe, » dit M. de Ballanche. Il est donc appelé à développer à la fois ou successivement par la société son sentiment moral. Peut-être serait-il permis de dire que l’intelligence n’est qu’un instrument pour développer l’évolution du sentiment moral? Aussi est-il certain que depuis saint Augustin jusqu’à Bossuet, tous les grands penseurs n’ont pas hésité à faire de cette puissante faculté aimante le mobile de toutes nos actions. <■ La haine qu’on a pour un objet, dit Bossuet,- ne vient que

228 ÉTIOLOGIE. — CHAGRINS DO.MESTIQUES. — MISÈRE,

mot, et il nous suffira d’énumérer les principales causes morales que nous offre la statistique de nos asiles, pour voir qu"il est possible de les ramener aux trois grands ordres de faits que nous avons déjà mis en relief ; amour ^ chagrin ou douleur, but d’activité impossible à réaliser.

Sous le nom de chagrins domestiques, on désigne des douleurs morales de plus d’une sorte, et qui mettent en jeu des passions et des sentiments diversement dénommés. Ce sont des femmes qui n’ont pu résister à la douleur occasionnée par la perte d’un mari ou d’un enfant chéri. Une mère devient folle par suite du départ de son fils pour l’armée. L’inconduite des maris ou des enfants a déterminé l’aliénation dans plus d’une circonstance. Ce sont leurs débauches, leurs liaisons criminelles, leurs démêlés avec la justice, qui ont frappé d’une manière irrémédiable l’esprit des femmes et des mères. D’autres fois , et que cetté cause est fréquente, la misère s’est appesantie de telle sorte sur une famille, que les parents ne peuvent subvenir ni à leurs besoins ni à ceux de leurs enfants, et qu’ils n’oht en perspeètive qu’un présent déplorable etunavenir sans espérance; et puis, c’est un procès à soutenir, c’est une dénonciation calomnieuse qui compromet la position d’un mari fonctionnaire.... J’ai vu une jeune veuve de trente-cinq ans ne pouvoir se faire à l’idée de se séparer de sa fille qui se mariait... Dans ce cas, c’était une tendre sollicitude mélangée, peut-être, d’un sentiment de jalousie qu’on n’osait s’avouer, qui détermina la mélancolie; dans d’autres occasions de ce genre, l’envie, la jalousie, un amour secret, une comparaison humiliante avec sa propre position, se sont livrés de singuliers combats dans le cœur de plusieurs femmes, et ont amené les perturbations mentales les plus compliquées.

La misère avec son cortège hideux de préoccupations incessantes, de craintes de l’avenir, d’affaires embarrassantes, de suspension de travail, de menaces d’hommes de loi, se complique souvent aussi de querelles intestines, de débauches, de funestes consolations que le mari va chercher au cabaret. De là des rixes, un nouveau surcroît de misères, foutes les conséquences, en un mot, de l’ivrognerie et de la vie crapuleuse et débauchée.

On a pareillement cité le remords comme une cause de trouble intellectuel ; mais ici encore on voit combien ce phénomène intime de la con-

de l’amour qu’on a pour un autre. Le désir n’est qu’un amour qui s’étend au bien qu’il n’a pas, comme la joie èst un amour qui s’attache au bien qu’il a ; l’audace est un amour qui entreprend ce qu’il y a de plus difficile pour posséder l’objet aimé ; l’espérance est un amour qui, se flatte de posséder cet objet, et le désespoir un amour désolé de s’en voir privé à jamais; la colère est un amour irrité de ce qu’on veut lui ôter son bien, et qui s’efforce de le défendre. Enfin, ôtez l’amour, il n’y a plus de passions, et posez l’amour, vous les faites renaître toutes. » (De la connaissance de Dieu et de soi-même.)

ANGOISSES DE L’eSPRIT. — REMORDS.— LE G R INFLUENCE. 229

science est difficile à apprécier. Le remords peut exister dans une âme timorée qui s’exagère ses fautes, et il prend alors le nom de scrupule, qui n’est autre chose quel’hypochondrie des gens religieux. Dans d’autres cas, c’est le cri d’une conscience justement alarmée qui jette dans d’étranges perplexités de vrais coupables, et les naet en présence d’événements dont ils ne peuvent supporter le souvenir fatigant, et qui fournissent à nos romanciers et à nos dramaturges le sujet de leurs conceptions.

C’est une jeune femme qui vit en concubinage avec un homme marié dont elle a eu plusieurs enfants, et qui, à diverses reprises, cherche à s’arracher à une existence honteuse. Elle y est ramenée chaque fois par la misère, les menaces de son amant et les mauvais traitements. Elle tombe dans une profonde mélancolie qui se transforme ultérieurement en manie furieuse avec manifestations homicides et suicides. Elle est guérie plus tard, fflais nous ignorons ce qu’elle est devenue.

Une existence honteuse et immorale avait éloigné une mère de famille du toit conjugal. La tiÙe de cette femme allait contracter un mariage avantageux, mais la révélation de l’inconduite de la mère fut la cause d’une rupture. La malheureuse jeune fille se suicide; la mère est frappée d’àliénation mentale subite ; des hallucinations effrayantes lui font voir sa fille qui lui adresse de sanglants reproches. Elle sort de chez elle, éperdue, égarée, et va se jeter dans la rivière. On la sauve, et c’est dans l’état mental le plus déplorable qu’elle nous est amenée. Cette femme est guérie, mais elle ne désire pas sortir de l’asile ; elle cherche aujourd’hui à expier ses fautes par ses regrets et par le dévouement qu’elle montre pour les malades les plus difficiles dont elle s’est faite l’infirmière.

Une autre femme avait eu, avant son mariage, des relations criminelles ignorées de son mari. Le regret d’avoir trompé un homme excellent et digne à tous égards d’un autre sort la détermine à avouer sa faute. Le mari pardonne généreusement et semble redoubler d’amitié pour sa femme; mais, loin de la soulager, cet aveu la prédispose à de sombres préoccupations. Il lui semble que tout le monde la regarde d’une manière méprisante et interprète défavorablement ses actes les plus innocents. Il s’organise dans son esprit un délire des persécutions, et elle cherche à se consoler en approchant du tribunal de la pénitence; mais bientôt elle s’imagine qu’elle a fait une communion indigne et se croit possédée du diable. Depuis, la position mentale de cette aliénée ne fait qu’empirer- Je n’ai jamais observé un exemple plus frappant de cette sorte de folie désignée sous le nom de démonopatkie.

Quant aux calomnies, aux accusations, aux dénonciations injustes, on comprend combien ces causes agissent avec activité sur des organisations

230 ÉTIOLOGIE. — CUAGRINS DOMESTIQUES. - PEINES MORALES, délicates, sur des âmes timorées, chez tous les individus, en un mot, dont le sens émotif est très développé.

Deux jeunes filles de la campagne sont accusées injustement, l’une de vol, et l’autre d’infanticide. Cette dernière passe aux assises, et l’expertise médicale montre qu’elle est vierge. La mélancolie avec stupeur est, chez l’une et chez l’autre, la forme de l’affection mentale. La jeune fille accusée d’infanticide ne s’est pas relevée ; elle est tombée dans le marasme nerveux, et a succombé en proie à des terreurs incessantes. Une femme d’un tempérament nerveux excessif n’a plus de repos depuis qu’elle sait que son mari, fonctionnaire, est dénoncé pour ses opinions politiques. Son état mental se résume dans une mobilité perpétuelle, dans une loquacité incessante..., dans le système le plus bizarre que l’on puisse imaginer d’interprétations erronées sur tout ce qu’elle voit et entend.... C’est la souffrance morale dans ce qu’elle a de plus vrai et de plus pénible. On donne difficilement dans le monde le nom de folie à des situations pareilles, car si les malades sont déraisonnables de parler incessamment du sujet de leurs préoccupations, ils s’expriment avec justesse et netteté, et leurs paroles n’ont pas ce cachet de déraison et d’incohérence qui, aux yeux du vulgaire, est le principal caractère de l’aliénation. Mais lorsque ces malades ne guérissent pas, il s’opère des transformations pathologiques eonsécutives que nous aurons soin de décrire en parlant du délire des persécutions.

Dans d’autres circonstances, l’émotion causée par les dangers auxquels sont exposés des êtres qui nous sont chers peut être tellement violente, que la réaction opérée sur le système nerveux détermine soudainement les accidents les plus formidables. Le mari d’une femme jeune, sensible, mère de charmants enfants qu’elle adore, avait été condamné à la déportation. Cette nouvelle, qu’on lui apprend avec précaution , ne semble pas d’abord produire d’impressions douloureuses. Elle ne prononce aucune parole, mais on remarque avec inquiétude que son regard devient fixe et immobile. Dans la nuit, il se déclare un délire des plus violents, et je suis appelé au huitième jour, alors que les traitements les plus énergiques avaient déjà été employés. Il était trop tard, et la malheureuse femme succomba avec tous les symptômes d’une méningite aiguë.

Dans cette simple esquisse de chagrins domestiques, que d’éléments passionnels différents mis au service des troubles de l’esprit ! Nous y voyons figurer la douleur morale, depuis son acception la plus légitime et la plus pure, et telle qu’on peut l’éprouver après la perte de ceux qui nous sont chers, après l’évanouissement de ses plus nobles espérances , après les accusations les plus injustes, la perte de l’honneur, jusqu’à cette

INFLUENCE DE CES CAUSES SUU LES FONCTIONS CÉRÉBRALES. 23l autre sorte de douleur que l’on ferait mieux d’appeler torture morale, et dont les tristes ministres sont l’envie, l’orgueil ou l’amour-propre froissés, la haine, la jalousie, ainsi que les cris d’une conscience coupable.

Vouloir, ainsi que nous l’avons déjà fait observer, que chacune de ces causes corresponde à un mode particulier d’aliénation méntale, est chose impossible, par la raison bien simple que ces causes développent un phénomène pathogénique identique qui est la souffrance morale, et que cette souffrance .agit avec une intensité toujours en rapport avec le degré de sensibilité de l’individu, son éducation, ses mœurs, son caractère, avec les dispositions natives qui le rendent plus accessible à la crainte, à la colère, à la haine, à la jalousie et aux tristes passions qui torturent son existence. Ce sont là tout autant de modificateurs spéciaux, non pas de la maladie mentale en elle-même qui se manifestera toujours avec la forme dépressive qui est son essence, la mélancolie, mais à-u phénomène délire qui sera pZws riche, plus varié, plus motivé, plus systématique ; en un mot, selon la prédominance des éléments modificateurs préexistants.

Ces différentes désignations du délire doivent en ce moment laisser dans l’esprit un sens indécis, puisque nous n’avons pu encore nous occuper de ce phénomène pathologique d’une manière spéciale ; mais il m’a paru utile de faire ressortir, aussi souvent que l’occasion s’en présentera, que non-seulement le genre de la folie est toujours en rapport avec la nature de la cause, mais que l’intensité de la forme délirante est, à son tour, déterminée par des, modificateurs spéciaux, soit de l’ordre intellectuel, soit de l’ordre physiologique.

A l’appui de cette manière de voir, je ne puis citer une autorité plus conipétente que celle de notre illustre Pinel. « Les caractères extérieurs d’un chagrin profond, dit ce grand observateur, sont en général un sentiment de langueur, la perte de V appétit, la pâleur de la face, un sentiment de plénitude ou d’oppression, une respiration laborieuse et quelquefois entrecoupée de sanglots, un assoupissement plus ou moins profond, et enfin une sombre stupeur ou le plus violent délire. »

Voilà, dans son expression la plus rigoureuse, le genre de la maladie mentale généralement déterminée par les passions violentes et oppres-, sives. Mais ces passions, comme le chagrin, la haine, la crainte, le remords, la jalousie, l’envie, qui, d’après Pinel, sont le germe de tant de désordres et de maux dans la vie sociale, sont aussi, comme le fait justement remarquer cet auteur, susceptibles de divers degrés de force et de nuances infinies, selon le concours de quelque atitre . passion, la sensibilité individuelle, les idées accessoires qui viennent s y joindre, ou la vivacité de la cause déterminante.

Page 1