MARCHE DE L’ALIÉNATION
L’aliénation mentale, dit A. Foville (1), ne se manifeste dans le plus grand nombre de faits qu'après une série de changements qui composent ce qu’on appelle la période d'incubation. 11 est important de connaître les signes principaux qui annoncent une semblable maladie.
Les prodromes peuvent prendre toutes sortes de formes; ils se multiplient à mesure que l’affection se développe ; souvent la raison conserve encore assez d’empire pour que les individus menacés de folie puissent eux-mêmes juger la situation anormale dans laquelle ils se trouvent.
A la période d’incubation, les malades éprouvent, du côté de la digestion, de la respiration et d’autres fonctions importantes de l’économie, des désordres particuliers ; tantôt perte d’appétit, état saburral des voies digestives, tension épigastrique, quelquefois voracité; on observe des mouvements spasmodiques de la respiration, des soupirs fréquents, un sentiment de pression à la région précordiale, des palpitations, une sensation de chaleur désagréable ; de la céphalalgie, des vertiges ; une insomnie persistante ; un penchant irrésistible à se livrer à quelques excès, aux excès de boisson, à l’onanisme, etc.
(1) A. Foville père, Dictionn. de méd. et de chir. prat. en 15 volumes. Paris, 1829, ». Ior, p. 523.
Au point de vue moral et intellectuel, on peut rencontrer les symptômes suivants : l’individu recherche la solitude ; il s'éloigne de toutes les personnes qui, autrefois, lui étaient sympathiques ; sa conduite présente des anomalies qui frappent d'étonnement son entourage ; on est surpris de trouver chez lui un dérèglement et des passions que, jusqu’alors, on n’avait pas eu l’occasion d’observer. Il passe brusquement d’une tristesse accablante à une gaieté exagérée; il a de fréquentes absences d’esprit, et l’on peut facilement constater chez lui une irritabilité inusitée.
Le fait le plus général est un état de lassitude cérébrale; les malades deviennent hésitants; il semble que chez eux le cerveau ait perdu son pouvoir pondérateur. La mémoire est fréquemment compromise; quelquefois elle reçoit une excitation qui la rend plus puissante, et lui fait reproduire des souvenirs que l’on croyait depuis longtemps effacés. L 'attention se fixe avec peine, la volonté s’amoindrit; le malade devient le jouet des personnes qui l’entourent, ses inférieurs mêmes peuvent facilement le dominer. Cet affaiblissement de la volonté suppose une altération du jugement.
Les facultés morales se pervertissent; l'homme tombe sous l’empire de l’instinct. De là, des idées basses, une conversation lascive, des propos obscènes chez des personnes qui, autrefois, étaient pleines de décence et de pudeur; les malades peuvent être entraînés, par suite, à commettre un délit ou un attentat.
Il est à remarquer que la folie, comme plusieurs autres maladies cérébrales, se manifeste souvent, à la première période, par l’aberration et la perversion du sens moral ; et, comme le fait observer Brierre de Boismont, des symptômes peuvent exister longtemps avant que la folie se déclare complètement.
La connaissance des antécédents du malade, la comparaison avec sa manière d’être antérieure est donc, comme le dit justement Griesinger, une donnée principale pour l’appréciation de la situation. Malheureusement les renseignements font souvent défaut.
Le plus souvent, ajoute l’auteur que nous citons, il n’est pas difficile de constater le caractère général d’exaltation, de dépression ou d affaiblissement ; mais il est des circonstances où ce caractère général luimême n'est pas évident. Il n’est pas le moins du monde nécessaire qu’il existe des conceptions délirantes bien tranchées, pour qu on puisse déclarer qu’un individu est atteint d’une maladie mentale, dans beaucoup de cas, il n’y a pas de délire à proprement parler, ou du moins le malade n’en manifeste pas, mais le caractère, les sentiments, la volonté sont altérés d’une façon morbide; 1 individu peut tenir des discours raisonnables, et commettre cependant les actes les plus insensés. C'est ce qu’on voit dans les périodes initiales de la folie, dans beaucoup de cas de mélancolie, dans les degrés les plus
légers de la manie, dans la folie raisonnante, très souvent aussi dans les premiers débuts de la démence paralytique (1).
L'invasion de l’aliénation mentale peut aussi avoir lieu d’une manière brusque, subite, à la suite d’une grande excitation, d’une émotion violente, d’une colère, d’unefrayeur, d’un chagrininattendu,etc.
Nous verrons plus loin que, dans le cas où elle fait tout à coup explosion, l'affection présente en général un pronostic moins défavorable. Quoi qu’il en soit, lorsqu’elle est déclarée, l’aliénation offre d’habitude une marche lente, à travers laquelle on peut reconnaître des périodes d’augmentation, de siaiu quo , de déclin et de convalescence. Elle se montre souvent aussi sous deux formes principales, l’une aiguë et l’autre chronique.