CHAPITRE II
MANIE
La manie, dont nous avons à retracer les caractères principaux, est l’une des affections mentales les plus anciennement observées. Elle présente, en effet, dans ses manifestations extérieures, des particularités tellement remarquables qu’elle a dû attirer de tout temps l’attention des observateurs.
Le mot de manie a même servi à désigner, par extension, toutes les formes de folie; nous pouvons ajouter que, pour les personnes étrangères à l’étude de la médecine, et particulièrement à celle de l’aliénation mentale, il n’y a de réellement aliénés que les sujets qui sont atteints de l’espèce de manie la mieux caractérisée.
On n’est pas d’accord, dit Morel (1), sur la véritable signification du mot manie. Il viendrait, suivant quelques auteurs, de gxivogxi, être en fureur; suivant Esquirol de gYjvvj, lune, dont les Grecs firent maniaques. frappés de la lune, et les Latins: lunatiques. Cette dénomination est conservée en Angleterre et en France, dans le langage vulgaire.
Les auteurs français comprennent, sous le nom de manie , un certain nombre d’affections qui ont pour fond commun la surexcitation désordonnée de quelques-unes ou du plus grand nombre des facultés morales et intellectuelles.
Cette surexcitation a pour résultat l’impossibilité, pour le malade, de régler d’une manière logique et harmonieuse les divers actes qui se rapportent à la sensibilité, à l’intelligence et à la volonté. » Le maniaque, a dit Esquirol, c’est l’image du chaos, dont les éléments mis en mouvement se heurtent, se contrarient sans cesse pour augmenter la confusion, le désordre et les ténèbres. Les sensations, les idées, les images se présentent à son esprit, sans ordre et sans liaison. Entraîné sans cesse par des impulsions toujours renouvelées, il ne peut fixer son attention sur les objets extérieurs ; il confond le temps et les espaces; il rapproche les lieux les plus éloignés, les personnes les plus étrangères; il associe les idées les plus disparates, crée les images les plus bizarres, tient les discours les plus absurdes, se livre aux actions les plus ridicules ; c’est le génie du mal qui
(1) Morel, op. cit., p. 471.
MANIE
se plaît au sein de la confusion, au milieu des ruines, du désordre, de l’effroi qu’il répand autour de lui. »
Pour Bucknill et d’autres auteurs anglais, la manie repose essentiellement sur l’exaltation passionnelle; elle est, avant tout, un trouble affectif, un désordre de la sensibilité morale, de l’émotion, avant d'être un trouble des facultés intellectuelles.
Ce que l’on observe en effet, chez les maniaques, c’est la susceptibilité, l’irritabilité, la tendance à la fureur, l’exaltation des facultés, etc. Bucknill fait remarquer que les fonctions purement intellectuelles sont plus ou moins atteintes; mais ce que l’on constate dans la grande majorité des circonstances, c’est le désordre des penchants et des impulsions. « Il est dans tous les cas certain, ajoute cet auteur, que, dans cette forme d’aliénation plus que dans d’autres, les troubles émotionnels précèdent et font naître les aberrations de l'intelligence.
» ün a beaucoup comparé les effets de la colère à ceux que l’on observe dans la manie; comme Marc le fait observer, il n’y a pas de passion qui puisse, autant que la colère, produire une perturbation soudaine de l’organisme, et qui ressemble autant à la manie. En effet, quand la colère éclate, quelle confusion de langage ne remarque-t-on pas, quelle perversion de jugement ! L'individu passe d’une pensée à une autre sans achever la première, les idées se pressent à la fois, trop nombreuses pour qu’elles puissent être exprimées par le langage; et, comme on l’a dit, la colère est une courte folie.
» Sans doute, la manie peut aussi se manifester par une gaieté exagérée, et alors elle paraît être plutôt un excès de joie qu’une colère prolongée. Mais elle n’en a pas moins, dans ce cas, un caractère émotionnel, et elle est à tel point un état d’irritabilité, (pie la colère se manifeste à la moindre contradiction. Tout en affirmant d’ailleurs qu’elle repose principalement sur un trouble émotionnel, on n’en doit pas moins admettre qu’elle finit par affecter consécutivement l'ensemble du système psycho-cérébral, et par déterminer cette confusion caractéristique qui se produit dans les fonctions auxquelles président les diverses régions cérébrales (1). »
Faut-il penser, avec le Dr Poincaré, que l’éréthisme qui se propage aux diverses couches du cerveau fait vibrer des cellules qui restaient endormies, et que rien auparavant ne pouvait mettre en activité? « Dans cet état de surexcitation morbide seulement, elles arrivent à manifester leur puissance qui restait latente. Les vibrations deviennent tellement amplifiées que le produit est centuplé et dépasse les limites de la vérité. L’automatisme est tellement excité que les vibrations spontanées éclatent à la fois sur tous les points. L'imagination acquiert une activité surprenante, les idées pullulent, les malades
(I) Bucknill et Ilack Tuke, op. cit., art. Manie.
PATHOLOGIE SPÉCIALE
deviennent éloquents, etc. C’est la forme surtout que les aliénistes appellent la manie exaltée (■!). »
La manie renferme tous les degrés possibles, depuis la simple excitation jusqu’au trouble le plus profond et le plus étendu ; elle présente toutes les variétés imaginables. L’intelligence peut, en apparence, fonctionner d’une manière logique, mais les actes viennent se montrer en contradiction flagrante avec les idées justes et raisonnables.
L’individu peut n’être maniaque que partiellement, dans un seul ordre d'idées et de sentiments; il peut continuer à se montrer sensédans ses jugements, raisonnable dans sa conduite, tant qu'on n’éveillepas chez lui certaines idées, certains souvenirs, tant qu’on ne touche pas, en un mot, à des sentiments qui s’exaltent aussitôt et déterminent brusquement l’explosion de la manie.
Les formes que présente cette affection varient non seulement suivant l'intensité même de l’agitation, mais encore suivant le caractère des idées délirantes, et suivant les causes qui viennent la produire. On comprend dès lors toutes les difficultés que nous offre l’étude d’unesemblable maladie.
Nous ferons aussi remarquer, avec Ach. Foville, qu'il no faut pasconfondre l’excitation maniaque simple, le délire maniaque, avec la manie proprement dite.
Le délire maniaque, consistant en un étal général d'exaltation des idées, des sentiments, des actes, s’observe dans plusieurs formes d’aliénation mentale qui se distinguent essentiellement de la véritable manie ; il n'est qu’un symptôme accidentel, temporaire ou accessoire, sans avoir par conséquent de valeur intrinsèque, pathognomonique. C’est ainsi qu’il prédomine dans certaines périodes de la paralysie générale, chez les épileptiques, les hystériques, les alcooliques; il est une complication assez fréquente de l'imbécillité, de l’idiotie et de la démence.
En dehors de cette excitation maniaque, symptomatique, il existeune entité pathologique distincte, à laquelle il convient de donner le nom de manie, et qui est le type de la folie générale avec excitation,.
Nous ferons remarquer encore que la manie est beaucoup moins fréquente qu’on le croyait autrefois. On a en effet décrit à tort sous lenom de manie, les cas d’excitation maniaque symptomatique, ceux qui se produisent soit au début, soit pendant le cours d’affections mentales variées.
Les auteurs allemands séparent aussi de la manie les formes hallucinatoires aigues et les cas de confusion mentale ou d’amentia (Voir chap. Stupidité).
On peut distinguer, nous le verrons, plusieurs espèces de manie, la
1) Poincaré, Phys, du syst. nerveux, t. Il, p. 333.
MANIE
manie aiguë et la manie chronique , ensuite certaines variétés qui s’observent le plus habituellement, et qui viennent se rattacher, par leurs principaux caractères, au type général.