CARACTÈRES PSYCHIQUES
Illusions. — Les organes des sens, particulièrement ceux de l’ouïe et de l'odorat, acquièrent chez les individus atteints de manie aiguë une susceptibilité particulière. On peut dire que les illusions sont, comme la mobilité, l’incohérence, etc., un caractère pathognomonique de cette afTection. Cette excitation, imprimée aux appareils de la sensibilité spéciale, est la source principale des idées fausses, des erreurs de jugement, des appréciations étranges qui se montrent à chaque instant. Les malades attribuent aux objets une forme, un aspect qu’ils n’ont pas; les choses les plus insignifiantes ont pour eux une signification extraordinaire ; ils prennent les personnes qui les entourent pour des parents, des amis, des personnes de connaissance. Le moindre bruit, les paroles les plus indifférentes, sont pour eux autant d'injures ou d’allusions blessantes.
Le maniaque interprète tout; il lira des ordres, des instructions sur des feuilles qui présentent une tout autre signification. Le délire sensoriel peut même constituer une forme spéciale de la manie aiguë, dans laquelle les malades, en proie à toutes sortes d’erreurs, se livrent à des extravagances, à des actes désordonnés, dont ils expliquent plus tard, lorsqu’ils reviennent à la raison, les singuliers motifs.
Les illusions des sens peuvent se remarquer au début même de certains accès d’excitation maniaque, particulièrement dans la manie intermittente.
Un de nos malades, par exemple, atteint de cette variété nosologique, offre sous ce rapport des phénomènes intéressants. Quand son accès doit le reprendre, il lui semble aussitôt que les personnes qui 1 entourent changent de forme; le bruit le plus léger, le moindre signe qu il aperçoit devient, chez lui, un élément d’excitation anormale et fait naître dans son
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esprit des conceptions bizarres et inattendues. Des maçons travaillent-ils près de la cellule que l’on désigne sous le nom de loge, dans laquelle il est renfermé — de suite il se fait un rapprochement d’idées, et la pensée lui vient qu’il est dans une loge maçonnique, et que des épreuves terribles lui sont réservées. Il lit sur la figure des personnes qui l’approchent, en caractères imprimés, leurs pensées les plus secrètes, et ce qu’il découvre excite de sa part de bruyants éclats de rire. Si, par intervalles, le sommeil vient fermer ses paupières appesanties, des sensations pénibles ne tardent pas à l'assiéger et à le tenir en éveil. 11 s'imagine alors tomber dans un précipice, et il cherche à se retenir aux objets qui l’entourent. Sa turbulence est extrême, sa gaieté n’a point de bornes, elle a quelque chose de convulsif; il est aisé de voir qu’elle le fait souffrir.
Une jeune fille nous présente encore les mêmes phénomènes; elle est dans un état d’agitation extrême ; on est obligé de lui mettre la camisole pour l’empêcher de se déshabiller et de détruire tout ce qui se trouve à sa proximité : elle a les illusions les plus singulières ; elle appelle la sœur supérieure sa maman ; elle se croit placée dans un pensionnat, et voit dans les personnes qui l’entourent des camarades de pension.
Hallucinations. — Les hallucinations existent souvent dans la manie aiguë, mais elles sont incomparablement plus rares et moins bien caractérisées que dans les autres formes d’aliénation ; elles passent inaperçues dans le cortège si varié des autres symptômes; elles n’ont aucun caractère de fixité, et elles sont, comme les idées et les impressions du malade, essentiellement mobiles et changeantes. Rarement aussi elles sont restreintes à un seul sens, elles se mêlent et se confondent avec les illusions, à tel point qu’il est difficile de les distinguer les unes des autres.
Suivant le Dr Macario, les hallucinations se rencontreraient dans le septième environ des cas de manie (1). Mais c’est surtout du côté de la sensibilité morale et des facultés intellectuelles qu’on observe des signes véritablement caractéristiques.
Sensibilité morale et affective. — La lésion de la sensibilité morale et l’altération profonde des sentiments affectifs sont un des signes les plus tranchés de la manie franchement aiguë. Cette transformation survenue dans les sentiments est remarquée, dès le début, par les personnes qui vivent dans l’intimité du malade : elle signale en quelque sorte la période de transition de l’état de santé à l'état de maladie. En effet, avant de constater tout autre symptôme, on peut observer déjà cette modification qui s’opère plus ou moins rapidement dans la disposition morale de l’individu.
Les maniaques présentent une susceptibilité tellement grande que tout, chez eux, se transforme en impressions vives, qui sont ellesmêmes comme autant d’éléments générateurs de l’incohérence et de
(1) Macario, Ann. méd.-psych., t. VI, p. 328.
MANIE
l’intarissable loquacité qu’ils offrent à notre observation. Cette impressionnabilité morbide revêt toutes sortes de manifestations : ce sont des rires, des cris, des chants, des pleurs qui apparaissent et disparaissent instantanément. Les sentiments affectifs sont le plus souvent pervertis, ou tout au moins suspendus. Les malades tombent dans l’indifférence la plus complète à l’égard de ceux qu’ils affectionnaient auparavant ; bien plus, leur amitié ne tarde pas à se changer en haine profonde. Ils prodiguent les injures, les calomnies; ils rient du mal qu’ils font et de celui qu'ils voient faire (1).
Toutes les passions sont naturellement surexcitées ; mais, par suite de la mobilité extrême des impressions, on les voit se succéder rapiment les unes aux autres. Les malades passent sans transition de la joie à la douleur, et les sentiments de crainte, de haine, de vengeance qui se manifestent tout à coup, font bientôt place aux sentiments contraires de dévouement, et aux expressions les plus chaudes d’une amitié sans bornes.
« C’est avec raison, dit Griesinger, que Jacobi a appelé l’attention sur le caractère tout à fait instinctif des actes des maniaques. Ce qui détermine ces actes, ce n’est pas une volonté à proprement parler, c’est-à-dire la transformation d’une idée dominante en effort, avec conscience du but à atteindre et des moyens qui doivent y mener; ce n'est pas non plus un état d’émotion, mais le mouvement psychique est comme abandonné à lui-même, les excitations momentanées sont les seuls mobiles dont il reçoit l’influence (2). »
Insensibilité centrale. — On remarque chez les maniaques, dans la forme aiguë de la maladie, une diminution de l’impressionnabilité des centres nerveux qui parait être surtout causée par le défaut d’attention, et une sorte d’absorption des autres facultés. On observe chez eux une insensibilité qui explique leur tolérance au froid, à la chaleur, à toutes les intempéries; il est des maniaques qui restent nus dans leurs cellules nuit et jour, malgré l'abaissement de la température ; souvent ils arrachent les pansements des fractures et des plaies qu'ils se sont faites sans manifester la moindre douleur ; ils supportent de même la faim et la soif. Cette insensibilité centrale explique aussi l’absence du sentiment de fatigue musculaire ; le malade peut rester des semaines entières dans un état d'extraordinaire agitation sans en ressentir aucun malaise.
L'excitabilité réflexe est au contraire exagérée, la moindre impression suffit pour déterminer une réaction quelquefois violente ; de là l'idée fausse que chez les maniaques les forces sont décuplées.
Fureur. — La fureur n’est pas un symptôme inséparable de la manie; elle se remarque seulement dans les cas où l'affection est arrivée à son plus haut degré (Voy. fig. o).
(1) Esquirol, t. II, p. 151.
(2) Griesinger, op. cit., p. 330.
On voit alors les maniaques, dans le paroxysme de la fureur, vociférer, injurier les personnes qui s'approchent d’eux, déchirer leurs vêtements, se livrer à des actes de violence et de destruction qui seraient extrêmement dangereux, si l’on n’avait soin de les mettre dans l’impossibilité de se nuire à eux-mêmes et aux autres.
« Ce qui rend les maniaques furieux si redoutables, dit Esquirol, c’est le sentiment même de leurs forces augmentées, et parce que plusieurs
Fig. 5. — Fureur maniaque; malade dangereuse, brise et déchire tout ce qui se trouve à sa proximité; on est obligé de lui maintenir la camisole. (Collection du Dr Ilildenbrand.)
d’entre eux ont la conviction que leurs forces sont naturelles et indomptables. »
La plupart de ces malades ont la conscience, et plus tard le souvenir de ce qui s’est passé dans leurs accès de fureur, quand toutefois ceux-ci ne se manifestent pas à la suite d’attaques d’épilepsie ; dans ce dernier cas, la fureur a quelque chose de sauvage et d’automatique; lorsqu’elle se prolonge longtemps, elle peut être suivie d’une période de profonde stupeur qui enlève à ces individus tout sentiment d'euxmêmes, et dont ils se remettent difficilement.
Excitation intellectuelle. --C’est au début de la manie, lorsque les facultés n’ont pas encore subi une atteinte profonde, qu’on remarque surtout l’excitation intellectuelle. Le malade semble alors avoir acquis une pénétration d’esprit plus grande, et il fait preuve de
manie.
talents dont il n'avait jusqu’alors montré aucun indice. 11 devient bavard, spirituel, parfois éloquent.
Cependant il ne faudrait pas conclure de ces faits que l'intelligence a acquis plus de solidité, et en quelque sorte de profondeur; les facultés restent les mêmes, il n’est pas survenu de capacités nouvelles ; tout ce faux éclat est seulement dû à des combinaisons d’idées accidentelles, plus rapides, mais superficielles. A mesure que la maladie fait des progrès, ces apparences ne tardent pas à disparaître, le maniaque éprouve une difficulté de plus en plus grande pour fixer son attention, et les idées deviennent chaque jour plus fugitives. A la période la plus aiguë, l'incohérence apparaît comme un symptôme véritablement caractéristique.
Incohérence. — L'incohérence est, on peut le dire, le symptôme prédominant de la manie; elle peut être générale et aussi étendue que possible. Contrairement à ce qui se passe dans la démence, l'incohérence, ici, n’accuse pas l'affaiblissement des facultés intellectuelles; elle témoigne plutôt de leur surexcitation désordonnée, et de l'impossibilité où se trouve le malade de se dominer, de régler et de modérer cette activité excessive, imprimée aux organes de la pensée.
L'incoordination des idées se manifeste rarement tout d’un coup; elle ne se produit pas dans les diverses formes de la manie avec la même intensité; il existe sous ce rapport des différences nombreuses. C'est au début une sorte de mobilité, d’instabilité de la pensée; le malade ne peut plus suivre une conversation; il passe sans transition d'un sujet à un autre; il est incapable de fixer son attention; ses réponses sont écourtées ; il lui est impossible d’approfondir les moindres questions. Puis l’incohérence se prononce davantage, les idées se suivent sans ordre et sans liaison : des mots, des propositions entières peuvent manquer dans la phrase et la rendre inintelligible; on peut également voir la même incohérence se reproduire dans les écrits.
A un degré plus élevé, et dans la période la plus aiguë de l'affection, les idées sont violemment chassées les unes à la suite des autres; c’est un véritable déchaînement, qui ne permet pas au malade de trouver des expressions pour les rendre. Ce phénomène a été appelé par les auteurs allemands Ideenflucht , la fuite des idées.
Loquacité. — Le symptôme sur lequel nous venons de nous arrêter s’accompagne naturellement d’une sorte de volubilité et quelquefois d’une loquacité extraordinaire. Cette intempérance de langage qui, dans quelques cas, forme le caractère principal de la maladie, a reçu de quelques auteurs le nom de lalomanie. C’est un flux de paroles sans suite et sans but, n’ayant entre elles aucun rapport. Le malade, jusque-là timide et taciturne, se montre hardi, bavard, d’une loquacité intarissable; ses discours deviennent en même temps de moins en moins intelligibles.
Daüonet. — Maladies mentales. 18
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Dans les accès intenses, on voit les maniaques pousser jour et nuit des cris épouvantables, des hurlements affreux, sans qu’il soit possible de mettre un terme à leurs vociférations. A la fin, leur voix, rauque d’abord, finit par ne plus pouvoir se faire entendre. Ils se livrent alors à des mouvements et à des gestes qui témoignent de leur désir ardent de continuer leurs cris.
Mémoire, imagination. — La mémoire, elle aussi, présente des particularités intéressantes. Dans les cas de manie aiguë franche, cette faculté peut atteindre un degré de puissance remarquable. Les malades se souviennent de faits et d’événements qu’on aurait pu croire effacés de leur souvenir. On observe même sous ce rapport, chez quelques-uns, des aptitudes dont on n’aurait pas soupçonné l'existence avant le développement de la maladie.
L’excitation imprimée à la mémoire permet aux maniaques de se rappeler plus tard les phénomènes morbides qui se sont produits pendant leurs accès; ils se souviennent des sensations étranges qu’ils ont éprouvées et des discours incohérents qu’ils ont tenus. Le souvenir de tous ces faits se montre d’autant plus vivace, que la convalescence se prononce davantage, et que la raison reprend de plus en plus son empire.
Le malade, redevenu calme et raisonnable, se rappelle les bons comme les mauvais procédés dont il a été l’objet ; il peut rendre compte de ce qu'il a vu, de ce qu’il a entendu, des motifs de ses déterminations, etc.
L’imagination, surexcitée comme la mémoire, joue un rôle essentiel dans la plupart des manifestations morbides; elle donne lieu aux créations les plus fantastiques et aux combinaisons les plus singulières. Elle est alors, nous l’avons dit, la source la plus ordinaire des illusions et des hallucinations.
Volonté. — Une des premières conséquences de la lésion profonde de la volonté chez les maniaques, c’est, comme nous l’avons remarqué, l’impossibilité où ils sont de diriger leurs propres facultés, d'en modérer les mouvements impétueux et de fixer leur attention.
Cet élément de l’activité normale, régulière des facultés, fait chez eux entièrement défaut. Ainsi s’explique l’espèce de déchaînement désordonné des idées et leur production instantanée, sous l’influence des circonstances les plus insignifiantes et de causes d’excitation accidentelles. « Qu’on vienne agir puissamment sur l’esprit d'un maniaque, dit Esquirol, qu’un événement imprévu arrête son attention, et tout à coup le voilà raisonnable, et la raison se soutient aussi longtemps que l’impression actuelle conserve assez de puissance pour fixer son attention (1). »
(l) Esquirol, t. II, p. 147.
MANIE
L’affaiblissement de la volonté qui rend les malades incapables de se dominer, leur vive impressionnabilité, l’excitation imprimée à la plupart des facultés, tout contribue à développer chez eux l’instinct d’imitation. Les maniaques rient, s’agitent au milieu du bruit et de l’agitation. On peut quelquefois faire tourner cet instinct d’imitation au profit du malade, en le soumettant, dès le début, à des conditions d’ordre et de discipline.
On pourrait croire que le maniaque, toujours distrait par les objets extérieurs et par les impressions qui ne cessent de l'assaillir, n’a plus le sentiment intime, la perception intérieure des phénomènes qui se passent en lui, mais il n’en est pas ainsi. Quoique cette perception se fasse souvent d’une manière confuse, il n’en conserve pas moins la conscience de sa propre situation, et c’est ce qui lui permet plus tard d’apprécier à leur juste valeur les fausses sensations qu'il avait éprouvées.
Résumé des symptômes. — En résumé, la manie aiguë se présente avec des symptômes tellement tranchés, qu’il serait impossible de la confondre avec une autre forme d’aliénation. Tout indique chez le malade le trouble et le désordre; tout présente chez lui les caractères d’une surexcitation plus ou moins violente. La figure animée, les yeux étincelants, les cheveux en désordre (Yoy. fig. 2 et 5); une insomnie opiniâtre ; des idées incohérentes se déroulant automatiquement sans ordre et sans but; une loquacité intarissable; des impulsions violentes; de fausses sensations, des illusions et des hallucinations une irritabilité excessive qui peut aller jusqu’à la colère et à la fureur; un besoin incessant et irrésistible de mouvement; l’instinct de la destruction ; le mépris de toute convenance et des règles les plus élémentaires de la décence ; l’audace, l’effronterie, la grossièreté des manières et des habitudes ; le désordre et la malpropreté dans la tenue extérieure; des cris, des chants, des hurlements, etc.; tels sont les symptômes habituels de la manie aiguë.
Diagnostic. — La manie aiguë se distingue facilement de toute autre forme d’aliénation. Ainsi on ne rencontre pas, chez ceux qui en sont atteints, un délire systématisé. C’est une disposition contraire à l’état d’inertie que présentent les aliénés atteints de stupidité, dont la physionomie significative fait immédiatement reconnaître le genre d’aliénation. Enfin, dans les symptômes que nous venons d’énumérer, rien ne ressemble à l’affaissement qui caractérise la démence, ni au délire ambitieux et puéril qu’on rencontre dans la paralysie générale. Il ne faut pas cependant se le dissimuler, le diagnostic, dans quelques cas, peut présenter des difficultés sérieuses. Tels sont, par exemple, les cas de panophobie aiguë, de lypémanie anxieuse, de mélancolie avec agitation, melancholia agitans de quelques auteurs, où 1 on voit les malades, sous l’empire des frayeurs qui les obsèdent, être agités
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de mouvements incessants et pousser jour et nuit d’horribles cris. Dans ce cas, le début de la maladie, les renseignements commémoratifs, l’injection de la face, l’altération des traits seront d’autant d'indices pour fixer le diagnostic.