I". — CARACTERES PHYSIQUES
Physionomie. — La physionomie du maniaque révèle, au premier coup d’œil, le désordre de ses pensées, l’incohérence de ses idées et l’agitation de ses sentiments (Voy. fig. 4). Elle réfléchit, jusqu’à un certain point, les différents degrés et la forme particulière de la maladie. La figure est colorée, quelquefois cependant elle est d’une
Fig. 4. — Excitation maniaque, grande incohérence, tendances érotiques. Déjà traitée une première fois pour la même forme de maladie. (Collection du Dr Malfilàtre.)
pâleur remarquable ; le plus souvent les traits sont altérés, amaigris. Les cheveux sont en désordre; les habits sont déchirés, malpropres, les gestes dénotent, comme les paroles, une sorte d’effronterie et de brutalité qui trahissent suffisamment la prédominance des tendances instinctives et des impulsions mauvaises qui dominent le malade. Le regard du maniaque est caractéristique : d’une excessive mobilité, il a quelque chose de vague, d’incertain, quelquefois d’effronté; il ne se fixe sur rien et ne s’arrête nulle part. Les yeux sont vifs, brillants, parfois agités de mouvements convulsifs; la pupille présente des alternatives de dilatation et de contraction ; elle est très impressionnable à la lumière. Dans le paroxysme de l’accès, les yeux sont véri-
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laidement étincelants; chez quelques malades, les paupières sont le siège d’un clignotement spasmodique.
Insomnie. — Les maniaques, surtout à l'état aigu de leur affection, sont sujets à une insomnie opiniâtre que les moyens les plus énergiques ne peuvent faire cesser; elle peut durer des semaines et des mois entiers; elle fatigue et surexcite le malade; lorsqu’elle s’est prolongée pendant un certain temps, elle affaiblit le système nerveux, et détermine une prostration, une sorte d’épuisement qui a été suivi, dans quelques circonstances, d une forme plus ou moins grave de stupidité, parfois même de démence. Le retour du sommeil est en général d'un augure favorable.
Mouvements. — Les muscles placés sous l’influence de la volonté participent à cette excitation désordonnée. Les bras, les avant-bras les mains, les doigts, tout est agité de mouvements incessants; la figure est tourmentée par d’horribles grimaces, et, dans quelques cas, on peut remarquer des contractions spasmodiques. On observe des tics de la face, et si l’on explore le pouls radial, on perçoit quelquefois des soubresauts des muscles de l’avant-bras. Le besoin de mouvement est impérieux chez le maniaque, à tel point qu’il constitue un symptôme caractéristique de son délire; il faut qu’il s’agite, qu'il se remue; souvent même il est nécessaire de modérer l’exagération de ce besoin instinctif. A un degré moins élevé, et dans quelques variétés de la manie, les malades représentent assez bien la mobilité caractéristique du jeune âge; toujours remuants, ils ne trouvent de repos nulle part, ils touchent à tout; ils détruisent et brisent les objets qui sont à leur portée. Dans le paroxysme de l’agitation, quand la fureur vient s’ajouter aux autres symptômes, les mouvements sont impétueux, violents, et, si les précautions convenables ne sont pas prises, l’entourage des malades peut être exposé à de sérieux dangers. On les voit faire tous les efforts imaginables pour donner satisfaction à ce besoin de mouvement : ils rompent et déchirent les liens qui les retiennent; quelquefois ils emploient la ruse plutôt que la violence pour arriver à leur tins, et s’ils parviennent à se débarrasser de leurs entraves, ce n’est pas pour suivre un projet arrêté d’avance; ils n’usent pas de la liberté qu’ils viennent de se procurer pour s’évader ; ils n’ont qu’un but, celui de se livrer à leur insatiable désir ; c’est pour faire plus de bruit qu’ils réclament leur liberté; c’est pour danser, sauter, pour courir de côté et d’autre. Les muscles de la volonté semblent soustraits à la règle qui les dirige d’habitude ;les mouvements s’accomplissent en dehors de toute réflexion, machinalement, comme une conséquence des impulsions qui ne cessent d’agiter le maniaque; on le voit courir à pas précipités, sans savoir où il va ni pourquoi il court.
Circulation. — La circulation du sang reçoit, dans la plupart des cas, une sorte d’excitation. La face est colorée, les yeux sont injectés,
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on voit battre l’artère temporale ; le front et presque toute la tète sont le siège d’une chaleur intense, qui paraît causer à quelques malades une sensation pénible. Beaucoup d’entre eux se plaignent de bouffées de chaleur qui se portent au cerveau et qui viennent accroître leur agitation.
Suivant Jacobi, les battements du cœur seraient rarement plus forts qu’à l'état normal, et le pouls radial serait plus souvent ralenti qu’accéléré dans les accès d’agitation violente; ce médecin l’aurait vu, dans quelque cas, descendre à 44 pulsations. Tout en partageant l’opinion de l’illustre aliéniste allemand, nous n'en devons pas moins reconnaître qu’un surcroît d’activité parait être surtout imprimé à la circulation du système cérébral.
Hématose. — La respiration est rarement plus fréquente; elle présente sa régularité habituelle. L’hématose subit un trouble plus ou moins profond. On remarque une tendance à l’anémie, et chez les femmes, à la chlorose. La température du corps ne parait pas modifiée : le thermomètre n’indique pas un degré de chaleur supérieur à la moyenne ordinaire.
Digestion. — La plupart des auteurs ont signalé les troubles de la digestion comme un des caractères à peu près constants de la manie à son début. « Les anomalies de la digestion sont alors, dit Flemming, tellement fréquentes, que les cas dans lesquels on ne les rencontre pas doivent être regardés comme des exceptions. Cela est tellement vrai, qu’il existe un grand nombre d’observations, particulièrement de manie subite, où l’excitation cérébrale s’est rapidement dissipée, et où un sommeil critique a été promptement obtenu après l’administration d’un émétique violent on d’un purgatif énergique (1). »
11 existe en effet, presque constamment, au début de l’accès, un embarras des organes digestifs; la langue présente un état saburral. la constipation est opiniâtre : l’appétit est tantôt augmenté, tantôt diminué. Presque toujours, pendant la période aiguë, les malades maigrissent; leur poids diminue rapidement de 8 à 10 livres; mais à la fin de l'accès, la maigreur fait place à l’embonpoint; c’est alors un signe de favorable augure. Lorsque, cependant, l'embonpoint se manifeste sans qu’il y ait aucune amélioration dans l’état mental, on doit craindre le passage de l’état aigu à l’état chronique.
Sécrétions. — La sécrétion de la peau est augmentée, dans quel ques cas, par suite surtout des mouvements désordonnés auxquels les maniaques se livrent. Quant à la sécrétion de l'urine, les recherches les plus minutieuses n’ont abouti qu’à des résultats contradictoires. La manie, quelque aiguë qu’elle soit, ne paraît apporter sous ce rapport aucun trouble spécial.
(I) Flemming, Allgemeine Zeitschrift fur Psychiatrie, 1845, p. 1205.
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Menstruation. — La menstruation est le plus souvent supprimée chez les femmes atteintes de manie aiguë. Cette suppression précède même d'un certain temps le développement de la maladie ; elle peut être considérée, dans quelques cas, comme la cause déterminante de l’affection mentale.
Ordinairement la menstruation reparaît quand la convalescence tend à se faire; le retour de cette fonction est d’un pronostic favorable. Il n’est pas rare, quand cette réapparition n’a pas lieu à l’approche de la guérison, de rencontrer des phénomènes critiques tels que d’abondantes transpirations, une éruption furonculeuse généralisée, etc.
On observe cependant des femmes, atteintes de manie aiguë, chez lesquelles la menstruation continue à se faire, même pendant la période la plus intense de la maladie. Mais il est rare qu’on ne rencontre pas alors des troubles particuliers ; les règles peuvent être trop abondantes; d'autres fois elles sont insuffisantes; on remarque enfin que, pendant le temps de leur durée, l’excitation cérébrale prend constamment une nouvelle exacerbation.
Dépravation des sens. — Il est des maniaques qui ont perdu à tel point la conscience d’eux-mêmes, que non seulement ils ne peuvent retenir leurs excrétions, mais qu’ils éprouvent même un véritable plaisir à se couvrir de leurs ordures. Chez quelques-uns, la dépravation des sens est poussée au plus haut degré; ils se montrent d’une malpropreté repoussante. Ce symptôme est en général d’un augure défavorable, et l’on doit rechercher minutieusement s’il n’existe pas, en même temps, chez le malade, des pensées dominantes de grandeur et de richesses, qui pourraient faire craindre un commencement de paralysie générale. Dans ce cas, les idées deviennent confuses, elles ne sont plus exprimées avec la netteté habituelle; la parole présente déjà un embarras particulier ; on peut enfin observer quelques signes de congestion cérébrale. Ces maniaques aiment à se parer des objets les plus malpropres, avalent les substances les plus dégoûtantes. Quelques-uns prétendent que leur urine est une boisson délicieuse, que leurs excréments sont des aliments d’une grande suavité, etc.
Sens génital. — Il est rare que le sens génital ne soit pas de même le siège d’une excitation particulière. Cette excitation se remarque plus fréquemment chez les femmes; et elle donne lieu à des impulsions érotiques qui peuvent revêtir les caractères de la nymphomanie, et chez les hommes ceux du satyriasis.
Des jeunes filles bien élevées, dont jusque-là aucune parole indécente n’avait souillé les lèvres, se livrent, quand elles sont prises de manie, à un incroyable dévergondage de paroles et à des actes d’une impudeur révoltante.
Quand cette excitation érotique porte à des habitudes d’onanisme,
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on ne tarde pas, si l’on n’y met obstacle, à voir survenir un dépérissement, une sorte d’épuisement nerveux, qui peut devenir très grave et prédisposer à la démence. L’excitation génitale est quelquefois une véritable complication; elle peut par elle-même augmenter la durée de la maladie.
Tel est le cortège habituel des symptômes physiques que présente la manie dans son état aigu. Naturellement ils se montrent avec des caractères d’intensité et de durée variables; quelques-uns peuvent passer inaperçus, d'autres se présentent, au contraire, dans certaines circonstances, avec une gravité telle qu’ils peuvent compromettre l’existence de l’individu. 11 nous reste à examiner un autre ordre de phénomènes, celui que nous avons étudié dans un précédent chapitre sous le nom d'illusions et d’hallucinations.