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I. — Modifications de ! activité intellectuelle

Augmentation de l’activité intellectuelle. — La surexcitation des facultés, leur activité exagérée, se rencontre non seulement dans certaines formes d'aliénation, et particulièrement dans les formes extatiques, etc., mais elle est le caractère habituel et saillant de la période prodromique des diverses variétés de la folie. En même temps que les idées deviennent surabondantes, et que l’imagination présente une sorte d’exubérance, on voit diminuer la solidité du jugement. Quelques malades, pendant cette période de simple surexcitation, peuvent présenter à l’observation des aptitudes dont ils n’avaient donné jusqu'alors aucune espèce de preuves; quelques-uns parlent et écrivent en vers, d'autres sont comme inspirés, et expriment leurs prophéties dans un langage quelquefois empreint d’une véritable éloquence.

Les idées et les conceptions sont d’autant plus vastes et plus sublimes que l’éréthisme nerveux est plus profond et plus énergique. Or, il est des cas d’excitabilité, provoqués par un état pathologique spécial, ou ce phénomène singulier s'exagère; tels sont l’hystérie, la catalepsie, l’extase, etc.

Les formes d’aliénation mentale qui détachent l’esprit des faits extérieurs, pour le concentrer dans un même ordre de sentiments et de phénomènes intérieurs, peuvent augmenter la puissance intellectuelle. Sous l’influence de cette excitation morbide imprimée aux fonctions de l’intelligence, on voit apparaître tout à coup des souvenirs qui semblaient depuis longtemps effacés de la mémoire, et que l’on 11e supposait pas avoir dû faire sur l’esprit une impression aussi profonde. 11 semble, pour nous servir d’une heureuse expression de Ch. Nodier, que les rayons, si divergents et si éparpillés de l’intelligence malade, se resserrent tout à coup en faisceau, comme ceux du soleil dans une lentille, et prêtent alors aux discours du pauvre aliéné tant d’éclat, qu'il est permis de douter qu'il ait jamais été plus savant, plus clair, et plus persuasif, dans l’entière jouissance de sa raison (1).

« L’augmentation de l’activité intellectuelle, dit Parchappe, se rencontre fréquemment dans la folie, elle est un des caractères les plus saillants de cette maladie, dans la période aiguë. Les annales de la science, ajoute le même auteur, contiennent un certain nombre de

(1) Ch. Nodier, Jean-François les Bas-bleus ; (Ann. méd. psych., 1846).

faits authentiques, qui ont contribué à consacrer le préjugé d'une augmentation surnaturelle des facultés intellectuelles, et qui expliquent jusqu’à un certain point comment l’amour du merveilleux, chez les observateurs crédules, exagérant et dénaturant des faits analogues. a pu accréditer les incroyables récits dont fourmille l'histoire des sectes religieuses à toutes les époques, et plus particulièrement I histoire de la possession diabolique au moyen âge (1). »

Lorsque la folie revêt un caractère intermittent, il n'est pas rare de voir l’excitation intellectuelle précéder de quelques jours le développement de l’accès. On assiste alors à ce curieux spectacle d’individus qui sortent peu à peu de leur état d’indifférence, de torpeur ou de sombre préoccupation, et qui deviennent gais, pétulants, communicatifs, spirituels même; puis l’excitation, en continuant à suivre sa marche progressive, se transforme insensiblement en un désordre plus ou moins profond.

C’est ainsi que l'on voit, surtout au début de la manie aiguë, des leunes tilles qui ont reçu l’éducation la plus convenable, dont la conduite a toujours été irréprochable, révéler tout à coup, dans leur délire, des idées et des souvenirs dont on aurait difficilement soupçonné l’existence chez elles.

Dépression ou diminution de l'activité psychique. — Contrairement aux phénomènes que nous venons d'exposer, il arrive dans certaines affections mentales (étals mélancoliques) que le fonctionnement intellectuel soit ralenti ; cette inertie intellectuelle se traduit au dehors par une lenteur des mouvements ou même une immobilité plus ou moins complète. Nous reviendrons sur ce sujet et nous aurons à le traiter avec détails dans l’étude de la mélancolie.

• — Modifications du fonctionnement intellectuel.

Mémoire. — Il n'est pas rare d’observer chez les aliénés l’augmentation de la mémoire; le cerveau peut, en effet, conserver en dépôt des impressions qui seraient toujours restées latentes si la folie n était venue, à un certain moment, en provoquer la manifestation. Cctlr excitation imprimée à la mémoire a pu donner lieu parfois à des .phénomènes intellectuels surprenants, et qui, pour le public peu habitué à 1 observation psychologique, rentraient dans le domaine des laits mystérieux. Elle permet aussi à certains malades de conserver la trace des sensations, des illusions étranges qu'ils ont ressenties pendant le cours île leur affection. Quand l’aliéné vient à gurrir, on le voit presque toujours se souvenir des circonstances qui "ni présidé au développement de la psychose; il conserve le souvenir

(I) Parchappe, Symptomatologie de la folie.

SYMPTOMATOLOGIE GÉNÉRALE.

de ses hallucinations, des idées qui le préoccupaient, et cela d’autant mieux qu’il recouvre d'une manière plus complète l’exercice normal de ses facultés. Les malades, dit Georget, se rappellent alors parfaitement les bons ou les mauvais procédés dont ils ont été l’objet, et quand ce souvenir est tout à fait exact, on peut compter sur une guérison durable.

L’affaiblissement de la mémoire, la perte plus ou moins partielle de cette faculté se rencontre, on le sait, sous l'influence de lésions cérébrales diverses que nous n’avons pas ici à passer en revue, et qui ne tardent pas d’ailleurs à amener peu à peu l’affaiblissement consécutif des autres facultés ; telle est, par exemple, l’affection que l’on a désignée sous le nom d'amnésie verbale.

Cette difficulté de trouver les mots, les expressions pour rendre la pensée, est particulièrement l’un des premiers signes de l’abaissement des facultés chez les vieillards.

Imagination. — L’imagination joue un rôle essentiel dans la plupart des manifestations qui caractérisent la folie; elle est la source la plus commune des sensations erronées et des illusions dont quelques malades sont le jouet continuel. Le maniaque, qui ne prête aucune attention aux phénomènes qui se passent autour de lui, en altère bien vite la véritable signification. Le mélancolique, dont l’esprit reste sans cesse absorbé dans les mêmes préoccupations, ne prend des objets qui frappent ses yeux, des paroles qui retentissent à ses oreilles, que ce qui peut lui servir à augmenter encore la tristesse de ses pensées. L’un et l’autre s’assimilent, grâce à leur imagination surexcitée, ce qu’ils entendent autour d’eux; mais cette assimilation se fait d’une manière vicieuse et n’aboutit, en définitive, qu’à donner au délire un nouvel aliment. Pour rendre compte des sensations qu’ils éprouvent, on voit les aliénés faire appel aux explications les plus étranges; ils admettent les théories les plus absurdes, ils parlent de magnétisme, d’électricité, de machinations impossibles, de francsmaçons qui se servent de Lubes et de canaux souterrains ; de persécuteurs qui opèrent à des distances énormes, qui ont le pouvoir d’arrêter la circulation de leur sang, de le faire refluer vers le cœur, d’agir sur leur esprit, sur leur volonté, etc.

Le docteur Raciborski a signalé (1) ce pouvoir remarquable que l’imagination peut exercer sur certaines fonctions, et particulièrement sur les fonctions de la menstruation. Il a cité des faits curieux où la peur d’être enceinte avait suffi pour amener une suppression de la menstruation, qui venait elle-même confirmer les craintes éprouvées à cet égard. « La peur excessive de devenir enceinte, ajoute l’auteur que nous citons, n'est pas la seule chose capable de provoquer l’amé-

(I) Raciborski, Traité de la menstruation. Paris, I8G8.

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norrhée. Une trop grande concentration des idées vers la maternité, l’immense désir d’avoir des enfants, peut aussi agir d'une manière réflexe sur les nerfs vaso-moteurs des ovaires, et occasionner une suspension plus ou moins longue de la menstruation. Les exemples de grossesses dites nerveuses ne sont pas rares.

Association des idées. — Cette association est réglée, à l’état normal par le libre jeu des facultés, perception, mémoire, jugement, etc. ; une idée se rattache à la précédente par un lien plus ou moins logique ; une sensation qui vient à se produire éveille aussitôt des idées qui sont en rapport avec elle. Cette association des idées est dirigée par la volonté, de telle sorte que les unes sont accueillies, les autres repoussées de la conscience.

-< Le lait de la production subjective des idées, dit Griesinger, est un des faits les plus généraux de la vie intellectuelle : les idées s’appellent les unes les autres aussi bien par le sens qu’elle renferment que par l’analyse des images sensoriales qui les accompagnent. Ce dernier fait s’observe notamment chez les maniaques; ces individus trouvent avec une rapidité extrême, et débitent de même de longues séries de mots consonnants, qui le plus souvent ne se rattachent les uns aux autres par aucun sens (1). »

Quoi qu’il en soit, on rencontre chez les aliénés, au point de vue de l’association des idées, des signes qui méritent de fixer l’attention. Tantôt le cours des idées se ralentit, la pensée semble s’arrêter, l’individu peut répéter pendant des heures entières la même phrase, les mêmes mots ; il semble que rien n’arrive plus à la conscience; en un mot, l’activité intellectuelle est frappée d’inertie. C’est ce que l’on observe à la suite d’une vive frayeur, d’une profonde douleur, dans certaines formes de mélancolie, dans la stupeur, etc. Cet état diffère essentiellement, comme nous le verrons plus loin, de celui qu’on rencontre dans la démence, oü la répétition des mêmes mots, des mêmes phrases, tient à l’usure même des organes chargés de présider aux (onctions intellectuelles, à la rareté des idées, à l’uniformité des conceptions et à une sorte de pouvoir réflexe et d’habitude organique.

Ce que l’on remarque, surtout chez les aliénés, c’est que le lien qui unit les idées entre elles, leur enchaînement logique, naturel, est tantôt interrompu, pour ainsi dire brisé; tantôt, au contraire, on le voit se manifester d’une manière vicieuse, uniforme, véritablement tatale. loutes les pensées, toutes les préoccupations viennent alors se ranger dans le même ordre, s’enrouler dans le même cercle, tournant toujours autour du même point dont rien ne peut les détacher. Dans un cas on a 1 incohérence, dans 1 autre on a les idées fixes ou encore le délire systématisé.

I) Griesinger, Malad. ment., traü. par Dournic. Paris, 18G4, p. 24.

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Incohérence. — L'incohérence se montre dans deux formes principales d’aliénation : la manie et la démence. Le défaut de liaison entre les idées, et quelquefois même entre les éléments qui concourent à la formation de la pensée, présente toutes les nuances possibles et tous les degrés variables, suivant la nature de l’affection, son ancienneté, etc.

11 n’est pas toujours facile de constater l’existence de ce symptôme. Il est des malades dont la conversation est suivie, mais dont les écrits sont absolument incohérents. S’ils se dominent assez pour imprimer dans la conversation, à leurs facultés, une direction momentanément normale, ils ne le peuvent déjà plus quand ils sont abandonnés à eux-mêmes, et les divagations qui remplissent leurs écrits témoignent suffisamment qu’il leur est difficile de conserver la possession d’eux-mêmes. On comprend combien, dans ce cas, il importe de ne pas se borner à une conversation avec les aliénés, mais de les faire écrire, en les laissant autant que possible livrés à leurs propres forces.

Il est aussi une cause d’erreur que l’on doit soigneusement éviter, quand on cherche à constater ce signe ; l'incohérence peut être seulement apparente chez quelques aliénés et ne pas exister en réalité. Il est des individus dont les paroles et les écrits sont empreints d’une telle singularité, qu’à un examen superficiel on les croirait privés de toute liaison ; il n'en est plus de même, si l'on prête à ce sujet une attention suffisante. On peut alors découvrir sous le langage emprunté et sous l’expression métaphorique dans lesquels leur pensée s’enveloppe, un raisonnement parfaitement logique et un ordre d’idées auquel on eût été loin de s’attendre.

Leur langage bizarre tient seulement à l’originalité, à l’étrangeté de leurs conceptions.

Le défaut d’enchaînement naturel des idées peut être très général, s’étendre indistinctement à tous les objets, ou bien se montrer seulement dans un ordre spécial d'idées et pour une seule série d’objets. Dans ce dernier cas, on voit l’incohérence se produire, tout à coup, sous l'influence de conditions spéciales, par suite du réveil de souvenirs irritants et d’impressions pénibles qui viennent jouer, véritablement, le rôle de cause provocante. Ainsi l’on peut observer des malades dont la conversation est suivie, qui font preuve dans leurs réponses de beaucoup d’intelligence et de présence d’esprit, qui offrent pour les travaux auxquels ils sont employés des aptitudes remarquables, et ces mêmes malades, pour peu qu’on vienne réveiller chez eux une impression douloureuse, qu’on touche la corde sensible, oq les voit aussitôt s’exprimer avec une volubilité et une incohérence extraordinaires, et débiter une foule de paroles qui n’ont plus entre elles aucune espèce de rapport.

PATHOLOGIE GÉNÉRALE

Un aliéné cité par Morel (1) se montre, au début d'une conversation, l’homme le plus calme et le plus raisonnable ; si l’on continue à causer avec lui, il s’anime peu à peu, son œil devient brillant, les traits de sa face prennent une expression impossible à décrire, et bientôt l’ensemble de ses paroles, de ses idées, de ses gestes, de toute sa physionomie résume le maniaque dans l'état du plus violent paroxysme.

Non seulement ce défaut d’association peut avoir un caractère plus ou moins marqué de généralité, mais il peut encore offrir des degrés variables d’intensité.

A un premier degré, c’est une simple mobilité des idées. Le malade saute brusquement d’un sujet, à un autre; il ne peut suivre le fil d’une conversation, l’approfondir, l’épuiser en quelque sorte, il n’est plus le maître de diriger, de fixer convenablement son attention; en un mot, il est superficiel, et toutes ses phrases sont écourtées.

Ce fait a son importance, il doit être soigneusement constaté. Si l'on se borne, par exemple, à poser des questions détachées, sans chercher à en provoquer les développements naturels, il est à peu près certain que la situation mentale échappera à l’appréciation de l’observateur.

La mobilité des idées se remarque particulièrement comme symptôme initial des diverses formes d’aliénation, principalement de la manie.

Dans quelques circonstances elle apparaît comme un phénomène de transition, dans le cas par exemple de transformation d’une espèce dans l’autre. Lnlin, elle est le signe précurseur du retour des accès de manie intermittente. Quelquefois aussi elle est le symptôme caractéristique, prédominant, d'un état mental d’autant plus grave qu'il repose sur des éléments en apparence vagues et mal déterminés, et qui affecte presque toujours une marche chronique.

L incohérence peut être seulement incomplète, en ce sens que le malade laisse son attention s’égarer facilement, et qu’il ne peut de lui-même lui imprimer une direction suffisamment prolongée. Il saisit la portée des questions qu’on lui adresse, mais, en laissant son esprit s arrêter successivement à une série d’idées accessoires, il a bientôt perdu de vue le sujet principal de la conversation. On peut, en le rappelant a lui-même, obtenir une réponse satisfaisante.

A un degré plus élevé , 1 incohérence représente assez bien une sorte de déroulement, de déchaînement furieux des idées, qui sont violemment chassées les unes à la suite des autres, sans que l’individu puisse réprimer cette singulière manifestation. C’est là un état d’automatisme véritable. On dirait une horloge privée de son balancier et dont les rouages se déroulent brusquement. Quelques malades ont réellement

(I) Morel, t. 11, p. 372.

SY M PTOM ATOLOGIE GÉNÉRALE.

la conscience de l'impuissance où ils sont d’arrêter ce désordre effrayant; leur figure bouleversée a quelque chose d’étonné, et plus tard ils conservent parfaitement le souvenir de cette étrange situation.

Celte forme d'incohérence s’accompagne d’une volubilité extraordinaire. L’individu ne trouve plus quelquefois les expressions suffisantes pour rendre sa pensée, et dès lors il est difficile d’en saisir la signification. Non seulement les phrases ne se suivent plus, mais les mots eux-mêmes viennent se placer les uns à coté des autres, sans ordre et sans but.

L’incohérence des idées peut tenir à des conditions tout opposées, tantôt à l’affaiblissement même des organes préposés à l’exercice des fonctions intellectuelles, tantôt à une véritable surexcitation imprimée à ces mêmes organes et à l’impossibilité dans laquelle se trouve le malade d’en régler et d’en modérer le mouvement. Dans ce dernier cas, la multiplicité des impressions et les illusions nombreuses dont il est l'objet, ne lui laissent plus le temps de se reconnaître, de classer avec ordre tant d’éléments épars, déjuger enfin le caractère des sensations, la valeur des idées, et la nature des images qui viennent l’assaillir en foule.

C’est surtout, nous l’avons dit, chez les maniaques, à la période aiguë de leur maladie, qu’on observe l’incohérence avec ses signes les mieux tranchés. Tout indique chez eux une évidente surexcitation. Les circonstances les plus insignifiantes, la vue d’un objet, une parole, le moindre bruit, éveillent aussitôt une série de pensées, de souvenirs, d’impressions qui n’ont entre eux ni rapport, ni liaison, qui apparaissent et qui s’entre-croisent à mesure que les objets eux-mêmes viennent accidentellement frapper les regards de l’individu.

Lorsque l’incohérence est portée au plus haut degré, lorsque ce ne sont plus les idées ni les phrases, mais les mots eux-mêmes qui s’échappent sans liaison entre eux, il est rare qu’elle ne dépende pas alors de la faiblesse même des organes de l’intelligence. C’est ce qu’on remarque dans la forme chronique de la manie, dans la démence et à une période avancée de la paralysie générale.

Chez ces malades, les impressions deviennent confuses, la mémoire n’est plus apte à recueillir le moindre souvenir, l’attention fait complètement défaut, et l’association des idées devient impossible, faute des éléments les plus nécessaires à son accomplissement.

Cette forme d 'incohérence, par affaiblissement intellectuel , a des caractères tranchés qui la distinguent nettement de celle que nous avons décrite plus haut. Ce n’est plus un état qui s'accompagne de mouvements passionnés, d’une réaction énergique, d’une succession rapide d'émotions, en rapport avec l’agitation, la loquacité, l’intempérance de langage, etc. Loin de là, on observe une sorte d’inertie et d’indifférence, la physionomie exprime l’hébétude etl’engourdissement,.

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on rencontre enfin les signes caractéristiques d'une déchéance intellectuelle plus ou moins avancée.

A ce dernier point de vue, on pourrait reconnaître deux sortes d'incohérence : l'une de forme active , offrant ordinairement des chances de guérison; l’autre de forme passive, nécessairement incurable.

Lorsqu'elle se manifeste au début de l’aliénation mentale, elle n’a rien de particulièrement défavorable ; mais lorsqu’elle survient plus tard, longtemps après la manifestation de la folie, elle est alors un signe fâcheux qui indique déjà le passage de l’affection mentale à un état chronique, et un commencement d’affaiblissement incurable.

Idées fixes. — Les idées, au lieu de se manifester, comme nous l'avons dit, sans ordre et sans suite, présentent chez d'autres aliénés un phénomène tout à fait contraire ; leur association se fait d’une manière particulièrement vicieuse. On les voit alors affecter entre elles le même caractère, présenter la même physionomie, s’enchaîner toutes dans le même ordre, s’enfermer dans une espèce de cercle dont rien ne peut plus les faire sortir.

Dans ce cas, elles ont presque toujours pour origine des impressions douloureuses, des sensations pénibles ; elles donnent lieu à des sentiments de haine et de méfiance, à des accusations perfides, et à ce désir de vengeance qui caractérisent une catégorie de malades souvent dangereux.

On désigne sous le nom d 'idées fixes , les préoccupations qui naissent dans ces conditions d'impressionnabilité exagérée et de souffrance morale.

L'idée fixe ne saurait être à elle seule, on le comprend, un caractère absolu d aliénation mentale ; on peut la rencontrer chez les personnes qui jouissent de la plénitude de leurs facultés et de l’intégrité de leur raison, non seulement lorsqu’elles sont dominées par une passion violente, mais encore chez celles-là mêmes qui se font remarquer par une grande sensibilité, et dont l'imagination ardente devient, par suite, un obstacle naturel à la solidité du jugement. On voit alors une pensée habituelle, un simple soupçon revêtir une sorte de fixité, et se rapprocher singulièrement des idées maladives que l’on observe chez les aliénés. Si absurde qu elle puisse être, l'idée fixe, comme l’a fait justement remarquer Leuret, ne sulfit pas pour caractériser la folie. Il n est pas difficile, ajoute cet auteur, de réunir un certain nombre d absurdités qui circulent çà et là dans le monde soi-disant raisonnable, et même dans le monde des savants (1).

Comme le lait remarquer d’autre part Griesinger, les idées fixes, chez le> aliénés, se distinguent des idées fausses des individus en état

il Leuret, Fragments psychologiques sur la folie. Paris, 1834.

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de santé, par une foule de points essentiels ; elles se rattachent à un ensemble psychologique morbide, elles sont très souvent en opposition avec les opinions antérieures de l’individu, celui-ci ne peut pas s’en défaire à volonté; elles résistent au témoignage des sens et de l’intelligence. Elles sont dues à un trouble cérébral qui se manifeste encore par d’autres symptômes, insomnie, hallucinations, phénomènes paralytiques, etc. On voit, par là, combien est superficielle et fausse la comparaison qu’on a voulu établir entre les erreurs, le délire de certaines époques tout entières, croyance aux sorciers, aux enchanteurs, et les maladies mentales (1).

Chez un individu prédisposé, doué d’un caractère sensible, et surtout à la suite d'une impression profonde, la pensée peut se présenter à l’esprit d’une manière importune, ne plus le quitter, l’obséder, dominer toutes ses conceptions; mais tant qu'il conserve la libre direction de ses actes et de sa volonté, il n’y a pas encore de délire. Dans ce cas cependant, dit Parchappe, la limite qui sépare la raison de la folie est difficile à déterminer pour l’observateur et facile à franchir pour le malade. L’idée fixe, ajoute Marcé, peut donc ne pas franchir les limites de la folie ; mais dans la majorité des cas elle en est le premier degré (2).

Dans l’aliénation mentale, les idées fixes sont bien véritablement le résultat de l’exercice involontaire des facultés, et de l’impossibilité dans laquelle les malades se trouvent de réagir contre les impressions pénibles qui viennent les assiéger, et contre les sentiments dépressifs qui en sont la conséquence.

Elles tiennent à cette disposition d’esprit que présentent la plupart d’entre eux, qui les pousse sans cesse à trouver autour d’epx l’explication des phénomènes étranges dont ils sont l’objet. Nous verrons plus loin que si elles ont quelquefois pour origine des illusions, ou plutôt des hallucinations, il arrive souvent aussi qu’elles revêtent des caractères tels qu’il n’est plus guère possible de les distinguer des fausses sensations elles-mêmes.

Ce phénomène pathologique présente une intensité variable ; quelques malades sont, sous ce rapport, d’une telle susceptibilité, que les moindres circonstances prennent à leurs yeux une importance extraordinaire et une signification à laquelle on était loin de s’attendre. Ajoutons que, chez quelques personnes nerveuses et impressionnables, une émotion violente a été souvent le point de départ d’une idée fixe, qui en est comme la continuation et qui forme plus tard le signe caractéristique du délire. Une jeune fille assiste au triste spectacle d’une exécution capitale; elle voit la tête du supplicié tomber dans une espèce de tonneau ;, depuis ce moment, elle a sans cesse devant les

(1) Griesinger, op. cit., p. 83.

(2) Marcé, Traité pratique des mal. mentales. Paris, 1862, p. 356.

Dagonet. — Maladies mentales. 4

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yeux cet horrible spectacle, elle est poursuivie par la pensée que son dernier jour est près d'arriver ; elle répète sans cesse qu’on fera tomber sa tète dans le fatal tonneau. C’est surtout dans la lypémanie qu’on voit se manifester, au plus haut degré, cette association vicieuse des idées. L’un redoute l’approche d’ennemis imaginaires, conjurés pour sa perte; l’autre se dit damné, et se reproche les fautes les plus légères comme des crimes impardonnables. Une jeune fille éprouve dans ses sentiments d'amour une déception cruelle : bientôt son esprit s'exalte, sa conscience s’alarme, elle se reproche amèrement d’avoir reçu les assiduités de celui qu’elle se plaisait à appeler autrefois son fiancé. Elle cherche, dans un excès de dévotion, des consolations qui jettent au contraire son âme dans un trouble plus profond. « Je suis damnée, s’écrie-t-elle, un enfer éternel pour mes péchés!... 11 n’y a plus de Sauveur, plus de ciel, plus de paradis pour moi! »

Ténacité des idées fixes. — Quand une fois l’idée est devenue une sorte d’explication des phénomènes dont la raison d’être ne peut se trouver dans les faits d’ordre habituel, quand elle s’est emparée de l’esprit des malades, elle s’y attache avec une ténacité extrême; rien ne peut plus la faire disparaître, quels que soient les moyens employés et les efforts tentés en vue d’en démontrer l’absurdité et la fausseté. Ce caractère est d’une grande importance en matière de traitement, puisque, surtout à la période croissante de l’affection, toute discussion, tout raisonnement avec le malade reste absolument sans succès. L’intimidation, à cette même période, ne saurait arriver à un résultat plus favorable; dans quelques circonstances elle peut avoir, au contraire, des inconvénients sérieux. On épuise en vain toute sa logique, on se fatigue inutilement, sans autre bénéfice que d’exagérer encore l'irritabilité du malade, qui puise un élément nouveau d’excitation dans le fait même de la discussion, il semble s’assimiler et faire tourner au profit de son délire tout ce qu'il peut rencontrer en lui comme autour de lui, dans son intelligence, dans son éducation, en un mot dans les circonstances particulières au milieu desquelles il se trouve placé.

C est surtout quand l’affection est arrivée à son maximum d’intensité qu on. voit ce phénomène prendre un véritable caractère d'irrésistibilité, et s’emparer d’autant plus de l’esprit de l'individu, que l’idée est elle-inèmc plus absurde. Une jeune fille s’imagine, malgré les observations qu on peut lui faire à ce sujet, qu’clle est transformée '■n chenille. Un autre malade, atteint de lypémanie chronique, doué d une constitution robuste, et d ailleurs fort intelligent, se met parfois a pousser des cris atlreux, en lixant d’un regard épouvanté le trou d une serrure ; lorsqu’on lui demande l’explication d’une semblable terreur, il répond qu on va lui infliger 1 horrible supplice de traverser I ' ' *IU11 Je cette serrure. Si on lui démontre l’absurdité d’une pareille

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croyance, il répond qu’il le sait bien, mais que c’est plus fort que lui ; quoi qu’il fasse, il ne peut se débarrasser de cette affreuse pensée.

L’idée fixe peut se manifester tout à coup, d'une manière subite, à la suite par exemple d’une émotion violente qui a elle-même déterminé l’explosion du délire. Mais le plus souvent elle se développe lentement, progressivement, consécutivement à des impressions douloureuses répétées; elle est très souvent aussi la conséquence d’un phénomène pathologique extrêmement remarquable, que nous décrirons sous le nom d’hallucination ; dans ce cas elle donne à l’affection mentale un caractère particulier de ténacité.

Elle a, d’ailleurs, avec l’hallucination, des points de contact remarquables; comme celle-ci, elle prend sa source dans des conditions spéciales de délire restreint et systématisé, et elle paraît reposer sur le même état de dépression ou d’exaltation de la sensibilité morale. Le malade, quels que soient ses efforts, ne peut, surtout à la période croissante de son affection, éloigner ni l’une ni l’autre de son esprit ; et lors même que sa raison et sa conscience pourraient encore lui démontrer la fausseté des sensations qu’il éprouve, il reste dans l’impuissance absolue de réagir contre elles; il en subit fatalement l’influence et se laisse passivement diriger par elles. Seulement, dans l’hallucination, les idées prennent un corps, une forme matérielle; elles se transforment en véritables sensations; et, sous ce rapport, elles impressionnent peut-être davantage le malade. Nous reviendrons à l’occasion sur ces différentes particularités; nous devons nous borner à faire remarquer qu’il existe probablement, dans les deux cas, une même disposition morbide du cerveau.

L’idée fixe, rare dans la démence et la paralysie générale, se rencontre surtout, avec les caractères qui lui sont jiropres, dans la lypémanie, et dans les délires systématisés.

On peut aussi l’observer, mais avec des caractères moins tranchés, dans quelques variétés de la stupidité. Elle n’est le plus souvent que l’expression la plus accentuée d’un état de dépression avec exaltation de la sensibilité morale : elle est comme le retlet des angoisses poignantes qui tourmentent le malade, ou de ses désirs ardents et de ses espérances ambitieuses.

Un aliéné souffre-t-il de l’estomac : sous l’empire des douleurs qu’il ressent, il conçoit l’idée fixe qu’on l'a empoisonné, qu’on a mêlé de l’arsenic à ses aliments, etc. Cet autre a pris son gendre en profonde aversion; il n’a pas de plus grand désir que d’en être débarrassé, et bientôt il a l’entière conviction que ce dernier est allé mourir de la fièvre jaune à la Martinique. La vue même de ce gendre ne fait que l’irriter, sans lui ôter un seul moment son idée fixe.

Il serait superflu de multiplier les exemples de ce genre; ils suffisent pour démontrer tout ce qu’il y a d’impraticable à attaquer de front

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de semblables croyances. 11 est donc préférable d’employer des moyens détournés pour tâcher de vaincre l’erreur et l’obstination dans lesquelles le malade s’entretient.

Un malade, cité par Leuret, refuse obstinément de manger, persuadé que le démon a répandu sur ses aliments une influence diabolique ; il suffit qu'un prêtre fasse le simulacre de les bénir pour qu’il les prenne aussitôt.

Il est à remarquer que c’est surtout dans les cas de folie religieuse tiuc l’idée fixe pousse ceux qui en sont atteints aux actes les plus regrettables. On voit alors quelques malades faire preuve d’une inconcevable énergie : ils se laissent mourir de faim, exercent sur eux-mêmes, ou sur les personnes qui leur sont les plus chères, des actes d’une extraordinaire violence.

Idées obsédantes. — A côté des idées fixes, se rangent les idées obsédantes; ce sont, dit Schiile, des idées (mots isolés ou phrases entières) qui apparaissent brusquement dans la conscience sans l’intervention de la volonté, interrompant ainsi la marche des autres idées ; elles s’imposent à l’attention du malade puis disparaissent d’elles-mêmes...

On peut admettre que, pour les idées obsédantes les plus caractéristiques et les plus nettes, la conscience reste presque toujours lucide. Non seulement le malade perçoit ce trouble, mais il y réfléchit ensuite ; il cherche tous les moyens de pouvoir dominer cette force étrangère; cette préoccupation démontre que l’idée obsédante lui est étrangère et pénible; celle-ci est donc le contraire de l’idée délirante, avec laquelle le malade s’identifie.

Nus tard, lorsque la conscience vient à s’obscurcir, la séparation disparait et l’idée obsédante devient un délire véritable.

Parfois ces idées étranges, ces tics intellectuels, sont d’un genre tout à fait inoffensif, par exemple, le besoin obsédant de compter, de lire les mots aperçus, les noms de rue, les enseignes, etc.

Scinde fait encore remarquer que les idées obsédantes peuvent se présenter isolément, d’une façon passagère, dans beaucoup de psychoses reposant sur une constitution nerveuse affaiblie, dans les psychoses hystériques et dans certaines mélancolies, dans celles surtout qui sont particulièrement caractérisées par l’inquiétude, l'angoisse (1).

Les idées obsédantes peuvent prendre un caractère de fixité, et, dans ces cas défavorables, il arrive trop fréquemment qu’elles finissent par être acceptées de la conscience, et se transforment ainsi en véritables idées délirantes.

Elles peuvent entraîner après elles des hallucinations, comme l’a

(I) Schiile, p. 413 et suiv.

SYMPTOMATOLOGIE GÉNÉRALE.

fait justement observer le Dr Séglas dans une communication à la Société médico-psychologique (1), d’autre part l’hallucination peut revêtir primitivement le caractère de l’obsession (hallucination obsédante).

Les impulsions, qui sont liées aux idées obsédantes par des liens étroits, seront étudiées dans le troisième groupe, qui comprend les troubles psycho-moteurs.

Troubles de la volonté. — Plus j’observe les aliénés, dit Baillarger, plus j’acquiers la conviction que c’est dans l'exercice involontaire des facultés qu’il faut chercher le point de départ de tous les délires. Dès que l’excitation cérébrale survient, ils deviennent incapables de diriger leurs idées; elles s’imposent à eux, ils sont forcés de les subir (2).

La volonté, dit Lôlut, est ce qu’il y a de personnel, de réellement humain dans l’homme. Il faut, dans l’appréciation de ses actes, tenir autant de compte du sentiment que de l’idée, de la passion que du jugement; la psychologie doit faire une grande place aux affections, aux penchants, aux instincts même où la volonté va puiser les éléments de ses déterminations (3).

Comme le fait remarquer Littré, la volonté, en se perfectionnant, finit par intervenir dans la direction de nos principales facultés. C’est ainsi qu’elle commande à la mémoire de se souvenir, au jugement de comparer; qu’elle modère les écarts et les excès de l’imagination; qu’elle soumet, en un mot, à l’empire de la raison, les tendances instinctives et les sensations exagérées (4).

C'est cette volonté réfléchie, ce pouvoir dirigeant que nous voyons disparaître plus ou moins complètement chez les aliénés, suivant les formes différentes d’aliénation mentale.

Il existe, sous ce rapport, une distinction importante à établir. Dans un grand nombre de cas, la sensibilité morale est profondément modifiée, les sentiments sont pervertis; on comprend alors que les déterminations viennent refléter cette perversion profonde que la maladie a produite. Les circonstances les plus insignifiantes provoquent des mouvements passionnés, qui, en s'ajoutant aux convictions et aux idées délirantes, contribuent à donner à leurs actes un véritable caractère d’irrésistibilité.

C’est ainsi que le lypémaniaque poursuit avec une étonnante préméditation le but insensé vers lequel l’entraînent ses souffrances morales. L’aliéné ambitieux, l’air dédaigneux, l’attitude hautaine,

(1) J. Séglas, Obsession hallucinatoire et hallucination obsédante ( Annales méd. psych., 1892.)

(2) Baillarger, Ann. méd. psych., 1856, p. 55.

(8) Lélut, Ibid., 1844, p. 160.

(4) Littré, Revue philos., 1868, p. 351.

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dans la persuasion qu’il possède un pouvoir sans bornes, frappe aveuglément celui qui refuse de se soumettre à son impérieuse domination. Le maniaque peut agir, lui aussi, sous l'influence d’idées préconçues; il peut se croire un instant capable de planer dans les airs, et se précipiter par une fenêtre. Dans toutes ces circonstances, le malade agit sous l’empire de mobiles déterminés, ses actes sont volontaires; ils ont leur raison d’être dans les sentiments, les passions, les angoisses qui faussent l’intelligence et obscurcissent la conscience.

Mais il existe bien réellement des circonstances où le malade est dominé par une véritable puissance, par une impulsion à laquelle il ne peut résister et qui l’entraîne, malgré lui, malgré ses efforts les plus énergiques, à des actes extrêmement fâcheux. C’est ce que nous étudierons plus tard sous le nom d'impulsions irrésistibles.

Les troubles de la volonté présentent d’ailleurs, chez les aliénés, les particularités les plus remarquables.

Certaines formes de manie peuvent avoir pour caractère prédominant un affaiblissement spécial de la volonté; telle est, par exemple, la manie sans délire que l’on a encore désignée sous le nom de folie morale ( moral insanity). Les malades qui en sont atteints ne peuvent se conduire d’une manière raisonnable qu'à la condition d’être placés sous une surveillance et une direction particulières. S’ils sont livrés à eux-mêmes, ils ne tardent pas à commettre les actes les plus déraisonnables ; ils se laissent aller à toutes les mauvaises tendances que leur volonté est impuissante à dominer. Dans ce cas, le délire des actes est plus apparent que le trouble même des facultés intellectuelles.

On observe aussi des individus qui sont devenus tout à fait incapables de diriger leur volonté dans une sphère déterminée d’idées et de sentiments.

Quelques lypémaniaques, dit Esquirol, n’ont plus de volonté ; s'ils veulent, ils sont impuissants pour exécuter ; après avoir lutté, combattu contre un désir qui les presse, ils restent sans action. « Vos conseils sont très bons, disait un ancien magistrat à son médecin; je voudrais suivre vos avis, mais faites que je puisse vouloir, de ce vouloir qui détermine et exécute ; je sais ce que je dois faire, mais la force m'abandonne lorsque je devrais agir. »

H est en effet une forme de lypémanie particulièrement caractérisée par la prostration des facultés, portée quelquefois au plus hautdegré.. Le défaut d initiative et d énergie est poussé chez quelques malades a un tel point, qu’on les voit négliger jusqu’à la satisfaction de leurs besoins les plus impérieux.

I. 1 1 istoire des anomalies de la volonté, que l'on peut observer dans 1 alienation mentale, exigerait de nombreux développements; cette élude a été laite par plusieurs auteurs, tant en France qu’à l'étranger.

SYMPTOMATOLOGIE GÉNÉRALE.

Sous ce rapport, on peut rencontrer les degrés les plus variables, depuis l’annihilation la plus complète jusqu'à l’exagération la plus inconcevable. Dans la démence, la volonté s’éteint comme les autres forces intellectuelles. Dans la stupeur, l'oppression de cette faculté peut aller jusqu’à un état de paralysie véritable, mais temporaire. Dans certaines formes de délire partiel, l’exagération de la volonté se manifeste par une obstination des plus dangereuses, quelquefois pour le malade lui-même; dans quelques cas de manie, elle s’exprime par des désirs violents et un impérieux besoin d’agir, de se mouvoir.

L 'attention, cette faculté qui mesure en quelque sorte lapuissance de la volonté, présente naturellement un trouble correspondant chez les aliénés. « Ils ne jouissent plus, dit Esquirol, delà faculté de tixer, de diriger leur attention; cette privation est la cause primitive de leurs erreurs. Chez le maniaque, les impressions sont si fugitives et si nombreuses, les idées si abondantes, qu’il ne peut porter assez son attention sur chaque objet, sur chaque idée. Chez le monomaniaque, cette faculté est tellement concentrée, qu’elle ne se porte plus sur les objets environnants, sur les idées accessoires. Qu’une impression forte, inattendue, fixe un instant l’attention de ces malades, l’on ne tarde pas à voir l’aliéné devenir raisonnable. »

On peut dire que la lésion de cette faculté est un signe précieux pour la détermination de la nature et de l'intensité du trouble intellectuel. A mesure que la convalescence s’établit, on voit l’attention reprendre chaque jour une forme nouvelle, en même temps que l’exercice de toutes les facultés redevient normal.

Troubles du jugement : délire. — Les états d’aliénation mentale ont tous pour caractère commun, un trouble des facultés intellectuelles et morales qu’on désigne sous le nom de délire.

Nous devons ici nous arrêter un instant sur cette dernière dénomination. Le délire et l’aliénation mentale sont deux choses qui doivent rester parfaitement distinctes, l’un n’est qu'un symptôme, mais un symptôme comprenant dans sa généralité une foule d’affections fort différentes entre elles; l’autre désigne une classe de maladies spéiales.

Il n’est pas de médecin d’asile d’aliénés qui n’ait vu entrer dans des services consacrés au traitement de l’aliénation mentale, des malades atteints d’une affection aiguë, dont le délire plus ou moins violent venait masquer les symptômes caractéristiques.

11 y a là une cause de confusion sur laquelle il suffit d’appeler l’attention. Nous n’insisterons pas sur la définition donnée par les auteurs à cette expression de délire. On s’accorde généralement à lui donner pour étymologie deux mots latins, de lira, hors du sillon, de la voie tracée par la raison humaine.

L’homme dans le délire ne s’appartient plus; sa volonté n’est plus

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libre, il n'a plus la conscience de ses actes, ses jugements sont entachés d'erreurs, et ses idées ne peuvent plus s’enchaîner d’après les lois qui déterminent leur association normale.

On a voulu multiplier à l’infini les différentes variétés que présente le délire, on en a admis, pour ainsi dire, autant d'espèces que de causes qui viennent le produire. Ach. Foville se borne à distinguer deux sortes de délire : le délire non vésanique que l’on voit apparaître dans les affections autres que la folie, et le délire vésanique, celui qui caractérise l’aliénation mentale (1).

Nous croyons qu’on peut, comme l’a fait Londe, distinguer les trois catégories suivantes :

1° Le délire qui caractérise les differentes formes d'aliénation mentale ;

2° Celui qui accompagne un grand nombre d’affections aiguës et qui se complique toujours d'un état fébrile plus ou moins intense;

3° Enfin, celui qui est seulement accidentel et causé par l'ingestion de substances toxiques.

Le délire chez les aliénés, celui qui fera l’objet de notre étude, présente bien certainement des caractères spéciaux. Rarement il survient d'une manière brusque; d’habitude il se développe lentement, avec des signes prodromiques qui en annoncent l’invasion plus ou moins longtempsàl’avance. L’individu devient irritable, son caractère change, on observe des bizarreries dans sa conduite, dans sa manière d’être, dans ses idées ; la volonté devient impuissante, on remarque de singulières aberrations du côté des facultés morales et de la conscience, une perversion des sentiments, enfin les troubles intellectuels s’accusent de plus en plus, pendant que les autres fonctions de l’économie s accomplissent d'une manière à peu près normale.

Ainsi que le fait remarquer Ach. Foville, le délire peut s’étendre à toutes les facultés, ce qui arrive dans la généralité des cas ; mais il peut être aussi, plus rarement, limité à l’une de ces facultés. Ce que 1 on observe le plus ordinairement, c’est la prédominance du délire sur 1 une ou 1 autre des facultés; en un mot, la perversion d’une fonction peut ne pas réagir, ou réagit quelquefois d'une manière insignifiante sur les autres fonctions. C’est ainsi qu’on observe des hallucinations et des illusions, chez des malades qui, d'ailleurs, possèdent toute leur raison et qui ont l’entière conscience des sensations erronées qu ils éprouvent. Nous rapporterons plus loin des exemples de ce que 1 on a désigné sous le nom d’hallucinations compatibles avec la raison.

La même chose, ajoute l’auteur dont nous résumons les idées, peut arriver pour la pensée seule. 11 est des malades qui n’éprouvent ni

(l Ach. l oville, art. Dkiiue, Nouv. Dict. de méd. et de chir. prat. Paris, 1869, t . XL

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hallucinations ni illusions, qui ne commettent pas d'actes extravagants, mais dont l’esprit est assailli de conceptions délirantes dont ils ne peuvent se débarrasser ; au dehors, rien ne révèle ces sortes d’aberrations intellectuelles, ces individus se conduisent raisonnablement ont en ayant la conscience de cette fâcheuse dispositio n ; c’est le délire intellectuel.

Il en est de même pour les actes, pour la volonté. Les auteurs les plus autorisés, Pinel, Esquirol, Georget, Pritchard, etc., ont décritdes cas où le délire ne se manifeste que par des actes absurdes, sans lésion du jugement et avec la conservation de la conscience ; le délire est alors limité à la volonté. Nous reviendrons sur ce sujet, lorsque nous parlerons de la folie impulsive.

« Mais si le délire, comme le fait justement observer Ach. Foville, peut être quelquefois borné à l’une des opérations élémentaires de l’entendement, on doit ajouter que cet isolementest très rare et presque toujours temporaire; et, en effet, les diverses facultés sont unies entre elles d'une manière tellement intime, il existe entre elles une telle solidarité, que dans l’immense majorité des cas, la perversion des facultés, loin de rester limitée et indépendante, se généralise en s’étendant des unes aux autres, tantôt dès le début, tantôt après un temps plus ou moins long.

» En résumé, le délire peut être quelquefois borné à une seule faculté, ou à un certain nombre d'entre elles, et alors, tantôt une partie seulement des opérations est troublée, les autres restant normales, ce qui constitue un délire partiel, tantôt le trouble est étendu à toutes les opérations, ce qui constitue un délire général. Chez l’aliéné le délire est souvent partiel, et, lors même qu’il est le plus diffus, il n’exerce pas sur toutes les facultés mentales une domination aussi exclusive; le maniaque lui-même, à la période la plus aiguë de sa maladie, est encore capable, àcertains égards, de penser, d’agir, de répondre d’une manière à peu près raisonnable. »

Le délire fébrile se manifeste, au contraire, dans des conditions toutes différentes et avec des caractères qui, en général, ne permettent guère de le méconnaître. 11 survient peu de temps après la cause qui l’a déterminé. 11 s’accompagne d’un état fébrile plus ou moins considérable ; on observe la chaleur, la sécheresse de la peau, la fréquence du pouls, la perte d’appétit, l’altération plus ou moins marquée du mouvement, l’élévation de la température en rapport avec la maladie elle-même.

Ce délire, -ordinairement de courte durée, suit nécessairement les phases de l’affection organique qui le tient sous sa dépendance, et don tune observation attentive fait reconnaître les caractères principaux. Nous nous bornerons à présenter à ce sujet de très courtes observations.

pathologie générale.

Le délire fébrile accompagne l’inflammation franche et plus ou moins aiguë des enveloppes du cerveau, la méningite. L'excitation intellectuelle quelle détermine, au début de la première période, fait bientôt suite à une agitation excessive, désordonnée, ataxique, pour faire place à l’état adynamique et comateux qui caractérise la période suivante.

La méningite tuberculeuse, dont on connaît la marche insidieuse, pourrait être confondue, surtout chez. 1 adulte, avec la folie, si l'on n’avait pas, comme symptômes concomitants, une céphalalgie souvent intense, la fréquence du pouls, les frissons, les exacerbations fébriles à certains moments de la journée, enfin les troubles du côté de la respiration.

Parmi les maladies graves dans lesquelles on observe le délire, on doit citer la fièvre typhoïde ; il est inutile de mentionner ici l’altération profonde des traits et les autres symptômes qui viennent la caractériser; il suffit de rappeler qu'elle peut être une source d’erreurs, et qu'il est arrivé plus d’une fois de placer, dans les services d’aliénés, des malades atteints de fièvre typhoïde.

Nous verrons plus tard que des troubles intellectuels peuvent se manifester dans la convalescence de la fièvre typhoïde; qu'ils se montrent alors comme une forme transitoire d’aliénation qui ne tarde pas elle-même à disparaître au fur et à mesure que l’individu reprend ses forces.

La pneumonie grave chez les ivrognes, le rhumatisme articulaire aigu dans quelques cas, s'accompagnent d'un délire plus ou moins intense; mais l’état fébrile et les autres signes suffisent, avec un peu d’attention, pour la distinguer des manifestations délirantes que l’on observe dans l’aliénation mentale.

Quant au délire déterminé par l 'ingestion de substances toxiques, il présente des phénomènes variables suivant la substance même qui a été ingérée. Il est nécessairement de courte durée, et se dissipe en même temps que disparait la cause qui l'a fait naître. Nous ne pouvons que renvoyer, pour cette description, aux ouvrages spéciaux de pathologie et de toxicologie.

Les pertes sanguines, le jeûne prolongé, une grande fatigue, les températures extrêmes déterminent quelquefois une excitation cérébrale avec manifestations délirantes, qui peuvent se prolonger tant que persiste la cause qui vient les produire.

Ln définitive, ces diverses espèces de délire diffèrent surtout par leur courte durée, de l'aliénation mentale proprement dite. Ce sont des accidents passagers qui reconnaissent des causes spéciales, accidentelles, souvent une prédisposition particulière; il suffit de les signaler pour empêcher, sous ce rapport, des erreurs fâcheuses.

Rêves. — Troubles du sommeil. — Le sommeil est presque cons-

SYMPTOMATOLOGIE GÉNÉRALE.

tamment troublé dans les diverses formes d’aliénation. Dans leur période prodromique, il est agité par des rêves incessants dans les formes aiguës, l’insomnie est un symptôme qui ne fait presque jamais défaut. Il est surprenant de voir les aliénés, les maniaques sur tout, résister pendant des semaines entières à la privation desommeil. C'est un signe favorable de voir le sommeil redevenir meilleur chez un malade qui vient d’être atteint d’un accès aigu de manie ou de mélancolie.

Des rêves d’une nature et d’un caractère particuliers sont fréquemment observés comme symptômes précurseurs de la folie ; on en rencontre d’ailleurs de semblables dans la période prodromique de certaines affections telles que la fièvre typhoïde, la méningite. Ils accompagnent souvent aussi des états aigus d’aliénation. Le sommeil des aliénés donne parfois des indications précieuses ; Esquirol dit avoir passé bien des nuits à écouter ses malades, agités par des rêves, et qui lui révélaient, en dormant, l’objet de leur délire.

La nature et le caractère des rêves sont le plus souvent en rapport avec la nature du délire; dans la mélancolie, ils sont tristes, laissent une impression profonde et pénible ; dans la paralysie générale, dans le délire systématisé ambitieux, ils sont gais et riants; dans la manie, on les trouve étranges, incohérents ; dans la démence enfin ils sont rares et ne laissent en général aucune trace dans le souvenir. Chez les alcooliques, nous le verrons plus loin, les hallucinations se produisent au moment même où ils sont sur le point de s'assoupir; ils se réveillent en proie aux plus violentes angoisses et cet incessant tourment les jette dans un nouvel état de surexcitation.

Les cauchemars peuvent persister quand les principaux symptômes du délire alcoolique ont déjà eux-mêmes disparu.il y a là une indication pour le médecin qui ne doit pas croire à la guérison tant que cette disposition particulière existe. Les auteurs ont aussi justement remarqué que les désordres de la folie se sont quelquefois reproduits pendant le sommeil sous forme de rêves, longtemps même après la guérison.

Le délire alcoolique n’est pas un délire, mais un rêve, telle est la proposition développée par Lasègue (1).

On ne doit pas accepter cette comparaison telle quelle est formulée, car il existe une différence capitale entre ces deux états. Dans le rêve, il y a une suppression absolue des mouvements volontaires ; dans l’alcoolisme aigu les actes, au contraire, sont en rapport avec le délire. Lasègue a voulu montrer ainsi que, chez l’alcoolique, contrairement à ce qui se passe en général chez les aliénés, le délire n’était que la continuation du rêve. Le rêve, dit-il, est une hallucination visuelle à

(1) Lasègue, Arcli. r/énér. de méd., novembre 1881.

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tableaux mobiles, variables, se succédant rapidement, sans transition, et dans laquelle le dormeur qui a perdu la conscience de sa personnalité, participant aux scènes qui se déploient devant lui avec la rapidité changeante d'un kaléidoscope, va, vient, s’agite et franchit en un instant des espaces sans limites, pour se retrouver à son réveil à son point de départ. L’ouïe ne prend généralement aucune part à cette hallucination, ou, si elle en prend une, elle est toujours très secondaire. Tout autre est le délire hallucinatoire de l’aliéné dans lequel c’est l’ouïe, au contraire, qui joue, en général, le principal rôle. Chez l'aliéné, le sommeil est suspensif du délire, comme il est suspensif des mouvements involontaires ehez le choréique ; lorsqu’il rêve, c’est en dehors des sujets ordinaires des divagations du jour que son imagination se meut. Il n’en est pas de même chez l’alcoolique. La première caractéristique au contraire de son délire, c’est qu’il est identique à son état de rêve. Aucun délire alcoolique n’éclate brusquement ; chez tous les sujets qui se trouvent dans cet état, le délire semble toujoursavoir été préparé par des rêves de durée variable.

Toute crise de delirium tremens se décompose, en effet, en trois temps : 1° période de délire exclusivement nocturne avec retour à la santé mentale pendant le jour; 2° période de délire diurne, avec prédominance la nuit; 3° convalescence. Le délire nocturne peut constituer, à lui seul, toute la crise et se continuer ainsi pendant une série de nuits, sans aller au delà. L’intoxication, dans ce cas, a été limitée à son minimum. Lorsque le délire de jour survient, il se manifeste au réveil, et continue, non seulement au point de vue psychique, mais au point de vue matériel, les rêves dont il n’est qu’une sorte d’épanouissement. Le passage du délire dormant au délire éveillé s’opère sans transition. Le sommeil chloroformique, ajoute Lasègue, les divers sommeils toxiques sont connus par leurs principaux caractères distinctifs. 11 fallait faire une place à part parmi ces sommeils pathologiques au sommeil alcoolique.

Il existe encore un état que l’on a appelé rêve prolongé.

Le professeur Bail a écrit sur ce sujet d’intéressantes considérations : « Le caractère essentiel, le pivot du rêve, dit-il, c’est l'hallucination. Le rêveur est toujours un halluciné et les hallucinations du rêve ont une netteté de contours, une précision de détails qui ne se rencontrent que bien rarement, àl état de veille, même chez les aliénés les plus endurcis. »

Dans le rêve, le jugement étant suspendu, les faits les plus étranges >e déroulent devant nous sans exciter la moindre surprise. Un autre caractère du rêve, ajoute l’auteur, c’est l’oblitération du sens moral. Carpenter raconte qu’un de ses amis, profondément religieux, était \i\ement ailligé des rêves qui occupaient ses nuits. Il commettait des faux, des assassinats, sans éprouver le moindre remords de conscience ; son unique chagrin était la crainte d’être pendu.

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M. Bail rapporte l’observation d’un rêve qui avait duré dix jours pleins ; le réveil s’était fait graduellement, la raison avait repris peu à peu son empire. Ce singulier état physiologique, suivant lui, serait loin d'être exceptionnel et il connaît pour sa part nombre de personnes qui en sont plus ou moins victimes.

Il ajoute que cette question a depuis longtemps attiré l’attention des auteurs. Carpenter, dans son intéressant ouvrage sur la physiologie mentale, rapporte l’observation d’une dame chez qui les souvenirs du rêve se mêlaient d’une façon tellement intime aux impressions de la veille, que jamais elle n’osait affirmer un fait quelconque, craignant toujours de l’avoir rêvé.

« Il existe, dit Bail, de nombreuses analogies entre le rêve et la folie, et le premier de ces deux états peut précéder ou préparer le second. Certains cas de folie ne sembleraient être que des rêves longtemps continués.

» Souvent ces rêves se traduisent en actes chez les alcooliques, et plus souvent encore chez les épileptiques. Si l’on ne doit pas conclure, avec Moreau (de Tours), à l’identité du rêve et de la folie, on doit cependant admettre que certaines formes de la folie empruntent le masque du rêve et répondent, selon toute probabilité, à des conditions fort analogues de la circulation cérébrale (1). »

En dehors de l’alcoolisme, certaines affections nerveuses empruntent au rêve leurs caractères principaux.

L’extase, la catalepsie, le somnambulisme, provoqué ou non, appartiennent véritablement, au point de vue des manifestations délirantes, à la famille des rêves.

« On observe chez beaucoup d’hystériques, dit le Dr Schüle, des états pathologiques de l'idéation ; un développement excessif de l’imagination qui prime les autres fonctions intellectuelles, enfin une grande disposition aux idées obsédantes. On constate des idées brusques et extravagantes, des illusions, des hallucinations, des rêves, que la personne fait tout en étant éveillée et qui sont reproduits au gré de sa volonté. Tous ces phénomènes, isolés ou réunis, déterminent souvent des erreurs monstrueuses dans l’appréciation du temps; les malades prétendent être des personnages historiques du temps actuel ou des siècles passés et sont tantôt l’un ou l’autre de ces personnages, tantôt tous ces personnages à la fois ; elles croient vivre successivement dans différents pays ou dans plusieurs pays à la fois. Dans leur mémoire, les jours deviennent des années. Il est plus particulièrement remarquable de voir les hystériques admettre comme réelles des souffrances qu'elles ont imaginées de toutes pièces ou qu’elles ont observées chez d’autres personnes, et elles arrivent ainsi à souffrir réellement(2; . »

(1) Bail, Morphinomanie , p. 149 et 150.

(2) Schüle, trail. Dagonet et Duhamel, p. 225 et suiv.

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Mais c’est surtout, nous l’avons dit, dans les accès d’alcoolisme que le délire hallucinatoire prend réellement les caractères d’un véritable cauchemar.

Hallucinations.

Définition. — Le terme A.' hallucination n’a pris une signification précise que depuis Esquirol, qui l'a définie : un phénomène psychique ou cérébral qui s’accomplit indépendamment des sens, et qui consiste en des sensations que le malade croit éprouver, bien qu’aucun agent extérieur n’agisse matériellement sur ses sens. « Un homme qui a la conviction intime d’une sensation actuellement perçue, alors que nul objet extérieur propre à exciter cette sensation n’est à portée des sens, est dans un état d’hallucination (1). » On l’a définie aussi, plus brièvement, une perception sans objet, alors que l’illusion est l’interprétation erronée d’une sensation réellement perçue. La distinction paraît simple, elle est cependant loin d’être dans tous les cas facile à établir.

Avant de décrire ce trouble élémentaire si important, et les formes variées qu’il allecte, il nous faut exposer les différentes théories de l’hallucination, c'est-à-dire les hypothèses plus ou moins séduisantes proposées successivement par un grand nombre d’auteurs. Nous n’examinerons que les quatre théories principales suivantes :

a) Théorie psychique pure. — L’hallucination consiste en un phénomène purement psychique. C’est, dit Lélut, une idée qui se projette au dehors. Delasiauve en fait « une idée sensible, susceptible, par la vivacité que lui communique une cause physique ou morale, de représenter pour la conscience la réalité objective ». Esquirol avait le premier proposé celte explication purement psychologique.

On ne saurait mettre en doute, comme le fait très justement remarquer M. Motet, que, dans certaines circonstances, l’exercice spontané, involontaire de la mémoire, de l’imagination vivement frappée la veille, ne suffise, dans des conditions particulières d’ébranlement cérébral et de fatigue, pour déterminer un trouble hallucinatoire plus ou moins passager. Le fait suivant, observé par Andral sur lui-même, en est un exemple remarquable : « Au début de ses études anatomiques, dans sa chambre, un matin, en se levant, il eut la perception nette et distincte du cadavre d un enfant à demi rongé par les vers, qui la veille, dans une salle de dissection, l’avait vivement impressionné; il sentait son odeur infecte; il le voyait delà manière la plus précise ; et quoique la réflexion lui démontrât l'impossibilité du fait, cette double hallucination se prolongea pendant un quart d’heure (2). »

q) Esquirol, t. 1er, p. go.

é’ Motet, Dict. de méd. et de chir.prat. Paris, 1873, t. XVII, p. ICO, art. IIalluci-

!N ATIO.NS.

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b) La théorie 'périphérique ou sensorielle, au contraire, place le siège de l’hallucination dans les organes des sens, les nerfs ou les ganglions cérébraux. Foville (1829) l'a défendue en France, puis Luys (1), qui attribue aux couches optiques le rôle décondenser dans leur substance grise les impressions périphériques, qui vont ensuite s’irradier dans les différentes régions de la substance corticale du cerveau. M. le Dr Ritti, dans un excellent travail, s’est appuyé sur ces données, et il admet que le processus hallucinatoire est dû à une activité spontanée des cellules des couches optiques et à l’irradiation de cette activité sur les cellules de la substance corticale qui mettent en œuvre les matériaux erronés avec la même logique que s’ils étaient réels (2).

c) La théorie psycho-sensorielle , ou théorie mixte, est celle de Baillarger, qui considère l’hallucination comme un phénomène toujours pathologique, lié à l’exercice involontaire de la mémoire et de l’imagination, à la suspension des impressions externes, à l’excitation interne des appareils sensoriaux.

d) Une quatrième théorie est proposée par le professeur Tamburini, pour qui « la cause fondamentale <jle l’hallucination est un état d’excitation des centres sensoriels corticaux, c’est-à-dire des points de l’écorce cérébrale où se perçoivent les impressions reçues par l’intermédiaire des différents organes, et où sont déposées les images mnémoniques sensibles (3). Cette explication est également adoptée par Krafft-Ebing (4), qui définit l’hallucination une excitation centrifuge produite dans un centre sensoriel, et ne voit guère qu’une différence de degré entre la reproduction d’une image sensorielle et une hallucination ; il ajoute cependant : « 11 faut, pour que l’hallucination se produise, qu’il s’agisse de personnes à tempérament nerveux, extrêmement excitables, à peine normales; il est nécessaire d’admettre des modifications de l’excitabilité dans le cerveau sensoriel. »

Il nous paraît hors de doute que l’hallucination soit un phénomène psycho-sensoriel, et pour une variété spéciale d’hallucinations, appelées par Baillarger hallucinations psychiques et pseudo-hallucinations par Hagen, nous sommes très disposé à admettre l’explication proposée par le Dr J. Séglas, qui les qualifie de psycho-motrices. Ce sont des hallucinations du sens musculaire de la parole. Nous reviendrons d’ailleurs sur ce point.

La double influence de l’organe sensoriel et de l’intelligence dans la production de ces phénomènes est mise en évidence par une série de faits. Des hallucinations de la vue se dédoublent sous l’influence

fl) Luys. Recherches sur le système nerveux cérébro-spinal. Paris, 18G5.

(2) Ritti, Théorie physiologique de l'hallucination. Paris, 1874,

(3) Tamburini, Revue scientifique, 1881.

(4) Krafft-Ebing, Traité de Psychiatrie.

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d'un strabisme artificiel, alors qu’elles étaient simples dans la disposition normale des yeux; elles sont dédoublées également par l’interposition d'un prisme. Les hallucinations peuvent aussi être unilatérales et coïncider dans ce cas avec des lésions également unilatérales de l’œil ou de l’oreille; le professeur Bail cite des cas d'hallucinations unilatérales de l'ouïe, coïncidant avec une otite moyenne. Schüle (1878) cite un malade qui voyait un chien noir avec l'œil droit, en même temps se produisaient des phénomènes congestifs intenses du côté gauche de la tête.

Le Dr Mabille a publié l’observation d’une femme mélancolique avec des hallucinations de l’oreille droite, et qui présentait un corps étranger dans le conduit auditif externe. Dès qu’on eut enlevé ce corps étranger, les hallucinations cessèrent.

Féré a aussi publié une observation d’hallucination unilatérale de l'ouïe, coïncidant avec un zona du trijumeau.

Les hallucinations unilatérales sont un symptôme peu fréquent, elles passent souvent inaperçues et il faut une certaine attention pour en constater l'existence. Elles pourraient s’expliquer par l'excitation de l’écorce cérébrale transmise soit par une lésion encéphalique, soit par une lésion des organes sensoriels ou des nerfs conducteurs dont l'irritation retentirait jusque sur le centre cortical ; nous avons dit que Tamburini place le siège des hallucinations dans les divers centres de l’écorce cérébrale. Mais dans certains cas l'action d’une lésion périphérique de l'organe sensoriel ne saurait être mise en doute.

« Quand l’hallucination unilatérale (1) est nette et constante, elle doit faire penser à une lésion sensorielle ou à une lésion cérébrale. Dans le premier cas, il est parfois facile de porter le diagnostic en examinant le sens affecté. Dans le second cas on pourra ne trouver que des lésions fonctionnelles du sens atteint; mais alors on aura des troubles moteurs et sensitifs plus ou moins généralisés et le diagnostic de lésion cérébrale en foyer pourra être porté. Le pronostic varie dans es deux groupes de faits. Les lésions sensorielles sont parfois curables et le traitement périphérique doit être institué. Les lésions cérébrales en foyer ne le sont généralement pas, l'hallucination unilatérale peut donc servir à faire poser un diagnostic plus précis, à établir un pronostic plus ou moins grave, et enfin à dicter, dans certains cas, un traitement curatif. »

La participation de l’intelligence dans la production des hallucinations est aussi évidente : tout d’abord, notons que la destruction même totale de 1 organe sensoriel périphérique n’empêche pas les hallucinations; ainsi un aliéné, dont parle Calmeil, voyait auprès du mur de sa cellule des femmes auxquelles il adressait tantôt des compliments et

l loulouse, analysé par J. Morel, Bulletin de la Société de médecine mentale de Belgique, 1892, p. 356.

SYMPTOMATOLOGIE GÉNÉRALE.

Go

tantôt des injures; à l’autopsie, on constata l'atrophie des deux nerfs optiques. Par contre, la destruction des facultés intellectuelles met fin aux hallucinations, comine il arrive dans la démence. Certaines personnes peuvent avoir à volonté des hallucinations; ces cas sont rares, mais il en existe des observations qui paraissent parfaitement dignes de foi. Enfin on a signalé de véritables épidémies d'hallucinations chez des individus vivant de la même vie morale, ayant les mêmes préoccupations.

Quant aux hallucinations psychiques, que le Dr Séglas appelle psycho-motrices, elles ne semblent pas venir d'un organe sensoriel; les malades qui présentent ce mode spécial d'hallucinations n’entendent pas des voix ; ils « entendent la pensée, ils ont une conversation intérieure; des idées se transmettent d’une autre âme à leur âme sans l’intervention de la parole ». Elles ont été souvent confondues avec des hallucinations de l’ouïe. On en trouve une description souvent très complète dans les écrits des auteurs mystiques. Nous les étudierons plus loin, lorsque nous examinerons les diverses sortes d’hallucinations.

Caractères généraux des hallucinations. — Une des premières questions à poser est la suivante : dans quelles circonstances se produisent les hallucinations? Et il semble possible d’admettre, avec Krafft-Ebing, que ce trouble coïncide avec des états déterminant une exagération fonctionnelle des centres sensoriels cérébraux. On les observe ainsi, dit cet auteur : 1° dans l'aliénation mentale; 2° dans les délires fébriles ; 3° dans les maladies nerveuses caractérisées par une exagération de l’excitabilité nerveuse centrale, telles que l’hystérie, l’épilepsie, la chorée ; 4° dans les constitutions névropathiques ; 3° dans les intoxications par certaines substances qui exagèrent l’excitabilité des centres sensoriels cérébraux (belladone, opium, haschisch, hyoscyamine), comme la strychnine exagère l’excitabilité des centres spinaux; 6° dans les états d’anémie du système nerveux (délires sensoriels par insomnie, par fatigues psychiques ou corporelles, par inanition, après des maladies graves, des hémorrhagies abondantes ; l’onanisme agit de même). Dans cette catégorie rentrent les hallucinations et les délires sensoriels de naufragés, des voyageurs errant dans le désert, des anachorètes de jadis.

La production de ces troubles est favorisée par les états émotifs tels que la crainte, l’horreur, les remords, le mal du pays, etc... ; elle l’est également par le défaut d’excitations sensorielles venues de l’extérieur.

Il existe souvent un rapport intime entre l'hallucination elles préoccupations habituelles des malades, et les croyances religieuses ont toujours eu la plus grande inlluence sur la nature des hallucinations. Les apparitions diaboliques, si fréquentes dans les siècles passés, sont devenues très rares; les incubes et les succubes du moyen âge sont IJago.net. — Maladies mentales . 5

remplacés par les francs-maçons, la police ; et les différentes applications de l’électricité, le télégraphe, le phonographe, le téléphone, d’une part, le magnétisme, l’hypnotisme, la suggestion, d’autre part, jouent un rôle important dans les délires sensoriels observés de nos jours.

L’hallucination n’est jamais qu’une réminiscence, c’est-à-dire qu’elle ne peut reproduire qu’une sensation autrefois perçue et consciente. Un sourd-muet ne saurait avoir d’hallucinations de l'ouïe ; un aveuglené n’a pas d'hallucinations visuelles. Bien plus, on peut affirmer qu’un homme n’ayant jamais lu de description du diable, n’ayant jamais vu une image le représentant, ne pourra pas l'apercevoir sous la forme d’une vision. Au moyen âge, tous les possédés décrivaient Satan de la même façon, d'après les attributs qu’on avait alors coutume de lui reconnaître.

Un des caractères assurément les plus remarquables de l’hallucination, c’est la croyance inébranlable du malade dans la réalité extérieure des objets qu’il pense avoir devant les yeux, des voix qu’il s’imagine entendre à ses oreilles. Virchow l’explique en disant : « Entre la vision objective, qui est la vision proprement dite et qui suppose nécessairement un organe de la vue, et la vision subjective, c’està-dire l’hallucination ou la reproduction par l’esprit d’une image antérieurement perçue, il n’y a pas cette différence que l’une soit réelle et l’autre ne le soit pas. Toutes deux sont également réelles; elles sont produites l'une et l’autre par l’éréthisme des organes sensoriels; mais leur rapport avec l’actualité extérieure, objective, diffère essentiellement dans les deux cas, puisque dans un cas il y a perception véritable de la réalité extérieure, tandis que, dans le fait de l’hallucination, c’est l’individu qui crée sa propre sensation. Mais la sensation objective et la sensation subjective ont une même réalité intérieure, c’est-à-dire l’excitation des parties nerveuses qui président aux fonctions de la sensibilité. Aussi l'halluciné attache-t-il à ses visions subjectives la même foi, la même croyance qu’à la vue objective ».

Comme le dit le Dr Christian (1), au point de vue subjectif, l’hallucination et la sensation sont absolument identiques, et l’on conçoit aisément que certains auteurs aient voulu identifier la représentation mentale et l’hallucination.

11 est cependant impossible d’admettre que celle-ci ne soit rien autre chose que le plus haut degré de la représentation mentale. En efiel, la représentation d une image, d'un son, même très intense, ne comporte pas le caractère d’extériorité que nous avons noté dans 1 hallucination ; et d’autre part certains aliénés savent fort bien distinguer cette reproduction volontaire d une image d’avec leurs hallucinations.

(1) Christian, art. IlALLuciNATroxs du Dictionn. encyd. des sciences médicales.

SYMPTOMATOLOGIE GENERALE.

L'hallucination, en effet, est preque toujours involontaire. Baillarger ne croit pas à la possibilité qu’auraient eue certaines personnes de reproduire à volonté leurs hallucinations. Brierre de Boismont et Michéa en ont cependant rapporté des exemples remarquables et qu’il nous semble difficile d’écarter.

Causes directes ; causes prédisposantes des hallucinations. — Les

causes directes des hallucinations sont les traumatismes des organes sensoriels, la prolongation d’une impression sensorielle ou sa répétition incessante, sa vivacité exagérée. On sait que le choc du globe oculaire ou sa compression produisent des impressions lumineuses, des phosphènes ; le passage d’un courant électrique dans les oreilles donne une sensation sonore; l’électricité par frottement détermine une odeur de phosphore dans les nerfs olfactifs. Quant aux causes occasionnelles des hallucinations, nous avons signalé, d’après Krafft-Ebing, tous les états capables de déterminer une exagération fonctionnelle des centres sensoriels cérébraux, certains états émotifs (la terreur, le remords), ainsi que la concentration de l’esprit sur certaines idées, en même temps que l’absence d’excitations sensorielles venues de l’extérieur.

D’autres causes, très nombreuses, détérminent l’apparition de ce phénomène; mettons en première ligne les intoxications, dont la plus fréquente de beaucoup est l’intoxication alcoolique. Les températures excessives, le froid ou la chaleur extrêmes produisent des hallucinations. On a décrit sous le nom de calenture un délire sensoriel particulier observé parfois chez les navigateurs dans les régions équinoxiales (la mer se transforme en prairies, en jardins, en forêts aux arbres splendides).

Camille Douls, le jeune et intrépide explorateur qui fut assassiné dans un voyage au Sahara occidental, raconte que lors de sa première exploration dans cette région, il éprouva lui-même certaines hallucinations de la vue et de l’ouïe, fréquentes parmi les peuplades du Sahara. « Je me vis seul entre le ciel et la terre sur cette plaine resplendissante ; puis, dans le lointain, j’entendis des voix douces et mélodieuses qui étaient à mes oreilles ce qu’était à mes yeux la surface éblouissante du désert. J’entendais ce qu’un Maure eût appelé des voix célestes, je voyais ce qu’il eût pris pour un désert du paradis. Pendant tout le temps que dura cette vision, le sentiment de la perception avait complètement disparu... Un Maure, surprenant mon regard d’halluciné qui fixait l’horizon sans voir, me frappa sur l’épaule en criant : « Réveille-toi, réveille-toi ! tu as le ralgue, tu vas « devenir fou (1) ».

Le froid produit des troubles analogues. Le D1' Druss rapporte qu’il en éprouva l’influence pendant un voyage qu’il fit en 1814; il quittait

(1) C. Douls, Cinq mois chez les Maures nomades du Sahara occidental, in Tour du Monde, 1888.

PATHOLOGIE GÉNÉRALE

son corps d’armée pour rejoindre sa famille ; à peine avait-il fait une lieue, par un froid très intense, que son corps lui sembla d’une légèreté extrême ; puis ses yeux se fermaient malgré lui, et il voyait alors une foule d’images agréables : il voyait devant lui des ruisseaux, des arbres, des parterres de fleurs, etc.

L'obscurité est favorable aux hallucinations de la vue ; c’est ainsi que certains aliénés se plaignent de ne pouvoir, pendant le jour, abaisser les paupières sans apercevoir aussitôt des spectres, des fantômes. Quelques hallucinés peuvent être délivrés de leurs visions si on a la précaution de les soustraire à cette influence de l’obscurité.

Dans la période intermédiaire entre la veille et le sommeil, il se produit assez souvent des hallucinations spéciales, dites hypnagogiques, (de Ù7tvoç, sommeil, et àycoysûç, conducteur), qui affectent ordinairement la vue, quelquefois l'ouïe, le toucher, le goût et l’odorat. Elles ont été bien étudiées par Baillarger et plus tard par Maury.

Le plus souvent elles sont rudimentaires (formes indéterminées, points brillants ou obscurs; mots isolés ou phrases très courtes; odeurs ou saveurs désagréables).

Les hallucinations peuvent-elles être compatibles avec l’intégrité des facultés mentales ? — La réponse affirmative à cette question a été donnée depuis longtemps, en particulier par Brierre de Boismont (1). Bien des personnes, intelligentes et instruites, peuvent se rendre compte de l’erreur, et corriger leurs hallucinations par la réflexion et le contrôle des autres sens. Mais l'hallucination, même acceptée sans discussion, ne prouve pas la folie ; des hommes éminents ont cru fermement à la réalité objective des sons ou des images hallucinatoires, qui pourtant possédaient à n’en pas douter la libre direction de leur intelligence ; il suflit de citer les noms de Socrate, de Mahomet, de Luther. Amédée Thierry (2) raconte que Napoléon voyait dans les circonstances graves et décisives une étoile brillante qui lui ordonnait de marcher en avant, et qui lui présageait, croyait-il, un triomphe certain.

Différentes sortes d’hallucinations. — Nous étudierons tour à tour les hallucinations de l’ouïe, de la vue, du goût, de l’odorat, du toucher, du sens génital, de la sensibilité générale, enfin les hallucinations psychiques de Baillarger, psycho-motrices du IVSéglas.

Hallucinations de l’ouïe. — Tous les sens peuvent être affectés d hallucinations, mais les hallucinations de l’ouïe sont assurément les plus tréquentes. Leur intensité est très variable ; tantôt le malade ne perçoit que des bourdonnements, des sons de cloches, des bruits de pas; tantôt ce sont des voix confuses, des chuchotements paraissant venir d un endroit éloigné; tantôt enfin ce sont des mots articulés ;

(1) Brierre de Boismont, Des hallucinations , 1862.

(2) A. Thierry, Communie, à l'Ac. des sc. morales, avril 1846.

SYMPTOMATOLOGIE GÉNÉRALE.

et dans ce dernier cas, que de variétés encore ! L’un entendra des monosyllabes, un mot isolé ; l’autre des phrases courtes, souvent impératives, enfin certains malades écoutent constamment plusieurs voix parfaitement distinctes qui leur parlent, qui se répondent et tiennent ainsi de véritables conversations durant des heures entières.

Nous avons dit, déjà, que la surdité n’était pas un obstacle à la production des hallucinations auditives; et il n’est pas rare d’observer des malades qui, tout en étant complètement sourds, se plaignent d’entendre sans cesse des voix qui les tourmentent, les menacent, les injurient, etc.

Les voix paraissent provenir de toutes sortes de direction, d’un lieu éloigné (du ciel même), d’un mur, d’une maison voisine ; certains malades se plaignent d’entendre parler dans leur ventre, dans leur poitrine. Calmeil cite l’observation d’une femme hystérique, qui croyait qu’une chienne s’était introduite dans son abdomen et y avait mis bas : elle entendait aboyer sans cesse la mère et les petits.

Les hallucinations de l’ouïe peuvent, comme celles de la vue, être unilatérales.

Hallucinations de la vue. — Les hallucinations de la vue sont les plus fréquentes après celles de l’ouïe, avec lesquelles, d’ailleurs, elles sont souventassociées. On les rencontre surtout dans les intoxications, les délires fébriles, les névroses, le délire par inanition. Ce sont des flammes, des bandes lumineuses, des fantômes indistincts ; ou bien au contraire des figures vivement colorées et aux contours précis. Elles peuvent ne se montrer que d’un seul côté. L’image se dédouble si l’on détruit le parallélisme des axes oculaires par une pression exercée sur l’un des yeux. B. Bail cite, d’après le Dr Pick (de Prague), le fait plus curieux encore d’un malade qui présentait des hallucinations hémiopiques : il ne voyait que la moitié des images fantastiques qui venaient se placer devant ses yeux (1).

Hallucinations de l’odorat et du goût. — Ces hallucinations se distinguent souvent avec peine des illusions. Elles sont assez fréquentes dans les diverses formes de l’aliénation, particulièrement dans le délire mélancolique, où les malades prétendent sentir des odeurs fétides de cadavre en décomposition ; ils se plaignent d’avoir dans la bouche une saveur affreuse, et accusent les personnes qui les entourent de leur avoir introduit dans l’estomac du phosphore, de l’arsenic, du soufre, etc...

Hallucinations du toucher. — On peut diviser ces hallucinations en deux classes: suivant qu’elles se rattachent à des hyperesthésies, les malades se sentent frappés, pincés, brûlés par une substance corrosive, ils sentent des rats courir sur leur corps — ou à des anesthé-

(I) Bail, Leçons sw les maladies mentales. Paris, 1885.

PATHOLOGIE GÉNÉRALE

sies; des aliénés se plaignent aussi d’être transformés en théières, leurs os sont en verre et le moindre choc peut les briser. Dans ce dernier cas, il arrive souvent que le sentiment de la personnalité soit perverti ou aboli. Esquirol parle d’une femme qui présentait une anesthésie presque complète de toute la surface du corps, etqui croyait que le diable avait emporté son corps.

Hallucinations du sens génital. — Fréquentes surtout chez les femmes, ces hallucinations consistent en fausses sensations génitales: les malades se plaignent d’avoir subi des attouchementsobcènes, d’avoir été violées. M. Mail cite l’observation d'une dame qui, soumise à Faction du chloroforme pour une extraction dentaire, reprocha à son réveil à son mari d’avoir eu des rapports intimes avec elle en présence de plusieurs témoins ; et cette conviction persista durant plusieurs mois.

Hallucinations de la sensibilité générale, du sens musculaire. — Ces troubles de la sensibilité générale sont les plus importants à étudier, car ils sont souvent le point de départ des aberrations les plus étranges et des actes les plus déraisonnables. Certains aliénés prétendent, sous l’influence d'anesthésies ou d’hyperesthésies profondes, (pie certaines partiesde leur corps sont devenues plus grosses, plus lourdes, qu’ils ne peuvent plus les remuer; d’autres se croient devenus très légers, et s’imaginent qu’ils peuvent voler comme les oiseaux. C’est ainsi qu’autrefois, principalement auxiv0 et au xvc siècle, <h* nombreux exemples de lycanthropie (folie lupine et canine) ont été observés en Europe ; ces aliénés s’imaginaient que leur corps était couvert de poils, qu’ils avaient des dents, des pattes de loup ou de chien. Esquirol rapporte que les moines d’un couvent d’Allemagne se croyaient métamorphosés en chats, et qu’à certainesheures de la journée, ils couraient et sautaient autour de leur couvent, en miaulant, Bouillaud a observé des hémiplégiques quicroyaientsentirdansleurlit une personne étrangère, un cadavre étendu le long de leur propre corps.

Les hallucinations dues aux troubles du tonus musculaire exercent une influence considérable sur les modifications du sentiment de la personnalité. Elles ont été étudiées par Solbrig, Schüle et différents auteurs. C’est dans l’excitation hallucinatoire des nerfs sensitifs parlant des muscles et apportant à l’écorce cérébrale de fausses sensations de mouvements qu’il laut chercher l’explication de bien des phénomènes morbides étranges. Nous ne saurions admettre cependant, avec le I)r A. Cramer de Fribourg-en-Brisgau) que l’excitation hallucinatoire dune partie d un nerf sensitif dans le territoire du groupe musculaire de la parole, puisse expliquer la production des idées obsédantes (1).

Hallucinations psychiques, psycho-motrices. — Baillarger a dé-

(1, Cramer, Hallucinations du sens musculaire. Fribourg-en-Brisgau, 1889.

SYMPTOMATOLOGIE GÉNÉRALE.

signé, sous le nomd 'hallucinations psychiques , une classe particulière d’hallucinations dans lesquelles l’élément sensoriel semble avoir disparu : il ne s’agit plus de voix entendues par les malades ; ceux-ci disent qu’ils entendent non pas la voix, mais la pensée; c’est une « conversation d’âme à âme » sans le secours de la parole. Ces phénomènes tout particuliers avaient été confondus longtemps avec les hallucinations de l’ouïe, et Baillarger a eu le mérite de les en séparer nettement. Plusieurs auteurs en ont cherché l’explication dans une hallucination de la fonction du langage (1).

Le Dr Séglas en a fait un trouble psycho-moteur (2) ; nous résumerons ici brièvement les points principaux de son excellente étude. Ces hallucinés n’entendent pas des voix, ils les comprennent, « ils sentent parler » ; une malade de Leuret (3) disait quelle « entendait les pensées », mais qu’elle préférait entendre parler. Donc, dans ces hallucinations de voix dépourvues de son, le centre auditif est inactif; le centre visuel l’est également, il n’existe pas ici d'hallucinations verbales visuelles. Ces malades ont pourtant la perception de certains mots ou même de certaines phrases ; il faut donc que ce soit le centre moteur d’articulation qui donne naissance à ce phénomène.

On connaît les hallucinations psycho-motrices communes : les amputés peuvent ressentir des sensations de mouvements se passant dans le membre qu’ils ont perdu (4) et l’origine de ces fausses sensations doit être rapportée aux centres où sont emmagasinées les images motrices des parties amputées. Parmi les éléments constitutifs du langage intérieur figurent les représentations mentales des mouvements d’articulation, et ces images motrices peuvent être aussi importantes que les images auditives et visuelles ; certaines personnes pendant la réflexion, parlent mentalement leur pensée au lieu de l’entendre ou de la lire. Leshallucinations psycho-motrices sont dues à l’état d’éréthisme fonctionnel du centre moteur d’articulation et les malades perçoivent leurs voix au moyen des images motrices d’articulation.

Le Dr Séglas cite à l’appui de sa manière de voir plusieurs observations du plus grand intérêt ; il range les hallucinations verbales motrices dans trois classes : ,

1° L’hallucination verbale motrice sans mouvements correspondants de l’articulation verbale ;

2° L’hallucination accompagnée d’un commencement de mouvements d’articulation, mais sans que les mots soient prononcés ;

(1) E. Fournie, Physiologie du système nerveux, 1872.

(2) J. Séglas, L’hallucination dans ses rapports avec la fonction du langage, les hallucinations psycho-motrices (Progrès médical, 15 et 25 août 1888), et Des troubles du langage chez les aliénés. Paris, 1892.

(3) Leuret, Fragments psychologiques, p. 115.

(4) Weir-Mitchell, Injuries of nerves, 1878.

PATF10L0GIE GÉNÉRALE.

3° L’hallucination accompagnée de la prononciation complète des mots, et qui est une véritable impulsion verbale.

Il fait remarquer avec raison que l’élément moteur quelles renferment en fait une cause puissante de dédoublement de la personnalité.

Hallucinations combinées. — Les hallucinations peuvent portera la fois sur plusieurs sens. Elles sont même parfois généralisées.

M. Lélut cite l’observation suivante (1) :

Un vieillard, revenant d’une promenade, se croit d’abord poursuivi par huit ou dix individus; celte hallucination de la vue s’accompagne presque aussitôt d’hallucinations de l’ouïe; il entend distinctement la voix des personnes qui le poursuivent ; puis surviennent de fausses sensations du toucher ; ses persécuteurs le touchent, le poussent; il s’y joint enfin des hallucinations de l'odorat et du goût : l’haleine de ces individus est infecte, elle lui empoisonne le nez et la bouche.

Les hallucinations de la vue et de l'ouïe sont très fréquemment associées. Elles se combinent aussi avec des hallucinations de la sensibilité générale : un malade entend, par exemple une voix qui crie : Enlevez! — et aussitôt il ressent une « grande secousse électrique » par tout le corps, son cœur se met à bondir, son estomac se retourne, le sang retlue vers le cerveau; tout cela, dit le malade, s’effectue à l’aide d’une machine mystérieuse (2).

Diagnostic des hallucinations. — L’halluciné raconte en général volontiers ses fausses sensations, pourtant certains aliénés les dissimulent : dans ce cas, on sera mis en éveil par leur aspect habituel, leurs attitudes, par certains actes anormaux ; par exemple, ils sont ordinairement tristes, concentrés, ils écoulent attentivement, l’oreille tendue dans une certaine direction, la respiration presque suspendue ; ils restent les yeux attachés longtemps sur un même point, indifférents à tout ce qui les entoure ; ils se bouchent les oreilles avec du coton, des morceaux de drap, ou bien ils se couvrent les yeux, s’abritent sous de vastes chapeaux, se promènent toujours, quelque temps qu’il fasse, avec un parapluie ouvert au-dessus de leur tête. Dans le cas d’hallucinations psycho-motrices, on les voit remuant les lèvres sans parler à haute voix ; quelques-uns compriment de leur deux mains leur ventre ou leur poitrine pour faire cesser les « voix muettes » qui partent de ces régions de leur corps ; d’autres s'introduisent dans la bouche des cailloux, des morceaux de citron, etc., pour empêcher les mouvements involontaires d’articulation (3).

Le mutisme, le refus d’aliments sont très fréquemment causés par des hallucinations non avouées par les malades.

^1) Lélut, Le démon de Socrale , lre édit., p. 282.

(2) Ritti, loc. cil., p. 58 et 00.

(3) Séglas, Troubles du langage chez les aliénés , p. 135 et suiv.

SYMPTOMATOLOGIE GÉNÉRALE.

Pronostic des hallucinations. — Ces fausses sensations sont un symptôme fugace dans les affections fébriles, les intoxications, les névroses ; elles présentent dans d’autres cas une ténacité extrême. On peut dire, d’une façon générale, que plus elles sont fixes dans leur forme, plus le pronostic est grave ; il est au contraire plus favorable si les hallucinations sont rudimentaires, changeantes, et si leur apparition a été soudaine. On doit leur accorder l’attention la plus minutieuse à cause des actes qu’elles peuvent faire accomplir aux aliénés : les voix, les hallucinations visuelles poussent trop souvent ces malheureux à se mutiler, à tuer ou à se suicider, et rendent indispensable une surveillance de tous les instants ; encore est-il extrêmement difficile de s’opposer aux actes violents qui sont accomplis le plus souvent avec une rapidité qui déjoue toutes les mesures de prudence.

Traitement des hallucinations. — Le traitement est avant tout celui de la forme d’aliénation mentale à laquelle se rattachent les hallucinations, chaque cas présente des conditions spéciales. Quant aux médications successivement préconisées, les narcotiques, le haschisch, la belladone, les émissions sanguines, les moxas, l’électrisation (Métivié, Baillarger) employés surtout contre les hallucinations de l’ouïe, elles ont pu donner quelques succès, mais n’ont pas des résultats constamment avantageux.

Le traitement moral, l’isolement dans un milieu nouveau, exercera une influence utile ; on doit s’efforcer d’écarter de l’esprit du malade ses préoccupations habituelles et chercher à calmer, autant qu’il est possible, ses inquiétudes et son irritation.

Illusions.

L’illusion se distingue de l’hallucination en ce qu’elle a pour origine une impression sensorielle produite par un objet réel; le jugement porté sur cette impression véritable est erroné ; le témoignage des sens est vrai, la conclusion qui en est tirée est fausse.

L’esprit, chez les individus normaux, rectifie l'illusion, soit que celle-ci soit due à un phénomène physique (un bâton plongé en partie dans l’eau paraît courbé, un objet se détachant sur un fond noir semble plus gros qu’il ne l’est en réalité, etc.) soit qu’il faille la rattacher à la lésion d’un appareil sensoriel (un choc transmis au nerf optique donne une impression lumineuse, l’inflammation de la trompe d’Eustache ou de l’oreille moyenne provoque des bourdonnements, des battements sonores).

Chez les aliénés, au contraire, l’esprit se trompe sur la nature et le caractère de l’impression ressentie. «La condition nécessaire pour que l’impression sensorielle devienne une erreur de l’esprit, a dit Maury, c’est que l’esprit soit sous l’empire d’un sentiment qui lui enlève son

PATHOLOGIE GÉNÉRALE

libre et complet exercice (1). » L’illusion peut être même acceptée comme vraie, dans cos conditions, par des indi\idus jouissant de la plénitude de leurs facultés, mais se trouvant momentanément sous l’inlluence d’un défaut d'attention ou d'un état moral tel que la peur, ou la colère ; les croyances superstitieuses agissent de même.

L’illusion est produite par une appréciation défectueuse chez les petits enfants, et chez les individus débilités ; dans ce dernier cas, le souvenir est infidèle, la faculté de reproduction amoindrie, et l’on prend pour identiques des objets simplement analogues.

Dans beaucoup d’affections mentales, les illusions jouent un rôle très important; tout ce qui entoure les malades prend pour eux une phvsionomie spéciale, en rapport avec les désirs, les passions, les craintes, les angoisses qui les dominent. Le mélancolique croit entendre, dans les paroles les plus insignifiantes prononcées auprès de lui, des accusations qui redoublent ses terreurs; il voit dans le journal des insinuations à son adresse, des menaces de châtiment. Les illusions sont extrêmement fréquentes dans la manie.

Esquirol les a divisés en illusions internes ou ganglionnaires, et externes ou sensorielles.

Illusions sensorielles. — Elles sont en rapport avec tous les sens, mais les plus nombreuses se rattachent à l'ouïe et à la vue. Les malades interprètent tous les bruits qu'ils entendent dans le sens de leurs préoccupations délirantes. « Je suis un être réprouvé des hommes et de la création entière, écrit un lypémaniaque ; il n’y a qu’une voix dans la nature pour le répéter. Quand tout le monde est d'accord — et je l’entends, — il n’est plus possible de douter ; les oiseaux eux-mêmes me le disent tous les jours. »

D’autres ramassent tous les objets brillants, qui deviennent pour eux de l’or, des diamants, des perles ; ils se trompent sur les personnes, prétendent reconnaître dans des étrangers des parents ou des amis.

Sous l'influence d’une indisposition passagère, d’un embarras gastrique, certains aliénés affirment sentir dans leurs aliments la présence de l’arsenic, du phosphore, etc.

Chez d’autres, la perversion des sens est telle qu'ils trouvent un goût et une odeur agréables aux matières les plus répugnantes.

Illusions internes ou ganglionnaires. — Les fausses sensations qui ont leur origine dans les viscères sont extrêmement nombreuses cl variées ; les soull rances que les malades peuvent éprouver dans les différents viscères sont interprétées de la façon la plus étrange ; une céphalalgie leur lait penser que leur cerveau est remplacé par un bloc de glace, par du mercure. Des mélancoliques hypochondriaques s’ima-

(I) Maury, Ann. méd. psych., 1856, p. 424.

SYMPTOMATOLOGIE GÉNÉRALE. 7a

ginent que leurs poumons sont remplis de poussières dangereuses, et font pour les expulser des efforts inouïs. Une loueuse de chaises d’une église de Paris, citée par Leuret, était atteinte d’une péritonite chronique, et elle expliquait les douleurs ressenties dans la cavité abdominale par la présence de plusieurs évêques qui tenaient dans son ventre un concile: elle les sentait marcher et gesticuler.

Les affections de l’utérus et de ses annexes peuvent être le point de départ d’illusions qui sont souvent de nature érotique ; certaines femmes s’imaginent ainsi quelles sont enceintes, d’autres croient qu’elles ont dans l’utérus un loup qui les ronge, etc.

11 n’est pas toujours aisé de distinguer les illusions des hallucinations, mais cette distinction mérite cependant d’être conservée ; car si elle ne repose pas sur des caractères réellement scientifiques, elle est dans la pratique d’une très grande utilité.

En résumé, les illusions ont pour cause une action matérielle produite sur les sens, et qui devient elle-même l’objet d’une fausse perception. Deux conditions sont nécessaires pour leur production, dit Leuret, une grande préoccupation de l’esprit, et une sensation. L’esprit, absorbé par une série d’idées plus ou moins circonscrites, devient incapable d’une attention suffisante pour distinguer la valeur de la sensation; le malade interprète faussement, et dans le sens de son délire, les phénomènes qui se passent hors de lui. Les illusions ont un caractère essentiellement psychologique; elles sont la conséquence directe du trouble mental ; dans un certain nombre de cas, elles fournissent des indications spéciales pour le traitement. En général, elles n'ajoutent pas de gravité au pronostic de l’affection mentale, à moins quelles né dépendent d’une lésion organique qui vient compliquer l’état mental, telle qu'une phthisie pulmonaire, un cancer de l’estomac, etc.

Troubles de la conscience.

L’expression de conscience est réservée par la plupart des auteurs à la connaissance intime de nous-mêmes, des opérations morales et intellectuelles qui se passent en nous. Elle fixe en les réfléchissant les phénomènes delà vie intime, de manière à permettre à la mémoire d’en conserver le souvenir.

L’appréciation juste, réfléchie, le sentiment intime de nous-mêmes varie non seulement dans l’état de maladie, mais encore dans l'état de santé, suivant certaines conditions psychologiques sous l’influence desquelles nous pouvons être momentanément placés. La passion est une de ces conditions, elle nous enlève l’appréciation exacte des faits qui se passent en nous et hors de nous ; nos jugements sont par suite entachés d’erreur; les impulsions qui nous dominent alors deviennent violentes, nos déterminations sont en rapport avec ce nouvel état de

PATHOLOGIE GÉNÉRALE

la conscience. C’est là un fait d’observation commune sur lequel il nous paraît inutile d’insister.

Sous le nom de cérébration inconsciente , d’ automatisme cérébral , d'inconscience , le Dr Ritti a décrit les cas oîi le cerveau, sans l'intervention de la volonté, de la conscience, produit des actes semblables à ceux que le moi combine et commande.

Cet automatisme cérébral peut s’observer dans letat de santé sous l’inlluence d’une excitation cérébrale particulière ; un mathématicien n’a pu malgré tous ses efforts résoudre un problème, il s’endort et trouve tout à coup, à son réveil, la solution du problème si ardemment cherchée.

Mais cet automatisme se manifeste d’habitude sous l’influence de conditions pathologiques (1).

Les rêves, suivant la remarque du professeur Bail, nous offrent un exemple d’un travail absolument inconscient de l’esprit. D’après le témoignage unanime de tous les auteurs, le somnambulisme se présente à nous comme la réalisation la plus complète de l’automatisme cérébral. Le somnambule semble avoir complètement perdu la conscience de ses actes, ce qui ne l’empêche pas de vaquer avec régularité à ses occupations ordinaires et même de se livrer avec succès à des travaux intellectuels (2).

L’automatisme cérébral, le travail cérébral inconscient peut se rencontrer dans les affections mentales et nerveuses les plus diverses.

L’accès d’alcoolisme aigu peut déterminer la perte absolue de la conscience, sous l’influence d’une sorte d’état congestif, comme on l’observe à la suite d’attaques épileptiques ou épileptiformes. On voit alors le malade perdre tout à coup la conscience de ses actes ; il marche, va, vient, se livre à des actes étranges dont il ne saurait évidemment être responsable ; une fois la crise terminée, il ne se rappelle plus ce qui vient de se passer, l’amnésie est complète.

Cette perte plus ou moins complète de la conscience se rencontre encore dans d’autres affections mentales, dans certaines formes de stupeur. « J’étais, nous dit un de nos malades, atteint d’accès de stupeur, dans l’état d’un homme qui a beaucoup veillé. Je marchais sans avoir conscience de la route que je parcourais, quoique conservant 1 intelligence nécessaire pour ne pas heurter les passants et éviter les voitures. »

Dans les différentes formes d’aliénation mentale, les troubles de la conscience sont en rapport avec les désordres qui envahissent les autres facultés. C est là une règle générale qui souffre peu d’exceplions, mais dans quelques cas exceptionnels, on peut observer l’automatisme cérébral se produisant alors que la conscience est intacte:

I individu assiste, comme un spectateur étonné, à l’exercice désor-

(1) Ritti, Ann. niéd. psych., 1879.

(2) Bail, Leçons sur les maladies mentales , p. 44 et suiv.

SYMPTOMATOLOGIE GENERALE.

donné de ses facultés, qu’il ne peut empêcher; lui-même réclame une protection contre l’irrésistible entrainement qui par suite le domine et contre lequel il se sent incapable de lutter.

Chez le maniaque comme chez le plus grand nombre des aliénés, si la perception intime de soi-même n’est pas entièrement abolie, elle est, en général, extrêmement confuse.

Les hallucinés n’ont plus, d’habitude, la conscience des fausses sensations qui les obsèdent ; ils croient fermement à leur réalité et c’est la raison pour laquelle ils se laissent aveuglément diriger par elles. Quelques-uns cependant conservent l’appréciation exacte du phénomène étrange auxquel ils sont sujets et ils cherchent à en donner une explication plus ou moins satisfaisante. Un de nos malades nous explique, par exemple, que l’image qu’il perçoit est créée par son cerveau et ensuite réfléchie par l’œil lui-même.

Dans les diverses formes de la mélancolie, la conscience n’est pas absente, mais elle est profondément modifiée ; l’individu voit, juge et comprend les choses autrement qu’il ne le faisait auparavant et il refuse de croire à l’existence d’une maladie.

Le délire de persécution est remarquable sous ce rapport; il est impossible de convaincre celui qui en est atteint de l’erreur profonde dans laquelle il se trouve sur les choses et les personnes et de l’impossibilité des persécutions dont il se plaint; sa conviction est absolue de ce côté, elle le pousse à des actes qu’il prémédite, qu’il accomplit sans la moindre hésitation et au sujet desquels il ne manifeste ensuite aucune espèce de regret. Quelques persécutés analysent toutes les sensations qu’ils prétendent éprouver et ils ne comprennent pas qu'on les ait transformés en une sorte de machine vivante et réduits à un véritable état d’automatisme.

La recherche du degré de conscience que l’aliéné peut conserver et, par conséquent du degré de responsabilité qu'il peut avoir encourue, est, on le comprend, d’une appréciation difficile; car, nous l’avons dit, l’individu peut conserver la conscience plus ou moins nette de la situation pénible dans laquelle il se trouve et, comme le dit Albert Lemoine, il est des aliénés qui ont si bien la conscience du trouble qui les atteint, qu’ils disent: « Je sens que ma pensée m’échappe, je ne puis la retenir (1). »

Sentiment de la personnalité.

Le sentiment de la personnalité se rattache essentiellement à la conscience.

« Le sentiment intime, dit Piorry, celui de la personnalité, n’est autre chose que la conscience que nous avons de notre propre exis-

(1) A. Lemoine, V Aliéné suivant la philosophie, p. 290 à 293.

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tcnce; c'est le jugement que nous portons sur nos sensations, puisque les sensations seules peuvent nous fournir la preuve de notre existence.

» Dans le langage vulgaire comme dans la langue médicale, ajoutet-il, on se sert le plus fréquemment du mot sentiment comme désignant l’expression qu’éprouve le moi, la part que lame y prend (1). »

Suivant Ribot (2 ,on entend généralement dans le langage psychologique par personne , l'individu qui a une conscience claire de luimême et agit en conséquence ; c’est la forme la plus haute de l’individualité ; ce que l'on doit admettre, c’est quelle est toujours liée à l'activité du système nerveux, en particulier à celle du cerveau; elle a, en conséquence, même au point de vue physiologique, ses interruptions, ses intermittences, comme par exemple, dans la période du sommeil et du réveil.

On peut distinguer, suivant Ribot, une personnalité physique , affective et intellectuelle.

La première n’est rien de plus que l’ensemble des sensations organiques venant de tous les tissus, de tous les organes, de tous les mouvements, en un mot de tous les états du corps, sorte de sensorium où ils sont représentés ;\ un degré et sous une forme quelconque. Cette personnalité physique varie comme eux et ses variations comportent tous les degrés possibles, du simple malaise à la métamorphose totale de l'individu.

La sensibilité générale, n'ayant qu’une valeu r psychique assez faible, ne produit que des désordres partiels, sauf les cas où l’altération est totale. L’exaltation des fonctions vitales détermine un état de bienêtre tout physique d’abord, qui se propage dans l’organisation nerveuse entière et suscite une foule de sentiments agréables, alors on voit tout en rose. Un état de malaise et d’impuissance a pour conséquence les sentiments pénibles ou déprimants, on voit tout en noir.

Dans l'un et l’autre cas, la personnalité n’est pas transformée au sens absolu, elle l'est relativement. L’individu est changé, n’est plus le même. Si les causes physiques qui suscitent ce changement, au lieu d'être transitoires, deviennent permanentes, il se forme une nouvelle habitude physique et mentale qui, en s’augmentant, amène une transformation plus ou moins complète. Sur ce fond tout physique peuvent se grelfer, sous l’influence de conditions spéciales, des conceptions délirantes; l'un se croit empoisonné, l’autre en possession du démon; c’est une nouvelle étape vers la dissolution du moi.

Comme exemples de cette transformation due à des causes physiques, on peut citer les sujets qui se disent insensibles, retranchés du monde extérieur; ceux qui, dans certains troubles de la sensibilité musculaire, jouissent de la légèreté de leur corps , se sentent suspendus

(I) Piorry, Dicl. des sc. méd., t. L, p. 130.

t2) Ribot, Les maladies de la personnalité, 1888.

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en l’air, croient pouvoir voler; ou bien ont un sentiment de pesanteur dans tout le corps, dans quelques membres, dans un seul membre qui parait volumineux et lourd; ou bien encore le malade se sent plus petit ou beaucoup plus grand qu’il ne l’est en réalité.

Dans ces cas la première conscience organique normale disparait pour faire place à une nouvelle conscience organique anormale, et le souvenir de l’ancienne conscience peut persister chez le malade.

La personnalité affective comprend naturellement, d’après Ribot, tout ce qui se rapporte à la sensibilité affective, dont les aberrations deviennent une source si féconde de la folie.

Dans les états connus sous les noms d'/iypochondrie, lypémanie , mélancolie (avec toutes ses formes), on trouve les altérations de la personnalité affective qui comportent tous les degrés possibles y compris la métamorphose complète.

« Les malades, dit J. Falret (1), deviennent insensibles à tout, ils n'ont plus d’affection, ni pour leurs parents, ni pour leurs enfants; la mort même des personnes qui leur étaient chères, les laisse absolument froids et indifférents. Ils ne peuvent pleurer et rien ne les émeut en dehors de leurs propres souffrances. »

La contre-partie de ces altérations partielles du moi, ajoute Ribot, se rencontre dans les cas où il s'exalte, s’amplifie, dépasse sans mesure son ton normal. On en trouve des exemples au début de la paralysie générale, dans certains casde manie, dans la période d’excitation de lafolie circulaire. Le malade éprouve alors un sen timent de bienêtre physique et moral, un besoin d’activité exubérante, qui se traduit en discours, en projets, en entreprises, en voyages incessants et vains.

La personnalité intellectuelle comprend particulièrement les troubles intellectuels dont l'hallucination serait la base ; on observe dans celte catégorie, dit l'auteur dont nous résumons le travail, certains états de conscience que le moi ne considère pas comme siens, qu’il objective, qu’il place en dehors de lui et à qui il finit par attribuer une existence indépendante de la sienne.

Les faits de double conscience, dont nous parlerons plus loin, rentrent dans cette catégorie.

Esquiros dit avoir rencontré dans un établissement d’aliénés un prêtre qui après avoir appliqué trop ardemment son intelligence au mystère de la Sainte Trinité se figurait lui-même être en trois personnes et voulait qu’on lui servît à table trois couverts, trois plats, trois serviettes (2).

Dans certaines formes de folie anxieuse, cet état, dit Griesinger (3), peut grandir au point qu’il parait au malade que le monde réel est

(1) Falret, Études sur les maladies mentales. Paris, 1889.

(2) Esquiros, Revue des Deux Mondes, 1845, p. 107.

(3) Griesinger, Traité des mal. ment., p. 265.

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complètement évanoui, détruit eL qu il ne reste plus qu un monde imaginaire où il est inquiet de se trouver.

Les troubles de la personnalité sont nombreux dans l’aliénation mentale; ils ont fait l'objet d’importants travaux depuis quelque temps; nous les passerons rapidement en revue.

Dédoublement de la personnalité. — Sous le nom de dédoublement de la personnalité, on a décrit la transformation plus ou moins brusque et d'une durée variable de l’état psychique normal ; il se forme une personnalité nouvelle, présentant des caractères variables, mais différents (souvent contraires) de ceux qui distinguaient la personnalité normale. Ce sont des espèces d’accès donnant lieu surtout à une mémoire nouvelle, conservant seulement le souvenir des faits produits pendant les accès qui se développent successivement.

Cette disposition singulière se manifeste surtout sous l’intluence d'accidents hystériques; on l’a encore désignée sous le nom d’état hystéro-somnambulique. C’est une alternance de vie normale et de vie morbide dont le patient n’a ni souvenir ni conscience.

Ferrus avait déjà appelé l’attention sur ces faits remarquables; il cite entre autres observations, celle d’une malade dont le mari, avocat distingué, exposait ainsi l’état pathologique :

Plus j'observe, dit-il, l’étrange maladie de ma pauvre femme, plus ces phénomènes de double existence qu’elle produit en elle m’étonnent. A-t-elle recouvré ses sens, elle ignore ce qui s’est passé dans ses accès; retombe-t-elle malade, elle se le rappelle avec une fidélité surprenante. Dans ces moments, les sens sont sont comme changés. Elle entend certaines personnes et non d’autres. Dans ce qu’elle fait et dit, tout est enchaîné, rationnel; elle reprend, aux accès suivants, les choses dont elle s’est occupée dans les accès passés, ordonne les détails du ménage, pourvoit aux repas et à ses petits comptes sans commettre lamoindre erreur. Comme les intervalles debien etdemal se succèdent avec une grande rapidité, elle se réveille faisant des choses qu’elle ne s’explique pas, tant la pensée qui la dirige en maladie est sans rapport avec son état de santé... A un premier degré, il faut une grande attention pour découvrir les symptômes de l’état nerveux; si ce degré augmente un peu, la malade s’anime, gesticule, parle avec force, elle a les traits convulsés; est-il plus considérable encore, l’isolement arrive, elle n’entend et ne voit plus personne, causeavec elle-inème, développe un texte, récite, court, chante, crie, pleure, rit; enfin, si les phénomènes s’élèvent à un point suprême, ses discours deviennent incohérents, elle confond les objets, perd l’usage de tel ou tel sens, etc...

Si cette affection, dit Ferrus, se rapproche par quelques particularités du somnambulisme ordinaire dans lequel on voit, une fois le mal passé, 1 oubli de ce qui vient d’arriver, et la continuation d’un accès a 1 autre, de la chaîne des mêmes actes et des mêmes idées, elle doit en être distinguée, sous d’autres rapports non moins importants, et elle mérite de figurer dans une catégorie spéciale.

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Les accidents se déclarent en effet, pendant que la malade est éveillée et sous forme d’attaques nerveuses. Celles-ci sont elles-mêmes signalées par divers phénomènes précurseurs : un malaise général, des inquiétudes vagues dans les membres, de la céphalalgie, des vertiges, de la tristesse, des pleurs, des envies de rire involontaires, des bâillements, des pandiculations, de l’engourdissement, des syncopes, de l’agitation et des mouvements convulsifs.

La durée varie beaucoup, tantôt restreinte à une demi-heure ou une heure, tantôt s’étendant à des semaines entières; les accès enfin se multiplient assez souvent, au point de revenir tous les jours et même plusieurs fois dans les vingt-quatre heures (1).

Depuis, l’attention a été particulièrement appelée sur ce sujet et des médecins ont publié des observations très remarquables de ce dédoublement de la conscience.

Le Dr Azam (2) ne pense pas qu'on doive assimiler à un accès de somnambulisme ce qu’il appelle la période seconde de cette névrose dans laquelle, suivant lui, les malades présentent toutes les apparences de la vie ordinaire, avec une intelligence plus grande, et qui constitue une personnalité nouvelle et complète.

Suivant le I)r Tube (3), il y a entre cet état qu’il considère comme un somnambulisme spontané et l’hypnotisme, des affinités qui tendent à les rapprocher intimement; on peut observer des deux côtés l’inconscience plus ou moins complète, le contrôle volontaire sur les pensées et les actions est suspendu; on constate enfin, soit une exaltation, soit une dépression de la sensibilité générale et des sens spéciaux (4).

Le Dr Georges Guinon a publié un travail intéressant à ce sujet. 11 existe, suivant lui (5), chez quelques hystériques, une phase particulière de la maladie caractérisée par le dédoublement de la personnalité. Dans cette phase, la personne parait être dans l’état normal, vivant de la vie ordinaire, sans la moindre apparence d’automatisme véritable ni de délire; la ressemblance avec l’état normal est singulièrement accentuée chez ces sortes de malades, au point qu’il est quelquefois fort difficile de s’apercevoir que l’on a affaire à une deuxième personne. Le phénomène d’amnésie d’un état dans l’autre constitue, suivant lui, le caractère distinctif du dédoublement de la personnalité. Il est un autre caractère qui permet d’affirmer l’origine hystérique, c’est le sommeil qui marque le retour et la fin de Y état nouveau et qui n’est autre chose qu'une attaque de sommeil hystérique; sommeil

(1) Ferrus, Névroses extraordinaires {Ann. med. psycfi., oct. 1857, p. (i07).

(2) Azam, Hypnotisme , double conscience. Paris, 1887.

(3) Ilack Tuke, Le corps et l'esprit. Paris, 188G.

(4) Tuke, Ann. méd. psych., 1883, p. 410. d>) Guinon, Progrès méd. 12 mars et 30 juillet, 1892.

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plus ou moins prolongé, durant parfois seulement quelques minutes.

Nous devons ajouter que les prodromes qui annoncent le retour des accès que nous avons résumés plus haut sont variables, mais toujours identiques à eux-mêmes ; ils rappellent le plus souvent quelquesuns des accidents qui caractérisent l’hystérie : douleurs à la nuque, aux tempes, battements de cœur, frissons dans différentes parties du corps, etc...

La guérison s'est montrée dans certains cas; dans d’autres circonstances, on a observé le passage à l’état chronique, les périodes anormales, pathologiques, sont devenues l’état habituel, la transformation est devenue définitive, et le trouble mental est resté l’état normal.

Sous le nom de double personnalité, de dualité de la conscience, on a compris les faits qui se rapportent à la conservation de la conscience au milieu du trouble intellectuel le plus complet; on les observe dans quelques cas exceptionnels chez les aliénés.

Cette dissociation des fonctions nerveuses se remarque même sous l’influence de quelques narcotiques. En associant la morphine et le chloroforme, dit M. A. Dastre (1), on voit persister la conscience, tandis que la perception a disparu; le sujet a conservé le sentiment de luimême et du monde extérieur, il voit, il entend, il juge, il répond avec convenance aux questions qu’on lui pose, il obéit avec docilité aux ordres qu’on lui donne, en un mot, il assiste comme un témoin indifférent à l’opération qu’il subit.

Sous l'influence du haschich, on peut observer le fait curieux de la conservation plus ou moins entière de la conscience au milieu du désordre des autres facultés. Le Dr Gerdy raconte qu’après avoir pris lui-même du haschich, alors qu’il était interne dans un hôpital, il a conservé le souvenir de l’effroyable stupeur dans lequel était plongé son moi raisonnant en voyant le dévergondage d’idées de son moi déraisonnant et l’horrible crainte qu’il avait de ne pas voir cesser un pareil état (2).

Chez les aliénés, les troubles de la conscience suivent généralement les désordres qui envahissent les autres facultés. Mais il existe des cas où l’on observe, au milieu du trouble mental, la conservation très nette de la conscience. L’individu assiste comme un spectateur étonné, quelquefois effrayé, au désordre de ses facultés qu’il ne peut empêcher.

Il existe dans quelques cas un véritable état de double personnalité, 1 une s'étonnant des sensations bizarres éprouvées par l’autre et les jugeant d’une manière exacte.

M. X... est un malade instruit, intelligent; il a été attaché à la rédaction d’un journal important. 11 est atteint d’un délire de persécution et ce qu’il y a

(1) A. Dastre, Revue des Deux Mondes, 1880, p. 864 et suiv.

(2) Société de médecine, séance du 22 févr. 1879.

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de remarquable chez lui, c’est qu’il étudie les sensations anormales qu'il éprouve; ilfaitàce sujet lesobservations les plus judicieuses : « Son moi, dit-il, est passif et reste comme spectateur. »

Une dame, citée par Luys, disait: « Il y a en moi deux personnes, deux volontés et ces deux volontés se contre-balancenl et me font rester en place. Je demeure immobile, stupide et j’ai le sentiment d’une lutte incessante qui s’opère en moi et de la situation pénible et ridicule qui en résulte. »

Un malade cité par le D1 2 3 4' Ivrishaber, s’exprime ainsi : « Une idée des plus étranges m’obsède et s’empare de moi, celle de me croire double. Je sens un moi qui pense et un moi qui exécute; je me sens plongé dans un rêve profond, je ne sais pas si je suis le moi qui pense ou le moi qui exécute (1). »

M. Séglas résume sous ce rapport une observation intéressante (2).

M. M..., comptable, est halluciné, les voix reproduisent sa pensée, elles prononcent ce qu'il lit, comme si quelqu’un lisait à haute voix à côté de lui. Il a conscience de la nature subjective de ces phénomènes, il dit lui-même que ce sont des hallucinations, cela le fatigue et il voudrait bien guérir.

Baillarger cite aussi l'observation curieuse à ce point de vue d’un malade atleint de mélancolie anxieuse. « Ma pensée, disait-il, gît, il me semble, à la poitrine, à l’estomac; je suis porté à croire qu’il y a chez moi une double pensée (3). »

C’est surtout au début de certaines formes mélancoliques, comme l’observe J. Falret, de celles où le délire porte sur l’état des facultés morales et affectives, que l'on remarque la conservation plus ou moins complète de la conscience en présence des phénomènes morbides qui envahissent de plus en plus la vie psychique. « Les malades sentent, comprennent que tout est changé en eux, ils se désolent de ne plus apercevoir les choses à travers le même prisme qu’autrefois. Ils ont honte, même horreur de leur propre personne, ils regrettent leur intelligence évanouie, leurs sentiments éteints, ils prétendent qu’ils n’ont plus d’affection pour leurs parents, ni même pour leurs enfants (4).

Un malade que nous avons soigné et qui a fini par guérir présentait à un haut degré cette conservation de la conscience au milieu des obsessions les plus étranges et des actes impulsifs les plus fâcheux. « Je suis disait-il, un misérable, obligé de céder aux tentations les plus abominables. »

En définitive, cette double personnalité, cette dualité de deux personnes différentes chez le même individu, l’une conservant presque intégralement les caractères de la personnalité normale, l’autre pré-

(1) Krishaber, Névropathie cérébro-cardiaque , 1873, p. 142.

(2) Séglas, Ann. méd. psych., 1889, p. 31.

(3) Baillarger, Ann. méd. psych., 1856, p. 54.

(4) J. Falret, Folie morale [Ann. méd. psych., 1889, p. 13), et Étude sur les maladies mentales et nerveuses. Paris, 1889.

sentant les signes d’une personnalité toute autre, anormale, pathologique, se renconlre au début d’un certain nombre d affections mentales.

Elle ne tarde pas à disparaître au fur et à mesure que la maladie fait elle-même des progrès. Elle peut aussi être la caractéristique d’un trouble mental particulier et durer aussi longtemps que lui sans que le pronostic soit autrement aggravé.

Le DrJaffé(t ) cite le cas d’un nommé D... militaire, âgé de cinquante-trois ans qui reçut plusieurs coups à la tèle; bientôt des signes évidents d’aliénation mentale se manifestèrent. Il prétendait qu’il y avait en lui deux personnes, l’une à gauche, le mauvais I)..., l'autre à droite, le bon I)... Il tenta une fois de se suicider pour tuer le mauvais D... habitant la partie gauche de son corps. Le malade tomba peu à peu en démence. L’autopsie révéla une différence considérable entre les deux moitiés du cerveau ; à gauche, les circonvolutions frontales sont très atrophiées, ainsi que le corps strié et les couches optiques; la couche corticale est très amincie et à la surface gauche de la grande faux se trouve une lamelle osseuse, longue d’un demi-centimètre et large d’un quart.

Il est évident, ajoute le IV Jaffé, que le siège unilatéral de ces lésions a été, sinon Tunique, du moins la cause essentielle du délire de la double personnalité; l’individu était différent de chaque côté; il se sentait double.

Transformations de la personnalité. — Nous ne nous étendrons pas sur les diverses transformations que la personnalité peut subir ; nous les retrouverons dans quelques-unes des formes d'aliénation mentale que nous passerons en revue.

Sous le nom de zoanthropic , on a décrit l’une des transformations les plus curieuses de la personnalité. Le malade prétend alors n’être plus une personne humaine, mais être changé en un animal, en chien, en loup, etc.

« Cette étrange folie, dit Esquirol, a été observée dès la plus haute antiquité, elle a été décrite par Àétius et par les Arabes; elle s'est montrée en France depuis le xvc siècle. L'on a donné le nom de loupsgarous aux lycanihropes ; ces malheureux fuient leurs semblables, vivent dansles bois, dans les cimetières, dans les ruines, courent dans les campagnes pendant la nuit en poussant des hurlements, etc... On appelait cynanihropes ceux qui se croyaient changés en chiens. Dom Lalmet rapporte que, dans un couvent d'Allemagne, les religieuses se crurent changées en chats, et qu’à une heure fixe de la journée, elles couraient dans tout le couvent en miaulant à qui mieux mieux (2). »

Ces aberrations dont on ne trouve plus à notre époque que de rares exemples étaient fréquentes au moyen âge où les idées superstitieuses, la croyance à la sorcellerie, à la possession, régnaient sans conteste ;

(1) Dr Jaffé, Arc/i. fiir Psychiatrie, 1870.

2) Esquirol, 1. 1er, p. 521.

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elles sont une preuve du rôle considérable que l'imagination vivement impressionnée jouait dans la détermination du délire. Calmeil(l), nous en a laissé une description remarquable.

Les hallucinations et les illusions chez quelques mélancoliques peuvent être le point de départ de l'idée fixe qui fait croire aux malades qu’ils sont changés en tel ou tel animal.

Griesinger (2) cite l’exemple d’une jeune mélancolique qu’il a observée; elle vit un jour une tête de cochon sortir de son miroir et s’avancer vers elle, à partir de ce moment, elle crut pendant longtemps qu’elle était changée en cochon.

Il n’est pas rare, dit Griesinger, de voir quelques mélancoliques se ligurer qu’ils ont perdu leur propre responsabilité et qu’ils sont métamorphosés, de là le nom donné à cette affection de mélancolie métamorphosée. Nous avons parlé plus haut des idées qu’engendrent les anesthésies générales ou partielles, les malades s'imaginent qu’ils n’ont plus de tète, que leur corps est de beurre, leurs jambes de cire ou de verre.

Des faits plus intéressants encore au point de vue psychologique et pathologique sont ceux où le malade croit avoir changé de sexe. Ce délire n’appartient pas d’une façon spéciale à la mélancolie, il peut se développer dans le cours de toute autre affection mentale. Nous pourrions citer l’exemple d’une malade traitée à Sainte-Anne, atteinte de délire ambitieux et qui s’imagine être un homme, le prince impérial. Ce délire d’interversion sexuelle, parait tenir dans beaucoup de cas, suivant Griesinger (H), à une affection des organes génitaux qui supprime les sensations sexuelles.

Perte de la personnalité. — La perte de la personnalité est également un fait remarquable que l'on observe dans quelques formes d’aliénation mentale; particulièrement dans l’hypochondrie, dans la paralysie générale et dans la mélancolie anxieuse.

Cette perte peut être partielle ; l'individu affirme que telle ou telle partie de son corps n’existe plus, est transformée en un objet inerte, en bois, en carton, etc.. ; ou bien la totalité de son corps n’existe plus, ce n’est qu’une machine inerte dont il ne sent plus rien : il cherche à en donner la preuve en se mutilant.

Si le délire en se généralisant, si l’affaiblissement de l’intelligence et l’imagination pervertie contribuent à donner au malade cette croyance bizarre, on ne saurait nier en pareil cas l’intervention importante des troubles de la sensibilité générale. La science renferme de curieux exemples de cet affaiblissement progressif du sentiment de

(1) Calmeil, Ve la folie considérée sous le point de vue pathologique, philosophique, historique et judiciaire. Paris, 1845.

(2) Griesinger, Mal. ment., p. 271.

(8) Griesinger, op. cil., p. 289.

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la personnalité ; on peut l'observer sans que l’intelligence soit ellemême diminuée d’une manière correspondante.

Esquirol cite déjà l’observation d’une jeune fdle qu’il soignait à Charenton ; elle était persuadée qu’elle n’avait plus de corps; elle allai! sans cesse comme une personne égarée à la recherche de son corps, elle le demandait pendant la visite et répétait continuellement : « Je n'ai plus de corps. Que vais-je devenir? Rendez-moi mon corps! »

Le siège et les causes des anomalies de la sensibilité générale qui semblent présider au développement de ce délire sont difficiles à comprendre; elles peuvent être liées à une sorte d’analgésie, il peut se faire aussi que certaines modifications obscures de la sensibilité musculaire donnent naissance à ces conceptions délirantes.

Les faits d’aliénés se croyant morts et ne reconnaissant pas leur corps comme leur appartenant sont assez nombreux.

Esquirol parle d’une femme qui croyait que le diable avait emporté son corps; la surface de la peau était complètement insensible.

11 en était de même dans le fait suivant de Foville : Un soldat se croyait mort depuis la bataille d’Austerlitz,, où il avait été gravement blessé. Quand on lui demandait des nouvelles de sa santé, il répondait : «Vous voulez savoir comment va le père Lambert? mais il n’y a plus de père Lambert, un boulet de canon l’a emporté à Austerlitz ! Ce que vous voyez là ce n’est pas lui, c’est une mauvaise machine qu’ils ont faite à sa ressemblance. » En parlant de lui-même, il ne disait jamais moi, mais toujours cela. La peau était insensible et souvent il tombait dans un état complet d’immobilité et d’insensibilité, qui durait plusieurs jours.

Griesinger pense que les altérations profondes de la sensibilité générale constituent les éléments les plus importants de cette forme de délire; aussi faut-il apporter un soin tout particulier dans la recherche de ces anomalies, parce qu’elles peuvent quelquefois fournir des indications pour la thérapeutique (1).

Griesinger fait encore remarquer un phénomène remarquable chez quelques aliénés, une sorte d’anesthésie psychique, d’absence de l’acte intellectuel le plus intime, de la sensation. On entend des mélancoliques se plaindre à ce sujet. « Je vois, j’entends, je ressens, disent les malades, mais je ne peux percevoir la sensation, c’est comme s’il y avait un mur entre moi et le monde extérieur. »

Séglas a publié 2) une intéressante observation dans laquelle on voit les idées de négation et la perte de la personnalité reposer sur les troubles de la sensibilité générale et les troubles psycho-moteurs.

I.a malade dont il s agit disait ne plus sentir la nourriture descendre dans son estomac, un prêtre lui avait pris son cœur; elle n’a plus de langue, plus

(1) Griesinger, op. cit., p. 92 et 93.

(2) Séglas, Archives de neurologie, 1891, p. 2G.

SYMPTOMATOLOGIE GÉNÉRALE.

de luette, plus d’amygdales. Elle n’a plus de sentiment, plus de mémoire, plus de pensée. On lui a tout pris, elle n’est plus qu’une bête. Les prêtres lui parlent intérieurement sans qu’elle les entende par l’oreille. « Je ne les entends pas, dit-elle, je les sens parler, » les voix intérieures viennent du ventre, del’estomac, de la tète, du dos, de la gorge et surtoutdelalangue, etc...

J. Cotard(l)a donné lenom de délire des négations à. certaines formes d'aliénation mentale caractérisée par des idées délirantes hypochondriaques d’une nature spéciale ; les malades qui en sont atteints croient que certains de leurs organes ont disparu ou bien qu’ils sont métamorphosés. Ces idées reposent sur des altérations profondes de la sensibilité générale et viscérale, ce sont des anesthésies ou des dysesthésies corporelles. Le malade interprète d’une manière délirante les sensations anormales qu’il ressent; les sensations qui le renseignent sur la forme de son corps sont modifiées ou ont disparu; s’il se plaint de ne plus avoir de cerveau, de cœur, c’est que les sensations internes correspondant à ces viscères sont supprimées. Comme le dit Schiile, la sensibilité générale est le résultat de la solidarité d'action des nerfs sensibles et chaque nerf sensible peut, par suite, être considéré comme possédant une certaine fonction psychique.

« La sensibilité générale et viscérale est-elle complètement modifiée, le malade devient une autre personne ; il peut y avoir même une dissolution, une perte complète de la personnalité (2). »

En résumé, le sentiment de la personnalité subit chez un grand nombre d’aliénés une transformation souvent profonde. La conscience ne perçoit plus de la même manière les impressions que leur propre organisme leur transmet, et aussi celles qui proviennent du monde extérieur; les objets et les choses ont pour eux une signification toute contraire à celle qu’ils leur donnaient autrefois ; de là des déterminations qu’on ne pourrait expliquer autrement. Nous retrouverons ces troubles de la personnalité dans certaines formes de mélancolie, dans le délire des persécutions et dans la paralysie générale.

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