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TROUBLES DE LA SENSIBILITÉ MORALE

Dans toutes les formes d'aliénation mentale on trouve constamment une perturbation plus ou moins profonde de la sensibilité morale. Ce sont les impressions morales, a dit Esquirol, qui, dans la grande généralité des cas, provoquent la folie.

Presque toujours des émotions douloureuses plus ou moins prolongées ont précédé l'invasion du délire, et c’est une souffrance morale qui en caractérise la période d’incubation.

Les changements de caractère sont très importants à noter, ils existent dès le début de l’affection mentale ; tantôt les traits saillants

(1) Cotard, Études sur les maladies cérébrales. Paris, 1891.

Çï) J- Dagonet, Bulletin de la Société de médecine mentale de Belgique , 1891.

PATHOLOGIE GÉNÉRALE

du caractère sont exagérés, comme il arrive souvent dans la mélancolie; tantôt on observe une transformation complète, dans la manie par exemple. Dans la période prodromique de la paralysie générale, on constate cette modification longtemps avant l’apparition des symptômes moteurs et du délire ambitieux ; le malade (auquel on attribue encore, dans son entourage, la pleine possession de ses facultés) s’adonne souvent à des excès, que l'on considère plus tard comme la cause de la paralysie générale, alors qu'ils en étaient seulement les premiers symptômes ; sa moralité a baissé, il n’a plus le sentiment de l’honneur, il triche au jeu; il se livre à, une débauche crapuleuse, bien que ses aptitudes génésiques soient diminuées.

L’examen du caractère de l’aliéné, à la période de convalescence, et après la guérison, est d’un grand intérêt pratique et scientifique. Dans les folies intermittentes, en même temps que l’intelligence se retrouve plus nette dans les premiers jours de la période de lucidité, le caractère devient plus rassis, plus conciliant. Le médecin peut en profiter pour obtenir des concessions d’autant plus utiles que le retour de l’accès est prévu et que l’intervalle lucide ne tardera pas h prendre fin.

Les variations du caractère peuvent, en tous cas, permettre au médecin de prévoir, quelquefois de très loin, la probabilité d’une maladie fâcheuse.

Les aliénés sont ordinairement d’une impressionnabilité très grande : * sous l'influence du délire, leurs affections se modifient peu à peu, ils prennent en aversion les personnes qu’ils chérissaient le plus, ou du moins s’ils n’ont pas pour elles les marques d’un profond mépris, ils ne leur témoignent plus qu’une indifférence complète.

« Quelques-uns, dit Esquirol, semblent cependant faire exception à cette loi générale, et conservent une sorte d’affection pour leurs parents et amis; mais cette tendresse, qui est quelquefois excessive, existe sans confiance, sans abandon pour les personnes qui, avant la maladie, dirigeaient les idées, les actions des malades. Ce mélancolique adore son épouse, mais il est sourd à ses avis, à ses prières; ce fils immolerait sa vie pour son père, mais il ne fera rien par) déférence pour ses conseils, dès qu'ils auront son délire pour objet.

■> Cette perversion morale, ajoute Esquirol, est si constante, qu’elle me paraît un caractère essentiel de l’aliénation mentale. 11 est des aliénés dont le délire est à peine sensible; il n'en est point dont les passions, les allections morales ne soient désordonnées, perverties ou anéanties (1). »

La perversion morale, nous le verrons plus tard, caractérise particulièrement certaines formes d’aliénation mentale. Telles sont les folies religieuses, le trouble moral que nous décrirons sous le nom de folie

(1) Esquirol, f. II, p. JG.

SYMPTOMATOLOGIE GENERALE.

impulsive, et la plupart des cas de manie aiguë et chronique. Les malades sont alors poussés à des actes de méchanceté ou de malveillante espièglerie : comme l’a fait observer Esquirol, ils se plaisent à faire le mal; ils injurient, calomnient; ils rient du mal qu’ils font et de celui qu'ils voient faire.

Belhonmie a justement fait remarquer que l'état névropathique ou un simple trouble du système nerveux suffisait pour produire, surtout chez les individus prédisposés à la folie, des phénomènes de perversion des facultés intellectuelles, morales ou instinctives. C’est ce que l’on observe par exemple chez quelques jeunes filles à lepoque de la menstruation, pendant la puberté.

Michéa (1) a cherché à établir la distinction entre la perversion maladive et la perversité morale. Cette distinction peut certainement présenter, dans quelques cas, les plus grandes difficultés. L’auteur que nous citons résume sous ce rapport quelques caractères généraux. Il importe, suivant lui, de comparer les habitudes présentes de l’individu avec les habitudes antérieures ; c’est là une première règle qui doit guider l’expert dans l’appréciation des faits. Les circonstances étiologiques sont importantes à noter; tels sont les troubles nerveux, qui contribuent pour une part si grande dans la production du délire.

Quoi qu’il en soit, comme le dit Esquirol, le retour des affections morales dans leurs justes bornes, les larmes de la sensibilité, le besoin d’épancher son cœur, de se retrouver avec les siens, de reprendre ses habitudes, sont des signes certains de guérison.

« La diminution du délire n'est un signe positif de guérison que lorsque les aliénés reviennent à leurs premières affections (2). »

L’irritabilité est un caractère essentiel de toutes les formes d’aliénation, surtout à leur période aiguë.

On voit alors les malades subir avec la plus grande facilité les émotions de toutes sortes. Qu’on vienne, par exemple, à heurter maladroitement leurs conceptions délirantes, et l’on provoque aussitôt chez eux une source intarissable d’impressions douloureuses. Une opposition malveillante, systématique, les jette infailiblement dans la disposition d’esprit la plus regrettable. Si, au contraire, on les écoute avec bienveillance, si l’on prend intérêt à leur situation pénible, on arrive presque toujours à captiver peu à peu leur confiance et à les soumettre insensiblement au traitement que leur maladie réclame.

La colère, la fureur, constitue aujourd’hui chez les aliénés un état véritablement exceptionnel. Elle était autrefois un symptôme habituel et caractéristique des maladies mentales. Ce symptôme a disparu depuis que les maladies sont devenues l’objet d’un traitement humain et rationnel.

(1) Michéa, Ann. méd. psych., 1852, p. 140.

(2) Esquirol, t. 1er, p. ig.

PATHOLOGIE GENERALE

On observe surtout les accès de fureur les plus intenses dans quelques cas de manie aiguë, et particulièrement à la suite d attaques d’épilepsie. Ces accès se produisent souvent d’une manière périodique ; rarement ils font explosion tout à coup. Ils ont leur période d'incubation, d’augmentation et de décroissance. Presque toujours ils sont annoncés par des prodromes qui permettent de placer les malades à temps dans les conditions nécessaires de surveillance.

Chez les aliénés en proie à la fureur, les forces physiques sont pour ainsi dire décuplées. Ce qui les rend ainsi redoutables, dit Esquirol, c’est que le sentiment de leur force est soustrait au calcul de la raison. Plusieurs même ont la conviction qu'ils possèdent une force surnaturelle, indomptable, et lorsqu'ils en font usage, ils sont d’autant plus dangereux, qu’une idée de supériorité les domine, ou qu’ils ont moins d’intelligence (1).

Il n’est pas rare de voir l’accès de fureur suivi d'un état d'affaissement et de prostration plus ou moins considérable, qui, dans quelques cas, peut se transformer en un état de stupeur ou de démence confirmée.

Toutes les passions peuvent prendre, chez les aliénés, un développement extraordinaire. Elles ont une énergie plus ou moins en rapport avec la forme même du délire.

Les passions expansives, celles qui expriment le contentement, le bien-être, la satisfaction de soi-même constituent, par leur exagération, le caractère spécial du délire ambitieux (monomanie d’Esquirol), et de la paralysie générale à ses deux premières périodes. Ces malades se montrent d'une gaieté excessive, quelques-uns prétendent jouir d’une félicité sans bornes.

Au contraire, les passions dépressives, celles qui expriment la crainte, le chagrin, la frayeur, se rencontrent dans les diverses variétés de la mélancolie, et dans une forme spéciale que nous décrirons sous le nom de stupidité.

Les malades, devenus soupçonneux, sombres, taciturnes, évitent avec soin ceux qui les approchent; ils voient dans ceux qui les entourent des persécuteurs ; quelquefois ils ne peuvent ni comprendre ni expliquer le motif de leurs angoisses et de leurs terreurs.

Les hypochondriaques sont absorbés par le souci de leur ^.nté. Ils se concentrent en eux-mêmes ; leur impressionnabilité morbide se traduit chez eux par un grand nombre de sensations douloureuses.

I n rien les incommode ; la lumière, le moindre bruit leur fait pousser des cris effroyables. Ils sentent une griffe de fer qui les déchire, un 1er rouge qui les brûle. I n hypochondriaque, cité par Leuret, prétend que la langue n a point de termes pour exprimer ce qu’il res-

(1) Esquirol, t. I«r, f. 153.

SYMPTOMATOLOGIE GÉNÉRALE.

sent : « C’est, dit-il, comme un vase qui se remplit goutte à goutte, et dont toutes les gouttes sont des torrents de maux (1). »

Chez les maniaques, au contraire, les passions présentent une remarquable instabilité; elles se succèdent les unes aux autres avec une mobilité que rien n’explique. Le malade passe sans transition de la joie la plus vive à toutes les manifestations de la douleur la plus profonde; il ne garde aucune mesure dans les sentiments de haine, de vengeance qui l’animent tout à coup, et qui font brusquement place aux expressions contraires d’une amitié sans bornes.

Les imbéciles ont des désirs impérieux, des penchants pervers ; ils volent pour satisfaire leur gloutonnerie, pour se procurer des objets insignifiants.

Dans la démence, les malades n’ont plus ni désirs, ni aversions, ni haine, ni tendresse; indifférents à tout, rien ne les touche (2)...

En résumé , chez les aliénés les passions reposent sur des motifs bizarres, chimériques, et qui témoignent de l’affaiblissement de leur volonté. Dans l’état de raison, entre le mouvement impulsif passionnel et la détermination, intervient la conscience, cette lumière de l’àme, et l’acte commis engage nécessairement la responsabilité de celui qui l’a commis. Chez l’aliéné, la conscience déviée ou complètement absente, suivant la forme même du délire, ne vient pas faire obstacle -à l’accomplissement de déterminations regrettables, c’est là une règle générale, un principe absolument vrai dans la généralité des cas. On sait, par exemple, que les individus atteints de paralysie générale, au début de leur maladie, donnent à toutes leurs passions, sans la moindre retenue, la plus entière satisfaction ; leurs penchant ont un caractère d’irrésistibilité qui témoigne, chez eux, d'une absence complète de libre arbitre ; mais c’est là surtout le point de vue médico-légal sur lequel nous n’avons pas à insister.

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