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PRINCIPES GÉNÉRAUX

Avant de résumer dans le chapitre suivant les règles principales qui se rapportent à l’administration des asiles d'aliénés, il nous paraît utile d’exposer, d’une manière succincte, les principes généraux qui doivent présider, suivant nous, à la fondation et à l'organisation de ces établissements.

Les asiles d’aliénés sont devenus, surtout depuis quelque temps, un juste motif de préoccupation. Les dépenses qu’ils occasionnent se sont progressivement accrues d’une manière effrayante, et l’on s’est demandé où devait s’arrêter cette progression extraordinaire.

11 nous parait indispensable de présenter quelques observations à cet égard. Il importe, à un haut degré, que des principes invariables soient nettement posés, et que les asiles sortent enfin de la période d’expérience et de tâtonnements par laquelle ils ont du passer. I*1 règles fixes, en imprimant à leur organisation 1 unité d action nécessaire, peuvent seules leur assurer une prospérité désirable, et leur permettre à la fois de donner satisfaction aux exigences de la science, et de rendre moins onéreuses les dépenses qu entraîne le traitement des aliénés.

Il est très regrettable, comme le fait justement remarquer le L)r Cyon, dont nous avons analysé ailleurs le travail I . quand une fois l'établissement a été construit et qu’il commence à fonctionner, de reconnaître seulement alors les inconvénients du système qu’on a cru devoir adopter. Il est trop tard pour remédier aux erreurs commises. La société n’est certainement pas en état d'abandonner a son gré certains établissements, pour en construire de noineauv ' On peut, d’après le D' Cyon, dont nous résumerons les idées, admettre, d’une manière générale, pour ce qui concerne b" eta > issements d’aliénés, trois sortes de système^.

1) Cyou, Ann. méd.-psych., janv . 1S0>.

MÉDECINE LÉGALE ET ADMINISTRATION

Le premier système a été suivi en Angleterre dans toutes ses conséquences : c’est celui des asiles fermés, on pourrait l’appeler le système anglais.

Il consiste à introduire dans les établissements, d’ailleurs complètement fermés, la disposition la plus confortable ; les malades y jouissent de la plus grande somme de liberté possible, ils y trouvent pour le travail des ressources considérables. Le travail y est employé comme moyen thérapeutique, et le produit sert à couvrir en partie les frais d’entretien.

Le deuxième système est celui qui est employé à Clermont, et dans les deux établissements de Bruges ; il a été essayé aussi dans le département de la Seine. Mais les établissements de Clermont et de Bruges sont des maisons privées, qui ont traité avec les départements pour l’entretien de leurs aliénés à un prix assez minime, et qui emploient en conséquence les malades à l 'exploitation de fermes. Ces derniers y jouissent naturellement d’une grande liberté de mouvements, mais ils sont astreints à une occupation continuelle ; c’est là le côté caractéristique et fâcheux de ces entreprises particulières. Le prix de journée, relativement favorable, est la raison principale qui a engagé les départements à envoyer leurs malades dans ces établissements.

Le troisième système consiste à placer les aliénés dans les familles , c’est le système bien connu de Gheel. La liberté des malades, leur existence au milieu delà famille, aux occupations de laquelle ils prennent une part plus ou moins active, tel est le but de l’institution.

Tous les autres systèmes ne sont que des modifications de ces trois types principaux ; il importe donc de les examiner aux différents points de vue de l’économie, de la thérapeutique, et aussi au point de vue social.

La fondation de colonies, recommandée dans les derniers temps par des médecins aliénistes, d’après le système de Gheel, ne paraît pas devoir donner, surtout ailleurs qu’à Gheel, des résultats véritablement avantageux. Ce système consiste, on le sait, dans la création de villages où les aliénés peuvent être mis en traitement dans les familles de paysans.

Les partisans de ce système ont opposé le bon marché de cette colonie aux frais coûteux qu’exigent les asiles fermés. Ce résultat économique est plus apparent que réel, si l’on considère d’une part que l’argent donné parles communes pour l’entretien de leurs aliénés vient uniquement tourner au profit des seuls habitants de Gheel; et, d’autre part, on ne saurait établir de comparaison pour ce qui concerne l'habitation, l’habillement, la propreté et surtout les soins hygiéniques entre Gheel et les autres établissements ; d’autre part le régime autorisé par le règlement est-il toujours donné en quantité et en qualité suffisantes?

Non seulement le produit du travail, dans la colonie de Gheel, profite seulement au nourricier, mais il est très remarquable de voir que les malades y travaillent moins volontiers que dans les asiles fermés; on aurait pu, a priori, supposer le contraire. Leurs relations avec le nourricier sont loin d'être amicales, et ce dernier ne les fait travailler que pour en tirer le plus de profit possible. On rencontre en effet à ( iheel très peu d aliénés qui travaillent, encore ne le font-ils qu’ avec répugnance et se plaignent-ils de l'obligation qu’on leur impose. Les nourriciers conviennent eux-mêmes qu'ils ne retirent de ce travail qu'un bien médiocre profit ; souvent même ils n’en ont aucun, et s’il> prennent des pensionnaires, c’est uniquement pour l’argent comptant qu’ils reçoivent. Dans les asiles, au contraire, on voit beaucoup de malades travailler avec ardeur, s’enorgueillir de l’ouvrage qu’ils ont fait.

Les partisans de Gheel font remarquer que les malades jouissent dans cette colonie de la liberté de mouvements la plus complète. Cette question mérite d’être attentivement examinée; il n'est pas absolument certain que les nourriciers, à Gheel, n’attachent pas leurs malades lorsqu’ils sont obligés, pour aller à leur travail, d'abandonner toute surveillance ; quelques-uns ont même avoué qu'ils n’avaient pas l'habitude d’aller faire leur déclaration à l’établissement central, chaque fois qu’ils étaient obligés de prendre momentanément une pareille mesure.

Si, du reste, les paysans de Gheel, qui pour la plupart sont d’une grande simplicité, font cependant une impression favorable en ce qui concerne surtout la douceur de leur caractère, en serait-il de même pour d’autres paysans, si l’on était tenté d'implanter ailleurs une colonie semblable? Un contrôle sérieux est absolument impossible à réaliser en pareille circonstance, et, pour en avoir la preuve, il suffit de se rappeler les difficultés que I on éprouve dans un asile pour empêcher les gardiens de contracter, sous ce rapport, les pl us détestables habitudes.

Le système des colonies d'aliénés ne pourrait donc rencontrer dand autres pays que les plus grands obstables. 11 ne saurait aussi convenir qu’à un nombre de malades fort restreint ; on ne peut, en effet, y placer les paralytiques, les épileptiques, les individus devenus malpropres, ceux qui sont atteints d'une forme aigue et récente d alienation, qu’il importe de soumettre à l’observation de médecins spéeiaux ; enfin les malades que l’on doit soustraire aux diverses causes de surexcitation.

Nous devons ici mentionner la tentative faite par le département de !,i Seine, en fondant à Dun-sur-Auron (Cher) une colonie familiale pour ses aliénés incurables. M. le Dr Marie, chargé de la direction de celte colonie, a bien voulu nous remettre, à ce sujet, la note ci-dessous .

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Conçue comme un des moyens de diminuer l’encombrement des asiles de la Seine par les chroniques incurables, la colonie de Dun représente en quelque sorte l'intermédiaire entre l'hospice de vieillards ordinaire et l'asile fermé, pour le traitement des aliénés curables (1).

Elle assiste jusqu’ici principalement les déments séniles ou vésaniques reconnus, après observation spéciale, inoffensifs et susceptibles d’être placés dans les familles sous une surveillance médicale constante (2).

Avec 82 malades en huit mois, la colonie n’a eu ni décès ni évasion et seulement neuf réintégrations. (Rapport du Ur Marie, IG août 1803.)

Le prix payé pour les malades aux nourriciers est de 1 fr. 13 en moyenne (3) en échange du logement, du couchage et de l’alimentation.

L’habitation est relativement confortable ; l’alimentation exigée comporte la viande fraîche quatre jours par semaine ainsi qu’un litre de vin.

L’habillement, la chaussure et le linge de corps sont aux soins de l’admitration.

Celle-ci est représentée par un médecin des asiles de la Seine (Dr Marie) assisté d’un surveillant-régisseur, d’un commis aux écritures et d'une infirmière.

Un local contient les bureaux et les logements du personnel avec infirmerie centrale de 13 lits, lingerie, vestiaire, chambre d’isolement, bains, etc.

Le chiffre total des malades est en principe de 100; on disposerait imméciatement de places suffisantes pour un nombre double de placements.

Comparé à la colonie de Lierneux, créée en Belgique dans ces dernières années, la tentative de Dun n’est pas moins encourageante jusqu'à ce jour.

Quanta l’action curative du régime familial, elle se restreint forcément à l’amélioration possible des chroniques ainsi placés.

C’est ce que le Dr Turnbull appelle l’action tonique du privale dwelling System. « Une amélioration de l’état mental, dit le Dr Fraser (4) se produit fréquemment pour les malades envoyés de l’asile en famille. Ce changement peut être attribué à l’influence inhibitoire du milieu ambiant, une fois que le malade est soumis à des soins particuliers.

» La société de personnes saines, l’exemple des nourriciers, la présence des enfants et différentes autres choses, tout, de près ou de loin, influe sur son caractère. Il en résulte souvent que le malade paraît plus raisonnable qu’il n’était en réalité, et quelquefois le devient réellemeut. Il comprend bien vite que les écarts de caractère ou de paroles choquent la famille où il est.

» Ayant toujours des exemples de gens raisonnables, il en subit l’influence constante et est amené naturellement à modeler sa conduite sur celle de ses compagnons.

» On observe ce changement très rapidement, et des malades qu’à une première visite on serait tenté de porter comme devant retourner à l’asile, après avoir été soumis à un second examen sont retrouvés transformés. »

Suivant l’éminent directeur de la colonie de Gheel, le Dr Peters, l’action

(1) Dr Marie, V Assistance des aliénés en Écosse, chap. xi, Rapport administratif [Mission médicale, 1892), et Foville, La législation relative aux aliénés en Angleterre et en Écosse. Paris, 1885.

(2) Instruction ministérielle du 5 octobre 1892.

(3) D1 2 3 4' Deschamps, Note au Congrès de La Rochelle, 1893.

(4) Dr Fraser, Rapport d'inspection des colonies familiales d’Ecosse, année 1889.

du régime familial serait aussi un premier appoint pour l’accélération de I. convalescence des vésanies aiguës en voie de guérison

« Il y aurait peut élre lieu à ce point de vue d’étendre le système familial a 1 hospitalisation transitoire d’aliénés convalescents sortants.

Fig. 42. — Colonie familiale de Dun (Cher .

» Ce serait alors une sorte de patronage familial, en même temps qu’un équivalent de l’asile de convalescence pour les maladies mentales ». M trie.)

Les asiles ferme's offrent donc, à tous les points de vue, pour les aliénés curables, des avantages véritables sur les colonies établies a l'instar de (ïlieel ; mais l’établissement mixte (modèle de Clermont , composé d’un asile auquel est annexée une colonie, avec des fermes placées à proximité, présente bien certainement les résultats les plus favorables. On peut même dire que les avantages économiques peuvent

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être tels,qu’après un laps de temps plus ou moins facile à déterminer, l’institution devrait être jusqu’à un certain point en état de se suffire à elle-même.

Les asiles mixtes ont surtout pour conséquence de donner aux aliénés la plus grande somme de liberté possible ; les malades travaillent dans les champs, vivent en quelque sorte librement, construisent des maisons, entretiennent les communications avec l’asile central, transportent ceux qui sont devenus agités ou plus malades de la ferme dans l’asile; et, réciproquement, ramènent dans la ferme ceux qui sont devenus tranquilles, etc.

L’expérience démontre aussi que la discipline d'un asile, la vie calme et convenablement réglée qu’on peut y rencontrer, ne tardent pas à diminuer, à apaiser les préoccupations délirantes et les accidents morbides qui en sont la conséquence.

Mais il ne faut pas oublier qu’une spéculation de cette sorte doit être soumise à une surveillance particulière; l’établissement doit être uniquement consacré au bien-être et à l’amélioration du malade ; et si l’on peut, en toute justice, tirer profit de son travail, c’est dans le seul but de diminuer les dépenses que les départements s’imposent. Le malade ne doit être, en tout cas, l’objet d'aucune espèce d’exploitation.

Il résulte des considérations qui viennent d’être sommairement exposées que les asiles seront toujours mieux placés à une certaine distance des villes.

Il est aussi une catégorie d’aliénés qui ne supportent qu’avec difficulté la vie en commun, au milieu d’un nombre de malades trop considérable ; dans ce cas, il serait possible de construire dans celte colonie, deux, trois, quatre pavillons à l’instar des cottages anglais, pouvant recevoir chacun trois à cinq malades. Dans ces pavillons, les aliénés peuvent être placés dans les ménages de gardiens, de surveillants, et prendre entièrement part à la vie de famille.

Il serait aussi à désirer que les médecins des asiles d’aliénés pussent avoir le droit de placer, exceptionnellement, certains malades dans quelques familles qui consentiraient à les recevoir, et où l’on serait assuré de leur voir donner les soins attentifs que leur situation rendrait nécessaires.

Enfin, il devrait être encore possible, pour les parents qui en exprimeraient le désir, de garder les malades pour lesquels le séjour chez eux n’offrirait pas d’inconvénients, à la condition de recevoir de la commune ou du déparlement une indemnité qui leur permît de faire face à cette nouvelle charge, et à la perte de travail que la surveillance de l’aliéné viendrait leur imposer. Sous ce rapport, les colonies à l’instar de celle de Dun pour les malades incurables et non dangereux sont à recommander.

Nous avons résumé, d’après Cyon, les considérations principales qui se rapportent à la constitution des établissements d’aliénés ; il nous reste à exposer quelques autres principes qui, suivant nous, doivent présider à leur organisation bien entendue.

« Une maison d’aliénés, a dit Esquirol, est un instrument de guérison ; entre les mains d un médecin habile, c’est l’agent thérapeutique le plus puissant contre les maladies mentales. » 1 1 faut donc qu’elle reçoive dans toutes ses parties, si l’on veut qu’elle remplisse le but pour lequel elle est créée, l’organisation que l’expérience et les progrès de la science auront indiquée. On objecte souvent à l’organisation coin plète d’un asile des motifs d’économie. Comme le fait remarquer Esquirol, la véritable économie consiste justement dans l’emploi judicieux des fonds disponibles, mais il faut que l’établissement puisse remplir sa destination d’une façon complète (1).

L’une des premières conditions à satisfaire, c’est de procurer aux malades tous les moyens possibles de travail. Le travail est une nécessité pour une population d’aliénés ; les médecins qui se sont occupés de celte question l’ont hautement proclamé; ils en ont fait la. base même du traitement des malades atteints d’aliénation mentale.

« En les rappelant au travail, dit Esquirol, on les distrait, on arrête leur attention sur des sujets raisonnables, on les ramène à des habi tudes d’ordre, on active leur intelligence, et l’on améliore le sort des plus intelligents. Que de bien peut faire l’administration éclairée par l’expérience. Des ateliers doivent être organisés, alin que chacun puisse choisir le métier qui a le plus de rapport avec ses goûts et ses habitudes; on peut occuper les malades aux travaux domestiques, à la culture des jardins, à l’agriculture, etc. (2). »

Ferras a également insisté sur la nécessité du travail. Il fait remarquer que dans toutes les maisons, en France comme â l’étranger, où les aliénés ont été soumis à un travail manuel, les guérisons ont été plus nombreuses que dans les établissements où sont admis les aliénés d’un rang supérieur, ou d’une classe opulente, et dans lesquels on ne pratique aucun exercice de ce genre. Il serait nécessaire, ajoute cet auteur, d’avoir plusieurs espèces de travaux, alin de pouvoir ieproportionner aux forces physiques et aux habitudes des malades, et de les y soumettre tous indistinctement : « Car, je dois le répéter ici, ce ne sont point des discours, des sermons, des preuves morales contre la réalité de leurs maux, de leurs tourments, de leurs craintes, de leurs superstitions, qu’il faut aux aliénés; tout cela pour 1 ordinaire est inutile ou pernicieux. Physiquement, il faut activer 1 action «les autres organes, en donnant du repos au cerveau. Moralement ce sont, comme aux enfants, des distractions de tout genre qui sont néces-

(1) Voir chapitre Administration.

(2) Esquirol, t. II, p. 524.

Dagonet. — Maladies mentales.

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saires aux insensés, et l'on ne doit pas oublier que Cicéron et Montaigne ont dit que la diversion était le plus puissant remède aux maladies de l’esprit (1). »

Un asile ne sera donc organisé d’une manière convenable qu’à la condition de posséder, sous ce rapport, toutes les ressources désirables ; le travail en plein air, celui des fermes, des jardins est peutêtre le plus profitable, surtout pendant la belle saison ; mais il ne faut pas oublier que les travaux industriels sont aussi une nécessité pour les malades des grands centres de population, et par conséquent des ateliers doivent être organisés pour les menuisiers, les serruriers, les cordonniers, les tailleurs, les tisserands, etc. ; on trouve même une imprimerie dans un établissement anglais. Pour les femmes, en dehors des occupations de ménage, les travaux de coulure doivent être encouragés ; quelques autres industries peuvent être établies, celles des métiers à coudre, de la broderie, etc.

On ne saurait croire tout ce que contient de forces vives un véritable établissement d'aliénés, et tout le profit que l'administration pourrait en retirer, s’il était organisé d’une manière intelligente. Il est certainement regrettable, comme le docteur Cyon le fait si justement remarquer, que les départements ne puissent pas arriver à fonder de semblables institutions. Pourquoi ne s’associeraient-ils pas entre eux pour créer, s'ils ne le peuvent faire sur leurs propres ressources, de telles maisons, sortes d’asiles régionaux, qui permettraient, avec une population suffisante et dans des conditions déterminées, de réaliser des bénéfices plus ou moins considérables? Paris surtout pourrait facilement créer une semblable organisation.

Il importe aussi, à côté du travail manuel, de procurer aux malades des occupations d'une autre nature ; les bibliothèques, les salles d’études rendent sous ce rapport des services qu’on ne saurait trop recommander. C'est pour ainsi dire la base, la partie fondamentale du traitement moral. C’est un moyen puissant d’entretenir la vie et le mouvement si nécessaires pour une population d’aliénés. Le docteur Falret père a particulièrement insisté sur ce sujet dans son livre sur les maladies mentales.

« Les réunions de malades dans une salle d’étude, les bibliothèques constituent les meilleurs moyens de mettre en pratique la diversion , ce principe fondamental du traitement de la folie. Sans doute les travaux, les promenades ont le même avantage; ils constituent un excellent moyen de diversion, mais s’ils étaient seuls employés, si l’on n’y ajoutait les occupations intellectuelles, on n’atteindrait qu’à moitié le but qu’on se propose. Ces réunions, en rendant plus fréquents les rapports des malades entre eux, les empêchent par cela même

(I) Ferrus, Des aliénés, p. 2G3 et suiv.

de sg livrer au penchant qu’ils ont à s'isoler. Est-il en effet rien de plus triste que de voir ce que l’on peut encore observer dans quelques maisons, les malades végéter Sans la plus profonde misère, errer des journées entières dans les cours en proie aux plus pénibles préoccupations, sans trouver aucune distraction I ? »

La salle d étude, dans un asde d aliénés, a moins pour luit d’instruire que de procurer aux malades une occupation utile et agréable. 11 faut donc, de la part de celui qui en est chargé, des qualités particulières; il faut qu’il ail de l’expérience, du tact et l'esprit d’observation.

Il ne doit pas oublier qu’il a affaire à des aliénés dont le degré d’instruction est variable et inégal, qui présentent des aptitudes fort différentes, et pour lesquels ilfautnécessairement varierles occupations.

Ce qu'il importe surtout, c’est d’éveiller l’attention, d'intéresser le malade, de combattre par des exercices faits en commun une disposition à l’isolement, à la concentration d’esprit, enfin à cil état d’inertie qui est l’un des symptômes habituels de la plupart des psychoses. Il y a encore là une source d'observations (pii ne doit pas être négligée ; l’instituteur peut chaque jour, dans une courte notice, rendre compte au médecin du résultat de ses propres investigations; et celui-ci, mieux renseigné, trouvera pour le traitement de nouvelles indications.

Il ne saurait entrer dans notre intention de passer ici en revue les divers moyens de traitement que doit posséder tout asile bien organise ; tels sont les bains, 1 hydrothérapie, les moyens pharmaceutiques, etc. Ce sont autant de détails qui onl trouvé ailleurs leur place '1).

Si l’on veut que l’asile d’aliénés rende les services que l’on est en droit d’attendre de son organisation bien entendue, il sera encore nécessaire de remplir quelques autres conditions également i 1 1 < I i s j • • • n sables. Il ne faut pas que des éléments étrangers à sa destination viennent, pour ainsi dire, en étouffer les forces vives, entraver son libre fonctionnement, en dénaturer le caractère et, par ^ui te, nuire à sa prospérité comme aux intérêts du département.

Une population d’aliénés, dans un asile, se compose, d une manière générale, des catégories suivantes de malades :

1° Ceux qui sont atteints d’une forme véritablement essentielle d’aliénation mentale, présentant des chances de guérison, et qui doivent être par conséquent l’dbjet d’un traitement suivi et approprié. C’est pour eux surtout que la loi a exigé la création d asiles spéciaux, ayant une organisation particulière, renfermant les moyens de Iraiteinent recommandés par la science, et sur lesquels nous nous sommes étendu avec des détails suffisants.

(I) P. Falret, Maladies menla’es, p. 700 et suiv.

(?) Voir chap. Traitement, p. 20?.

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2° Une seconde catégorie renferme les aliénés chroniques, dont on peut seulement améliorer la situation. Chez ces malades, le délire est devenu un fait pathologique définitif; *il persiste avec une intensité plus ou moins grande et avec des périodes diverses d’excitation et d’apaisement. Ces individus, dans leur propre intérêt comme dans celui de la sécurité publique, ne peuvent être rendus à la liberté; ils doivent être maintenus dans des établissements d’aliénés. Mais si leurs facultés tendent plus ou moins à un affaiblissement lentement progressif, il n'en est pas moins vrai qu’ils peuvent être, pour la plupart, très utilement appliqués à des travaux divers, industriels ou agricoles; et, par conséquent, en prenant part à la vie commune et au mouvement de l’institution, ils viennent aussi concourir à sa prospérité.

3° Enfin, il est une dernière et trop nombreuse catégorie de malheureux pour lesquels la séquestration légale est plus ou moins juste. Ce sont ceux qui sont affectés de lésions cérébrales diverses et qui, par suite, présentent un état de démence et de paralysie plus ou moins avancée. Dansla majorité des cas, ce sont des êtres inoffensifs, affaiblis de corps et d’esprit, et qui ne doivent être placés qu’en vertu de l’article 25 de la loi de 1838, comme non dangereux.

Ces malades ne peuvent être abandonnés à eux-mêmes sans des inconvénients de toutes sortes, principalement dans les grands centres de population ; il est également impossible d'obliger leurs familles à exercer sur eux la surveillance nécessaire; elles ne sauraient accepter une responsabilité trop grande et une charge trop lourde.

Par une extension abusive du terme d’aliénation mentale, on a considéré comme aliénés tous les individus dont l’intelligence s’est affaiblie, et on les a placés, à tort suivant nous, dans des services qui ne devaient être réservés qu’à ceux qui sont véritablement atteints d’aliénation mentale.

Ces malheureux malades ne peuvent plus être, en effet, que l’objet de soins hygiéniques; il faut pourvoir à leurs besoins, les tenir dans un état de propreté convenable, leur affecter des lits spéciaux, faire manger un grand nombre d’entre eux; en un mot, ils doivent être entourés de soins appropriés et soumis à une surveillance des plus faciles à exercer.

La démence avec paralysie peut être une conséquence de l’aliénation mentale, mais souvent aussi elle est une affection primitive; et l’on envoie alors ceux qui en sont atteints dans des asiles d’aliénés, bien souvent après qu’ils ont déjà passé plus ou moins de temps dans différents services hospitaliers où ils élaient une cause de gêne et d’embarras. L’asile apparaît alors comme une suprême ressource, c’est un refuge pour ces pauvres malades; c’est la meilleure solution, l'unique remède à des difficultés de toutes sortes; et bientôt, au lieu

de rencontrer ces infortunés comme une exception dans les établissements spéciaux, on les y trouve dans une proportion effrayante.

Ln semblable état de choses ne peut avoir que les plus graves inconvénients. Les ressources de l’établissement ne sont d'aucune utilité poui ces malades ; ils sont une cause d’encombrement, et ils occupent des places que d autres pourraient remplir avec plus de profit, ils de\iennent par cela même un surcroît de dépenses pour le département, puisqu ils sont recueillis dans des services coûteux qui n ont pas été organisés pour eux, et pour lesquels ils deviennent une gène véritable.

Nous croyons que ces malheureux, s’ils ne peuvent être laissés à la charge des administrations hospitalières, devraient être placés dans des maisons de refuge renfermant des infirmeries appropriées et qui, pour répondre au vœu de la loi, seraient rattachées comme annexes aux services des aliénés.

Nous pensons aussi que là peut-être est la solution de la question de 1 encombrement des asiles, de leur bonne organisation, et par conséquent aussi de cette grave difficulté qui se rapporte aux dépenses départementales.

En résumé , l'asile d’aliénés, pour répondre à l'objet de sa destination, doit, avant tout, recevoir l’organisation médico-administrative la plus complète possible. Il importe que faction médicale soit largement comprise et s’y fasse sentir partout; il doit renfermer tous les moyens de traitement moral et physique préconisés par la science.

En tète de ces moyens on doit placer les travaux de toute nature en rapport avecles aptitudes et les occupations habituelles des malades. Pour le traitement moral, les salles d’études, les bibliothèques, les promenades peuvent être recommandées ; en un mot, tout ce qui peut apporter une diversion utile aux idées délirantes, et tout ce qui contribuera à régulariser dés actesdésordonnés etdes habitudes vicieuses que la maladie est venue déterminer.

Le travail convenablement dirigé peut être une source de profits légitimes, ainsi que l’expérience semble le démontrer ; il peut permettre de réaliser de sérieuses économies. C'est le seul moyen, pour les départements, d’arriver à voir diminuer peu à peu les charges que leur impose le traitement des aliénés.

Pour obtenir ce résultat, les asiles doivent posséder des fermes et des ateliers.

Mais ce but ne peut être atteint qu'à la condition de réunir une population d’aliénés valides assez considérable, groupée sur une surface de terrain suffisamment étendue pour devenir I objet dune exploitation rurale. Un préposé peut être chargé de la partie de l’exploitation, le service médical peut être partagé entre plusieurs

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médecins ayant chacun à sa charge un nombre plus ou moins grand de malades, 500 à 600 environ.

Dans ce système, il y aurait peut-être avantage pour les départements à instituer des asiles régionaux ; leur population d'aliénés serait sans cela bien souvent insuffisante pour arriver aux résultats économiques désirables.

11 est aussi indispensable, pour empêcher toute entrave au traitement des malades et aux rendements des forces vives, d’organiser des institutions mixtes peu coûteuses pour les individus atteints de démence, de paralysie, d'idiotie, d’épilepsie grave, qui, ne pouvant profiter des ressources mises à la disposition des autres malades, deviennent par cela même une cause de gêne, d’encombrement, et une source de dépenses inutiles. Des infirmeries spécialement organisées pourraient être annexées à une distance plus ou moins grande de l’institution générale et confiées, s’il y a lieu, à un médecin spécial.

En un mot, l'asile d'aliénés doit être une image de la vie et du mouvement que présente la société elle-même, où toutes les aptitudes sont utilisées; à cette condition, seulement, il pourra entrer franchement dans la voie du progrès et dans celle de l’économie. Mais pour atteindre ce but, il faut des hommes dévoués, convaincus, et décidés à mettre sérieusement en pratique les principes qui seuls peuvent assurer la prospérité de l’établissement. « Il faut aussi, comme l'a dit G. Dagonet (I), mon père, des qualités spéciales au médecin qui se livre au traitement des aliénés; indépendamment des notions aussi complètes, aussi étendues que la science le comporte, il lui est besoin à un degré particulier de tact, de talent d’observation, d'esprit d’à-propos, surtout de dévouement ».

ARTICLE II

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