‹ Traité des maladies mentalesChapitre 96 sur 115 · TOI · texte numérisé non relu

TOI

Deux systèmes ont été proposés. L’un de ces systèmes consiste à créer à l’asile un quartier de convalescents, l’autre système consiste à organiser des sociétés de patronage pour venir en aide aux nécessiteux au sortir de l'asile. Itenaudin a exposé, dans le chapitre suivant, que les quartiers de convalescents lui paraissaient peu pratiques; ce qui était vrai de son temps, l'est toujours, et l'essai lenlé a été peu encourageant à imiter. C’est donc des sociétés de patronage qu il convient de s’occuper. Al’asile, le malade aura toujours tous ses besoinassurés : au dehors, il peut se trouver aux prises avec des difficulté-; de toute sorte, et il rencontrera dans le monde de nombreux préjuges. On admet difficilement dans le public qu’un individu puisse guérir de la folie comme d’une autre maladie. Le fou n’inspire pas la pitié ; on en a peur ou l’on en fait volontiers un objet de risée. C'est tout à la la fois pour venir en aide à des aliénés guéris, mais restés nécessiteux, et pour combattre les préjugés que des sociétés de patronage ont été fondées. Elles donnent de bons résultats là oii elles fonctionnent, et un mouvement d’opinion s'est formé en leur faveur. On trouve de ces sociétés en Allemagne, en Angleterre, en Autriche-Hongrie, en 1 rance, en Italie et en Suisse; en Belgique, il y a le legs Guislain.

Nous ne pouvons pas entrer dans ledétail d organisation des sociétés de patronage existant actuellement, tI nous ne pouvons en indiquer que les grandes lignes.

La plus ancienne société que nous connaissions est celle qui a été fondée en 1829 à Nassau pour les aliénés sortant de 1 asile, et qui est remplacée aujourd’hui par la société d’Eichberg. Viennent ensuite celle qui a étéfondéeen 1811 par Falret père, etqui a pris une grande extension, puis celle dont David Richard a commencé l’organisation en en 1842, à Stéphansfeld (1).

Depuis vingt ans, le mouvement en faveur des sociétés de patronage pour les aliénés s’est accentué. En France, les pouvons publies > montrent favorables, et le conseil supérieur de l’assistance publique, à la suite d’un rapport très développé du D" Bourneville, a émis le vœu qu’il existât dans chaque département une ou plusieurs sociétés de patronage chargées de seconder les malades à leur sortie des etablissements d'aliénés publics ou privés. En Italie, des • ispositioi» spéciales doivent être prévues dans le projet de révision de la loi sur les aliénés, pour organiser des sociétés de patronage Mais c es! en Suisse que ces sociétés se sont plus particulièrement développéeelles le doivent uniquement à 1 initiative pnvee.

Une question de déontologie médicale a été soulevée a I occasion des sociétés de patronage. A-t-on le droit de donner un pa ron à

l’aliéné sortant de l’asile et cette recommandation même nest-< ■ P»î

(1) H. Dagonet, Rapports méd. sur l’asile de Slépha

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une violation du secret médical? Ceux qui ont été traités dans un asile cherchent à cacher qu’ils ont été aliénés ne leur rend-on pas un mauvais service en s’occupant d’eux? Ne risque-t-on pas de les protéger malgré eux et d’agir contre leur gré ?

Ces objections contre les sociétés de patronage ne paraissent pas fondées. Il s’agit ici d’une œuvre d'assistance. Or, il ne suffit pas d’avoir assisté les aliénés dans un asile, de les y avoir traités, d’avoir obtenu la guérison, si, au sortir de cet asile, on les laisse sans appui, sans ressources, sans secours et exposés à une rechute. La société de patronage n’a pas pour but de maintenir un malade guéri en tutelle malgré lui, mais de lui offrir un protecteur, un appui moral et matériel s’il est dans l’embarras, s’il est nécessiteux, s’il a besoin d’aide, en un mot, de combler une lacune dans notre système d’assistance des aliénés. On a, depuis longtemps, signalé cette lacune aussi bien au point de vue humanitaire qu’au point de vue économique et, à notre avis, le Congrès des médecins aliénistes de langue française à La Rochelle a eu raison d’adopter la proposition que tout asile devrait être, sinon pourvu spécialement d’une société de ce genre, au moins affilié à une œuvre de patronage, pour que l’assistance, si elle était encore nécessaire, ne s’arrêtât pas au seuil de l’asile (1).

Les sociétés de patronage existant aujourd’hui n’ont pas été organisées sur un type uniforme. La société Falret, reconnue d’utilité publique, possède un asile ouvroir où l’on peut recevoir ensemble trente et quelques femmes qui sont ensuite placées dans Paris ou rapatriées dans leur département d’origine. La société Falret a, en outre, organisé pour les deux sexes des réunions du dimanche, et donne aux nécessiteux, après leur sortie de l’asile, des secours à domicile.

En Angleterre, F After-cure Association secourt les convalescentes qui lui sont recommandées :

1° En leur procurant, si c’est nécessaire, un changement momentané d’air et d’habitation, soit par le placement dans une maison de convalescence, soit par le placement à la campagne avec surveillance et soins appropriés ;

2° En leur distribuant de l’argent et des vêtements ;

3° En leur procurant une place.

En Italie, la société de patronage de Milan distribue des secours aux nécessiteux sortis de l'asile, et possède une maison isolée avec jardin, destinée à recevoir les convalescentes sans abri.

Dans la société organisée à Stéphansfeld par David Richard, le pa-

(I) La question des sociétés de patronage pour les aliénés a été mise à l’ordre du jour du Congrès des médecins aliénistes de langue française, réuni à La Rochelle en 1893. L’auteur de ces lignes a été avec le Dr Ladame, de Genève, rapporteur de la question. On ne doit pas s’étonner si les opinions exprimées ici présentent de l’analogie avec les conclusions du rapport présenté à La Rochelle, conclusionsd’ailleurs approuvées par le Congrès. A. G.

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tronage était intimement lié à l'administration de l'asile, qui continuait en quelque sorte l’assistance au dehors et à distance; c’étaient alors les secours à domicile qui prédominaient, et comme l'asile ne desservait pas uniquement un grand centre de population, il fallait trouver un moyen de rester en relation avec les convalescents rentrés dans leur pays. David Richard avait surtout recours aux maires des communes.

A l'asile de Bailleul, on a adopté une organisation analogue à celle du patronage de Stéphansfeld.

En Allemagne et en Suisse, les sociétés de patronage cherchent h>ul à la fois à secourir les convalescents nécessiteux et à exercer une action morale dans le pays. Ainsi, pour en fournir un exemple, la société de secours pour les aliénés sortant des asiles de Pfor/.heim et Illenau a inscrit en tète de ses statuts :

« Le but de l’association est :

« 1° De donner des soins moraux et matériels aux malades pauvres et nécessiteux sortant des asiles de Pforzheim et Illenau pour faciliter leur i’etour dans la société et les préserver, autant que possible, des rechutes et de maladies graves.

» 2° De développer l'assistance publique des aliénés, de combattre les préventions à l’égard des aliénés et des asiles d'aliénés. »

On trouve un préambule analogue à la société de secours pour les aliénés de la province de Dusseldorf, à la société Brandebourgeoise, qui assiste les malades sortant des asiles d hbersvvald, Sorau et Landsberg, à la société de patronage du grand-duché de Hesse 1 1

Le Dr Ladame (2) résume ainsi le but que poursuit la société Saint-

Galloise de secours aux aliénés :

« 1° Protéger les malades indigents sortis guéris et améliorés de Saint-Pirminsberg et prévenir ainsi, autant que possible, 1 aggravation

de leur état ou les rechutes.

» L’expérience a appris que les rechutes sont, le plus souvent, causées par les nouveaux soucis, les chagrins et la misère qui assaillent les convalescents à leur sortie de l'asile. Le traitement fait à l’asile est donc stérile si on ne prend pas les mesures pour empêcher les rechutes. C’est la société de secours qui prendra ces mesures et ne laissera sortir de l’asile aucun malade indigent sans lui avuii pi< pui l’accueil dont il a besoin et aplani les voies en le recommandant à des patrons et correspondants qui s’occupent activement de lui, ne h* perdent pas de vue, l’encouragent, le réconfortent et lui viennent en aide moralement et matériellement, lui fournissent, suivant ses )■>soins, de l’argent, des vêtements, des outils, une occupation appropriée, lui facilitent une cure de convalescence, etc. ;

(1) Nous devons à l’obligeance du Dr Schüle la communication de ces documents

(2) Ladame, Rapport au Congrès de La Rochelle, 18J3.

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» 2° La société poursuit, en outre, un but plus élevé : l’amélioration et le perfectionnement de tout ce qui a rapport à l’assistance publique, à la protection et au traitement des aliénés. La société combat les préjugés qui existent envers les asiles et les aliénés. Elle s’efforce spécialement de faire comprendre au public la nécessité de placer immédiatement à l’asile les cas récents de maladies mentales, car c’est une des conditions essentielles de la guérison. »

Les sociétés de patronage de Thurgovie, de Lucerne, de Zurich, des Grisons, d’Argovie, de Berne, de Bâle ont été instituées dans le même esprit.

Dans les société allemandes et suisses, il y a un comité de direction, en relation directe avec l'asile, et généralement les principaux fonctionnaires de l’établissement sont membres de droit du comité ; mais, ce qu’il y a d’intéressant à examiner, c’est l'organisation des intermédiaires entre le comité et les nécessiteux à assister. Ces intermédiaires sont, en Allemagne, les hommes de confiance (Vertrauensmœnner), en Suisse, les correspondants. Ils exercent, tout à la fois, l'assistance des nécessiteux, apportent des éléments de contrôle, font de la propagande pour recueillir des souscriptions et procurer des adhérents. Ce sont, entre les mains du comité, les agents actifs de l’œuvre. Ces hommes à qui on demande de remplir une mission de confiance, ne sont pas, dans certaines sociétés, astreints à verser une cotisation, même minime, de sorte qu’ils peuvent accepter sans avoir à supporter aucune charge pécuniaire.

Les ressources des sociétés de patronage sont fournies, pour partie, par la charité privée; pour partie, par des subventions reçues des pouvoirs publics. Un autre élément est parfois dù au travail des aliénés. En Italie, le Dr Lolli a pu, dans son asile, faire attribuer à l'œuvre du patronage la valeur du travail des aliénés, et c’est avec cette ressource que la société de patronage d’imola a réuni un capital suffisant pour assurer son existence légale.

En Erance, à l’asile de Bailleul et dans les asiles de la Seine-lnlérieure, le pécule des aliénés décédés (qui aux termes du règlement de 1857, révisé en 1892, appartient à l'asile), est versé à l œuvre de patronage pour les aliénés nécessiteux sortis de l'asile.

En présence des résultats obtenus sur des points très divers, on peut se demander pourquoi les sociétés de patronage ne se sont pas encore plus généralisées. Le principal motif invoqué est la difficulté d'organiser dans certaines villes une société de patronage, soit à cause de l'indifférence du public, soit parce que les sociétés de bienfaisance étant déjà nombreuses, il devient malaisé d’en organiser de nouvelles, attendu que les ressources de la bienfaisance sont limitées. Celte dernière objection perd beaucoup de sa valeur si la cotisation demandée est très minime. Dans quelques sociétés, en Suisse, les

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adhérents sont acceptés moyennant nn versement annuel de un franc, et on a formé des sociétés populaires qui prospèrent. Le mouvement de population d un asile peut n ôtre pas assez considérable pour que la société de patronage ait une activité suffisante. Si le département est peu peuplé, si la population de 1 asile a un faible elfectif, le nombre des membres de la société sera restreint, les ressources seront faibles, les individus à assister seront en petit nombre, et le but à atteindre sera moins frappant que dans un grand centre. Mais on peut alors imiter ce qui a été fait en Allemagne où la même société est commune aux malades de plusieurs asiles : par exemple. Illenau et Pforzheim dans le pays de Bade n'ont qu’une seule société de secours, et il en est de même dans la province de Brandebourg pour les asiles d Eberswald, Sorau et Landsberg. Il faut alors instituer à proximité de chaque asile un sous-comité en relation avec le comité central de de la société.

On a aussi indiqué (1) que le patronage des aliénés sortants était à peu près sans objet dans les régions agricoles. Cette assertion, formulée d’une manière absolue, n'est pas exacte. Le besoin est moins apparent, mais, au fond, l'assistance fait souvent défaut dans les campagnes, et la société de patronage ne serait pas inutile. L’ouvrier des villes, lorsqu’il ne trouve pas à se placer au sortir de l'asile, est dans la misère la plus complète, et ne gagnant pas de salaire, n'a ni pain, ni abri. A la campagne il est rare qu'un travailleur ne trouve pas à se rendre utile, sauf à se contenter, pour salaire, d'un morceau de pain et d’une assiette de soupe, et s’il n'a pas de famille pour le recevoir, on lui permettra de passer la nuit dans une grange ou dans l'étable sur une botte de paille, son lit improvisé devant servir, le lendemain, de litière aux bêtes. Si on veut bien examiner la question de près, on verra qu’il y a des misères à soulager à la campagne comme à la ville et le succès qu’ont des sociétés de secours pour les aliénés dans des pays exclusivement agricoles, comme en Sui>se, dans le canton de Thurgovie, montre bien qu’elles répondaient à un besoin réel.

En somme, les difficultés qui se soulèvent lorsqu il s agit d organiser une société de patronage pour les aliénés ne sont pas insurmontables. On ne doit même pas considérer comme définitif un premier insuccès et on a vu des revirements d’opinion étonnants. Ainsi, en Suisse, dans le canton d’Argovie, les promoteurs de la sociéh de patronage n'ont réuni, la première année en 1878, que vingt-quatre adhérents. On pouvait croire a un échec complet, et sept ans plus tard, en 1883, la société comptait douze cents membres.

Les sociétés de patronage pour les aliénés remplissent a la fois un

(l) Rapport au Congrès rte La Rochelle , 1893.

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rôle humanitaire et un rôle économique. Si elles parviennent à prévenir des rechutes, si elles facilitent le retour des aliénés convalescents à la vie commune, elles soulagent le budget de l'assistance publique qui paye les frais d’entretien des aliénés indigents à l’asile. C’est à ce dernier titre que les pouvoirs publics s’intéressent plus particulièrement aux sociétés de patronage et leur allouent des subventions. Mais, pour éviter les causes d’insuccès, il faut tenir compte de l’expérience acquise, et cette expérience est résumée dans la proposition suivante :

L’organisation des sociétés de patronage doit varier suivant qu’on se trouve dans une grande ville ou en dehors d’une grande agglomération de population.

Dans le premier cas, on doit se préoccuper, avant tout, de procurer un refuge temporaire aux nécessiteux sortant de l’asile, pour les mettre à l'abri de la misère en attendant qu’ils aient trouvé une occupation.

Dans le second cas, on doit surtout répondre aux nécessités de l’assistance par les secours à domicile. 11 faut donc, tout d’abord, constituer une caisse de secours distincte de celle de l’asile, avec son capital de réserve, et s’attacher des correspondants affiliés à la société sur tous les points où l’assistance doit s’exercer. Le produit du travail des aliénés est appelé à jouer un rôle pour l’alimentation de la caisse de secours.

Le patronage des aliénés étant lié à l’assistance donnée à l’asile, le personnel médical et administratif des asiles doit former partie intégrante des agents actifs de l’œuvre, et le siège de la société doit être, sinon à l’asile, au moins à proximité de l’asile.

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