APERÇU HISTORIQUE
Cet aperçu sera bref, car, partout, dans l'histoire de la syphilis, j'ai trouvé des obscurités, nulle part une vraie lumière pour la doctrine, pour la pratique. Le point historique le plus obscur est celui qui a trait à l'origine de la maladie vénérienne. A-t-elle la même date que l'humanité ? est-elle moderne et serait-elle née à la fin du xve siècle ? L'immense érudition d'Astruc, les dates qu'il a accumulées, les commentaires auxquels il s'est livré pour répondre à cette double question, ne l'ont pas avancée d'un pas. On sait, il est vrai, qu'Astruc est partisan de l'origine moderne, mais on ne sait que cela quand on a pu le lire avec attention jusqu'au bout. La majorité des auteurs est contre Astruc et adopte l'origine ancienne.
Pour simplifier la question, je dois, avant tout, noter ici qu'il y a des maladies vénériennes non virulentes, indépendantes du virus, et d'autres qui sont spécifiques, avec virus. Eh bien ! il ne peut pas y avoir désaccord sur la question de savoir si les premières maladies ont toujours existé, car, de tout temps, on a observé aux parties génitales des phlegmasies, des écoulements, des ulcérations à la suite du coït trop souvent répété ou exercé dans des conditions défavorables; ainsi pendant les menstrues, pendant la grossesse, etc. Certaines maladies vénériennes sont donc de toute antiquité; nul doute sur ce point. Reste la question de savoir si les maladies spécifiques, celles avec virus, si la syphilis enfin est aussi ancienne, si de tout temps on a observé des symptômes généraux et une infection générale comme nous l'observons journellement, ou bien si les maladies virulentes ne datent que de la fin du xve siècle. En parcourant les trois phases principales
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de l'histoire des maladies vénériennes, je m'efforcerai de jeter quelque jour sur ces deux questions.
Antiquité jusqu'au quinzième siècle. — Il est vrai que la maladie vénérienne n'avait dans l'antiquité ni nom, ni thérapeutique^ ni livre à part. Mais déjà Moïse avait ordonné des précautions contre la contagion de la gonorrhée (profluvium seminis) qui est la blennorrhagie d'aujourd'hui. Hippocrate fait mention non-seulement des ulcères de la verge, mais des pustules, et il parle de la chute des cheveux. Celse est plus remarquable ici, car, si on l'interprète bien, on voit qu'il connaissait presque toutes les ulcérations de la verge; et, avec les notions acquises aujourd'hui, il n'est pas impossible de reconnaître dans ses descriptions, non-seulement le chancre, mais plusieurs de ses variétés : ainsi le chancre vulgaire et même le chancre induré. Bien plus, Celse indique les complications par phimosis, par paraphimosis. Mais les distinctions rigoureusement scientifiques ne pouvaient être établies par Celse, et il serait injuste d'exiger de lui un diagnostic que beaucoup de médecins seraient incapables d'établir, même de nos jours.
Anciennement, toutes les lésions des parties génitales étaient considérées comme des effets, des formes de l'inflammation ; la cause spécifique était inconnue, et les rapports des divers symptômes n'avaient pas été saisis. Cependant un fait qui aurait dû éveiller davantage l'attention des anciens, c'est celui de la contagion qui a été connu pourtant par les plus éclairés : ainsi Galien trace avec son génie ordinaire la contagion, de la blennorrhagie, et son école ne manque jamais de le répéter en cela comme en tout.
A mesure qu'on s'éloigne de l'antiquité, les éléments pathologiques semblent plus distincts ; ils se rapprochent pour constituer la maladie vénérienne avec ses formes spéciales : ainsi les Arabes et les Arabistes sont très-instructifs au point de vue de l'histoire. Avicenne et Arétée parlent d'un mal de gorge à part et que ce dernier appelle égyptien, et il le croit particulier aux jeunes gens. Le fait de la contagion est très-nettement exprimé, et la cause spécifique est entrevue par Guillaume de Salicet, Lanfranc, B. Gordon : ces auteurs notent les funestes conséquences des rapports charnels avec des femmes immondes ayant des écoulements qu'ils désignent déjà comme virulents (virulentes), ils indiquent des aposthèmes des aines, et signalent des éruptions cutanées comme accidents généraux, éruptions qu'ils rapportaient à la lèpre. Pour les aposthèmes, ils ne sont pas représentés seulement comme froids ou chauds et isolés de leur cause : ce sont de véritables bubons avec point de départ à la verge. Ainsi, on trouve dans G. de Salicet ce passage remarquable : « Et le bubon a lieu quand l'homme est infirmé à la
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verge à cause d'un contact avec une femme immonde, ou par toute autre cause, de telle sorte que la corruption s'amasse dans cet organe, et la matière, ne pouvant s'écouler, retourne aux aines à cause de l'affinité qu'ont ces parties avec la verge infectée. » Lanfranc, élève de G. de Salicet, parle aussi d'aposthèmes des aines survenant à la suite d'ulcères à la verge : Sœpe provenit aposthema in inguine propter ulcéra virgœ, propterea quod est descensus humorum ad Ma loca K De plus, Lanfranc conseille un moyen préservatif que je ferai connaî tre, quand je traiterai de la prophylaxie des maladies vénériennes. J'ajouterai que, bien avant le xve siècle, il existait des règlements de police médicale pour certaines maisons de prostitution : celles de Londres, par exemple.
Nul doute donc sur l'antiquité des maladies vénériennes locales non virulentes, et de fortes présomptions sur l'existence, dans les mêmes temps, des maladies virulentes, de celles qui infectent localement et généralement. Ainsi, il est très-probable que plus d'une syphilide se trouvait cachée dans cette foule si confuse d'affections cutanées, parmi ces lèpres dont il est si souvent question chez les anciens et qui n'ont pas autant disparu que veulent bien le dire les hygiénistes. Quel est le point de départ de l'administration du mercure après l'épidémie du xve siècle? précisément les succès obtenus dans les temps anciens, pour la cure de ces maladies confondues avec la lèpre et parmi lesquelles devaient être des syphilides. N'est-ce pas là une nouvelle preuve établissant les rapports des maladies antérieures au xve siècle avec celles qu'on a observées après cette époque? Mais d'ailleurs, comme je l'ai dit déjà, les maladies dites lépreuses n'ont pas disparu : seulement, ayant été mieux étudiées, mieux spécialisés, la part de la lèpre a été tellement réduite dans ce partage scientifique, qu'elle semble ne plus exister. Ce qui revenait à la syphilis ne pouvait être déterminé que par la connaissance de la filiation de l'accident primitif avec l'accident constitutionnel, avec l'éruption cutanée. Or, cette filiation était méconnue des anciens. Ignorant le temps qui s'écoule entre le phénomène d'inoculation (accident primitif) et le phénomène d'infection (accident consécutif), ces deux éléments de la même maladie ont pu passer à leurs yeux pour deux maladies à part et n'ayant aucun rapport de causalité. Peut-être cette espèce d'incubation de l'accident consécutif se prolongeait-elle davantage dans les temps anciens, et cela par des circonstances que nous ne pouvons apprécier, ce qui a pu être un nouvel obstacle au progrès.
1 Pract. III, doctr. IL cap 11.
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Quinzième siècle. — A cette époque, plusieurs peuples furent frappés par un fléau qu'on a représenté comme hideux et cruel. De nombreuses pustules couvraient la peau des malades, des douleurs atroces se répandaient sur les membres, attaquaient la tête, douleurs qui correspondent à celles que nous appelons aujourd'hui ostéocopes, rhumatoïdes; il y avait insomnie, ardeurs d'urine et fièvre. C'est surtout à la fin du xve siècle (1495) et à Naples, pendant l'occupation de l'armée française commandée par Charles VIII, que le fléau se montra avec ses caractères les plus saillants et fit le plus de victimes. La rapidité avec laquelle cette maladie se propagea, l'étendue de pays qu'elle parcourut la firent considérer comme épidémique, même par ceux qui admettaient ou soupçonnaient déjà la contagion ; aussi appelle-t-on toujours épidémie du xve siècle cette période de l'histoire de la syphilis.
Mais si, pour quelques auteurs, ce fut là une maladie nouvelle, pour beaucoup d'autres il s'agissait d'une dégénérescence ou d'une aggravation d'une maladie déjà connue. C'était une forme de la peste maranique, ou bien une affection analogue au lichen épidémique d'Hippocrate, ou une mentagre ayant aussi le caractère épidémique. Il n'est pas étonnant qu'à cette époque certaines conjonctions des astres aient été accusées par plusieurs auteurs, entre autres Pinctor 1 et Grunbeck 2 qui saisirent cette occasion pour se livrer à des dissertations dont il est difficile de voir la fin. On s'étonnera moins encore d'apprendre que l'air atmosphérique, que le souffle de la parole aient été considérés comme vecteurs du principe morb if ique. Ce qui frappait le plus et tout d'abord l'observateur, c'était l'état de la peau qui était couverte de pustules et les douleurs des membres qui tourmentaient les malades. Les lésions des organes génitaux étaient ignorées ou paraissaient peu importantes relativement aux autres manifestations pathologiques qui d'ailleurs les suivaient de très-près. Il est probable même que ces lésions, c'est-àdire ce qu'on appelle aujourd'hui accidents primitifs, ont été quelquefois complètement absentes. Pour mon compte, je suis porté à le croire, surtout depuis que j'ai prouvé d'une manière si positive la transmissibilité des syphilides sous la forme pustuleuse. En effet, à une certaine période les pustules répandues sur la peau devaient être transmises de l'individu malade à l'individu sain.
Quoi qu'il en soit, la maladie fut considérée d'abord comme épidémique , puis comme épidémique et contagieuse, et c'est surtout
1 Tractatus de morbo fœdo et occulto his temporibus aflligente. 1499, chap.
2 Tractatus de origine pestilentialis scorrœ sive mala de Franzos magistri Jos. Grmbech de Burchauzen, 1 503, chap. iv.
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quand on lui reconnut ce dernier caractère que les divers peuples s'accusèrent mutuellement d'avoir importé le fléau. Ces accusations cessèrent un peu en Europe, quand on eut inventé l'origine américaine. On supposa, en effet, que les Espagnols de retour de la conquête d'un nouveau monde avaient apporté avec eux un nouveau mal qu'ils auraient semé en Italie où se trouvait alors une armée française. Cette version, c'est-à-dire la doctrine de l'importation américaine, a été très-accréditée. Elle compte encore des partisans. On a fait plusieurs objections sérieuses. Ceux, par exemple, qui croient que l'accident primitif seul est inoculable, trouvent fort étrange que cet accident ait conservé sa virulence pendant la longue traversée des matelots espagnols et tout le temps qu'ils ont mis pour arriver jusqu'en Italie. On peut répondre que les accidents secondaires s'inoculent aussi, et que la maladie de l'armée d'Italie s'étant surtout manifestée par des pustules, celles-ci ont pu naître chez les Espagnols pendant la traversée. Mais il y a contre les importateurs une objection plus embarrassante, c'est celle qui s'appuie sur l'immunité des ports d'Espagne qui ont d'abord reçu les voyageurs où ceux-ci ont séjourné, et cela, en tenant la conduite de tous les marins longtemps privés de femmes. Ainsi, il est constaté que la plus grande partie de l'équipage de Colomb resta à Séville sans que cette cité ait eu à souffrir du prétendu mal importé par les navigateurs. Ils n'auraient donc été dangereux que pour la population napolitaine, après avoir laissé entièrement pure la population espagnole! D'ailleurs, quand les Espagnols arrivèrent en Italie, ce pays était déjà infecté comme d'autres pays européens. Swediaur va même jusqu'à dire que ce sont les Européens, les Espagnols qui ont importé la vérole au nouveau monde ! Du reste, je ne sais pourquoi les partisans de l'importation américaine soutiennent l'origine moderne de la syphilis et ne veulent en trouver aucune trace dans l'antiquité ; car, en accordant que le mal soit venu d'Amérique, on est obligé de se demander, tout de suite, comment il est arrivé dans le nouveau monde. La question de l'origine première de la syphilis n'est donc que déplacée et non résolue, même en admettant l'importation américaine.
Quoi qu'il en soit de l'origine de la maladie du XVe siècle, elle nous apparaît avec un cortège , sous beaucoup de rapports , bien différent de celui de la syphilis que nous entrevoyons dans l'antiquité, et de celui de la syphilis de nos jours. Les tableaux des auteurs qui avaient observé au xv« siècle nous montrent bien des traits qui se reproduisent encore; mais autour sont des couleurs, des teintes qui prouvent qu'à des lésions dépendant, en réalité, de la syphilis, se mêlaient des lésions, des symptômes généraux qui font présumer de graves compli-
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cations tenant à des conditions hygiéniques malheureuses, à un grand désordre de mœurs. Enfin, il est très-probable que d'autres maladies graves sévissaient alors en même temps que la vérole, et qu'elles se compliquaient mutuellement : ainsi on a présumé que la lèpre , le typhus, le farcin, ont pu se mêler à la vérole, d'où ce caractère d'extrême gravité qu'on pouvait observer à l'époque que je décris. Ce qui fait admettre cette hypothèse , c'est que les cas les plus graves de vérole observés aujourd'hui sont généralement fournis par des malheureux ayant supporté toute sorte de privations, ou sous l'influence complicative des vices scorbutique ou strumeux. Nous voyons alors se reproduire plus d'un trait des sombres tableaux tracés par le xve siècle. Ainsi, au moment où ceci est écrit, il y a dans mon service un jeune homme profondément débilité, d'une nature strumeuse, qui a son corps couvert de pustules ; aux membres inférieurs sont des rupia et des ecthyma profonds, à croûtes noires crevassées ; sous ces croûtes étaient creusées des ulcérations dont quelques-unes ont pris la forme serpigineuse, d'où des douleurs atroces. N'y a-t-il pas là plus d'une ressemblance avec la maladie du XVe siècle qui a été appelée morbus pustularum ?
Les caractères de la syphilis devinrent plus clairs, plus faciles à saisir à mesure qu'elle put se dégager des maladies complicatives et que le génie épidémique s'effaça. En effet, on put alors rassembler les éléments syphilitiques et constituer une espèce pathologique qui prit rang dans la science.
J'ai dit, en parlant de la première période historique, que la maladie vénérienne n'avait, dans l'antiquité, ni nom, ni thérapeutique, ni livre; mais à dater de la période que je termine, cette maladie a eu beaucoup de noms, une thérapeutique spéciale et des livres qu'on ne peut plus compter.
Seizième siècle. — Ici apparaissent trois grandes figures : Paracelse, Fallope, Fernel. Paracelse, un des premiers, rapporte la syphilis à Vénus. Il tend à faire rejeter la dénomination de mal français pour celle de maladie vénérienne. Paracelse pressent la véritable nature de la maladie. Il ne prononce pas encore le nom de virus pour énoncer la cause, mais il admet un miasme vénérien. Seulement, quand Paracelse veut expliquer les effets, il s'égare comme bien d'autres. La pratique doit placer très-haut ce novateur, car c'est lui qui a inauguré le mercure comme base de traitement. Il fit la guerre au gaïac. Il le considéra comme insuffisant, ce qui est toujours vrai, et comme dangereux, ce qui n'a jamais été prouvé.
Fallope représente le mieux les rhéteurs italiens. Les théories qu'il a
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hasardées sur l'étiologie , toutes ces conceptions de Fallope méritent l'oubli. Mais à côté de ces erreurs de l'imagination sont des tableaux qui décèlent un esprit réellement observateur, et on peut dire que la vraie symptomatologie de la syphilis commence avec Fallope. L'induration du chancre est notée , sa forme arrondie est tracée, les gommes, les tubercules sont décrits ; la physionomie des syphilides est dévoilée ; elles sont couleur chair de jambon !.
Mais Fernel restera toujours en tête de l'époque réellement scientifique delà syphilis, et cela, avec d'autant plus de justice que les siècles qui nous séparent de lui ont à peine ajouté à sa doctrine 2. Non -seulement Fernel établit scientifiquement la nécessité , l'existence d'une cause spécifique, mais il la suit de l'individu malade à l'individu sain; il démontre la transmissibilité par ses véritables voies, surtout par l'acte vénérien, d'où lues veneris. La maladie a son nom, sa cause ; les symptômes sont reconnus, décrits : ce sont les accidents primitifs, les accidents consécutifs ou constitutionnels ; enfin l'application du poison, ses effets locaux, ses résultats généraux, tout a été magistralement tracé par Fernel. Seulement, quand il veut classer les effets du virus selon le degré de profondeur que celui-ci a atteint, quand il a eu la prétention d'établir quatre degrés de la maladie qui seraient marqués par quatre couches de nos tissus progressivement atteints, depuis l'épiderme jusqu'aux os ; seulement alors, Fernel s'égare comme se sont égarés tous ceux qui ont voulu l'imiter et numéroter les formes de la maladie. Mais quant à la partie fondamentale de sa doctrine, elle règne encore dans nos écoles où elle est parvenue , surtout par le livre d'Astruc.