INOCULATION EN GÉNÉRAL
Les expériences tentées dans le but de produire des formes syphilitiques ont surtout consisté en insertions du virus ou de l'humeur supposée virulente par le procédé usité pour la vaccination. La lancette a été chargée de la matière qu'on voulait mettre en rapport avec les tissus vivants, et elle a piqué la peau ; ou bien on s'est contenté d'un coup d'épingle. On a quelquefois pratiqué des incisions. On s'est borné parfois aussi à ratisser la peau, à la dépouiller de l'épiderme ; il a été pratiqué des scarifications; quelquefois une partie malade a été fixée contre une partie saine. Ainsi Luna-Calderon ratissait la peau avant d'appliquer le pus virulent dans ses expériences de préservation syphilitique; M. Auzias entame seulement l'épiderme des animaux avec des ciseaux courbes ; Wallace dénudait souvent la peau par un vésicatoire et pansait la plaie avec de la charpie imbibée du pus d'une pustule. Ce procédé a été suivi par M. Bouley qui a ainsi inoculé le pus d'une pustule et fait naître une seconde vérole chez une femme qui en avait eu déjà une complète. J'ai répété la même expérience avec le même succès. Waller a pratiqué des scarifications sur des sujets sains et a pansé les petites plaies avec du sang syphilitique ou du pus de pustules muqueuses, et dans les deux cas il a produit la vérole. M. Velpeau a fixé le prépuce sur un point du gland qui portait une végétation sur cette enveloppe. Les procédés peuvent varier encore, et cependant ils n'atteindront jamais la variété des procédés naturels et surtout ils ne pourront jamais les imiter complètement. C'est ce qui fait que les expériences échouent souvent.
D'ailleurs, pour le succès d'une inoculation, deux conditions sont indispensables : 1° une matière virulente; 2° un organisme doué d'une certaine réceptivité pour le virus. Il faut une bonne graine et un terrain favorable à sa germination. Or ces deux conditions peuvent manquer, et rien n'indique d'avance d'une manière positive leur absence, ce qui fait que l'inoculation n'est pas infaillible, comme on a voulu le dire; elle ne peut donc être qu'un procédé d'investigation, jamais un procédé pratique, et le système qui s'appuyait seulement sur elle devait crouler. M. Ricord a prétendu par l'inoculation, 1° distinguer des maladies qui étaient en apparence semblables ; 2° établir la différence entre les accidents primitifs et les consécutifs ; 3° éclairer la justice ; i° fonder une classification, un système; 5° en outre, ce médecin a voulu, parle même procédé, limiter la vérole à l'espèce humaine. Pour
cette œuvre grande, au double point de vue de la pratique et de la science, il fallait établir l'infaillibilité de l'inoculation, lui donner la valeur d'un réactif. M. Ricord a cru à cette infaillibilité et a osé proclamer Y égalité de V homme devant le chancre, devant l'ulcération qui était, selon lui, la seule forme syphilitique inoculable. Or il a été prouvé qu'il y avait des chancres, de véritables chancres, qui ne contenaient pas la matière inoculable, tandis qu'il est de véritables accidents consécutifs qui s'inoculent; il a été démontré que le pus le plus virulent n'avait aucune action sur certaines individualités , qu'il y avait enfin des sujets qui pouvaient être réfractaires à toute infection syphilitique, et cela accidentellement ou naturellement. L'idée donc de donner à l'inoculation la valeur d'un réactif chimique et une idée des plus malheureuses. Au point de vue de la doctrine elle conduit à des déceptions, au point de vue de la pratique ordinaire à des désenchantements cruels, au point de vue delà médecine légale elle peut tromper la justice, ce qui est très-grave. Les véritables réactifs ont une valeur négative et une valeur positive. Uinfusum de tournesol accuse un acide quand il rougit, et il fournit alors la certitude de son existence ; s'il ne rougit pas, il donne la certitude de l'absence de l'acide. L'inoculation peut-elle faire ces deux réponses ? Nullement. Il arrivera donc alors que si l'inoculation produit un résultat positif, vous direz à la justice : Oui, l'accusé est syphilitique, il est coupable; mais si l'inoculation ne produit rien, vous ne pouvez répondre : Non, cet homme n'est pas syphilitique, il est innocent; vous ne pourrez pas le dire, car il est prouvé que cet homme peut avoir le chancre le plus infectant de tous, lequel néanmoins ne saurait être inoculé dans certaines circonstances.
Je dois dire maintenant que j'ai fait une concession en acceptant les résultats positifs de l'inoculation comme témoignage ayant valeur devant la justice. Mais il importe d'ajouter que ces résultats positifs peuvent différemment être interprétés, puisque ce sont des faits pathologiques qui ne sont pas simples, qui peuvent avoir des caractères différents, car on sait maintenant qu'il n'est plus question de la pustule caractéristique comme premier effet de l'inoculation du chancre. Il n'y a jamais eu, en réalité, de pustule caractéristique, et il sera prouvé, quand je traiterai de la première période du chancre, que cette ulcération peut s'établir d'emblée, et que si elle est précédée d'une autre lésion, c'est tantôt une pustule, tantôt une vésicule, tantôt une bulle. Bien plus, quand on a montré des chancres sur le singe, M. Ricord a déclaré qu'il ne verrait là une forme syphilitique que quand les accidents consécutifs seraient survenus ! fin voit donc ce qu'est devenue
l'inoculation, même pour M. Ricord, puisque , selon lui, le diagnostic du chancre n'est fait que quand il a produit la vérole !