EXPÉRIMENTATION
On ne s'est pas borné à observer les faits naturellement produits, on a provoqué des manifestations syphilitiques par de petites opérations, par des expériences. L'expérimentation a surtout été introduite en syphiliographie par Hunter dans un but d'investigation. On a tenté ensuite d'en faire une doctrine, une pratique; on a abouti à un système. Pour ce qui est du système, j'ai déjà dit que ce n'était qu'une supposition. On a donc créé avec l'expérimentation une syphilis toute de
1 J'ai entendu ces paroles sortant de la bouche de M. Velpeau, et je ne les ai reproduites qu'après les avoir relues dans le Bulletin officiel de l'Académie de médecine. J'ai même hésité à le faire, dans la crainte que mon intention fût mal comprise. On a pu se convaincre que, dans ce livre, il n'est jamais question des fautes de l'homme. Je ne vois et surtout je ne montre que les erreurs, et encore, je ne le fais que pour celles de l'esprit. Or, ce n'est pas la première fois que l'esprit, ne voyant que par l'optique d'un système, fait l'histoire d'une maladie qui n'a pas existé et d'un malade tout à fait absent de ce monde. Seulement, quand il peut vous arriver de pareils accidents, il faut éviter de se donner comme des modèles d'exactitude.
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supposition. Cela devait être, car on n'a pas su distinguer l'expérimentation opérant dans l'ordre physique et l'expérimentation s'exerçant dans un ordre de faits moitié physiologiques, moitié pathologiques. Si la nature vivante avait l'uniformité de la nature morte, les déductions des expériences tentées sur elle seraient aussi sûres, aussi simples que celles des expériences tout à fait physiques, et leurs déductions seraient des lois qui constitueraient une méthode naturelle scientifique. Mais, comme dans les problèmes que nous avons à résoudre par l'expérimentation, entrent les forces de la vie, les idiosyncrasies et des phénomènes morbides souvent très-complexes, les résultats ne peuvent ressembler à ceux de l'expérimentation appelée à résoudre les problèmes de physique ou de chimie. D'ailleurs ces résultats n'ont pas le caractère de simplicité qui coupe court aux interprétations systématiques, aux arguties des hommes à idées préconçues. Tous les jours, en effet, les opinions les plus diverses sont émises sur les résultats d'une inoculation, car ce sont des états pathologiques qui peuvent être interprétés différemment. Ainsi pour quelques syphiliographes toutes les pustules qui sont produites par le pus qui n'est pas celui du chancre sont de fausses pustules et elles ne sont pas syphilitiques ; pour d'autres, ces pustules peuvent très-bien être syphilitiques. C'est surtout ici qu'il
faut admirer la profonde sagesse qui dit : E xperimentia fallax On
se rappelle probablement ce que j'ai dit de Hernandez. En outre les procédés par lesquels on provoque les manifestations syphilitiques sont très-bornés. On verra bientôt que ceux de la nature sont très-variés. Qui peut dire , par exemple , combien il y a de modes de contagion ? Nos procédés enfin sont loin de ressembler à ceux que nous voulons imiter. Ainsi il y a une grande différence entre l'insertion du virus sous la peau par la lancette et la contagion par le coït. Les résultats doivent donc varier. On voit, en effet, que le pus du chancre porté dans nos tissus, quand il agit, donne toujours lieu à un chancre, tandis que par le coït c'est tantôt une blennorrhagie, tantôt une pustule plate, tantôt une végétation, tantôt un chancre. Certains accidents qui se transmettent par le coït ou d'autres rapports intimes ne sont pas transmissibles par les procédés artificiels, par l'inoculation.
Cependant je suis loin de rejeter les expériences comme moyen d'investigation ; je sais trop les services qu'elles peuvent rendre : mais, pour moi, elles n'ont une véritable valeur que quand leurs résultats concordent avec les faits de la pathologie naturelle bien observés. D'ailleurs notre époque étant à l'expérimentation, beaucoup de médecins n'ayant ni le temps ni le genre d'esprit nécessaires pour creuser les questions de syphiliographie par la clinique, par la philosophie, ont préféré les
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démonstrations par la lancette. Mais les syphiliographes les plus éminents, forts de leur logique, des observations cliniques, et condamnant les expériences comme peu morales, raisonnaient beaucoup, raisonnaient très-juste et n'expérimentaient pas; ils ne se plaçaient pas dans leur époque, d'où leur peu de succès auprès de ceux qui ne savent comprendre quand on ne parle qu'à l'esprit. Heureusement d'autres syphiliographes, tout en faisant la plus grande part à l'observation, ne dédaignèrent pas l'expérimentation et pensèrent qu'en l'employant dans certaines limites, ils pourraient être utiles à la science sans enfreindre les lois de la morale bien interprétée. On expérimenta donc plus philosophiquement, c'est-à-dire sans perdre de vue l'observation ; on ne se contenta plus de parler à l'esprit, on parla aux sens, et c'est surtout sur le terrain même de l'expérimentation qu'on attaqua, avec succès, les erreurs de l'expérimentation. Puis vinrent les syphilisateurs qui expérimentèrent à outrance. L'expérimentation sortit donc des mains de M. Ricord et de ses élèves ; elle fut faite dans un autre esprit, elle fut plus variée, d'où des résultats que je ferai bientôt connaître.
Je ne parle pas des dangers de l'expérimentation, et déjà l'on a pu voir mon éloignement pour tout ce qui n'est pas directement scientifique. Les dangers que je dois signaler ici, car je fais un livre d'enseignement, sont d'un autre ordre. Je l'ai déjà dit ailleurs : rien de plus nuisible aux études, aux véritables progrès, que de revêtir des formes de la certitude et surtout d'appeler certitude des procédés d'exploration qui peuvent quelquefois conduire à la certitude, mais qui sont loin d'être infaillibles, surtout s'ils sont employés isolément, s'ils ne sont pas appuyés sur l'observation. On prépare ainsi des déceptions aux élèves, des regrets au praticien. Je pense donc qu'en parlant des lois immuables de V expérimentation, M. Ricord commet une erreur et expose les élèves qui le prendront au mot à une foule de mécomptes. Il n'y a de lois immuables que celles qui ne sont pas faites : or ces lois sont de toute éternité ; ce sont celles qui ont dissipé le chaos; les vôtres, celles que vous faites, le feraient renaître s'il pouvait renaître. D'ailleurs par l'expérimentation on produit des faits pathologiques dont l'interprétation est aussi difficile que celle des faits naturels ; ce qui le prouve, ce sont les dissidences, les obscurités qui sont nées des dernières expériences entreprises dans un but de syphilisationetdont il va être parlé bientôt. 11 n'y a de contrôle pour les résultats que d'autres expériences : ainsi un premier chancre ne peut être déclaré tel que quand il aura produit un second chancre, et celui-ci ne sera admis que par la production d'un troisième, ainsi de suite indéfiniment !
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