COMPOSÉS MERCURIELS
M. Puche est revenu au bi-iodure , il le combine avec l'iodure de potassium , ainsi que la formule suivante l'indique :
Solution d'iodhydrargyrate.
Bi-iodure de mercure. ... 50 centigr.
Iodure de potassium , . 50 centigr.
Teinture de safran , 25 grammes.
Eau clarifiée 474 grammes.
25 à 125 grammes par jour dans un litre de tisane sudorifique.
Cette solution est donnée dans les cas de chancres indurés, et pour prévenir les manifestations syphilitiques , mais surtout contre les symptômes secondaires tardifs.
Cependant c'est le proto-iodure qui est adopté par l'immense majorité des praticiens. M. Cazenave, par exemple , donne le proto-iodure jusqu'à 5 , 10 , 15 et 20 centigrammes par jour. Voici la formule que ce praticien préfère pour les syphilides légères et pour les sujets un peu irritables :
Proto-iodure de mercure 50 centigr.
Thridace 150 centigr.
Faites 20 pilules. î d'abcrd, puis 2, jusqu'à 4 dans les vingt-quatre heures.
Quand la syphilide est grave, avec symptômes concomitants; quand, par exemple, c'est la forme tuberculeuse, M. Cazenave en vient à la formule que voici :
Proto-iodure de mercure 2 grammes.
Thridace 4 grammes.
Faites 40 pilules. 1 d'abord, puis 2, jusqu'à 4 dans les vingt-quatre heures.
C'est cette dose qui est le plus souvent employée par M. Ricord pour combattre toutes les affections secondaires. Le plus souvent il fait 60 pilules avec 3 grammes de proto-iodure , autant de thridace, avec une certaine quantité d'opium et de conserve de roses.
Comme j'ai la conviction que les interruptions du traitement mercuriel sont on ne peut plus dommageables, et comme les fortes doses de proto-iodure agissent promptement sur la bouche et sur le tube intestinal, j'habitue peu à peu l'organisme à ce sel. Je me sers d'abord de la formule suivante :
Formule de l'auteur.
Proto:iodure de mercure i gramme.
Thridace., 1 gramme.
Conserve de roses q. s.
Faites 30 pilules. A prendre 1 matin et soir. Quelquefois je n'en donne qu'une par jour. Peu à peu j'augmente la dose du sel, c'est-à-dire qu'au lieu de 30 pilules j'en fais 25, puis 20 pour 1 gramme de proto-iodure. Chez les sujets dont les intestins sont très-irritables, surtout chez les femmes, je substitue à la thridace 25 centigrammes d'extrait gommeux d'opium.
Cyaaiure de mercure. — Biett et Parent-Duchâtelet ont loué ce sel. Ce dernier médecin a même fait des expériences dans l'intention de fixer le praticien sur la valeur du nouvel agent antisyphilitique. Il commençait par en donner 1/1 6e de grain, au début des affections syphilitiques, puis 1/12% l/8e; il allait jusqu'à un demi-grain. Parent faisait avec ce cyanure des teintures, des pilules, des solutions, des gargarismes, puis des pommades. Selon Parent et les autres partisans du cyanure de mercure, ce sel aurait les avantages que voici : Après son emploi, on n'observerait pas les douleurs épigastriques attribuées, en partie, aux sels de mercure; il se décompose moins facilement que le deutochlorure ; étant plus soluble que ce dernier sel, son action doit être plus facile, plus prompte, d'où plus de rapidité dans la guérison des affections syphilitiques contre lesquelles il est dirigé. Il paraît que ces avantages et d'autres n'ont pu encore donner une prééminence au cyanure de mercure sur le deutochlorure et le protoiodure, qui sont beaucoup plus employés. Il est vrai, comme je l'ai déjà dit, que le cyanure est bien récemment encore introduit dans la thérapeutique, ce qui fait que l'expérience n'a pas encore pu dire son dernier mot sur ses vertus. Du reste, voici la formule de Parent- Duchâtelet pour faire des pilules :
Pilules de cyanure de mercure.
Cyanure de mercure porphyrisé 30 centigr.
Opium brut 70 centigr.
Mie de pain '. 4 grammes.
Miel q. s.
Faites s. a. 96 pilules. Chaque pilule contiendra 1/16 de grain de cyanure de mercure et 1/8 de grain d'opium. J'ai déjà dit jusqu'à quelle dose Parent administrait le cyanure.
§ 2. — De quelques autres préparations mercurielles.
On a aussi administré Y acétate de deutoxyde de mercure qui faisait la base des pilules de Keyser. Le prototartrate de mercure a été trèspréconisé par Pressavin, chirurgien de Lyon ; il en faisait une eau qu'il appelait végéto-mercurielle, On sait que le protonitrate et Y acétate de mercure constituaient la partie active du sirop de Bellet tant vanté par
SALIVATION ET STOMATITE.
Bouvart, et qui n'existe plus qu'en nom sur quelques étiquettes. Enfin vient aussi le deutom'trate \, puis le protophosphate de mercure. Toutes ces combinaisons opérées dans des vues souvent industrielles ou par le désir de faire autrement quand on ne peut faire mieux, sont aujourd'hui tombées au rang qu'elles méritent.
§ 3. — Accidents produits par le mercure.
L'introduction dans l'organisme d'une certaine quantité de mercure produit quelquefois des accidents qu'il est important de connaître pour les éviter et les combattre. La salivation ou stomatite mercurielle doit être placée en tête ici ; puis viennent la colique, la diarrhée et le tremblement mercuriel.
SALIVATION ET STOMATITE.
Cet accident a été observé dans les temps les plus anciens, alors que le mercure était exclusivement employé contre quelques affections cutanées. Ainsi Avicenne indique déjà les gargarismes à donner. C'était la perte plus ou moins considérable de la salive qui avait surtout fixé l'attention de nos prédécesseurs, et ce phénomène était attribué à l'action du mercure sur les glandes salivaires ou autres organes sécréteurs. Aujourd'hui on fait jouer le principal rôle à l'inflammation des gencives et de la muqueuse buccale; on va même jusqu'à annuler celui des glandes salivaires, ce qui est une exagération .
La salivation est bien moins fréquente de nos jours qu'autrefois, puisque, la considérant comme un accident, nous cherchons presque toujours à l'éviter, tandis que nos devanciers, voyant là une crise favorable à la guérison des maladies vénériennes, la provoquaient par de fortes doses de mercure et par son mode d'administration. Quoi qu'il en soit, c'est là un phénomène très-important à connaître, soit pour la prophylaxie, soit pour la thérapeutique proprement dite.
Causes. — Les enfants, avant sept ans, ne sont presque jamais, affectés de salivation. Avant la chute des premières dents, en effet, le mercure agit plutôt sur les voies digestives que sur la bouche. i
Il y a un tempérament, des dispositions morbides qui prédisposent tout particulièrement au ptyalisme : ainsi les tempéraments lymphatique, scrofuleux, le scorbutique, ou seulement la tendance scorbutique. Certains états de l'intestin, de la bouche, prédisposent aussi au ptyalisme : la constipation habituelle et surtout des dents cariées mal entretenues.
On observe plus souvent la salivation chez les femmes que chez les
hommes. Chez les femmes aussi le mercure affecte plus souvent l'intestin; ce qui veut dire que ce sexe supporte moins facilement ce métal.
Certaines modifications du tégument, surtout les actions brusques, peuvent déterminer la salivation. Ainsi l'exposition subite au froid et l'humidité, en entravant les fonctions de la peau, favorisent le développement du ptyalisme ; c'est ce qui fait qu'on l'observe moins souvent l'été que l'hiver. Ceci doit nous engager à garantir les malades du froid pendant l'administration du mercure. Mais il a été reconnu aussi qu'une température élevée pouvait conduire au même résultat. Ce serait surtout la chaleur artificielle qui produirait cet effet. Ainsi, quand il était d'usage d'enfermer les malades qu'on frictionnait dans de petites pièces fortement chauffées, c'étaient ceux qui passaient leur journée autour du poêle qui étaient plus souvent affectés de salivation ; ce qui peut s'expliquer par la turgescence qui s'opérait alors du côté de la tête. Quoi qu'il en soit de la théorie du chaud et du froid, le praticien devra garantir les malades de l'excès de l'un et de l'autre.
On a tenté vainement d'unir au mercure des corps, des substances qui devaient modifier ses propriétés de manière à empêcher la salivation. On lui a associé, pour cela, le soufre, le camphre, etc.; toujours l'effet sur la bouche s'est produit, dans certaines circonstances et à certaines doses. C'est que l'action spéciale sur la bouche ne tient pas à tel ou tel mode de préparation ; quelle que soit cette préparation, une fois introduite dans l'économie, son effet sur la constitution, sur la bouche, est le même ; car toutes les préparations mercurielles subissent un changement qui les réduit à une même forme : c'est du moins l'opinion de Hunter, et M. Mialhe, dans ces derniers temps, a prouvé aussi que toutes les préparations mercurielles introduites dans l'estomac passent à l'état de deutochlorure. Ainsi l'effet tient non à la préparation, mais à la quantité de mercure accumulée en un temps donné dans l'économie. On comprend alors que les préparations et les applications qui permettent l'absorption prompte et abondante du métal, sans accident immédiat, produiront très-souvent la salivation : au contraire, les préparations dont l'action irritante locale est très-prononcée causeront plus rarement le ptyalisme, et cela pour une bonne raison, c'est qu'on est obligé alors de modérer beaucoup les doses. Il résulte de là que les frictions mercurielles, dont l'action locale est insignifiante et qui peuvent introduire dans l'économie une quantité considérable de mercure en très-peu de temps, sont très-promptement suivies de salivation; il en est de même des sels insolubles administrés à l'intérieur : tels que le proto-iodure.
SALIVATION ET STOMATITE.
Au contraire, le deutochlorure et le cyanure de mercure produiront très-rarement le ptyalisme, parce que leur action corrosive oblige le praticien à les administrer à de très-faibles doses. Ainsi, c'est la quantité en un temps donné et non la forme du médicament qui agit sur la bouche. Il est bien entendu que cette quantité est encore relative aux individus, car il est des malades qui salivent à la deuxième friction, tandis que d'autres ne salivent jamais. On sait ce que j'ai déjà dit des enfants qui ne salivent pas avant leur septième année.
Symptômes, marche. — Le début de la salivation, d'après ce que je viens de dire, doit varier selon la dose de mercure d'abord administrée. A l'époque où l'usage des frictions était presque général, on observait souvent le ptyalisme le quatrième jour. Aujourd'hui, avec le proto-iodure, par exemple, à 1 décigramme par jour, quand la bouche doit s'affecter, c'est ordinairement dans le cours du premier septénaire , si la dose reste la même. Chaque élévation de la dose expose à la salivation : ainsi, on a vu des malades bien supporter la dose ordinaire pendant huit et quinze jours de l'administration du proto-iodure, et souffrir de la bouche dès qu'on ajoutait 5 centigrammes, et toutes les fois que l'addition était tentée. Mais si Ton procède avec plus de ménagement, si au lieu d'élever la dose par 5 centigrammes, on fractionne davantage, on peut la porter à 2 décigrammes par jour, sans influencer la bouche.
Je vais examiner les symptômes en commençant par les plus légers, par ce qu'on appelle le premier degré. Il y a d'abord rougeur et tuméfaction des gencives ; elles sont aussi douloureuses surtout à la pression ; on sent alors qu'elles sont molles et comme fongueuses ; elles saignent et se détachent du collet des dents qui sont légèrement vacillantes. Ce sont d'abord les gencives inférieures qui sont prises et, en général, la muqueuse qui est en arrière de la dent de sagesse, surtout quand celle-ci est mal sortie et qu'elle pousse actuellement; puis viennent les gencives supérieures; enfin, les joues, les bords de la langue, les lèvres. On voit sur les points soumis à la pression des grosses et des petites molaires, principalement, des dépressions qui correspondent au corps de ces dents, et des arêtes qui correspondent aux intervalles qui les séparent. Entre les dépressions inférieures et supérieures règne une arête assez saillante, horizontalement dirigée d'avant en arrière ; elle est due à l'écartement que laissent entre elles les deux mâchoires, écartement qui est alors plus prononcé qu'à l'état normal, ce qui peut être expliqué par le gonflement de la membrane muqueuse des parties adjacentes, et la douleur qui empêche les dents de s'appliquer les unes sur les autres. La voûte, le voile du palais, ses piliers,
les amygdales, la luette, quelquefois le pharynx, participent à ces changements pathologiques. Il y a souvent exagération du volume des glandes buccales; la langue est turgescente, rouge et douloureuse pendant ses mouvements; elle offre sur ses bords comme des festons qui sont des empreintes des dents, ses papilles sont quelquefois plus saillantes qu'à l'état normal. Tous les mouvements auxquels concourent la langue et les parois buccales sont plus ou moins gênés ou même impossibles à cause du gonflement de ces parties, de la langue en particulier, et de l'augmentation de la douleur. La bouche est d'une fétidité repoussante et caractéristique. Le malade est incommodé par un goût désagréable métallique et très-persistant. Les ganglions sousmaxillaires , auxquels aboutissent les vaisseaux lymphatiques de la bouche , s'engorgent. Le haut du cou se tuméfie quelquefois ; les lèvres, les joues éprouvent souvent une espèce de boursouflement qui peut devenir considérable.
Comme je l'ai dit , on croyait autrefois que les glandes salivaires étaient principalement et primitivement affectées. Aujourd'hui il est des auteurs qui pensent qu'elles ne le seraient jamais. Je l'ai déjà dit, cette opinion est exagérée. Toutefois il est bien certain que, même dans les cas d'inflammation de ces glandes, le degré d'inflammation n'est point en rapport avec l'abondance du liquide sécrété. Les ganglions lymphatiques sont au moins aussi souvent affectés que les glandes salivaires , lesquelles ne s'affectent presque jamais , et peut-être même jamais que consécutivement à la muqueuse buccale, comme cela a lieu dans toutes les inflammations de cette muqueuse. L'adénite n'arrive jamais à un degré considérable , et il est excessivement rare qu'elle se termine par suppuration. Cette terminaison est encore plus rare pour les glandes salivaires.
La quantité de salive qui s'écoule est quelquefois très-peu considérable, surtout au premier degré de la maladie ; mais peu à peu , si l'on ne suspend pas le traitement , en vingt-quatre heures le malade peut en perdre au delà de tout ce qu'on peut imaginer. On a cité des malades qui en rendaient jusqu'à 8 livres pendant cet espace de temps. On les voit la tête penchée vers un bassin , et soutenue par une main, les lèvres tuméfiées, la langue tendant à sortir de la bouche , et celle-ci entr'ouverte, laissant ruisseler la salive.
Fallope avait déjà avancé que la salive ainsi rendue contenait du mercure en dissolution. M. Colson a reproduit cette opinion. On se serait assuré de la présence du métal en plongeant dans la salive une lame d'or ou de cuivre. Les chimistes tels que Christison, Rhodes, Meisner , Bostock , qui ont répété cette expérience et ont employé les
SALIVATION ET STOMATITE.
procédés 9 les moyens les plus délicats et les plus multipliés , sont arrivés à des résultats constamment négatifs. Selon Bostock, le caractère le plus remarquable de la salive des syphilitiques , ce qui veut dire des malades soumis à un traitement mercuriel, consiste dans la diminution très-grande de la proportion du mucus. La salive est plutôt séreuse que muqueuse. En effet , ce liquide est alors sécrété en trop grande abondance pour pouvoir être complètement élaboré ; il en est de même de toutes les sécrétions.
L'exposé que je viens de faire comprend les symptômes qui constituent le premier degré de la stomatite , mais les symptômes à leur summum d'intensité. Dans le second degré, ces symptômes en se développant encore, impriment un nouveau caractère à la maladie, qui présente alors un autre aspect. Il apparaît des plaques d'un rouge vif sur tous les points de la muqueuse buccale en contact avec les dents. Mais les phénomènes caractéristiques sont des productions diphthéritiques , espèce d'enduit qu'on voit sur le bord libre des gencives, à la face supérieure de la langue ; des plaques pseudo - membraneuses sur la face interne des lèvres, des joues, sur les côtés de la langue, précisément dans les points qui correspondent aux arcades dentaires.
Quand arrive le troisième degré, les pseudo-membranes disparaissent, et à leur place on trouve des ulcérations et des pertes de substance de la muqueuse.
Le quatrième degré est marqué par un ébranlement plus considérable des dents qui tombent quelquefois ; car l'inflammation de la muqueuse, qui au premier degré était bornée au feuillet interne du follicule dentaire , lequel est en rapport et adhère au collet des dents, s'est étendue au périoste alvéolo-dentaire : d'où la séparation des surfaces qu'il revêt, c'est-à-dire des dents et des alvéoles ; d'où ébranlement , chute des premières et nécrose des secondes. L'action du mercure peut être telle sur la bouche , que les gencives tombent quelquefois en putrilage , que la langue et les joues se gangrènent. Ces cas sont excessivement rares, car l'aveuglement pour le mercure et l'obstination à continuer son administration , quand il affecte déjà la bouche , ne sont plus de nos jours.
C'est par exception qn'on observe une fièvre un peu caractérisée pendant le cours de la salivation. Dans certains cas le pouls acquiert un peu de fréquence , la peau devient chaude ; il y a de la céphalalgie , de l'insomnie , un abattement général et de l'anorexie. Il y a quelquefois une décoloration considérable des tissus , la face surtout est d'une grande pâleur; les malades maigrissent ; il survient de la diarrhée , du
tremblement, avec ou sans paralysie ; mais ce sont là des complications qui ne sont observées d'abord que très-rarement, et lorsqu'on a persisté dans Temploi du mercure, malgré la stomatite.
Il est rare que la stomatite parcoure ces trois degrés que je viens de décrire pour la facilité de Fétude. Aujourd'hui elle est presque toujours partielle , bornée en un point des gencives ou de la muqueuse buccale, et elle dure de quelques jours à quelques semaines.
Diagnostic. — Ce sont surtout les ulcérations syphilitiques que l'on confond avec les ulcérations mercurielles. J'ai établi leurs différences quand il s'est agi du diagnostic des chancres. D'ailleurs voici le diagnostic que M. Grappin a établi dans une bonne thèse :
« Le diagnostic de la stomatite mercurielle , dit-il , n'est jamais difficile ; on ne peut pas la confondre avec la stomatite simple et avec celle causée par quelques agents particuliers, comme l'émétique, car il est rare que l'on ne soit pas instruit de la cause qui l'a produite, et cette connaissance suffit; puis, à défaut de renseignements, la fétidité de l'haleine et l'ébranlement des dents mettraient bientôt sur la voie. Il est facile aussi de distinguer les ulcérations mercurielles de celles qui sont produites par le virus syphilitique. En effet , les premières occupent la face interne des joues, des lèvres, des côtés de la langue, et correspondent à la saillie des dents ; les autres affectent le plus ordinairement la partie interne ou le bord des lèvres , les commissures, la face supérieure de la langue , ainsi que les côtés , le voile du palais , les amygdales, la partie supérieure et moyenne du pharynx. Les ulcères syphilitiques sont profonds , arrondis , ont des bords élevés et taillés à pic; leur fond est grisâtre, sale; ceux dus au mercure sont superficiels, irréguliers, couverts de concrétions membraniformes et blanchâtres , et peu nombreuses ; enfin l'ulcération est toujours précédée de rougeur , de gonflement de la membrane muqueuse et du ptyalisme, lorsqu'elle est due à des préparations hydrargyriques. Ajoutez que le mercure aggrave toujours les ulcérations mercurielles, tandis que les ulcérations syphilitiques sont avantageusement modifiées par lui *. »
Pronostic. — Le pronostic peut être envisagé de deux manières : 1° Au point de vue des désordres locaux et des effets sur la constitution , indépendamment des conséquences que peut avoir la salivation sur le traitement de la vérole ; 2° au point de vue de cette thérapeutique.
a. Pour ce qui est des désordres locaux et généraux produits par le 1 Grappin, Thèse de Paris, 1846.
SALIVATION ET STOMATITE.
mercure, administré comme on le fait maintenant, on peut dire qu'ils sont rares, très-rares. Ainsi il faut bien que Ton s'opiniâtre à soutenir les doses et le mode d'administration qui affectent la bouche ; il faut que le malade se trouve dans des conditions hygiéniques bien malheureuses et que sa constitution soit profondément débilitée pour qu'on observe ces mortifications des joues, de la langue, des gencives qui laissent après elles des brèches, puis des difformités pouvant entraver les fonctions des parties ainsi maltraitées. Pour ce qui est des effets généraux, ce sont des symptômes nerveux, un épuisement, résultats d'une salivation non-seulement abondante, maistrès-prolôngée. Or, je le répète, il est rare que les praticiens n'évitent pas ces accidents par la modération dans les doses et le soin qu'ils ont de suspendre l'administration du mercure quand la bouche commence à s'affecter.
b. Au second point de vue, c'est-à-dire comme influant sur le traitement de la vérole, la salivation n'est plus jugée comme on le faisait autrefois, puisqu'elle était considérée comme salutaire. On croyait, en effet, que le virus devait être entraîné par la sueur, par un flux intestinal, surtout par un flux salivaire, et il a existé une méthode de traitement qui s'appelait par la salivation, laquelle a été très-longtemps suivie et l'est encore exceptionnellement par quelques praticiens. Aujourd'hui on évite ce flux autant que possible, et l'on suit la méthode qui a été appelée par extinction.
Cependant tous les praticiens n'ont pas une égale crainte de la salivation. Il en est qui, sans la croire favorable au traitement, ne la croient pas non plus contraire ; du moins leur manière d'administrer le mercure suppose cette opinion. Ainsi ces praticiens, dans le traitement des syphilides, ne craindront pas d'administrer le proto-iodure de mercure, jusqu'à la dose de 2 décigrammes et plus par jour. Ils savent que cette dose peut provoquer un certain degré de salivation, mais comme ils pourront l'arrêter en suspendant l'administration du mercure, ils se permettent de fortes doses. Mais si l'on arrête le mercure, on arrête le traitement. Or, selon moi, c'est là un grand inconvénient ; c'est une cause d'insuccès et de récidive. Je l'ai déjà dit. Donc la salivation volontairement ou involontairement provoquée est d'un pronostic fâcheux aux deux points de vue que j'ai indiqués, car elle peut nuire par les désordres que le mercure cause directement, et parce qu'elle force le praticien à interrompre un traitement dont le succès tient beaucoup à sa continuité. Cependant il est des cas, mais très-rares, qui autorisent le praticien à pousser un peu à la salivation ; c'est lorsqu'il faut combattre des accidents qui peuvent compromettre avec rapidité des organes d'une grande importance. Ainsi j'ai constaté que dans les cas d'iritis
syphilitiques graves, on pouvait tirer un certain profit de la salivation ; il s'opère alors une dérivation du côté de la bouche qui décharge assez promptement les yeux. Je reviendrai sur cet avantage de la salivation en traitant de l'iritis.
Traitement. — Avant tout, on devra éviter la salivation, c'est-àdire faire de la prophylaxie. J'ai déjà dit le peu de succès des associations du camphre et du soufre au mercure. En exposant la méthode du docteur Pihorel, j'ai prouvé aussi que l'union du sulfure de chaux ammoniacé au mercure avait été inutilement tentée pour éviter la stomatite. Il vaut mieux préparer convenablement le malade, comme je l'ai déjà recommandé : la saignée préalable pour certains sujets forts et jeunes, les purgatifs et les bains dans tous les cas peuvent singulièrement favoriser la tolérance pour le mercure. Mais la meilleure prophylaxie est celle qu'on basera sur l'étude des causes. On évitera les changements brusques de température, surtout le froid humide. Cependant il ne faudrait pas tenir le malade trop enfermé dans un local peu spacieux et fortement chauffé. J'ai déjà dit que l'accumulation des malades soumis aux frictions dans une petite salle chauffée au poêle était une cause déterminante de la stomatite. Avant tout, il faudra éviter d'employer le mercure à hautes doses, car ce métal, en arrivant en trop grande quantité dans l'économie, sans que celle-ci y soit préparée, détermine la salivation. On devra donc, si l'on juge convenable de faire parvenir une grande quantité de mercure dans l'économie, procéder d'abord avec ménagement pour établir une espèce de tolérance : on ne réussira que par les petites doses au début et par le temps.
Les moyens qui composent le traitement curatif du ptyalisme s'adressent directement à la bouche, ou sont dirigés sur d'autres points.
Les premiers moyens directs qui ont été proposés sont les gargarismes adoucissants et astringents. Si l'on consulte l'expérience , on verra que ces deux gargarismes ont des avantages réels, mais à des époques particulières de la salivation. Les adoucissants, par exemple , conviennent dans les premiers temps de l'irritation. Il est même nécessaire, lorsque l'inflammation est vive, d'ajouter à chaque gargarisme de 200 grammes de véhicule , comme le lait tiède , l'eau d'orge , de guimauve , de 10 à 15 gouttes de laudanum liquide.
Quand la stomatite est arrivée à un degré extrême, les gargarismes sont insuffisants. On commencera alors par opérer un dégorgement local des parties phlogosées; on appliquera 15 à 20 sangsues audessous du bord inférieur de la mâchoire , depuis et y compris l'angle
SALIVATION ET STOMATITE.
de cet os jusqu'au menton. On fera bien saigner les piqûres pendant que les pieds du malade seront plongés dans de l'eau très-chaude. Plus tard, on remplacera les lotions émollientes par des applications d'oxycrat ou de glace pilée aux environs de la mâchoire inférieure. Le malade en introduira quelques fragments dans la bouche. Ces moyens seront continués tant que les symptômes se maintiendront à un certain degré d'intensité ; mais dès que le déclin arrivera , que Firritation sera sensiblement diminuée , on prescrira les gargarismes astringents , tels que Teau de plantain et une certaine quantité d'alun , l'eau vinaigrée ou acidulée avec quelques gouttes d'acide sulfurique, une décoction de roses rouges , de noix de galle , de tan.
Les ulcérations mercurielles sont tellement indolentes vers la fin du ptyalisme, qu'elles ne se cicatrisent pas, malgré le stimulus qu'y portent les gargarismes dont il vient d'être parlé. Il faut les toucher alors avec les caustiques , tels que les acides nitrique ou sulfurique , le collyre de Lanfranc , le sulfate de cuivre (vitriol bleu), la pierre infernale et l'acide hydrochlorique. Cet acide a beaucoup été employé dans ces derniers temps. Avec un pinceau , on le porte sur tous les points ulcérés et on les modifie ainsi très-avantageusement. On peut en faire autant avec le crayon de nitrate d'argent. Ces caustiques peuvent même être employés au début de la maladie. Ils seront appliqués alors sur les points des gencives et des joues primitivement affectés. On fait ainsi avorter la stomatite , si elle est peu grave , surtout si, en même temps, le mercure est supprimé.
On a aussi employé avec avantage un gargarisme avec l/8e de chlorure de soude. Mais il faut savoir qu'on rencontre des malades chez lesquels cette dose doit être moindre , parce qu'elle leur cause une irritation trop vive ; la saveur âcre qu'elle donne au gargarisme devient parfois insupportable. Il convient alors de ne pas la porter au delà de l/16e ou de l/20e dans un véhicule gommeux. Dans d'autres circonstances , au contraire , l'atonie des ulcères mercuriels est telle , qu'il pourrait être très-avantageux de les toucher avec un pinceau trempé dans le chlorure de soude très-peu étendu d'eau.
M. Lagneau a aussi employé dans les mêmes vues, et quelquefois seulement pour corriger la puanteur de l'haleine des personnes qui subissaient un traitement mercuriel, quoiqu'elles ne fussent pas encore atteintes de salivation, ainsi que chez d'autres qui devaient cette repoussante incommodité à d'autres causes, des pastilles dans lesquelles le chlorure de soude ou de chaux se trouvait mélangé à quantité suffisante de gomme et de sucre, avec addition d'une substance aromatique quelconque.
L'opium à l'intérieur a aussi été recommandé pour calmer la salivation. Mais les essais qui ont été entrepris à l'hospice des Vénériens pour constater les bons effets de ce médicament n'ont pas été favorables à sa vertu antisialagogue. Bien que ces tentatives n'aient point donné de résultats en faveur de Fopium en substance,, on ne doit pas pour cela le rejeter absolument dans le cas du ptyalisme. On fait usage avec succès de la solution vineuse (laudanum liquide) quand on veut calmer une grande irritation de la bouche.
Hunter avait une grande foi dans l'efficacité de l'opium. Il disait que , quand le mercure se porte sur la bouche et sur le pharynx, il est souvent utile de faire des lotions opiacées sur ces parties. Il calme l'irritabilité , et par conséquent la douleur : c'est aussi un moyen de diminuer la sécrétion. Voici deux formules qui ont été vantées :
N° 1 . Têles de pavot concassées 2 grammes.
Graine de lin 4 grammes.
Eau bouillante 180 grammes.
Sirop de miel 60 grammes.
N° 2. Décoction de racine de guimauve 180 grammes.
Laudanum liquide de Sydenham 20 à 30 gouttes.
Quel que soit le mode d'action des moyens directs pour arrêter la salivation , comme ils ne peuvent agir qu'en modérant instantanément l'irritation locale sans avoir aucune influence sur la cause qui la détermine , on ne doit, selon M. Lagneau, les considérer que comme accessoires aux autres antisialagogues qui tendent à déplacer cette irritation ou à rendre le mercure inhabile à la produire en lui faisant subir , si l'on en croit quelques auteurs, de nouvelles combinaisons (Lagneau). Entête des moyens indirects, il faut placer les purgatifs. Ils entretiennent sur les intestins un point d'irritation qui peut prévenir le ptyalisme , et leur usage continu est un excellent moyen curatif , quand la salivation n'a pu être empêchée. Dans ce dernier cas, il est de principe de les administrer beaucoup plus fréquemment. Les purgatifs agissent souvent avec assez de promptitude pour arrêter la marche d'une salivation ordinaire en cinq ou six jours. D'autres fois, il est vrai, cette évacuation persévère jusqu'au dixième ou quinzième jour. Mais alors même les purgatifs ne sont pas sans avantage, car ils peuvent au moins prévenir l'accroissement de l'irritation buccale, s'ils se montrent insuffisants pour l'arrêter.
On prescrit 30 grammes de sulfate de soude ou de magnésie , à prendre dans trois verres d'eau de chicorée, ou bien on donne une
SALIVATION ET STOMATITE.
bouteille de citrate de magnésie. M. Lagneau préconise les pilules de savon avec l'aloès, d'après la formule suivante :
Faites s. a. des pilules du poids de 30 centigrammes. On en prescrit de 3 à, 6 par jour.-
Les bains chauds sont assez fréquemment employés contre la salivation. On explique leur efficacité par l'excitation de la peau qui attire ainsi vers elle les forces vitales qui se portaient avec trop de violence vers Fappareil salivaire. On compare donc leur action à celle des purgatifs et des autres irritants indirects. Il en serait de même des bains de pieds qu'on prescrit aussi avec avantage : ceux-ci agissent surtout comme dérivatifs, si l'on y ajoute de la moutarde en poudre ou 60 grammes d'acide hydrochlorique. On a eu recours aussi aux ventouses sèches ou scarifiées , aux rubéfiants , aux frictions sèches , afin de transporter l'irritation sur des organes éloignés de l'appareil salivaire. On en est venu même aux vésicatoires. Ils ont surtout réussi lorsque la salivation se montrait par trop opiniâtre ; car il arrive quelquefois que les moyens le plus ordinairement efficaces , et sur lesquels on a le plus compté , échouent , et qu'on est obligé de recourir, pour dernière ressource , à d'autres plus violents. Les vésicatoires , comme les ventouses, s'appliquent sur l'un ou l'autre bras ; mais on devra choisir la nuque à cause du voisinage des parties affectées.
Mussa Brassavole, qui écrivait en 1551, supposait que le mercure se portait à l'état métallique sur la bouche pour produire la salivation. Il conseilla alors de faire tenir constamment dans la bouche des malades une pièce ou un anneau d'or , afin que le mercure se combinat avec ce métal et perdît ainsi ses propriétés sialagogues. Ces expériences ont été répétées par des chimistes habiles de nos jours , et l'on n'a jamais remarqué un seul atome de mercure sur la pièce d'or.
L'affinité qui existe entre le soufre et le mercure ayant été remarquée depuis longtemps , on a conseillé de bonne heure l'emploi de ce corps simple pour arrêter le progrès de la salivation. Le soufre est donné en substance sous forme de pastilles. On a cru reconnaître quelques avantages à ce moyen , malgré notre ignorance sur sa manière d'agir sur nos organes. C'est peut-être un dérivatif. Il agirait aussi en excitant le tube alimentaire et en donnant un surcroît d'activité aux L fonctions de la peau. M. Lagneau, qui paraît partisan du soufre, lui reproche , ainsi qu'à tous les autres antisialagogues, de ne pas remplir
Savon médicinal
Rhubarbe en poudre, Aloès en poudre fine.
GO grammes.
15 grammes.
constamment l'attente du praticien ; mais son usage étant quelquefois suivi de bons effets , il le recommande d'autant mieux qu'il est trèsinnocent et n'exclut pas l'emploi simultané des purgatifs, des gargarismes et des autres moyens appropriés. Ce praticien a eu occasion de voir le soufre , ainsi administré , arrêter jusqu'à trois fois le ptyalisme pendant le même traitement chez un sujet dont la bouche s'échauffait par la plus légère dose de mercure.
Pearson avait reconnu l'efficacité de l'acide sulfurique administré comme boisson. On le donne à dose suffisante pour rendre une boisson d'une agréable acidité. M. Lagneau, qui a expérimenté les acides, tant minéraux que végétaux , en fait les plus grands éloges.
J'ai dû exposer aussi brièvement que possible la plupart des moyens qui ont été tentés contre la salivation; mais je dois dire maintenant que tous sont loin d'avoir la même efficacité. La cautérisation légère avec l'acide hydrochlorique ou le nitrate d'argent, les purgatifs : voilà les deux bases de la médication directe et indirecte. Les autres moyens sont très-accessoires, excepté cependant la saignée locale ou générale pour les sujets jeunes, sanguins, et quand il y a congestion manifeste sur la bouche. Il est bien entendu qu'avant tout on suspendra l'administration du mercure. MM. Herpin de Genève et M. Blache viennent de recommander le chlorate de potasse. Le premier confrère le donne à la dose de 1 à A grammes par jour; 50 centigrammes à 1 gramme toutes les trois ou quatre heures, dans une tasse de tisane. M. Blache met la même quantité de sel dans un julep gommeux. Il aurait une action curative prononcée non-seulement contre la stomatite mercurielle, mais contre les autres stomatites ulcéreuses 1 .