PROPRIÉTÉS ET EFFETS LOCAUX DU VIRUS SYPHILITIQUE
L'existence du virus syphilitique, reconnue aujourd'hui comme un fait incontestable, n'est pas une découverte de notre siècle; Hunter et Benjamin Bell l'avaient déjà solidement établie par des expériences nombreuses; il ne fallait rien moins que la doctrine physiologique pour nier sans preuves ce qu'avaient fait ces syphilograph.es illustres. Mais , un instant vaincue par l'irritation, la doctrine de la virulence devait se relever plus lard et mettre un terme aux vieilles théories qui remplissaient d'erreurs la science de la syphilis. En 1831 , M. Ricord entreprit une série d'expériences et d'observations qui lui permirent bientôt de proclamer l'existence d'un virus unique pour la syphilis, virus parfaitement distinct du muco-pus de la blennorrhagie, virus indispensable à la production du chancre, et que l'on retrouve toujours durant une certaine période de l'ulcération primitive.
Aujourd'hui, les praticiens sont unanimes à reconnaître l'existence d'un virus syphilitique, mais tous ne sont pas également d'accord sur ses attributs. La médecine est encore ici divisée en deux camps: dans l'un, se trouvent les partisans de l'absolutisme en syphilis > qui professent avec Hunier que le même virus donne tantôt une blennorrhagie , tantôt un chancre, ayant également pour résultat la syphilis constitutionnelle ; les autres, plus libéraux, rejettent l'unité virulente et soutiennent, avec Benjamin Bell , la non-identité des virus syphilitique et blennorrhagique. C'est à M. Ricord que revient l'honneur d'avoir développé et appuyé, sur de nombreux faits, cette doctrine déjà entrevue par Balfour, Duncan et Tode.
Carmicahël admettait autant de virus qu'il y a de phénomènes syphilitiques; cette doctrine, séduisante au premier abord ,n'a plus un seul partisan.
Nous avons traité, dans la première partie de notre travail ( page 27 et suivantes ) , la question de la non-identité des virus blennorrhagique et syphilitique. Aussi croyonsnous pouvoir nous dispenser de revenir de nouveau sur ce sujet.
L'existence d'un virus pour la syphilis est donc un fait in-
contestable, de plus, il est unique et n'a aucun rapport avec ce qu'on nomme virus blennorrhagique.
Propriétés intrinsèques du virus sypliilitique. — Le virus syphilitique est encore pour nous un agent invisible dont la présence sur un point ne se trahit que par certains effets locaux toujours identiques à leur début; les recherches chimiques et microscopiques tentées dans le but de s'assurer de ses qualités, ont été infructueuses. On a bien dit qu'il était acide, alkalin, corrosif, acre, putride, animalisé, etc. ; mais ce sont là des propriétés qui appartiennent aux différents véhicules qui peuvent le contenir. C'est assez faire comprendre qu'on n'a jamais pu le séparer, l'isoler de ces véhicules ; aussi, dans l'état actuel de la science, sommes-nous obligé d'avouer notre ignorance en ce qui touche les propriétés intimes de ce virus , et si nous le reconnaissons, ce n'est que d'après ses effets.
Nous n'en savons pas davantage sur sa nature intime comme agent spécifique; on l'a tour à tour considéré comme un levain, un ferment spécial, une semence végétale , etc., mais ces hypothèses, tout à fait gratuites, n'ont rien d'utile pour la pratique, c'est pourquoi nous ne nous y arrêterons pas. Dironsnous, avec Hunter, que c'est un poison morbide « qui est » le produit d'une maladie et qui jouit de la propriété de » produire une maladie semblable. » Cette définition ne contient rien , il est vrai, qui regarde spécialement le virus syphilitique , puisqu'elle peut s'appliquer au produit de la rage, de la vaccine, de la variole, de la pustule maligne , etc. , comme à celui du chancre, mais si elle est imparfaite de ce côté, elle n'a pas l'inconvénient de poussera défausses théories.
Nous ne connaissons donc ni les qualités intrinsèques du virus syphilitique, ni sa nature intime, comme agent spécifique.
Quant aux modifications qu'il imprime au pus, son véhicule ordinaire , elles sont nulles en apparence. Le pus virulent est tantôt jaune , crémeux , comme le pus louable des anciens, tantôt ténu , séreux et sanguinolent; ces différences dépendent uniquement de l'état de la plaie qui le sécrète.
L'ulcération porte- 1- elle avec elle un cachet spécial qui indique que la sécrétion est virulente? Cette question touche de trop près au diagnostic du chancre , pour que nous exposions, en détail, tous les éléments qui concourent à la résoudre. Bornons-nous à rappeler qu'il est une forme particulière du chancre qui indique la virulence , c'est l'induration spécifique. En dehors de l'induration spécifique bien formulée, point de diagnostic certain sans l'inoculation, car tous les autres caractères, y compris ceux que l'on attribue au chancre Huntérien, n'ont rien de positif et ne peuvent par conséquent donner que des présomptions.
L'inoculation est donc la seule voie qui conduise sûrement au diagnostic de la virulence. On sait que le pus virulent, mis en contact avec le derme dénudé , y détermine, au bout de quelques jours, une ulcération de forme et d'aspect particuliers, dont le caractère essentiel est de reproduire la matière virulente qui l'a engendrée. Toutes les fois que l'inoculation d'un liquide sera suivie d'un semblable résultat, on sera donc en droit de conclure que ce liquide contenait de la matière virulente. Pour que les résultats de l'inoculation aient une valeur diagnostique incontestable , certaines conditions sont nécessaires , tant du côté des liquides que l'on doit inoculer, que des tissus qui vont subir l'inoculation.
Les conditions d'action du virus syphilitique doivent être recherchées : 1° dans la matière virulente; 2° dans les tissus destinés à la recevoir ; 3° dans le mode de propagation.
Conditions d'action du pus virulent. Pour que la matière virulente produise son effet spécifique , il faut qu'elle n'ait subi aucune altération ; plus elle sera récente , plus l'inoculation aura chance de réussir, néanmoins, cet état de fraîcheur de la sécrétion n'a pas été reconnu indispensable par M. Ricord. On peut en effet la conserver dix à quinze jours dans les tubes sans qu'elle perde sa propriété spécifique.
L'action des acides et des alkalis sur le pus virulent lui enlève sa propriété essentielle, il en est de même de la gangrène des tissus sur lesquels repose l'ulcération.
Conditions des tissus destinés à recevoir le virus. — • Disons de
suite que ni l'âge, ni le sexe, ni les tempéraments, ni les maladies antérieures n'ont d'influence sur l'action du virus; c'est une loi ferme et sans restriction que personne n'a osé nier encore. Nous devons cependant à notre impartialité de faire connaître les recherches qui ont été faites sur les animaux , par M. Ausias-Turenne, et répétées par M. Spérino, sur les femmes confiées à ses soins dans l'hôpital des femmes vénériennes de Turin. Ces deux expérimentateurs ont prétendu qu'on pouvait garantir le corps, de l'action du virus syphilitique, par l'inoculation réitérée de ce virus. Ce serait , d'après M. Auzias-Turenne , une espèce de vaccination qu'il a désignée par le mot de syphilisation. La confiance dans cette vaccination, en apparence si singulière, était si bien établie à Turin, que plusieurs filles venaient spontanément prier M. Spérino de les syphiliser, soit pour les préserver, soit pour les guérir de la syphilis ( Union médicale du 3 juillet 1851 ). Nous n'avons pas à discuter ici ce moyen préservatif, celte discussion ayant plutôt sa place dans la prophylaxie de la syphilis. Observons seulement que, jusqu'à présent, l'expérience et l'observation cliniques sont tout à fait contraires aux idées de MM. Auzias et Spérino.
Après cette question, il s'en présente une autre très-importante et qui a donné lieu à de grandes discussions. Le virus syphilitique produit-il son action spécifique sur les tissus des animaux, aussi bien que sur ceux de l'homme? Les expériences tentées depuis Hunier jusqu'à nos jours avaient répondu parla négative, les chiens , les chats , les singes et autres animaux inoculés avaient paru réfractaires à l'action du virus , mais d'autres expérimentateurs, à la tête desquels se trouve M. Auzias-Turenne, en ont depuis décidé autrement. Notre jeune collègue qui , depuis 1844, s'est dévoué à l'inoculation des singes, prétend que les insuccès tiennent aux conditions dans lesquelles l'expérience a été faite. Ce qui le prouve, dit-il, c'est qu'en évitant les lieux où l'animal peut se lécher, on réussit dans la plupart des cas. Ces inconvénients , il est vrai , avaient été prévus dans les expériences de M. Cullerier, puisqu'il est dit , dans le travail publié par ce
chirurgien, dans le premier volume des Mémoires de la Société de chirurgie :
« L'animal fut empêché de se frotter, ou bien la plaie fut » faite de telle sorte que l'animal ne pouvait se lécher. » Cependant les expériences de M. Cullerier ont été négatives. Quoiqu'il en soit, du reste , M. Auzias a choisi , comme lieu d'élection, le pavillon de l'oreille du singe, et les succès ont été nombreux.
Nous trouvons, dans Y Union médicale du 6 août 1850, les conditions dans lesquelles il opère, et le Manuel opératoire, page 278, auquel il donne la préférence. M. Auzias expose les différentes phases que subit la plaie inoculée; la papule, la vésicule, la pustule et l'Ulcération sont parfaitement indiquées et , à en juger d'après sa description , il n'y aurait plus de doute sur la possibilité d'inoculer le pus virulent de l'homme au singe.
Bien plus , M. Auzias a emprunté du pus à la plaie produite sur le singe et l'a inoculé, avec résultat positif, sur le bras d'un homme. C'est sur M. Robert de Welz qu'a été pratiquée cette inoculation; après ces faits, on ne pouvait plus mettre en doute la transmissibilité des chancres de l'homme aux animaux et des animaux à l'homme. Néanmoins, MM. Ricord et Cullerier qui , comme Hunter , avaient obtenus des résultats négatifs , ont donné une autre explication des résultats publiés par M. Auzias : ils ont prétendu que la peau des singes avait simplement servi de terrain de transplantation à la matière virulente; que la matière virulente avait été conservée sur les tissus de ces animaux comme elle l'aurait été dans un tube.
Longtemps j'ai élé partisan de celte opinion , mais les expériences que je viens de faire à mes risques et périls ont complètement changé ma manière de voir sur ce point de syphilographie.
Je suis convaincu aujourd'hui que les chancres peuvent être transmis de l'homme à l'animal, de l'animal à l'homme, d'un animal à un autre et de l'animal à lui-même.
Mes expériences ont élé faites sur des chats, j'ai choibi la
face interne de l'oreille comme le point le plus propice à l'implantation du virus et à la protection de la piqûre.
Le 16 août, j'ai emprunté du pus virulent à un de mes malades atteint de chancres simples au 10e jour, je l'ai implanté à la face interne de l'oreille droite d'un jeune chat.
Le 17, rien de nouveau.
Le 18 , durillon du volume d'une tête de grosse épingle.
Le 19, je prends du pus sur ce durillon et l'implante sur l'oreille gauche du même animal.
Le 20 , je prends du pus sur la pustule consécutive à la première inoculation et l'inocule à la partie inférieure et externe de mon bras gauche avec la conviction que la piqûre n'aura pas de suite.
Le 21 , l'inoculation faite le 19 sur l'oreille gauche de l'animal avec le pus pris sur son oreille droite est en pleine activité. Je prends de son pus et me l'inocule à la partie supérieure et externe de l'avant-bras gauche.
Le 22, les chancres du chat sont en pleine activité, je prends du pus sur celui de l'oreille gauche et l'inocule à la face interne de l'oreille gauche d'un autre chat de deux mois, très-bien portant.
L'inoculation pratiquée sur mon bras est très-rouge , enflammée et présente un point purulent au centre. Celle de l'avant-bras est très-douloureuse , rouge à base engorgée ; elle est le point de départ d'une lymphite qui contourne le membre, vient passer au niveau du ganglion épitrochléen qui se trouve engorgé et remonte le long de la face interne du bras en suivant le trajet des vaisseaux et nerfs , l'aisselle est très-douloureuse. Eflrayé des progrès rapides de celte inoculation, je me désiste du projet que j'avais conçu de tenter sur rnoi la syphilisation, et sur le conseil de mes amis et collègues MM. Bouffier et Clarion, je cautérise la pustule avec la pâle de Vienne ; je laisse néanmoins marcher l'inoculation du bras qui ne présentait rien d'alarmant.
Depuis lors, j'ai beaucoup souffert; je ne puis actuellement me servir de mon bras gauche.
Le 27 août, l'escharre commence à se détacher, l'inoculation du bras est toujours en pleine activité.
Du 22 au 27, j'ai inoculé le pus de ma première piqûre aux chats , j'ai inoculé du nouveau pus sur ces animaux , le plus souvent de petits pustules se sont développés, toujours avec leur base indurée.
Après les premières inoculations, mes animaux ont perdu l'appétit, sont devenus tristes et l'un d'eux a vomi tout un jour. Mais j'attribue ces dérangements au fait même de la piqûre; j'attends maintenant, pour me prononcer sur l'aptitude ou l'inaptitude de ces animaux, à la syphilis constitutionnelle. Car jusqu'à présent je ne puis avancer qu'un fait : qu'ils sont, comme l'homme, aptes à contracter des plaies qui, pendant un certain temps qui, chez eux, ne dépasse guère huit jours , sécrètent du pus inoculable. On trouvera à la fin de l'ouvrage la narration complète et détaillée des résultais que j'ai obtenus.
La condition la plus favorable à l'inoculation , c'est une solution de continuité récente; cependant le pus syphilitique peut aussi s'inoculer sur des tissus non ulcérés , c'est ce qui a lieu lorsqu'il est déposé dans un follicule où il peut séjourner quelque temps. Là , en effet , il finit par éroder le follicule, et se trouve alors en contact avec une petite surface ulcérée sur laquelle il agit comme dans le cas précédent, Plus les tissus seront délicats, munis de replis et de follicules, et plus ils seront sujets à être inoculés. Ces prédispositions sont réunies surtout dans les organes génitaux , aussi sont-ils plus sujets que les autres pariies aux ulcérations syphilitiques. Il faut, du reste, tenir compte des fonctions qu'ils remplissent , fonctions qui les exposent plus souvent au contact du pus syphilitique.
Cependant les autres parties du corps sont loin d'être réfractaires à l'inoculation, nous verrons en effet, dans^ courant de notre travail, que les chancres des parties extrà-génitales entrent, pour une proportion assez élevée, dans le nombre total de ces maladies.
Mode de propagation. — On a cru longtemps que la vérole pouvait se prendre par l'air qu'on respire, mais on sait aujourd'hui qu'il n'y a de contagion possible qu'après l'appli-
cation du pus virulent sur les tissus. Le mode de contagion le plus commun se trouve dans les rapports sexuels naturels, viennent ensuite les rapports contre nature, à la suite desquels se développent les chancres anaux , buccaux , digitaux, sincipitaux, massétérins, labiaux, mentonniers, etc.... Le toucher vaginal, pratiqué médicalement, peut aussi être suivi de la coniagion ; des canules , des pipes , des fourchettes , des draps, un masque, le spéculum, etc., servent quelquefois à transporter le virus syphilitique d'un individu à un autre, il en est de même des pièces de pansements. Le mode de propagation le plus efficace, celui que l'on étudie le mieux, est, sans contredit, l'inoculation artificielle.
Pour la pratiquer, on se sert ordinairement d'une lancetie très-propre dont on a plongé l'extrémité dans le pus syphilitique , on enfonce cette lancetie, ainsi imprégnée de virus , dans l'épaisseur du derme et l'on a soin , avant de la retirer , de lui imprimer de légers mouvements de latéralité , afin d'essuyer la matière virulente contre les parois de la solution de continuité. On suit du reste Je même procédé que pour la vaccine.
On peut aussi se borner à dénuder le derme par un procédé quelconque et à appliquer le virus sur celte plaie récente.
L'inoculation une fois pratiquée, la petite plaie doit être mise sous un verre en forme d'une cloche , afin de la protéger contre le frottement ou autres influences. Il est bien rare c^u'en observant ces préceptes, le pus virulent ne produise pas un chancre.
Effets du virus syphilitique sur les téguments de rhomme. — On a cru longtemps , et beaucoup de syphilographes partagent cette opinion, que le virus, mis en contact avec les tissus , était absorbé de suite et allait infecter l'économie, et que ce n'était qu'après cette action générale qu'il venait , comme par une espèce de choc en retour, produire ses effets sur la partie primitivement infectée. Les partisans de cette doctrine ont donné le nom d'incubation au laps de temps qui sépare l'application de la cause de ses effets. Ce n'est pas
ici le lieu de discuter ce point de doctrine, cette discussion trouvera mieux sa place à la fin de notre travail, lorsque nous exposerons l'évolution de la syphilis.
Passons à l'étude des phénomènes qui succèdent à l'implantation du pus virulent sur les téguments de l'homme.
Déposé sur les téguments sains, peau ou muqueuse, il y séjourne quelque temps sans produire d'altération sensible; mais, dans un délai variable, il développe sur ces parties, comme le ferait toute autre substance corrosive, une irritation simple qui, sur la peau, se manifeste par une tache érythémateuse légère, et sur les muqueuses du gland et du prépuce, par un érythème suivi , quelquefois, de sécrétion muqueuse. La muqueuse du canal de l'urètre éprouve les mêmes effets et peut sécréter une matière muqueuse comme dans le cas de blennorrhagie.
Ces accidents ne présentent encore rien de spécifique, ils ne sont que le fait de l'irritation simple.
Si , dans ces conditions, une cause quelconque vient à enlever ou à neutraliser sur place le virus syphilitique , son action propre n'a pas lieu , l'ulcère primitif n'est pas produit;
Si au contraire la matière virulente reste sans altération , les tissus finissent par s'éroder , s'ulcérer , et le chancre se produit.
Le pus virulent, placé dans les conditions que nous venons d'étudier, exigerait donc un certain laps de temps avant d'agir spécifiquement.
Cette action spécifique se fait attendre d'autant plus longtemps que les tissus sont plus durs et plus difficiles à irriter. Lorsque la matière virulente , au lieu d'être mise au hasard à la surface des téguments, est déposée sur uneplaie récente, une déchirure par exemple, l'inoculation se fait de suite et revêt en très-peu de temps le caractère du chancre.
Quelque soit le lieu d'implantation du virus, son action se produit, s'il peut y séjourner quelque temps sans subir d'altération.
Nous avons observé des chancres aux organes génitaux , à l'anus , à la face, sur la langue, au sinciput* au coude, aux
doigts, à la région trochantérienne, etc. L'on ne sera point étonné de cette variété de siège , en réfléchissant à tous les moyens de transport qui sont ouverts à la matière virulente.
Pour qu'un chancre se développe sur une région, il suffit, en effet, que le virus syphilitique y soit déposé et mis dans des conditions favorables à l'inoculation, peu importe le mode de transport; un verre, une pipe, un masque, des linges, etc., ne peuvent-ils pas servir de terrain de transition au pus virulent? Le contact immédiat de la surface sécrétante n'est donc pas obligé. Cette question, secondaire en apparence, nous semble acquérir une grande portée en médecine légale.
Inoculation artificielle. — Pour étudier pas à pas les modifications successives qu'imprime le virus syphilitique aux tissus sur lesquels il est déposé, il est indispensable de recourir à l'inoculation artificielle.
Voici ce que nous avons observé dans les inoculations pratiquées par M. Ricord , au moyen d'une lancette imprégnée de pus syphilitique pris sur un chancre:
Premier jour, rougeur du point piqué;
Deuxième jour, auréole inflammatoire, tuméfaction, formation d'une papule;
Troisième jour, formation d'une vésicule pleine de sérosité;
QuaUv ?mejour, la vésicule devient plus grosse , le liquide qu'elle contient se trouble, elle passe à l'état de pustule et s'ombilique au centre;
Cinquième jour , la pustule s'affaisse ;
Sixième jour, elle commence à se dessécher et s'aplatit complètement ;
Enfin , les jours suivants , elle se recouvre de croûtes brunâtres à travers lesquelles suinte un liquide purulent. Ces croûtes donnent au chancre l'aspect du rupia ou de l éihyma.
Si à partir du sixième jour de Tinoculaiion « on détache » les croûtes ou si elles tombent , on trouve dessous un ulcè- » re qui , siégeant sur la base dure dont nous avons parlé , » offre un fond dont la profondeur est représentée par toute
» l'épaisseur de la peau, et dont la surface blanche, d'un » gris plus ou moins foncé , est formée par une matière lac- » dacée, quelquefois pultacée, ou même par une fausse » membrane qu'on ne peut détacher en l'abstèrgeant. Les » bords de l'ulcération à cette époque, nettement (aillés » comme par un emporte-pièce parfaitement circulaire, sont » cependant décollés dans une étendue plus ou moins gran- » de , et offrent, à la loupe, de légères dentelures et une sur- » face semblable à celle du fond ; leur marge , siège d'un » engorgement et d'une induration pareille à celle de la ba- » se, présente une espèce d'anneau d'un rouge brun plus ou » moins violacé, et qui , plus saillant que les parties voisines, » relève ainsi les bords en les renversant un peu, et qui, » dans les premiers temps , donne un aspect infundibuliforme » à ces ulcérations. » ( Traité pratique des maladies vénériennes, Ricord ).
Telle est la forme type des chancres , mais malheureusement pour le diagnostic , cette forme modèle est la plus rare et ne s'obtient souvent que par des moyens artificiels. Quelque soit du reste le mécanisme de la contagion, l'ulcération, abandonnée à elle-même et suivie depuis son début jusqu'à sa guérison complète , présente deux périodes bien distinctes: la première est la période de virulence, de spécificité ou de progrès ; la seconde , la période de réparation ou de neutralisation. Comme chacune de ces périodes doit être l'objet d'une étude spéciale dans la description du chancre régulier, nous nous bornerons à mentionner ici leur caractère essentiel , sans recourir à de grands développements.
Le caractère essentiel de la première période, réside dans la propriété d'inoculation de la matière sécrétée,- cette matière,>iise dans des conditions convenables est en effet toujours inoculable.
Le pus sécrété pendant la seconde période a perdu la propriété d'inoculation, c'est qu'alors le chancre est réduit à une plaie simple qui tend à la cicatrisation.
Une fois parvenue à la seconde période, l'ulcération ne revêt plus les caractères de la première; il n'y a qu'une ex-
eeption à celte régie, c'est lorsqu'une nouvelle inoculation vient à se faire sur la plaie non encore cicatrisée, mais dans ce cas, on a affaire à un nouveau chancre enté sur une plaie simple.
Travail de la virulence — Nous avons dit qu'à une certaine période, période de progrès, l'ulcération sécrète une matière virulente qui a la propriété de reproduire le chancre. Comment la sécrétion acquiert-elle ses propriétés virulentes, ou , en un mot, quel est le mécanisme de la virulence?
Plusieurs explications ont été proposées, mais, à notre avis, les raisons qu'on a invoquées de part et d'autre sont encore Soin d'être en harmonie avec les faits observés chaque jour.
On a pensé d'abord que la sécrétion ne devenait virulente qu'après coup , c'est-à dire lorsque déjà elle était toute formée et répandue sur la plaie; mais s'il en était ainsi, les irrigations continues sur la plaie, en s'opposant au séjour prolongé du pus à sa surface, mettraient l'ulcération dans les conditions d'une plaie simple, et hâteraient le travail de la cicatrisation; or, l'expérience a prouvé que ces lotions , quoique très-utiles sous beaucoup d'autres rapports, ne détruisent point la spécificité ; on a dit ensuite que la virulence était un travail de surface. Dans cette hypothèse, on pourrait, en détruisant la couche superficielle sur laquelle repose l'ulcération , neutraliser la spécificité ; mais nous savons que les cautérisations, quoique très-profondes, n'atteignent pas toujours ce but , et que souvent les excisions ne réussissent pas davantage. 11 faut donc invoquer une autre explication. En suivant les effets de la cautérisation et de L'excision des parties qui sont le siège de l'ulcération, on a remarqué que plus le chancre était ancien, étendu en surface et en profondeur, plus il fallait le cautériser ou l'exciser profondément pour neutraliser la spécificité. Le travail de la virulence se ferait donc dans une certaine limite dont les rayons seraient en raison de l'étendue de l'ulcération et de sa durée. C'est à ce cercle virulent que M. Ricord a donné le nom de sphère d'activité virulente ; toute plaie pratiquée dans ses rayons devient chancreuse. C'est là un point très-important et qu'il faus
surtout prendre en considération, quand on doit faire une opération dans le voisinage d'une ulcération primitive. Le travail de la virulence se fait toujours dans de certaines limites et n'envahit jamais toute l'économie; s'il en était autrement, toute plaie, pratiquée sur une région quelconque du corps, prendrait les caractères du chancre, et comme telle, sécréterait du virus inoculable; l'expérience et l'observation journalières prouvent le contraire. Ce qui a pu donner le change aux partisans de la virulence générale, c'est que des solutions de continuité, pratiquées plus ou moins loin du chancre, se sont inoculées après coup et ont pris le caractère virulent, mais ici la virulence venait du dehors et non point de l'intérieur.
Revenons au travail de la virulence. La sphère d'activité virulente, découverte par M. Ricord, explique bien la persistence de la spécificité après des excisions et des cautérisations profondes; elle rend compte aussi des modifications que subissent les plaies faites autour de l'ulcération primitive, en admettant qu'elles soient protégées contre le pus qui découle de ces ulcérations. Mais voici une question qui nous paraît importante, tant au point de vue scientifique que pratique. Le sang et la lymphe, pris sur des plaies récentes pratiquées dans les tissus de la sphère d'activité , seraient-ils inoculables comme le pus que sécrètent plus tard ces solutions de continuité, il est bien entendu que la solution de continuité récente doit être préservée du contact du pus chancreux.
Dans le cas où les liquides empruntés à la surface saignante seraient inoculables , on serait en droit de conclure que le virus se forme dans l'épaisseur même de la sphère de virulence, et qu'il filtre à travers la plaie pour venir se mêler à son véhicule habituel, le pus.
Mais si ces liquides n'élaient pas inoculables d'abord , que devrait-on penser de leur propriété négative, en présence de la virulence qui plus lard envahit la plaie? Comment expliquer celle espèce de virulence après coup? Ces questions, je ne les ai trouvé résolues nulle part , personne que je sache