‹ Traité des matières colorantes (volume 2)Chapitre 13 sur 110 · GARANCE ET RUBIACÉES DIVERSES · texte numérisé non relu

GARANCE ET RUBIACÉES DIVERSES

«De toutes les substanjces qui servent en teinture, aucune, ne mérite autant de fixer notre attention que la garance,

qui est devenue d'un emploi si général, qu'elle forme la base de presque toutes nos teintures... » Ces lignes écrites en 1828 par M. D. Kœchlin-Schouch, le doyen des industriels de l'Alsace, un de ceux dont les travaux ont le plus contribué à étendre nos connaissances sur ce produit, sont encore vraies aujourd'hui, malgré l'apparition récente et inattendue des dérivés de l'aniline. La garance doit ce succès persistant à la beauté et à la solidité remarquable des teintes qu'elle peut fournir. Elle donne à la fois, par la seule variation des mordants fixateurs, le rouge, le rose, le noir, le violet, le lilas et le puce. Il est permis de prévoir que les articles garances formeront encore longtemps une des branches les plus intéressantes de l'impression et de la teinture, et que cette précieuse rubiacée ne sera détrônée que par la découverte encore à faire de l'alizarine artificielle^ c'està-dire du principe immédiat qui lui communique ses qualités.

Historique, — La garance ou rubia tinctorum des botanistes est originaire de l'Asie moyenne et de l'Europe méridionale. Elle a été cultivée dans le Levant depuis les temps les plus reculés, surtout aux environs d'Andrinople, de Smyrne et dans l'île de Chypre. Au rapport de Dioscoride et de Pline, elle fut employée par les Égyptiens, les Perses et les Indiens.

On trouve encore parfois des tentures, des meubles et des nappes d'une origine assez ancienne et dont la beauté des couleurs atteste que ces peuples avaient une connaissance parfaite de la teinture par la garance (1 ).

Les Grecs et les Romains l'ont connue sous les noms d'érythrodanon et de rubia. Le mot français garance vient de verrantia ou varantia, nom qu'on donnait au moyen. âge h la racine, et qui signifie couleur rouge ou vraie couleur.

(1) Kœchlln-Schouch, Bw/Ze/m* de la Société industrielle de Mulhouse, 1. 1, p. 176.

Du Levant, elle fut importée en Italie, notamment en Toscane, puis enfin dans les Gaules. Vers le milieu du seizième siècle, les Hollandais s'emparèrent de ce genre de culture, alors qu'elle avait de nouveau disparu en France. Charles-Quint la fit planter en Alsace, et Colbert dans le comtat d'Avignon (1666); mjiis ce n'est que par les soins du secrétaire d'État Bertin (1789), que l'exploitation de la garance s'établit réellement dans le midi de la France. D'après une autre \ersion, on attribue à Franzen, propriétaire à Haguenau (1760), l'importation de la garance en Alsace, et à Joseph Althen, arménien catholique de Julfa, faubourg d'Ispahan (1762 à 1774), les premiers essais de culture dans le territoire d'Avignon,

La garance ne parut que plus tard dans le nord de l'Allemagne. De nos jours elle est exploitée dans un grand nombre de localités : dans les Deux-Siciles, la Toscane, la Turquie, les États barbaresques, l'Autriche, le nord de l'Allemagne (Silésie), leZollverein, l'Espagne, la Hollande, la Belgique, le Caucase, aux Indes orientales, dans les deux Amériques, et dans l'Algérie.

En France, les deux localités où la garance est exploitée sur une grande échelle sont l'Alsace (principalement le Bas-Rhin), et les environs d'Avignon.

L'importation en France des garances étrangères s'élevait encore, en 18S3, à 1,710,346 kilogrammes (1).

Les espèces particulièrement cultivées dans ces divers pays sont :

Lerubia tinctorum, c'est la plus répandue ; le rubia cordifolia et le rubia peregrina.

Caractères botaniques du rubia tinctorum. — C'est une plante herbacée de la famille des rubiacées (groupe des ru-

(1) Girardin, leçons de chimie appliquée^ *• édit., t. H, p. 617. — Persoz, Impression des tissus, 1. 1, p. 468.

r.ARANCK.

bîacées indigènes, parmi lesquelles se remarquent le gaillet gratteron, Taspérule, la crucianelle ; sa tige est annuelle, à côtes, munie ainsi que les feuilles de petites pointes ou crochets qui la rendent rude et collante au toucher.

Feuilles lancéolées, opposées, rugueuses, protégeant un bourgeon à leur aisselle ; stipules dépourvues de bourgeons, et siniulant un verticille de feuilles. Fleurs en cymes trichotomes, jaunâtres, hermaphrodites, rarement diclines par avortement; calyce gamosépale, à tube adhérent à Tovaire, à lymbe cinq fois denté. Pétales épigynes, soudées en corolle, gamopétale quinquîfide ; étamines autant que de pétales, insérées sur le tube de la corolle, filets libres, anthères biloculaires, introrses ; pistil formé de deux carpelles, soudés en un ovaire adhérent au tube du calyce biloculaire; ovules solitaires à f^s- »•

l'angle interne de chaque loge, campylotropes ; styles soudés presque jusqu'au sommet ; stigmates terminaux, capités. Fruit didyme, charnu, se séparant en deux coques indéhiscentes, monospores ; graines adhérentes au péricarpe; plantule dicotylédonée , amphitrope , dans un albumen corné; radicule infère. Le fruit est d'abord rouge, puis noir.

La plante de la garance se compose de tiges très-longues et de racines dont la longueur et la grosseur dépendent de l'âge et du terrain où la culture est faite. La racine est irrégulièrement ramifiée et munie de radicelles; elle atteint plusieurs décimètres de longueur et plonge assez profondément dans le sqI.

Comme toutes les racines de ce genre, elle se compose de trois parties distinctes ; la cuticule épidermique ; l'anneau cortical charnu et celluleux ; la partie ligneuse, centraient

1% TrtAITE DES MATIÈRES COLORANTES.

fibreuse. Le rapport entre les dimensions respectives de l'anneau et du centre ligneux varie avec Tâge et la hauteur de la racine.

En moyenne, M. Ed. Kœchlin (1) a trouvé pour 100 parties de racines fraîches :

Parties charnues . . . 90,36 équivalent à i 6,94 après dessiccation • Parties ligneuses... 9,64 — 4,68 —

Tout le pouvoir colorant de la plante est concentré dans la racine, et le nom de garance s'applique indifféremment à la plante entière ou à la racine séchée et moulue, telle qu'elle est livrée au commerce et à la consommation.

Les racines sont appelées alizaris.

Les produits les plus intéressants pour l'industrie de nos contrées viennent d'Avignon, d'Alsace, de Hollande et de Belgique, et la plupart des résultats théoriques et pratiques, consignés dans cette monographie, se rapportent à ces espèces de garance.

Culture de la garance dans le département de Vaucluse (2). , — Les terres qui conviennent le mieux à cette culture sont d'anciens marais desséchés qui s'étendent de l'Isle à Entraigues, désignés sous le nom de Paluds. Ces terres contiennent une grande quantité d'humus et sont presque entièrement formées de carbonate de chaux ; elles sont très-friables, de couleur presque blanche pendant la sécheresse, et brunâtres, lorsqu'elles sont imprégnées d'humidité. Elles renferment des débris de coquillages. M. H. Schlumberger (3), qui a analysé les terres de divers districts garanciers du comtat d'Avignon, a trouvé, pour 100 parties de terre séchée à 100** :

(1) Bulletin de la Société industrielle de Mulhouse, t. I, p. 195.

(2) Renseignements fournis par M. Pernod, fabricant à Avignon.

(3) Bulletin de la Société industrielle de Mulhouse, t. VU, p. 123.

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