II
L'histoire chimique des carminates est encore à faire. Les carminates alcalins sont solubles, les autres se présentent sous forme de masses pulvérulentes amorphes. J'ai obtenu un carminate de soude cristallisé, en feuillets pourprés, en ajoutant avec précaution de l'alcool à une solution aqueuse de ce sel. A mesure que les deux liquides se mélangent, le composé se dépose en cristaux. D'après M. Schaller, le carminate de soude peut aussi cristalliser dans l'eau seule;
il aurait pour formule ^ ^ 0^
L'hydrogène naissant réduit les solutions d'acide carminique ; la coloration rouge reparaît au contact de l'air.
Les décoctions de cochenille se comportent, en certains points et sous l'influence des réactifs, autrement que les solutions d'acide carminique. Ces diflFérences tiennent à la présence des substances azotées et des sels minéraux (phosphates).
Voici, d'après M. Girardin, l'ensemble des caractères chimiques qu'offre la décoction :
Acides, font virer la couleur au rouge jaunâtre et y déterminent un léger précipité.
Alcalis, font virer au violet.
Eau de chaux, précipité violet.
Alun, vire au rouge, puis précipite.
Chlorure d'aluminium^ précipité violet rougeâtre ; le liquide surnageant est amarante.
Chlorure d'étain acide, vire au jaune et forme un précipité cerise.
Chlorure ordinaire, précipité violet.
Bichlorure d'étain, vire au rouge- écarlate.
Sulfate de fer, vire au gris violeté et précipite.
Acétate de fer, précipité brun devenant vert-olive.
Sulfate de cuivre et sels de plomb, précipités violets.
Azotate mercureux, précipité lie de vin. — mercuriquc — brun rougeâtre.
Sulfate de zinc — viole t foncé .
Crème de tartre. J „ , . .^ *•* i i
^ , ,, .,, f Précipités rouges constituant le car-
. , j min du commerce.
Cochenille ammoniacale. — Une solution ammoniacale d'acide carminique, étant abandonnée quelque temps à ellemême, se modifie, par suite de la combinaison intime de Tacide avec les éléments de l'ammoniaque et delà formation d'une amide, ou d'un acide amidé. Ce fait est connu depuis longtemps et a été utilisé à la préparation d'une nouvelle matière colorante, dite cochenille ammoniacale.
La carminamide ne donne , en effet, plus des couleurs ponceau et écarlate, mais des violets, des amarantes et des mauves.
La nuance ne vire plus au rouge jaunâtre sous l'influence des acides. Lebichlorured'étain la précipite en violet et non en ponceau, comme l'acide carminique.
On trouve dans le commerce deux espèces de cochenilles ammoniacales: celle en tablettes et celle en pâte.
La première se prépare par la macération, dans un vase fermé, pendant un mois, de trois parties d'ammoniaque et d'une partie de cochenille moulue. On tire à clair, on incorpore 0,4 d'alumine en gelée, et on évapore dans une bassine en cuivre, jusqu'à disparition de toute odeur ammoniacale; la masse, suffisamment épaisse, est découpée en tablettes que Ton sèche. Dans la préparation de la pâte, on ne laisse marcher l'opération que durant huit jours et on évapore aux deux tiers, sans ajouter d'alumine ; elle est d'un tiers moins riche que la cochenille en tablettes (1).
J'ai démontré directement que la matière colorante de la cochenille ammoniacale du commerce, ou celle que Ion obtient par l'action de l'ammoniaque sur l'acide carminique renferme de l'azote sous une autre forme que celle d'un sel
(1) Pergoz, Impression des tissus, 1. 1, p. G! i.
ammoniacal ; et j'ai représenté sa composition par la formule probable
CWAzO*.
Carmin. — On donne le nom de carmin à une couleur d'un rouge clair très-vif et très-beau, fabriquée au moyen de la cochenille.
Le carmin du commerce se présente sous forme d'une poudre impalpable, carmin broyé^ ou bien en pains enveloppés dans du papier fin ou enfermés dans des boîtes, des bocaux. On le vend aussi délayé dans du blanc d'œuf ou dans une solution de colle de poisson (carmin à l'œuf, carmin à la gélatine).
' La valeur de ce produit varie dans des limites très-étendues, suivant sa finesse, sa pureté et la beauté de sa nuance (de 6 francs à 20 et plus).
Le carmin pur est entièrement soluble dans l'ammoniaque; c'est môme sur cette propriété que repose son emploi dans la coloration des tissus.
On n'est pas fixé sur la nature vraie de la combinaison d'acide carmi nique qui constitue ce produit.
'Sa formation exige l'intervention des matières azotées existant naturellement dans la cochenille, ou de celles que l'on peut ajouter à un bain d'acide carminique.
La préparation du carmin est elle-même peu connue dans ses détails. Chaque fabricant garde, en effet, csomme secret, les coups de main que la pratique lui enseigne, pour l'obtention d'un beau produit.
D'après M. Girardin, c'est à Pise que cette fabrication a pris naissance. Un moine franciscain préparant un extrait 4e eochenille avec du sel de tartre vit se produire un beau précipité rouge, par l'addition d'un acide. En t656, Homberg publia un procédé de fabrication du carmin.
Généralement on ^uise par l'eau bouillante, pure ou chargée d'un sel alcalin, de la cochenille broyée, et l'on dé-
' COGflENILLE. 35 T
termine la séparation du carmin par Taddition d'un acide faible ou d'un sel acide. Certains fabricants favorisent la précipitation en ajoutant de Talbumine ou de la gélatine et font intervenir l'alun.
Voici, du reste, quelques recettes de préparation :
a. 4 livre de cochenille en poudre. Faire cuire quinze minutes avec 10 litres d'eau, ajouter 30 grammes d'alun, maintenir l'ébuUition trois minutes, laisser clarifier. Le liquide clair, soutiré, déposera, au bout de quelques jours, 40 à 50 grammes de carmin. Si l'on attend plus longtemps, il se produit un nouveau dépôt de couleur moins vive.
b. 1 livre de cochenille pulvérisée, 30 livres d'eau ; bouillir un quart d'heure, ajouter 30 grammes de crème de tartre, bouillir encore dix minutes, ajouter 15 grammes d'alun, bouillir deux minutes. Le liquide clarifié est abandonné à lui-même dans des vases plats en verre. Le carmin, déposé et lavé, doit être séché à l'ombre.
c. Recette de M"** Genette.
2 livres de cochenille pulvérisée, ISO livres d'eau ; faire bouillir deux heures, ajouter 90 grammes de salpêtre pur, faire bouillir trois minutes ; ajouter 120 grammes de sel d'oseille, laisser encore bouillir dix minutes. Le liquide, éclairci par un repos d'un quart d'heure, est abandonné pendant trois semaines dans des vases en verre plats. Il ne reste alors plus qu'à séparer le carmin déposé, du liquide surnageant, couvert de moisissures. On sèche à l'ombre.
Le carmin commercial est* souvent falsifié. On y mélange de l'amidon, du kaolin, du vermillon; quelquefois il renferme encore des parcelles de cochenille.
La solubilité complètedu carmin pur, dans l'ammoniaque, permet de reconnaître aisément de semblables sophistications.
Ce produit sert dans la peinture, le dessin, la coloration des bonbons, des fleurs, dans l'impression des tissus. Il se fabrique principalement en Allemagne. En 1886, on a im-
porté 384 kilogrammes de carmin fin et 312S kilogrammes de carmin commun. ,
Laque carminée. — Sous ce nom, on désigne le précipité d'un beau rouge, formé par Taddition d*alun à une décoction alcalinisée de cochenille.
Elle se fabriquait primitivement à Florence, avec le kermès ; de là le nom de laque de Florence qu'on lui donnait autrefois.
La cochenille se rencontre aussi dans le commerce, agglomérée en tourteaux. Ainsi, en 1855, on en a importé de Cordova (Amérique du Sud), sous la forme de disques solides, luisants et d'un rouge foncé. Ils renfermaient environ les 5/6 de la matière colorante de la cochenille ordinaire, et laissaient, après traitement à l'eau, un résidu composé des débris d'animaux, àdiffêrents degrés de leur développement, avec des fragments d'épines de cactus.
Falsifications, — Sans être mélangée à des substances étrangères, la cochenille de diverses origines peut être plus ou moins riche en matière colorante.
Quelquefois elle est livrée au consommateur après avoir subi un 'épuisement partiel à l'eau chaude.
Dans ce cas, elle perd la couche de duvet blanc qui la recouvre naturellement, et, pour masquer l'opération illicite qu'on lui a fait subir et lui restituer l'aspect normal, on fait tourner les grains, avant leur complète siccité, dans des tonneaux contenant une poudre blanche, telle que blanc de plomb, blanc fixe, talc, etc.
Il suffit de délayer la cochenille suspecte dans l'eau ; la poudre blanche, artificiellement ajoutée, se sépare et peut être recueillie par dépôt et décantation, en quantité suffisante pour une analyse.
La cochenille déjà épuisée par l'eau est plus ridée, elle ne 'hydrate pas également. Un certain nombre de grains surnagent pendant que les autres tombent au fond.
On a proposé divers moyens pour évaluer la richesse colorante d'une cochenille.
Robiquet détermine, comparativement à un type, le volume d'une solution d'hypochlorite de chaux nécessaire pour décolorer la décoction d'un poids connu de cochenille (1 partie cochenille, 10 parties chaux ; répéter cinq fois l'épuisement et mélanger les liqueurs). Le chlore portant son action oxydante sur d'autres matières organiques que l'acide carminique, on voit facilement que ce procédé n'ofifre aucune garantie.
Anthon évalue la richesse comparative, en recherchant les volumes d'une solution d'alun nécessaires pour précipiter complètement les décoctions de la cochenille essayée et du type.
La méthode de Penny, plus avantageuse, est fondée sur l'oxydabilité facile de l'acide carminique par le cyanure rouge, en présence d'un alcali.
On dissout 1 gramme de cochenille pulvérisée dans 36 gr. d'une solution faible de potasse ; on ajoute encore 24 gr. d'eau, puis on y verse, goutte à goutte, une liqueur normale de cyanure rouge, préparée avec S grammes de sel dissous dans 1 litre d'eau, jusqu'à ce que la nuance rouge pourpré ait été remplacée par une couleur jaune brunâtre.
M. Bloch a aussi proposé l'emploi d'une solution normale d'acétate neutre de plomb, qui précipite l'acide carminique avec une grande facilité ; malheureusement ce réactif agit encore sur beaucoup d'autres matières organiques.
Jusqu'à présent les fabricants se bornent à l'évaluation par des essais directs de teinture.
Soit en teignant un échantillon mordancé comme pour les essais de garance, dans un bain monté avec un gramme de cochenille ; soit en imprimant sur laine une couleur préparée avec un poids connu de cochenille broyée. On teint ou on imprime, en même temps, avec une cochenille type, et l'on obtient les éléments suffisants de comparaison.
Cette méthode si pratique et si commode ne donnerait cependant pas des résultats exacts, si la cochenilleétait mélangée à la matière colorante du bois de Brésil. Mais rien n'est plus facile, d'après les indications de M. Persoz, que de reconnaître cette dernière.
En versant de Teau de chaux dans une décoction étendue de cochenille, le liquide se décolore entièrement s'il est pur, il gaifle, au contraire, une teinte violette assez intense dans le cas de la présence de brésiline. Un tissu de calicot, imprégné de cette décoction, puis passé en bichromate tiède, prendra également une couleur assez intense s'il y a de la brésiline.
La cochenille est souvent mélangée à une pâte coloriée, moulée de manière à imiter la forme et les couleurs de l'insecte.
Un simple trempage dans l'eau ou dans un dissolvant convenable, qui désagrège les grains arlificiels, suffit pour déceler cette fraude grossière.
Dans l'impression et la teinture, on fait usage :
1** De cochenille ordinaire ;
2° De cochenille broyée ;
3° De diverses décoctions, faites, soit avec de l'eau pure, ou avec de l'eau acidulée, ou encore avec une eau alcaline.
Applications de la cochenille. — L'acide carrainique, soluble par lui-même, ne se fixe sans mordant ni sur fibres végétales ni sur fibres animales.
Il communique au coton mordancé, en alumine seule, une teinte rouge-amarante ou rouge-rose violacé. L'intervention simultanée de l'oxyde d'étain fait virer la nuance au rouge-ponceau.
Les mordants de fer prennent, suivant leur force, dans un bain de cochenille ordinaire, des teintes grises, violacé gris, ou noir grisâtre.
Avec la laine et les préparations stanniques, on obtient
COCHENILLE. 36t
une belle couleur écarlate, qu'il est difficile de réaiiser avec une autre matière colorante, ou sur une autre fibre.
L'amarante, le rouge et le rose violacé, le ponceau et l'écarlate sont les nuances simples que le fabricant prépare avec la cochenille ordinaire.
La cochenille ammoniacale lui donne des mauves, des amarantes; elle entre de plus dans la composition d'un certain nombre de couleurs composées.
La teinture du calicot mordancé se fait à peu près dans les mêmes conditions que le garançage. La préparation, l'impression et la fixation des mordants sont les mêmes.
L'acide carminique, acide relativement assez énergique^ peut dissoudre, momentanément, du mordant d'alumine, s'il se trouve en proportions trop fortes, en présence du tissu. La couleur se trouverait, par là, affaiblie et, de plus, cette laque dissoute pourrait se porter ultérieurement sur les parties blanches.
C'est pour obvier à cet inconvénient que l'on prescrit de ne pas ajouter, en une fois, au bain de teinture, toute la cochenille nécessaire, ou de teindre en deux fois ; la première à 40' seulement, la seconde en portant au bouillon. L'addition d'une certaine proportion de noix de galle, aiu bain, doit aussi avoir pour blit de donner plus de fixité au mordant et d'empêcher sa corrosion par l'acide carminique.
Il est probable qu'un excès d'acide carminique forme un carminate acide soluble. Celui-ci sera ultérieurement, par les progrès de la teinture, ramené à l'état' de carminate neutre, insoluble, qui se porterait sur les parties blanches.
Au sortir du bain, les pièces sont assez pures ; il suffit de les rincer et de leur donner un passage en son, pour blanchir les fonds.
Les teintes ainsi obtenues sont peu solides et ne supportent pas l'influence des alcalis ou des acides.
3 62 TliAITÉ DES MATIÈRES COLORANTES.
La teinture du calicot mordancé, avec la cochenille, ne se pratique plus souvent depuis la découverte des couleurs aniliques. C'est plutôt dans les couleurs vapeur sur coton, dans la teinture et l'impression de la laine et de la soie que nous trouverons des applications importantes.
Rose vapeur foncé à la cochenille.
\ litre cochenille (décoction à 4° avec 250 grammes par
Utre).
2 litres eau .
0"SoO mordant rouge à iO°.
40 grammes $icide oxalique.
i^>*,7o0 gomme.
Rose d'application.
2 litres décoction de cochenille à 375 grammes par litre. 23 grammes de gomme adragante.
185 grammes de sel d'étaia ammoniacal préparé avec 1 litre nitromuriate d'étain ; mélanger à une dissolution chaude et saturée de 500 grammes de sel ammoniac.