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LIVRE DEUXIEME

PRINCIPES GÉNÉRAUX DE LA FIXATION DES COULEURS CLASSIFICATION DES MATIÈRES TINCTORIALES (1).

Les produits dont se sert l'industrie pour colorer les fibres textiles et les tissus sont de nature très-diverse, et peuvent être classés de plusieiirs manières suivant le point de vue où Ton se place.

Les uns ne jouent qu'un rôle secondaire et ne restent pas dans la composition de la couleur une fois qu'elle est définitivement fixée ; tels sont les épaississants, les acides qui servent de rongeants ou de réserves ou de dissolvants, les oxydants, les réducteurs, les substances saturantes, les matières hygroscopiques, et bien d'autres encore dont l'utilité consacrée par la pratique ne peut être théoriquement expliquée. L'étude de ces produits ne rentre pas dans le cadre de cet ouvrage, et si nous avons parlé des épaississants, nous y avons été conduit par leur grande importance dans la fabrication, la généralité de leur emploi et les analogies chimiques qu'ils offrent avec les fibres.

Les autres concourent en tout ou en partie à la constitu-

(1) Bibliographie g^n^rale. Persoz^ Traité de ^impression destissus^ t. H, p. 126 et suiv. — Bolley, Recherches critiques et expérimentales sur la théorie de la teinture. — Bulletins de la Société industrielle de Mulhouse^ t. XXX, p. 35.

tion de la couleur qui reste sur la fibre. Ainsi Tindigotine se fixe intégralement ; tandis que Tacétate d'aluminium, le chromate de potassium, n'interviennent dans la production de la laque rouge de garance et du jaune de chrome (chromate de plomb) que par l'alumine ou l'acide chromique qu'ils renferment. Toutes les substances de cette classe trouveront place dans notre travail, nous les réunissons sous le nom de matières tinctoriales.

Dans le rouge de garance l'alumine est aussi nécessaire au développement de la nuance que l'alizarine qui est naturellement d'un jaune rougeâtre pâle.

Si cependant, on envisage que l'oxyde d'aluminium donne généralement des composés incolores, tandis que l'alizarine colorée elle-même transmet cette propriété à toutes les combinaisons qu'elle est susceptible de former, on doit admettre que le rôle dominant revient à cette dernière. Aussi convient-il d'établir une distinction entre les matières tinctoriales, en appelant plus particulièrement matières colovantes celles qui, comme l'alizarine, ont la plus large part dans la teinture du tissu.

Parmi les produits de ce groupe nous en trouvons qui sont par eux-mêmes des couleurs achevées et qui communiquent directement leur teinte propre à la fibre ; l'indigotine, l'acide carthamique, la bixine ; les oxydes de fer, de chrome, le bleu d'outremer, le noir de fumée, etc., sont de ce nombre ; tandis qu'un grand nombre d'autres, colorés ou incolores, exigent la combinaison préalable avec un second corps appelé mordant.

Ainsi dans la teinture en garance l'alumine est le mordant j l'alizarine la matière colorante; dans la production du jaune de chrome, l'acide chromique est la matière colorante, l'oxyde de plomb est le mordant. En employant cette règle en toute rigueur, il est encore permis de dire que la nuance cachou résulte de l'union de la catéchine (matière colorante colorable) avec l'oxygène (mordant),

mais Tusage n'a pas consacré cette extension du mot mordant qui ne s'applique qu'à des substances fixes et solides. Pour les matières colorantes comme pour les mordants, il ne faut pas confondre la substance commerciale avec le produit immédiat fixé sur tissu ; ainsi la garance est une matière colorante commerciale, l'acétate d'alumine est un mordant commercial, mais la matière colorante utile, immédiate est l'alizarine, le mordant utile, immédiat ^ est l'alumine.

Le rôle du mordant est complexe et multiple, suivant les cas ; tantôt il rend la matière colorante insoluble et sert à la fixer sur le tissu, pour lequel elle n'a par elle-même qu'une médiocre affinité ; tantôt ilmodifîe en outre sa nuance ; souvent aussi il lui communique un degré de solidité qu'elle n'aurait pas sans lui (mordant gras dans le rouge et le violet d'Andrinople).

Nous insisterons plus tard avec détails sur les fonctions du mordant; ce que nous venons de dire sufSt pour justifier la division des matières colorantes en deux groupes, qui sont :

1" Les matières colorantes qui se fixent avec leur nuance propre et à l'état de liberté ;

2" Celles qui se fixent avec le concours d'un intermédiaire et en se combinant avec lui.

Ajoutons de suite que cette classification paraît n'avoir rien d'absolu, si l'on ne spécifie pas en même temps la nature de la fibre textile. Le rouge d'aniline, par exemple, teint sans mordant la laine et la soie, et n'a aucune affinité pour le coton, le chanvre et le lin, mais cette difficulté est facile à écarter. En effet, comme nous le verrons tout à l'heure, les fibres animales se combinent chimiquement à la fuchsine et aux substances analogues, et jouent par ellesmêmes le rôle de mordants. Cette considération nous permet donc de conserver notre première division dans toute sa rigueur.

Un tissu n'est réellement teint qu'autant que la couleur résiste au frottement et à l'action de l'eau. Celle-ci doit donc être physiquement ou mécaniquement adhérente aux diverses parties de la fibre, ou chimiquement combinée avec elle.

Il est impossible de réduire à un principe unique la théorie de la fixation des couleurs. Elle varie avec la nature de la couleur et celle de la substance filamenteuse.

Dans aucun cas, une couleur insoluble ne peut être simplement déposée sur la fibre. Le moindre frottement suffirait pour la détacher et la faire tomber. En appliquant le produit en poudre délayée dans une solution de gomme ou de gélatine, ou de tout autre corps visqueux, l'épaississant, en se desséchant, forme à la surface des filaments un vernis qui empêchera la chute immédiate de la couleur, mais alors le lavage à l'eau enlève tout. Il n'en sera plus de même si, par un moyen quelconque, on parvient à rendre insoluble la substance agglutinative ; elle agit alors comme le vernis formé par l'oxydation de l'huile de lin cuite dans la peinture. Pour les toiles peintes, le procédé de ce genre qui, jusqu'à présent, a fourni les meilleurs résultats, est fondé sur la propriété que possède l'albumine de se coaguler à^00^

Veut-on fixer une couleur ou toute autre substance insoluble,autrement que par simple application, il est indispensable de la dissoudre préalablement, afin que sous cette forme elle puisse pénétrer dans tous les pores perméables de la fibre et se répandre uniformément à sa surface. A ce moment, deux cas peuvent se réaliser : 1° le corps insoluble est faiblement retenu par le dissolvant, et si l'attraction moléculaire exercée sur lui par la fibre est plus forte que celle du dissolvant, il y a précipitation sans l'aide d'un agent étranger : M. Walter-Crum désigne ce phénomène par le nom d'attraction par porosité ou attraction de surface. C'est ce qui arrive avec une solution alcaline d'indigo réduit ; en y plongeant du coton,

il s'exerce une force de décomposition et de précipitation par laquelle Tindigo blanc est attiré successivement de sa solution, de sorte que, si l'immersion dure un quart d'heure, la fibre se charge de dix fois plus d'indigo que si elle était retirée au bout d'une minute. Aussi peut-on épuiser une cu\e d'indigo en y laissant encore une grande partie de l'eau qui avait servi à la monter.

M. Persoz cite un fait analogue : une solution d'alun basique cède au coton, qu'on y maintient immergé, l'excès d'alumine qu'elle renferme.

2** Dans le cas contraire, si l'affinité du dissolvant l'emporte sur celle de la fibre, il faut par un moyen ou par un autre déplacer le composé insoluble en présence delà fibre,

Quoi qu'il en soit, le résultat est le même, la substance est énergiquement rétenue et ne peut se détacher par le frottement et les actions mécaniques.

Quelle est la cause de cette résistance ? Les opinions sont partagées à cet égard.

Pour les uns, la fixation de la couleur insoluble est purement mécanique; les molécules solides qui ont pénétré en solution et par endosmose dans les pores et les ca\ités de la fibre ont perdu, en se précipitant, leur mobilité et la possibilité de sortir par la route qu'elles ont suivie ; elles sont en un mot emprisonnées.

Cette opinion émise d'abord par Hellot (1), soutenue par Le Pileur d'Apligny (2), Macquer (3), mais sous une forme incomplète et peu admissible de nos jours, a été reprise et plaidée avec beaucoup de talent et d'autorité par M. Walter- Grum (4).

Pour les autres, M. Chevreul (5), entre autres, il y a com-

(1) Persoz, Traité de Pimpression des tissus, t. II, p. 128.

(2) Jbid, t. II, p. 130.

(3) Ibid.,U II, p. 132.

0) W^alter Crum, Soc.phil. de Glasgow, 1842-1843, et Bulletins de la Société industrielle de Mulhouse, t. XXXIV, p. 385 et suiv. (5) Chevreul, Considérations sur la théorie de la teinture, in Comptes

binaison chimique entre la substance filamenteuse et la couleur.

En aucun cas, il ne nous semble possible d'assimiler la teinture du coton par Tindigo, les oxydes de fer, de chrome, etc., à un phénomène chimique de Torclre de ceux qui produisant l'union de Toxygène et de Thydrogèjie, du soufre et du fer; union qui se iait en propqriiom atomiques^ et après laquelle les pafities constitutive^ .pn,t perdu la totalité ou une portion au ipoins de leurs qualités distinqtives.

Sans doute, il existe pour la fibre un état de saturation, passé lequel elle n'est plus susceptible de retenir uqe plus forte proportion de couleur, mais il n'est nullement démontré, il est même très-peu probable que les quantités respectives de matière filamenteuse et de couleur sont dans un rapport atomique ; d'un autre côté, ni la fibre ni la couleur n'ont perdu après la fixation une seule de leurs qualités distinctives.

On peut enlever la couleur par tous leç dissolvants qui agiraient de même si elle était sfeule, la fibre se retrouve par- Mt^nent intacte.

Il ne peut donc être question, même pour les partisans de la théorie chimique, que d'une attraction moléculaire tout au plus comparable à celle qu'exercent le charbon et beaucoup d'autres corps poreux. Et si l'on vient à objecter que le fait de la précipitation sur tissu de l'indigo dissous dans une cuve ou de l'alumine de l'alun basique, est une preuve évidente d'une affinité chimique capable d'en vaincre une autre, on peut répondre que la seule force de diffusion est susceptible de déterminer la dissociation d'éléments ou de corps assez fortement combinés, comme l'acide sulfurique et le sulfate de potasse, dans le bisulfate.

Après un examen attentif et approfondi de la question, nous sommes très-porté, en ce qui touche la fixation des

rendu» de P Académie des sciences ,%, XXni, p. 954, 1846 et Dictionnaire tedmolog.yt, XXI, p. 239.

couleurs et des corps insolubles sur tissus, à admettre la théorie mécanique, telle que la conçoit M. Walter-Crum , en ajoutant toutefois que l'attraction moléculaire doit aider à maintenir Tadhérence.

En d'autres termes, nous écartons entièrement la théorie chimique, parce que nous réservons le nom de combinaison chimique au phénomène par lequel deux ou plusieurs corps s'unissent pour en former un nouveau doué de propriétés distinctes de celles des parties constituantes ; de plus, nous réunissons les opinions de MM. Persoz et Walter-Crum, en écartant ce qu'elles ont de trop exclusif. M. Persoz, en effet, explique la fixation des particules insolubles sur la fibre par l'adhésion, et il ne se rattache à la théorie chimique, qu'en rapprochant dans leur essence les phénomènes d'adhésion et de combinaison.

Lès premiers sont dus pour lui à une juxtaposition directe, et les seconds à une juxtaposition précédée d'un changement dans les dimensions d'un composé.

Nous ne discuterons pas ici cette manière de voir qui touche aux questions les plus ardues de la science, et nous nous contenterons de dire que, puisque les résultats sont distincts, il convient délaisser jusqu'à nouvel ordre les causes séparées.

La différence réelle et profonde qui existe entre les opinions des deux éminents chimistes, c'est que, pour M. Persoz, la couleur n'est fixée qu'à la surface de la fibre, tandis que, pour M. Walter-Crum, la pénétration est complète.

Afin de laisser au lecteur toute latitude de se former une opinion sur cette importante question, nous mettons sous ses yeux l'exposé des travaux de M. Walter-Crum et des principales objections qu'ils ont soulevées.

La substance qui produit le rouge de garance est une laque > comme elle est insoluble, elle ne peut être appliquée toute formée sur le coton. Le procédé de fixation consiste à imprimer l'alumine en dissolution et à la précipiter dans la fibre. Celle-ci est ensuite placée dans un bain de garance dont la matière colorante, passant

à travers le tissu cellulaire, vient en contact avec Talumine et y forme un composé insoluble.

L'acétate d'alumine, employé comme préparation à mordancer, se décompose d'une manière tout à fait indépendante de la fibre, et, dans ce phénomène, le coton n'intervient que comme récipient.

M. Persoz rejette cette manière de voir.

<( Nous ne contestons pas, dit-il, que ce sel libre ou en présence du tissu ne se résume en acide acétique et en oxyde aluminique. Mais qu'à quantités égales et répandues sur des surfaces égales de toiles de coton, de lames de verre ou de mica, cet acétate abandonne toujours la même quantité d'oxyde aluminique, c'est ce qu'il nous est impossible d'accorder. En effet, si la dessiccation a lieu à une température peu élevée, la quantité d'oxyde aluminique enlevée à l'acétate par le coton sera incomparablement plus grande que celle qui deviendra libre sur les lames de verre ou de mica. Il faut donc en conclure que la fibre textile du coton exerce une influence notable sur la décomposition de l'acétate aluminique. »

Répondant à ce passage, M. Walter-Crum fait observer que plus la division du sel est grande, comme c'est le cas dans la fibre végétale, plus sa décomposition est accélérée.

Il considère un fil de coton teint comme formé d'une suite de vésicules contenant des substances colorées et ressemblant en quelque sorte aux cellules des fleurs colorées. A l'appui de cette manière de voir, il apporte l'examen microscopique des fils de coton mûr, mordancé à l'acétate d'alumine et teint en garance. Le composé d'alizarine et d'alumine est si uniformément distribué dans le tissu cellulaire, que c'est à peine si on peut découvrir une partie de la fibre vue de profil qui n'en soit pas entièrement pénétrée. Dans la cavité centrale, on observe en outre une accumulation de laque contre les parois du canal ; et si cette cavité est assez spacieuse, la laque rouge y forme de petites masses réunies en un seul point et touchant à peine les parois. Ces masses

dérivent de la contraction éprouvée par l'acétate d'alumine qui remplissait d'abord toute la cavité, pendant sa décomposition.

Ce n'est pas trop de supposer que dans chacune des innombrables et invisibles cavités qui existent dans la fibre, une action semblable se passe, et que chacune, après s'être pénétrée de la solution d'alumine, contient d'abord une parcelle d'acétate qui devient bientôt un dépôt d'alumine contractée et séparée des parois qui l'entourent, comme ceux que nous pouvons voir dans le canal médian.

Le fait capital qui ressort des observations de M. Walter- Crum, c'est que toute l'épaisseur de la fibre est pénétrée par la matière colorée. M. OscHatz avait fait avant lui une étude analogue des sections transversales des fibres teintes, et était arrivé aux mêmes résultats (1).

Ces expériences sont directement opposées à l'opinion de M. Persoz, exprimée nettement par cette phrase :

« On voit en examinant attentivement une étoffe teinte ou imprimée, que la couleur y est toujours à la surface et en relief. » Une des objections les plus sérieuses formulée par M. Persoz contre la possibilité de la pénétration des couleurs au sein du tissu cellulaire de la* fibre est la suivante :

« Comment expliquer, que des liquides aussi visqueux que les couleurs épaissies à la gomme ou à l'amidon qu'on imprime sur les tissus, puissent chasser l'air qui se trouve dans les sachets de la fibre cotonneuse et en occuper la place? Faudrait-il admettre que ces sachets ne contiennent pas d'air ou qu'ils sont doués d'une attraction capillaire des plus puissantes ? »

Voici ce que répond M. Walter-Crum :

« Je ferai remarquer que, soit que le mordant soit appliqué à l'état liquide, soit qu'il soit rendu presque solide par une substance amylacée ou un autreépaississant, il n'éprouve

(I) Oschatz, Traité de la constitution des fibres textiles, 1848 (en allemand).

aucune difficulté à pénétrer toute la fibre. J'ai examiné des fils qui avaient été trempés dans une solution d'acétate d'alumine tout à fait fluide, comparativement avec la même solution épaissie suffisamment avec de la gomme et de la farine pour ne pas pouvoir traverser le calicot blanchi sur lecpiel.onririiprimait. En étudiant des sections de ces fibres teintes, j 'ai trouvé que celles qui avaient été atteintes par le mordant épaissi ou non, étaient également pénétrées. Il y a lieu de croire que la solution laisse l'épaississant à la surface et pénètre seule le fil. »

L'expérience suivante est encore mise en avant par M. Persoz pour appuyer sa manière de voir :

Quand on plonge une toile de coton dans une dissolution de chlorure ou de sulfate de manganèse, et qu'on la passe ensuite dans une solution alcaline, on précipite l'oxyde de manganèse qui se transforme par oxydation en suroxyde de manganèse. Celui-ci fixé à la fibre et en remplissant les cavités ne devrait plus permettre l'admission d'une nouvelle substance colorante telle que l'indigo ; et cependant, la pratique démontre qu'un semblable tissu est plus que jamais apte à s'imprégner de bleu de cuve, puisqu'on se sert de la propriété du peroxyde de manganèse de favoriser la précipitation de l'indigo, pour obtenir des doubles nuances.

En détruisant ensuite le peroxyde au moyen du sel d'étain, on fait apparaître le bleu avec l'éclat et la solidité qu'il a quand il est fixé directement.

Il nous semble que les observations faites par M. Walter- Grum sur les fibres teintes en rouge de garance permettent d'expliquer ce résultat en apparence singulier. L'hydrate de manganèse précipité par l'alcali peut sous sa forme floconneuse remplir les petites cavités de la fibre, mais en se suroxydant et en se desséchant le composé manganique n'en occupera plus qu'une fraction assez petite. On sait combien les précipités gélatineux et floconneux se contractent par la dessiccation. Il y a donc encore place pour une forte propor-

tion d'indigo dont la précipitation peut fort bien être favorisée par Tattraction émanée du peroxyde.

La théorie chimique a été défendue par Dufay, Bergmann, M. Chevreul et M. Kuhlmann de Lille. Ces chimistes, du reste) n'avaient pas seulement en vue les matières colorées insolubles, mais envisageaient surtout, pour arriver à leurs conclusions, l'attraction singulière qu'exercent les fibres animales sur les principes colorés solubles, tels que l'acide sulfindigotique. Nous ne pouvons donc tirer parti de leurs arguments sans jeter de la confusion dans la question que nous avons maintenue à dessein dans un cadre limité et bien défini.

M. Kuhlmann a publié une série de recherches destinées à appuyer ses idées (1). En voici le résumé; nous le reproduisons d'autant plus volontiers que les faits nouveaux qu'il a observés offrent par eux-mêmes un grand intérêt, bien qu'ils ne nous paraissent pas conduire aux conclusions admises par l'auteur.

Le coton et le lin transformés en pyroxyline par le procédé de M. Meynier (immersion dans un mélange d'acide azotique et d'acide sulfurique), et mordancé en pyrolignites de fer et d'alumine, ou en sel d'alumine seulement ne se teint plus dans un bain de garancine ou de bois de Brésil, ou au moins ne donne plus que des nuances très-pâles. Les parties non mordancées, au contraire, attirent et retiennent plus de matière colorante que le coton ordinaire. ^

La cellulose régénérée par le procédé de M. Béchamp et mordancée ensuite se teint presque aussi bien que la cellulose ordinaire.

La pyroxyline décomposée spontanément et contenant I d'azote de moins que le fulmicoton non altéré, se teint mieux et en nuances plus vives que le coton ordinaire. Ainsi avec le mordant d'alumine et le bois de Brésil on obtient une nuance écarlate fort belle. La pyroxyline, en per-

(1) Kuhlmann, Comptes rendus de P Académie des sciences, t. XLII, p. 673 et 7J 1, 18ÔG, et t. XLUI, p. 900 et 950, 185G.

dant une partie de ses éléments nitreux, non-seulement abandonne sa résistance à absorber des mordants et des couleurs, mais devient même infiniment plus apte à se charger de ces corps.

M. Kuhlmann ayant remplacé les tissus formés de pyroxyline spontanément décomposée, par des étoffes de coton qui, avant de recevoir le mordant, avaient été mises, pendant un temps plus ou moins long, en contact, soit avec de Tacide nitrique à divers degrés de concentration, soit avec des mélanges en proportions variables d'acide nitrique et d'acide sulfurique, obtient des effets remarquables. Le brésil et l'alumine donnèrent sur le coton non azoté des nuances rouge violacé, tandis qu'après une immersion de vingt minutes dans l'acide azotique à 34°, suivie d'un lavage à l'eau et d'un passage dans une faible dissolution de carbonate de sodium, au préalable de l'application du mordant, on a une couleur beaucoup plus nourrie et d'un rouge beaucoup moins violacé. La même amélioration se remarque si on remplace le Brésil par la cochenille.

Tous ces essais faits avec du coton nitré furent répétés avec de la laine, de la soie, des plumes, du crin ; en soumettant ces matières avant la teinture et le mordançage aux mêmes traitements par des acides, on obtient des résultats tout aussi concluants au point de vue de l'augmentation de l'intensité et de la richesse des couleurs. M. Kuhlmann croit pouvoir conclure de ces faits que la composition chimique des corps à teindre a la plus grande influence sur la fixation des couleurs, que les teintures sont de véritables combinaisons chimiques et que les effets dus à la capillarité et à la structure particulière de la matière filamenteuse ne sont que secondaires. S'il était prouvé que dans ces transformations de la cellulose en cellulose nitrée et réciproquement, la fibre textile ne subit aucun changement dans sa structure particulière, les expériences précédentes auraient une grande valeur ; mais il nous semble au contraire infiniment pro-

bable que sous rinfluence d'un traitement aussi énergique que celui par les acides concentrés, le coton éprouve une modification physique en même temps que chimique, et qui le rapproche de ce qu'elle est dans le coton mort.

Dans tout ce qui a été dit jusqu'à présent, nous n'avions en vue que les substances insolubles fixées sur la fibre soit par précipitation, soit par évaporation de leur dissolvant chimique , soit encore par toute autre réaction (oxydante, etc .) . Les inatières colorantes, plus ou moins solubles dans Teau, ne sont jamais, par rapport aux fibres végétales, que des demi-couleurs exigeant un mordant, c'est-à-dire un corps insoluble susceptible d'adhérer à la fibre, auquel elles s'unissent chimiquement.

Beaucoup d'entre elles, comme l'acide carminique,ralizarine, se comportent de même avec les fibres animales et réclament le concours d'un oxyde métallique. Cependant la laine et la soie, par suite de leur composition chimique spéciale, possèdent la remarquable propriété de précipiter de leurs dissolutions et de retenir énergiquement un grand nombre de couleurs Bolubles, telles que l'acide sulfindigotique, les dérivés colorés de l'aniline, etc. La cause de ce phénomène si intéressant pour la pratique, ne réside pas uniquement, comme on pourrait être tenté de le croire, dans la structure poreuse de la fibre, analogue à celle du chaa*bon animal ; car toutes les matières azotées de la classe des composés protéiques albuminoîdes offrent cette réaction à des degrés plus ou moins marqués. L'albumine coagulée, par exemple, se rapproche d'une manière remarquable de la laine ati point de vue des propriétés tinctoriales.

On a cherché la raison de l'attraction qu'exercent la. laine et la soie sur les couleurs solubles, dans l'existence d'un mordant organique spécial que renfermeraient ces produits ; évidemment c'est la fibre elle-même qui joue le rôle de mordant ; elle se combine chimiquement à la couleur, puisqu'elle lui fait perdre un de ses caractères, la solubilité.

De cette union résulte une véritable laque, différant des laques ordinaires en ce que Toxyde métallique est remplacé par une substance organique. .

APERÇU GÉNÉRAL DES MÉTHODES EMPLOYÉES POUR FIXER LES COULEURS SUR TISSUS ET SUR FILAMENTS TEXTILES.

En pratique on divise les couleurs d'après le procédé employé pour les fixer, en : couleurs de teinture, couleurs vapeur, couleurs d'application.

Cette classification est un peu arbitraire, ces expressions n'ayant pas encore reçu de définitions rigoureuses. Aussi est-on souvent dans l'embarras pour assigner à un procédé sa véritable place. Tel fabricant peut ranger l'outremer albumine parmi les couleurs vapeur, s'il entend parla toutes celles qui se fixent à la vapeur, et s'il emploie cet agent et non l'eau chaude pour coaguler l'albumine ; tel autre le considérera comme une couleur d'application,, s'il a en vue la manière dont la couleur est située par rapport à la fibre, sur laquelle elle est simplement appliquée sans la pénétrer.

Un autre inconvénient grave, c'est que tous les cas ne peuvent rentrer dans ces trois catégories. Tels sont les bleus solides et faïences, les bistres et bien d'autres encore.

La fixation des couleurs s'obtient par de véritables réactions chimiques dont l'espèce varie avec la nature de la fibre et de la substance colorante. Tantôt cette réaction est simple et unique, d'autres fois on fait intervenir simultanément ou successivement plusieurs phénomènes chimiques ; de là la difficulté de coordonner tous les procédés et de les ranger d'une manière générale en sections bien définies.

Bien qu'une innovation ait fort peu de chances de prévaloir sur l'usage établi par une longue pratique, nous allons tenter un essai de classification rationnelle des procédés de coloration des fibres, dans le but surtout de donner au lecteur une idée sommaire des moyens dont dispose l'industrie.

Â. Fixation mécanique des couleurs insolubles.

Couleurs d application mécanique. — Une couleur insoluble est appliquée en poudre sur le tissu et fixée par l'intermédiaire d'un corps qui devient solide et généralement insoluble en présence de la fibre. ,

Exemples : Outremer, vert Guignet, laques diverses, noir de fumée fixés par l'albumine, le gluten, la caséine, la gomme laque.

B. La matière colorante se combine à la fibre. La couleur résulte de cette union.

Teinture simple.

Cette méthode peut se diviser en deux espèces. a. Le tissu ou la fibre est plongé dans un bain ou solution de matière colorante, porté à une température suffisamment élevée. La fibre textile enlève peu à peu la matière colorante au bain, par une véritable attraction chimiquç. On obtient ainsi des unis, à moins d'imprimer préalablement une préparation qui s'opposera à la teinture {réserve)^ ou de détruire la couleur par places en appliquant après teinture une préparation appropriée {enleva g e).

Exemples : Teinture de la laine et de la soie avec les couleurs d'aniline, l'acide sulfindigotique, l'acide picrique, Torcéine, la carminamide. Les fibres végétales ne se prêtent pas à ce genre.

6. La matière colorante est imprimée en dissolution épaissie et on détermine la teinture en exposant le tissu à une chaleur humide, généralement à l'action de la vapeur d'eau. C'est une véritable teinture sur place, par l'intermédiaire de laquelle on peut réaliser tous les effets de dessins désirables. Ce genre comprend une partie des couleurs vapeur sur laine et soie. C. La couleur fait corps avec la fibre qu'elle imprègne, mais elle n'est pas combinée chimiquement avec elle.

L Fixation par attraction de surface, de la couleur au moment où elle se sépare d'un dissolvant (Carthamine). Ou même précipitation, par attraction de poresité, de la couleur faiblement unie à un dissolvant (focou, indigo).

iV. B. Le développement de la couleur exige, dans le premier cas, une oxydation subséquente, qui toutefois n'ajoute rien à la fixité de la matière colorable, sous le rapport de son insolubilité dans un véhicule pareil à celui qui la tenait en dissolution.

IL Fixation par attraction chimique exercée par la fibre mordancée, sur une matière colorante en solution. La seule différence entre cette méthode et celle de B, c'est qu'en raison de l'absence d'affinité entre la matière colorante et la fibre, on a dû pénétrer celle-ci d'une substance insoluble, douée du pouvoir de combinaison qui lui manque, et qui, faisant corps avec elle, lui communique les qualités requises pour que la teinture puisse se faire. Les mordants ne fonctionnent pas toujours comme fixateurs purs et simples, mais encore comme moyens de varier et de régler la coloration en nuance aussi bien qu'en intensité. La laine retirée d'une dissolution de cochenille, par exemple, ne présenterait qu'un ton allant du vineux au grenat, tandis qu'avec un sel stannique qui la mordancerait avant, pendant ou après la teinture, ce ton serait celui de l'écarlate.

Du coton montrera dans un même bain de teinture, la garance par exemple ou la cochenille encore, du violet, du noir* du rouge, du grenat, selon que ce coton portera des empreintes de fer, d'alumine ou de mélange de ces mordants.

On procède également par immersion ou par impression. Dans le premier cas il est possible de réaliser des dessins en n'appliquant le mordant que par places. Dans l'impression de la matière colorante le mordant est fixé uniformément et la teinture se fait sous l'influence de la vapeur d'eau. (Ce genre comprend certaines couleurs vapeurs sur coton.)

IIL Fi/cation par oxydation.

La matière colorante, ou plutôt colorable, est appliquée en solution sur la fibre (immersion, impression) et soumise ensuite à une action oxydante qui la précipite et développe en même temps la nuance.

]9d TRAITÉ DES MATIÈRES COLORANTES.

Exemples : Fixation du cachou, du campêche, du noir d'aniline.

L'oxydation est provoquée :

a. Par l'exposition à l'air avec ou sans influence alcaline ;

ô. Par le passage du tissu dans un bain oxydant (chromate) ;

c. Par l'introduction, dans la couleur à imprimer, d'agents oxydants dont on détermine l'eflFet par une élévation de température (vaporisage, chambre chaude).

IV. La couleur est dissoute dans un dissolvant physique ou chimique susceptible de se volatiliser spontanément, par exposition à l'air, dans la chambre chaude ou par le vaporisage.

Cette méthode s'applique aussi à la fixation de certains mordants (acétates d'alumine, de fer), et se complique quelquefois d'une oxydation simultanée. Dans le cas des mor-r dants, la chaleur doit être humide.

V. La couleur se forme sur la fibre par double échange ou déplacement opéré entre deux sels, un sel et un hydrate d'oxyde alcalin ou un carbonate alcalin.

L'un des composés est appliqué en solution sur la fibre, c'est ordinairement celui qui renferme l'élément essentiel, l'autre se trouve dans un bain à travers lequel on passe le tissu.

Exemples : Fixation des oxydes de fer, de chrome, de cuivre, de manganèse, de plomb, etc.

Ce procédé sert aussi à fixer certains mordants, il achève souvent la fixation restée incomplète par la méth(de précédente (bousage des tissus mordancés en acétate d'alumine ou de fer).

L'oxydation consécutive est quelquefois nécessaire pour développer la nuance (bistre).

VL Les éléments constituants d'une couleur sont mis en présence de la fibre, en solution chimique et dans un état

tel que sous rinfluence de la chaleur humide (vaporisage, — une grande partie des couleurs vapeur), ou du temps (un grand nombre de couleurs dites d'application), ils se réunissent pour former la couleur insoluble qui deviendra en même temps adhérente.

A cette catégorie peut se rattacher la dissociation des acide ferro et ferricyanhydriques sous Tinfluence de la chaleur ; il est vrai que le composé qui résulte de cette décomposition doit encore être oxydé pour se teindre en bleu de Prusse.

Malgré les divisions assez nombreuses que nous avons introduites, un certain nombre de méthodes échappent encore à cette classification. Ce sont celles dont les réactions sont trop multiples ou trop spéciales pour pouvoir être généralisées. Elles trouveront naturellement leur place dans l'étude particulière des matières tinctoriales.

Les matières colorantes que nous allons passer en revue dans l'exposé suivant, seront divisées, d'après leur composition, en deux groupes, comprenant : l'un les produits minéraux, l'autre les substances organiques. Parmi ces dernières un grand nombre d'origine végétale ou animale, non encore reproduites artificiellement et mal définies dans leur constitution, n'offrent entre elles aucun lien si ce n'est la couleur ; c'est donc d'après ce caractère commun que nous les classerons. D'autres, au contraire, préparées artificiellement avec les composés les mieux définis de la chimie, formeront des groupes à part. Quant aux matières tinctoriales non colorantes, elles trouveront leur place à propos de l'étude des procédés de fixation des matières colorantes qui exigent leur intervention.

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