‹ Traite des monnaies grecques et romaines; (volume 2)Chapitre 686 sur 1006 · LA MACÉDOINE · texte numérisé non relu

LA MACÉDOINE

est, étaient séparées par d'immenses baies très favorables à la navigation; aussi, les Grecs s'installèrent-ils de bonne heure dans ces parages où de nombreux ports grécothraces frappèrent monnaie dès le vie siècle. Au nord de la Chalcidique, les Crestoniens n'ont pas de monnaies, à moins que la ville de Lété, comme cela est possible, ait été leur capitale. Les Bisaltes dont nous verrons les monnaies si fougueusement expressives, étaient au nord du lac Bolbé, sur les contreforts des monts Dysoros et Bertiscos où se trouvaient leurs mines d'argent.

Dans les plaines et les montagnes du bassin du Strymon, on place, sans être bien sûr de leurs positions respectives, les les Satres assimilés aux Satyres, les Odomantes, les Édoniens, les Zœliens, les Saïens ou les Sintiens qui s'étaient répandus jusque dans l'île de Thasos ; enfin, les Derroniens et les Orreskiens qui exploitaient les mines du mont Pangée, entre le cours de l'Angitès et la mer. Pour plusieurs de ces tribus, les monnaies sont, comme nous le verrons, les seuls souvenirs qu'elles aient laissés dans l'histoire et qui nous fassent connaître leurs noms.

Ces monnaies qui, par là, sont des documents historiques de premier ordre, présentent des caractères communs, qu'on ne constate que dans cette région et qu'il convient de signaler en quelques mots. Elles se distinguent par leur poids qui est souvent extraordinaire : les Derroniens ont des octodrachmes de 41 gr. 20; ceux des Ëdoniens, des Orreskiens, des Bisaltes, d'Ichnœ, d'Abdère et du roi de Macédoine Alexandre Ier, s'échelonnent entre 30 gr. 10 et 28 gr. environ. Les colonies, pour la plupart eubéennes, de la Chalcidique, ;Eneia, Dicsea, Mendé, Capsa, Scioné, Poti-

dée, Olynthe, Téroné, Sermylé, Acanthe taillent leurs espèces d'après l'étalon euboïque, c'est-à-dire sur un tétradrachme du poids normal de 17 gr. 46 à 16 gr. 95 environ. D'autres villes ont un statère étalon, d'origine lydienne, de 10 gr. 20, tandis que dans les ateliers voisins il n'atteint guère que 9 gr. Une des séries du roi Alexandre Ier, a pour base un statère milésiaque de 13 gr. 57 à 12 gr. 60. A Thasos, à Eion, chez les Bisaltes, il faut sans doute donner le nom de drachme à la pièce dont le poids normal est de 4 gr. 52; à Acanthe, la même division atteint 4 gr. 72 ; à Lété, nous avons des drachmes de 5 gr. 29; chez les Orreskiens, des drachmes de 4 gr. 90. On a essayé de rattacher tous ces systèmes les uns aux autres; on s'est surtout efforcé de démontrer qu'ils dérivent des systèmes asiatiques appliqués aux monnaies des villes de la côte d'Asie-mineure. Nous reprenons nousmême dans le détail cette question délicate au t. II de la Première partie du présent ouvrage. Mais nous devons déclarer que, si nous en exceptons celles qui suivent l'étalon euboïque, ces monnaies thracomacédoniennes sont taillées d'une manière si irrégulière qu'il est toujours possible d'y trouver, — et c'est là l'écueil, — des poids effectifs pour étayer toutes les combinaisons. De toutes les pesées que nous avons faites, il ressort non seulement que des villes voisines avaient parfois des systèmes tout différents, mais que, dans un même atelier il pouvait y avoir deux tailles que la variété des types empêchait de confondre. Ces systèmes sont asiatiques et se rattachent, les uns à l'étalon lydolycien de 10 gr. 89; les autres à l'étalon milésiaque de 14 gr. 56.

LA MACÉDOKNE

Il faut bien admettre cette conclusion générale, car, malgré la diversité des tailles, on ne peut pas nier que, dans chaque atelier, les divisions de la monnaie n'aient été pondéralement échelonnées et groupées comme dans tout système régulier; aussi, je suis porté à croire que notre embarras vient en grande partie de ce qu'il nous manque encore un trop grand nombre de pièces et de ce que nous confondons probablement les produits d'émissions successives et pondéralement variées.

Il faut aussi reconnaitre que ces monnaies des différentes tribus thraco-maçédoniennes ont quelque chose de commun et d'international; elles ne se présentent point à nous comme isolées dans chaque atelier et sans rapport les unes avec les autres. Ces tribus s'empruntent mutuellement leurs types monétaires. Alexandre Ier, roi de Macédoine, après la conquête de la Bisaltie, garde les types monétaires des Bisaltes ; le type du bouvier conduisant deux bœufs accouplés se rencontre chez les Derroniens, les Édoniens et les Orreskiens ; le guerrier domptant son cheval qui se cabre est un type commun aux Orreskiens, aux Ichnaeens, aux Tunténiens; le Satyre qui emporte une Ménade est identique chez les Orreskiens, les Za?Iéens, à Lété et à Thasos ; le taureau agenouillé qui parait sur les pièces divisionnaires d'Acanthe se retrouve aussi sur les pièces signées Doki... et chez les Orreskiens. La similitude est telle et l'emprunt si flagrant, que la légende seule permet de préciser l'attribution de ces types identiques. Ainsi, ces séries monétaires des tribus thraco-macédoniennes se pénètrent pour ainsi dire réciproquement. Bien plus, il y a parfois, dans le champ des

pièces, des signes ou symboles qu'on retrouve identiques dans les suites les plus diverses. On trouve, par exemple, dans le champ des pièces, des points ou globules, en nombre variable, bien que ces globules ne soient sûrement pas des marques de valeur; le fleuron lotiforme qui représente peut-être, d'une façon stylisée, la célèbre rose du Pangée ou l'acanthe, se rencontre sur les produits d'un grand nombre d'ateliers; il en est de même de la lettre ou signe Q, 0 ou qu'on a pris pour l'initiale de la ville de Therma ou pour un bouclier macédonien. Le carré creux partagé en quatre triangles s'observe à l'origine d'un grand nombre des suites monétaires de cette région. Ces particularités identiques, ainsi réparties dans des villes nombreuses et éloignées, ne se laissent pas aisément expliquer, tout en attestant le lien qui unit les pièces variées sur lesquelles nous les relèverons.

D'une manière générale, les types des monnaies thraco-macédoniennes, considérés en eux-mêmes, ne sauraient manquer de frapper par leur étrange té, soit que Ton envisage les sujets figurés, soit qu'on s'attache à l'étude du style. Dans un bon nombre d'entre eux, nous retrouvons le culte de l'Hermès thrace honoré comme voleur des troupeaux d'Apollon, ou bien le culte du Dionysos thrace qui avait son sanctuaire principal au sommet du Pangée : si l'on s'en rapporte à ces types où figurent les ignominieux suivants du cortège de Dionysos : Centaures, Satyres, Ménades, mulets ithyphalliques, les rites orgiasliques auxquels présidaient les Besses et les Satres étaient d'une lubricité bestiale. D'autres types, tout en interprétant des mythes locaux dont nous ignorons

LES DEKKOMENS OU DERKÉENS

la donnée, nous font assister en quelque sorte à des scènes de la vie de ces rudes populations de laboureurs, de chasseurs et de mineurs : c'est par exemple, un héros chasseur à côté de son cheval, et armé de deux javelots ; un héros conduisant deux taureaux domptés et soumis au joug; un héros assis dans un char traîné par des bœufs. Le combat du lion et du taureau, à Acanthe, nous rappellera qu'au témoignage d'Hérodote, ces animaux abondaient dans la région, surtout chez les Crestoniens.

Mais ce qui frappera par dessus tout, c'est le style vigoureux et énergique de ces médailles; on y sent comme le reflet des mœurs farouches des peuplades qui les ont fait frapper. C'est principalement en s'appuyant sur l'étude de ces pièces et de quelques sculplures qu'Henri Brunn a soutenu que l'art de la Grèce du nord avait un caractère personnel et nettement défini; il y eut dans cette région, suivant ce savant, une école originale, dont l'inspiration première remonte aux Assyriens, et d'où devaient sortir plus tard, en peinture, Polygnote, et en sculpture Pœonios de Mendé. Dans leur ensemble, dit Brunn, ces monnaies attestent que la région thraco-macé-

donienne forme comme une province à part, dans l'histoire de l'art, province marquée par un style particulier, dont les débuts peuvent se placer dans le vie siècle et qui va se développant jusqu'à la fin de la période archaïque, c'est-à-dire jusque vers le milieu du ve siècle *. Qu'on jette un coup d'œil sur nos planches et l'on se convaincra qu'en numismatique au moins, cette théorie semble justifiée, pour l'époque qui précède les guerres médiques.

Après la lente retraite de Xerxès à travers la Macédoine et la Thrace, en 479, les Athéniens vinrent prendre possession du pays et emporter d'assaut les forteresses encore occupées par des garnisons perses. De ces populations thraco-macédoniennes que bien des traditions ou des compromissions politiques rattachaient à l'Orient, les unes passèrent en Asie, à la suite des soldats de Xerxès, les autres acceptèrent le joug des Athéniens ou celui du roi de Macédoine. De toute façon, elles cessèrent de battre monnaie. Seules, les colonies grecques échelonnées le long des côtes continuèrent, dans des conditions nouvelles, l'émission des séries monétaires commencée dans la période qui nous occupe 2.

§ lï. — Les Derroniens ou Derréens.

Sur plusieurs des monnaies qui suivent, la légende se compose du mot AEPPO NIKOZ> plus ou moins abrégé. On croyait, il y a peu d'années encore, pouvoir

reconnaître dans ce nom, celui d'un roi Derronicos, inconnu des historiens et révélé seulement par les monnaies, lequel aurait régné sur la tribu des Odomantes avant le

i. H. Brunn, Pœonios und die nordgriechische Kunst, dans les Berichte de l'Acad. de Munich, 1876, Philos. -philol. Classe, p. 315; cf. Percy Gardner, Types of greek Coins, p. 91; Max. Collignon, Hist. de la scuîpt. grecque, t. I, p. 278-279.

2. Alex. Lambropoulos a donné un résumé de l'histoire de la numismatique thraco-macédonienne, en appendice à l'ouvrage La Macédoine de Cl. Nicolaïdès (Athènes, 1899, in-8°).

LES DERRONIENS OU DERRÉENS

temps de l'invasion de Xerxès *. Les Thraces "OSdfMNxot habitaient à côté des Édoniens dans les montagnes de la rive gauche du Strymon. Leur capitale était Siris, au pied du mont Orbélos. Le satrape Mégabaze, au nom de Darius, ne les soumit pas sans difficulté en 513 2. Hérodote cite enfin les Odomantes parmi les tribus qui exploitaient les mines d'or et d'argent du mont Pangée, ce qui achève de préciser leur emplacement 3.

Mais si les Odomantes ont pu, comme leurs voisins, les Édoniens et les Bisaltes, frapper monnaie, il est démontré aujourd'hui que l'attribution à cette tribu et à son prétendu roi, des monnaies ci-dessous décrites, est sans fondement. En 1896, M. Hugo Gaebler a établi que dans le mot Aeppovix<5<; (pour Asppwvtxoç) il faut reconnaître, non point un nom d'homme, mais un nom de peuple, de La même manière que dans la légende BiaaXxix<Jç on retrouve le nom de la tribu des Bisaltes 4. L'analogie est d'autant plus frappante que, tandis que, sur nos monnaies, la légende est tantôt Aeppovwcoç au masculin, tantôt Asppovtxôv au neutre, on a aussi sur les monnaies des Bisaltes, BitoXtix^ etBtaaXxtx^v. Cette forme d'ethnique en -ix4< n'est pas très rare en numismatique et nous l'avons étudiée plus haut, à propos des monnaies qui portent 'ApxaSixév et 'OXuvictxrfv 5.

1. F. Lenormant, Calai, de la coll. du baron Behr (1857), p. 19; le môme, dans YAnnuaire de la Soc. franç. de Namism., t. IV, p. 205 et suiv.; F. Bompois, dans la Revue archéol., t. J de 1867, p. 12; B. Ilead, llist. numor., p. 1&0 ; Calai. Macedonia, Introd., p. xxni.

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