SPÉCULATION
Quel effet la spéculation produit-elle sur la richesse publique ? Tel est l'énoncé de la question que nous nous proposons, non de résoudre dans tous ses détails, mais d'esquisser dans ses principales parties.
Le jeu et la spéculation sont, nous l'avons démontré, bien différents l'un de l'autre. Le premier n'a d'autre résultat que de faire passer de l'argent de la poche de l'un dans celle de l'autre. En dehors du déchet moral, il n'y a pour la société ni bénéfice ni perte ; Pierre a perdu, Paul a gagné ; voilà tout.
La spéculation est tout autre ; elle est féconde ou des
(1) Nous avons traité la même question plus loin (lre partie, chap. III, § IV), sous des points de vue plus étendus et avec plus de détails. — Rappelons que la loi du 28 mars 1885 a reconnu 1 légalité des opérations à terme, même celles qui se résolvent pa une différence.
tructive, comme l'industrie et le commerce, selon l'habileté des contractants. Cette distinction entre le jeu et la spéculation est fondamentale.
Entrons un peu dans le cœur de la question.
Quand une opération au comptant résulte de besoins d'argent, d'une part, et de placement de capitaux disponibles, de l'autre, on ne contestera pas qu'il y a utilité à ce que l'opération se fasse. Il y a encore utilité lorsqu'une valeur s'échange contre une autre. Voici pourquoi. Prenons des exemples : Une grande quantité d'actions d'une société constituée à l'étranger, sont possédées par des Français. La surveillance au nom de ces actions est difficile, non seulement la surveillance statutaire qui, après tout, s'exerce en vertu des votes de l'assemblée à laquelle on peut prendre part, quoique Français, personnellement ou par mandataire, mais encore cette surveillance générale qui fait qu'un actionnaire d'une compagnie ne perd jamais de vue l'entreprise dans laquelle il est intéressé, la suit dans ses mouvements presque quotidiens, l'observe dans ses allures, et peut, par ses votes intelligents, favoriser le bien ou prévenir le mal. «En outre la législation qui régit la compagnie est moins •connue que celle qui est en vigueur en France ; enfin, les hommes qui la dirigent sont trop sujets à s'absenter •s'ils sont Français, trop peu connus s'ils sont étrangers. Toutes ces raisons font qu'il y a avantage évident pour la société à ce que les actions reviennent dans le pays d'origine. Cela étant, l'affaire mieux dirigée, sera plus -t productive, et l'action, au lieu de 500 francs, vaudra peut-être 600 ; si, au contraire, cette émigration ne se produit pas, le dividende sera constamment faible, et *
action, au lieu de 500 francs, cours actuel, devra tomber 400, cours normal alors. N'est-il pas évident qu'un ctionnaire français a autant d'intérêt à vendre son action , 500, qu'un habitant de la contrée où siège effectiveaeni la compagnie en a à l'acheter au même prix?* i'est-il pas évident que tous deux, acheteur et vendeur,, gagneront 100 fr. à cet échange ?
Cet exemple est fréquent. Il ne se produit pas seule* Dent de pays à pays, mais d'industrie à industrie. Je suis manufacturier, vous êtes navigateur ; j'ai des actions d'une compagnie de paquebots, vous êtes détenteur de parts dans une filature, nous sommes chacun de bien mauvais conseillers dans les affaires où sont, cependant, nos intérêts ; si nous restons ainsi, nous risquons, par nos votes inintelligents, par notre surveillance malhabile, de voir dépérir les entreprises que nous commanditons. Echangeons nos valeurs, le tableau se modifie, et aussitôt la hausse des deux valeurs résulte, pour chacun de nous, d'un double bénéfice, le bénéfice de ne pasperdre et celui de gagner.
Ces considérations exposées, nous pouvons envisager la spéculation au comptant. Je crois qu'une valeur n'est pas à son prix ; j'opère en conséquence : en la vendant si j'en ai en portefeuille et que je prévoie la baisse des cours ; en en achetant, si je crois, au contraire, à la hausse des prix. Qu'est-ce que gagne l'état social à mon opération ?
Cela, nous le verrons quand nous examinerons l'importance sociale de la spéculation. Mais comme nous avons à démontrer que la spéculation n'est pas du jeu, par cela seul qu'elle est spéculation, que les mots jeu et
spéculation ne sont pas synonymes, le lecteur aura compris tout de suite que celui qui spécule en vendant le titre qu'il a, ou en payant le montant du titre qu'il achète, s'est livré à un travail intellectuel, lequel est, , au surplus, celui auquel est "obligé quiconque se livre à . une opération commerciale, quelle quelle soit.
Abordons maintenent l'importance sociale de la spéculation au comptant.
Y a-til avantage à ce que des variations successives rapprochent des prix trop éloignés au point de vue de la \ logique, suppriment des écarts peu rationnels, ou bien vaut-il mieux que ces retours à l'état logique des choses ! se fassent brusquement ? Dans la dernière supposition, la spéculation au comptant est mauvaise et nuisible; dans la première, elle est utile et fructueuse.
Mais la spéculation au comptant n'a pas toujours pour .ï résultat de ramener les choses à leur état naturel, nor- i mal; elle produit même quelquefois l'effet opposé ; alors f elle est mauvaise, et ses auteurs, mal inspirés, payent <] de leurs deniers leur erreur et leur faute. Partout on peut se tromper; l'état social, intéressé cependant à ce qu'on
ne le fasse pas, n a pas le droit de vous en empêcher, j Uti et abuti, tels sont les attributs légaux de la propriété; " à ce titre, je* défends à l'administrateur public d'inter- " venir dans mes transactions, et le requiers au besoin, en ma qualité d'imposé, de prêter main- forte à l'exécution de mes contrats.
Cependant, objectera-t-on, ce spéculateur au comptant peut poursuivre un but manifestement malfaisant et néanmoins profitable à sa seule personne. Est-il juste que ce spéculateur bénéficie du mal qu'il cause ?
Ne nous payons pas de mots, répondrons-nous, et voyons ce que c'est que ce spéculateur qui poursuit un but malfaisant. C'est ou un vendeur, qui vend pour faire baisser un titre au-dessous de sa valeur normale ou un acheteur qui a fait monter une valeur au-delà de son juste prix. Si ce spéculateur malfaisant a employé un moyen frauduleux, incontestablement la question n'existe pas, car personne ne demandera jamais l'impunité pour la fraude. Mais tous ces moyens frauduleux mis à part, oublie-t-on que le vendeur est limité dans sa malfaisance par son intérêt, lequel n'est point d'avilir son bien? L'acheteur est limité de même parce qu'il n'a pas intérêt à acheter cher. C'est donc beaucoup demander au législateur que de requérir des lois tendant à empêcher le vendeur de mal vendre et l'acheteur de mal acheter. Il fera donc mieux de laisser le spéculateur opérer à ses risques et périls. D'ailleurs, il est d'expérience que, de même que l'aiguille d'une boussole tend, malgré ses oscillations, à revenir au nord, les choses tendent toujours vers leur juste prix. Au surplus la liberté de spéculer permettra à des spéculateurs avisés de se dresser contre tel spéculateur audacieux, qui s'occupe moins de son intérêt que de nuire à une entreprise ou à une agence de détenteurs, en sorte que le trouble, ou ne se sera pas produit, ou n'aura été que passager. Faut-il enfin montrer ce qu'a d'absurde l'hypothèse qui, pour porter atteinte à l'opération de bourse en général, lui fait un sort spécial en montrant là seulement un être malfaisant pesant sur les prix dans la seule intention de nuire ?
La spéculation au comptant est donc, dans la majeure
partie de ces cas, favorable au développement de la richesse publique. Qu'est-ce, actuellement, que la spécula- ' tion à terme, si ce n'est la spéculation au comptant développée, favorisée par l'annexion du crédit? Si elle est généralement bonne au comptant, qu'est-ce qui Tempe- ; chera d'être également bonne à terme? Je vois ce que ' vous allez me dire : C'est la portion la plus malfaisante * de la spéculation au comptant, qui, dans la spéculation ■ à terme, se trouve favorisée, développée, multipliée par le crédit. En attaquant cette dernière, on fait peu de tort aux opérations sérieuses, beaucoup à celles que vous reconnaissez vous-mêmes comme inutiles, si ce n'est nuisibles.
Voyons ce nouvel aspect de la question.
Nous avous précédemment remarqué que l'effet produit, par un achat ou une vente à terme, n'était définitif .que quand il était appuyé par des titres ou des espèces ; ■ que le public intéressé à la question cherchait toujours à se rendre compte des intentions des spéculateurs, et qu'ainsi, quelquefois, l'effet voulu, sans titres ou espèces, ; n'avait pas lieu, les prix accusant iépeu de confiance du ":1 public dans le côté sérieux des spéculateurs supposés * influents. Ainsi donc, la spéculation à terme comparée à * la spéculation au comptant n'a qu'un effet limité : elle cesse d'illusionner le jour de la liquidation, et même, dans bien des cas, le public a prévenu ce jour et escompté une position surfaite, et des agissements maladroits.
Quelque limitée que soit la durée de l'illusion, il y a eu illusion ; on a cru à des levées ou livraisons de titres, et on apprend ou on devine, à un moment donné, que
les espèces font faute, que les titres sont absents. Quand te spéculateur, cause de cette illusionna une grande fortune, le crédit qu'on lui accorde est légitime, et Te (Te t direct de sa spéculation ne peut pas plus lui être reproché, même quand la richesse publique en souffre, que Tonne peut reprocher à un propriétaire d'immeubles de faire abattre des constructions neuves inintelligemment disposées; le premier qui souffre est le spéculateur luimême, car l'effet direct de sa spéculation n'est que momentané: il n'en peut profiter et il a les charges de Topé ration pour lui.
Nous disons l'effet direct, et ce n'est pas sans motif; on suppose trop gratuitement que le marché est à la disposition de grandes influences financières, et que ces dernières peuvent, à leur gré, faire la hausse ou la baisse en dépit des événements, en travers des faits et de leurs conséquences. C'est là une grave erreur. Les
I frais d'un mouvement complètement factice dans sa cause, entrepris contre la raison, défiant la logique, dépasseraient les bénéfices et, en fin de compte, ceux qui l'entreprendraient verraient leur avoir s'amoindrir, n'ayant pour toute satisfaction qu'un vain amour-propre, le plaisir de renverser momentanément l'ordre naturel des faits ; ce serait de la folie ; cela n'est pas admissible, au moins comme cas général ; nous sommes encore ici •lans le domaine de l'exception. La tactique la plus usitée des grandes célébrités financières est de changer les époques, avançant ou retardant les conséquences d'un événement, d'une situation, opérant en septembre ou en novembre la hausse ou la baisse que l'on attendait en octobre, ou encore d'exagérer les mouvements, faisant
aller la baisse ou la hausse plus loin qu'elle n'aurait été? par sa propre et unique impulsion; mais changer 1»* conséquences finales, les renverser, ils ne ressayeraient: même pas, sachant qu'ils ne le pourraient pas, et que i toute leur opulence y passerait sans réaliser leur rêve insensé.
Nous avons parlé d'un spéculateur riche, ayant de; grandes ressources, un grand crédit, et nous avons mon---; tré que l'illusion momentanée que ses opérations à termes peuvent produire sur l'esprit des spéculateurs est peu , importante d'abord, légitime ensuite, même quand la richesse publique peut s'en trouver affectée ; c'est un des; attributs de la propriété; c'est un, droit. Arrivons au' spéculateur sans fortune, réduit aux expédients, et cherchant dans un crédit immérité un capital qu'il n'a pas et des bénéfices illégitimes. Celui-là est plus rare qu'on ' ne le pense ; on oublie que l'intermédiaire, endosseur du crédit de ses clients, est sévère sur le choix de ces derniers ; il peut être trompé, il peut même se tromper, c'est la loi du commerce. Les mauvaises signatures ne poussent pas à supprimer l'effet du commerce ; pourquoi de mauvais clients, exception encore une fois, pousseraient-ils à supprimer le marché à terme ! Exception, toujours exception, c'est toujours là qu'il faut en venir, dans l'état de liberté, quand on veut déterminer, au point de vue de la richesse publique, le mauvais côté de la spéculation, même de la spéculation à terme.
Et pour ces désavantages exceptionnels, ces rares infractions à la loi générale, que de bienfaits la spéculation engendre, que de richesses elle crée !
Par elle, le capital peut multiplier ses services; par
elle, l'esprit d'entreprise, d'association se développe; le travailleur voit augmenter par elle la facilité du placement de ses produits ; le marchand, grâce à elle, craint moins les crises, tout se ressent de son action bienfaisante. Les sciences, les arts, que dis-je, la religion, s'intéressent à ses succès, et les populations assez sensées pour la protéger, loin de la proscrire, loin même de lui infliger un silence dédaigneux, sont assurées, avec elle de marcher en tête, cette fois, de la civilisation.
— Cependant, me direz-vous, j'ai encore peine à concevoir l'utilité des marchés à livrer faits avec l'intention de ne les liquider que par une différence. Ce sont de vrais paris; les économistes, J.-B. Say en tête, les considèrent ainsi, et si la base est, en ce cas, un travail intellectuel au lieu d'un résultat du hasard, comme dans le jeu, du moins je ne vois, en fin de compte, qu'un virement d'une caisse à une autre sans profit net pour l'état social.
— Eh ! ne comptez-vous donc pour rien d'entretenir dans le public ce travail intellectuel au moyen duquel on recherche le vrai, même le vrai intéressé, ce feu sacré qui, se communiquant à tout, tient tous les esprits éveillés, leur commande la prévoyance, la prudence, les met en demeure de veiller, au nom de leurs intérêts, à la chose publique, les pousse à savoir, actionnaires de cette grande société que l'on appelle l'Etat, ce qui les touche, ce qui peut leur importer dans l'avenir? Par ce seul fait, il y a bénéfice, bénéfice purement moral, il est vrai, mais bien positif néanmoins, et c'est à la spéculation pure; à cette spéculation que vous refusez de sanctionner, quand vous ne la proscrivez pas, c'est à cette spéculation
que vous devez, en grande partie, un tel mouvement, ^ une telle activité; elle n'est pas seule à les créer, mais elle a, dans leur production, une large part.
Avant de terminer, examinons l'influence sur la richesse sociale, de quelques grands faits économiques auxquels les dernières années ont donné une importance considérable et dans lesquels les marchés de valeurs mobilières, les bourses, jouent le principal rôle, si ce n'est l'unique.
En remontant dans l'histoire financière, ontrouveune époque où la Bourse de Paris, bien qu'existante, était purement locale; son effet se restreignait à la ville où elle siégeait, ses moyens ne dépassant pas ceux des capitalistes de cette cité. Plus tard, son action s'étendit ; elle devint la bourse principale du pays, le marché central . des capitaux et des effets publics ; son importance s'ac- crut d'autant, et elle put, alors, favoriser la création de grandes entreprises de travaux publics, . jusqu'alors impossibles à l'industrie privée sans cet instrument ainsi " perfectionné.
Depuis quelques années, le progrès a de nouveau fait un grand pas. De même que, de local, le marché était devenu national, de national il est devenu international. Ce n'est plus seulement la principale bourse de France; elle est devenue un des grands marchés financiers du monde. Toute entreprise générale d'utilité publique rentre dans son domaine, en quelque pays qu'elle fonctionne; toute grande combinaison financière doit compter avec elle, et de même que Paris couronne par son suffrage les grands artistes de tous les pays, de même la Hourse de Paris atteste, par sa coopération, la virilité
(Tune grande entreprise, même étrangère. Avoir l'accession du marché parisien est indispensable, ou du moins regardé comme tel, et cette grande et belle influencé qui ferait de notre patrie le premier pays financier du monde, si la liberté régissait nos marchés, c'est au perfectionnement des institutions de crédit que nous le devons ; c'est la création des sociétés de crédit mobilier qui a amené ce résultat ; résultat fugitif si le monopole et le défaut de sécurité doivent continuer à régir la Bourse, résultat acquis à toujours, si, au contraire, la liberté et la sécurité forment la base de nos lois financières.
Nous ne nous dissimulons pas qu'il y a parfois des inconvénients à cette extension du marché ; la surveillance des intérêts possédés à l'étranger est plus difficile, la connaissance des faits plus vague, plus trompeuse». Mais, remarquons -le bien, cet inconvénient sérieux existe dans toutes les opérations internationales de commerce, et cependant ces dernières ne sont pas blâmées; seulement elles sont pratiquées par des hommes spéciaux, connaissant le pays avec lequel ils opèrent, l'étudiant au besoin, sachant en quelles individualités ils placent leur confiance, s'imposant la patience indispensable à toute affaire de longue haleine faite en pays lointain.
f La hausse ou la baisse des valeurs mobilières a, sur les esprits, une influence extraordinaire, plus grande encore peut-être que les intérêts engagés ne le peuvent faire supposer. Sans posséder de titres fiduciaires, sans être nanti de fonds publics, d'actions ou d'obligations, "it s'intéresse, on se passionne pour les fluctuations des ■'ours. L agriculteur, le navigateur, le commerçant,
l'homme politique, le légiste, l'économiste s'occupent des variations des prix et des causes qui les ont amenées; ils recherchent l'influence que ces variations peuvent avoir sur la richesse publique, sur l'état social du pays, et quelquefois leurs actes, étrangers d'ailleurs au domaine de la bourse, sont déterminés par les oscillations des cours des valeurs qui s'y négocient. Il n'est donc pas étranger à notre sujet de rechercher les limites réelles de l'influence exercée par la hausse ou la baisse des valeurs de Bourse.
Dans l'opinion publique, la hausse est toujours favorable, la baisse toujours défavorable : « A la hausse tout le monde gagne, dit-on; à la baisse quelques-uns seulement gagnent, bon nombre perdent. » Il y a du vrai et du faux dans ce jugement, cela dépend des situations, des causes de la hausse.
La hausse et la baisse proviennent des variations dans les deux termes d'un rapport, le rapport de l'offre à la demande sur chaque valeur ; par conséquent, chaque mouvement peut être dû à la modification, soit de la demande, soit de l'offre, soit des deux à la fois. Il importe donc de savoir si un mouvement est dû à ce que le terme qui l'a produit, l'offre ou la demande, a eu lieu sur une grande échelle et relativement à un marché large et bien alimenté, ou si c'est grâce à un marché restreint qu?une petite opération a produit une fluctuation dans les cours. Marché large et ouvert, transactions faciles, esprits portés aux affaires, voilà ce qu'il faut avant tout pour réaliser, dans certains cas, le dicton que nous citons plus haut.
En dehors de cette observation, la hausse est parfois
; k produit d'une fièvre de spéculation, d'un égarement de l'opinion qui, loin d'être favorables à la richesse publique, lui sont défavorables au premier chef. En ce cas, cette hausse non- seulement n'est pas durable, ce qui en annule les bienfaits, mais encore est suivie d'une période de baisse due à l'abattement des esprits, au découragement universel, et ces soubresauts, ces alternatives violentes de confiance outrée et de défiance immodérée, de hardiesses excessives et de craintes sans base, sont un motif de diminution de la richesse publique, par suite des crises qu'ils causent dans le mouvement des affaires. Mieux vaut la stagnation des cours qu'une pareille hausse, à laquelle quelques réaliseurs avisés doivent leur fortune, il est vrai, mais qui, en fin de compte, produit une diminution sérieuse de l'avoir social, soit au point de vue du capital national, soit à celui de l'activité delà production. Dans l'histoire financière de la France, on peut citer deux époques comme tristement célèbres à cet égard : 1837 pour les sociétés industrielles, et surtout 1720 pour les actions de la Compagnie des Indes (1). En 1837, les actions des nombreuses sociétés industrielles obtinrent, avant d'avoir donné aucun résultat, rien, fort souvent, que sur l'annonce de leur création, une faveur sans nom, due parfois à des manœuvres coupables, plus souvent à l'engouement déraisonné du public (2). Les actions de compagnies d'asphaltes furent celles qui, en général, montèrent le plus; les actions de
'1' On en peut citer une troisième : 1882. Les actions de Y Union Générale furent l'objet de spéculations vertigineuses qui entraiii'-rent un effondrement auqnel on a donné le nom de/.racA. (Note
de la 12- édition.) ■'*"* Voir cette période dans nos Tableaux des plus hauts et plus
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1,000 francs de la compagnie de Lobsann arrivèrent à ■ (4,000; celles de 1,000 francs, également de la compagnie française de Seyssel, montèrent jusqu'à 10,400 francs; aucune base sérieuse n'autorisait de pareils cours que l'avenir est loin d'avoir confirmés, les actions de cette dernière compagnie, pour restreindre nos exemples, étant tombées depuis à 60 francs. En 1719-20, la folie avait été plus grande encore ; sans entrer à ce sujet dans aucun détail (1), rappelons, comme chiffres, que l'action de 500 livres de la Compagnie des Indes monta à 18,000 livres le 5 janvier 1720, la même qui, quelques années plus tard, se faisait à 30 livres et même 6 livres, ou plutôt 20 livres et 4 livres, chaque couple d'actions ayant dû, dans l'intervalle, en rapporter gratuitement une troisième, aux termes de l'arrêt du 3 juin 1720.
Cependant une hausse continue n'a rien d'illogique; loin de là, elle est plus rationnelle que la stagnation. L'augmentation du capital relativement au travail et, comme conséquence, rabaissement du taux de prestation des capitaux, est dans les données du progrès, et le progrès est, quoi qu'on en dise, la condition de l'humanité. Or, qu'est-ce que l'abaissement du taux de prestation des capitaux, si ce n'est la hausse des valeurs à la Bourse? Quand l'argent est à 3 0/0, le denier (2) de capi-
bas cours des principales valeurs ncyodées et cotées aux Bourses de Paris, Lyon et Marseille, de 1797 à nos jours, 3° édition, Paris, 1877.
(1) Voir clans nuire Histoire des Banques en France, l'exposé détaillé et critique du système de Law, laits et conséquences.
{2) On appelle denier le résultat de la division d'un capital prêté par la somme produite en intérêts pendant une année. Ainsi, à 5 0/0,
le denier est 20 (-f) ; à 4 0/0, 25 (~) ; à 6 0/0, 16 2/3 (-y), etc.
; talisation des valeurs, soit à revenu fixe, soit à revenu variable, est plus élevé que quand l'argent est à 6 0/0, cela est clair et évident.
Mais, remarquons-le bien, ce progrès est insensible si on. rapproche trop les époques de comparaison; il no peut s'observer qu'au bout de quelques années, et il en résulte qu'en fait, on peut dire que les valeurs à la Bourse n'ont pas de raison générale pour toujours monter, et qu'une hausse qui n'est pas le résultat d'une mo- \ dification importante dans l'état général des choses n'a pas de solidité, et doit, par un retour regrettable, influer défavorablement sur la richesse publique.
La hausse n'est féconde qu'appuyée sur des faits permanents, comme l'augmentation de productivité des valeurs à revenu variable, la diminution de la prime de risques des valeurs à revenu fixe, l'accroissement, par l'épargne, du capital général du pays. La hausse, en elle-même, n'est ni bonne, ni désirable ; c'est la cause «le la hausse que l'on peut souhaiter sérieuse et durable, A certaines périodes de temps, de grands faits amènent 'le grands mouvements dans les cours, mouvements pro longés, persistants, qui agissent puissamment sur l'opinion publique. Après la révolution du 24 février 1848, les cours des valeurs s'affaissèrent d'une manière ♦•iïrayante : le 5 et le 3 0/0, cotés en janvier et février, | le premier à 117,50 et le second à 75,20, tombaient le •"» avril 1848, le premier à 50 et le second à o2,50 soit 57 à ^0,() de baisse, les actions de la Banque de France fléchissaient de 3,230 francs à 950 fr. 71 0/0 de baisse.
'ttfc expression, fort usit.'.c anciennement, n'est plus guère en u*age aujourd'hui, au inoins dans la pratique des affaires.
Le coup d'Etat du 2 décembre 1851 amène un mouvement aussi important, mais en sens inverse. Le 3 0/0 coté 54,50 avant cet événement faisait 86 après, soit 58 0/0 de hausse ; le 5 0/0, que retenait une menace de conversion, réalisée peu après, ne monte dans la même période que de 89,10 à 106,50, soit 22 0/0 ; les actions de la Banque de France reviennent à 3,100 francs, etc. La fortune publique subit-elle en réalité des fluctuations analogues à ces mouvements? Le capital de la France put-il diminuer brusquement des deux cinquièmes, puis reprendre d'autant durant la période que nous citons en dernier lieu ?
Certainement la richesse publique, le capital de la France, a subi durant les époques que nous citons, — nous en aurions pu trouver d'autres, — des fluctuations notables et à peu près équivalentes aux chiffres que les cours des rentes françaises nous fournissent ; certainement, si on se rappelle ce que nous avons dit du crédit, au début de ce travail, relativement à la question de la mobilisation du capital engagé, on comprendra comment il peut se faire que la fortune du pays soit si élastique et éprouve dans ses évaluations des écarts si prononcés. Selon que la confiance se perd ou reprend, que la foi dans l'avenir s'ébranle ou s'établit, que l'ordre dépérit ou refleurit, que le travail est suspendu ou en vigueur, selon enfin que l'opinion publique est mal ou bien disposée en faveur de l'ordre de choses existant, quel qu'il soit d'ailleurs, la baisse ou la hausse rapide des valeurs de bourse est justifiable, explicable, logique. Néanmoins il ne faut pas oublier que la spéculation est portée à exagérer les mouvements ; que la peur et l'intérêt cons-
pirent également pour agir en ce sens, et il no faut pas trop supputer, d'après les cours, le taux de la moins ou plus-value du capital général du pays. En un mot, de profondes modifications dans les prix des valeurs de bourse indiquent une tendance réelle, mais ne peuvent donner la quotité exacte du changement opéré dans la fortune publique.
Nous sommes actuellement en mesure de formuler une opinion définitive sur les institutions appelées Bourses, sur les opérations qui s'y traitent, sur les négociants qui les fréquentent.
Les bourses sont utiles et rendent au pays des services importants ; elles le sont d'autant plus qu'elles sont libres ; libres dans leur organisation basée sur les besoins du public et relevant de la concurrence ; libres par la juste protection que toutes les opérations qui s'y traitent rencontrent dans la loi et dans ses représentants ; libres par la considération dont l' administration et les mœurs entourent ceux qui les fréquentent, ne les condamnant jamais préventivement ni en masse, évitant ainsi de mettre trop facilement la dignité du négociant aux prises a* ec son intérêt. Ainsi basées sur la liberté, M'.rveillées par l'intérêt généralement intelligent, stimules par les besoins publics juste dans la proportion voulue par la prudence, elles atténueront les crises, si elles »»e contribuent pas à les faire disparaître; elles diminueront les écarts de la folie humaine, si elles ne les rendent pas impossibles ; elles élèveront le niveau de la moralité, si elles ne rendent pas les hommes parfaits. U perfectibilité humaine est seule de notre essence, la perfection n'étant pour nous qu'un but idéal. Les bourses
se ressentiront, certes, toujours de cette dépendance de ■ la créature ; mais du moins elles amélioreront, à l'état.: de liberté, le sort de l'homme ici-bas. Peut-on leur ], demander davantage ? i
TRAITE
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