CHAPITRE XIV
DES PHÉNOMÈNES GÉNÉRAUX DE LA* DÉCHARGE ÉiECTRIQUE DE LA TORPILLE.
Toutes tes fois qu'on prend dans la main une torpille vivante , on ne tarde pas longtemps à en ressentir une forte commotion, qui ordinairemeiit peut se compiler à celle d'une pile à colonne de cent à cent cinquante couples, chargée avec de l'eau salée. Cette force est grandement affaiblie après un certain temps, même en conservant l'animal dans des vases d'eau salée. Ces décharges se succèdent avec une très-grande rapidité , lorsque Tanimal est encore tout vivant, et il est toujours impossible de les supporter. 11 suffit, pour en donner une idée , de rapporter l'observation suivante , qui est commune parmi les pêcheurs, et que j'ai vérifiée moi-même. Lorsqu'ils soulèvent les filets et renversent les poissons dans la barque , ils commencent par les laver en jetant des- «us de grandes masses d'eau salée. Eh bien, on s'aperçoit à Tinstant qu'il y a une torpille par la secousse qu'éprouve le bras qui verse l'eau. Si on la prend alors en main pour l'essuyer, les décharges qu'elle donne sont tellement fortes et si rapprochées les unes des autres, qu'il faut l'abandonner, et le bras se trouve pour un certain temps engourdi. Ensuite elle cesse d'en donner j mais on est sûr d'en avoir une à l'instant où on la remet dans l'eau. Si on la laisse dans l eau pour quelques minutes, on obtient encore de
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très-fortes décharges quand on vient à l'irriter de nouveau. Il est certain que le repos rétablit sa fonction électrique. Un fait qui mérite d'être rapporté ici est celui de la diffusion extraordinaîre dans un liquide , qui est prouvée par la décharge électrique de la torpille. Tout près des parois d'une grande cuve, large.de 1"*,50, et pleine d'eau salée , je tiens avec la main vate torpille vivante. A l'extrémité opposée est suspendue dans l'eau^ à peu près au même niveau, une gi*enouille préparée. Toutes les fois que la torpille se décharg€|y la grenouille se contracte fortement. Une pile d'une très-grande force ne produirait pas cet effet, surtout si l'on observe qu'une grande portion du courant circule par la main, et que toujours une autre grande partie doit circuler par la surface même de l'animal.
Des mouvements, quelquefois à peine sensibles, s'aperçoivent dans le corps de la torpille, lorsqu'elle donne la décharge électrique, et quelquefois ces mouvements sont très-^grands. Je me suis assuré par une expérience très-simple qu'en effet elle peut flfe décharger sans qu'il arrive dans son corps aucun changement de volume. J'ai introduit (/îgr. 26) une torpille femelle, de grandeur médiocre, large de 0'",14, dans un bocal plein d'eau salée, et avec elle une grenouille préparée et posée sur son corps. Le bocal était fermé exactement , et portait un tube de verre d'un diamètre très-petit. Après avoir bien luté le bouchon , j'ai achevé de remplir d'eau le bocal , de manière que le liquide s'élevât dans le petit tube. La
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torpille donnait de temps en temps des décharges par un procédé particulier que je décrirai ensuite; la grenouille^ en effets se contractait; mais le niveau du liquide, dans le petit tube, était immobile.
Lorsque lanimal est doué d'une grande vitalité, on .ressent la commotion dans quelque point de son corps qu'on le touche. Au fur et à mesure que la vitalité cesse , la région de son corps où la décharge est sensible se réduit à celle qui correspond aux organes ap» pelés comibunément électriques*
Je me suis assuré par l'expérience que la torpille n'a pas le pouvoir de diriger la décharge où elle veut et où elle est irritée. Elle se décharge quand elle veut^ mais non pas où elle veut. On avait cru qu'elle pouvait diriger sa décharge où elle voulait, parce qu'on avait ressenti la commotion dans la partie du corps qui touche la torpille, et parce que le point irrité du poisson est le point où il est touché; mais voici ce qui arrive. Si les décharges sont fortes, l'animal étant en pleine vie, elles se ressentent partout où la torpille est touchée. Lorsqu'elle est s^ffaiblie, et qu'on vient à l'irriter pour en avoir la décharge, ce n'est plus dans tous les points de son corps qu'on la ressent. En effet, j'ai posé plu-* sieurs grenouilles préparées sur plusieurs points du corps d'une torpille un peu affaiblie : je lai irritée avec un couteau à la queue, aux nageoires, aux branchies, etc. Les grenouilles,, qui sautaient, étaient, dans tous les cas, celles que j'avais posées sur les ot^ ganes électriques.
Au moyen de la grenouille seule , j'ai pu établir quelle était dans la décharge la distribution de l'électricité sur le corps de la torpille. Pour que la grenouille ou un corps quelconque soient traversés par le courant électrique de la torpille qui se décharge , il faut toujours qu'ils en soient touchés en deux points différents. Si, par exemple, on prend une grenouille à laquelle on a laissé un seul filet nerveux crural , et qu'ensuite on touche la torpille avec la seule extrémité de ce nerf, en tenant la grenouille isolée y on ne voit jamais celle-ci se contracter, tandis que d'autres grenouilles, posées sur le poisson, souffrent de trèsgrandes contractions. Pour voir la grenouille isolée se contracter par la décharge de la torpille, il suffit qu'elle la touche par deux filets nerveux , ou par un nerf et un muscle , et enfin que deux points de la grenouille louchent deux points de la torpille. Si la grenouille n'est pas soutenue par un corps isolant, mais qu'au contraire elle communique avec la terre, on la voit alors se contracter, quand même elle ne toucherait la torpille que par la seule extrémité d'un filet nerveux.
Avec le galvanomètre , la distribution de l'électricité est très-aisément déterminée. Il suffit de promener les lames de platine du galvanomètre sur les différents points de l'organe électrique. Lorsqu'on veut des résultats comparables et exacts , il vaut mieux détruire l'un des organes, ce qu'on fait en le coupant tout entier, ou seulement les nerfs. On fait alors l'expérience sur l'organe laissé intact, sans avoir à