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Première sdrie d'objoctions contre lo principe de la n^çeaiité
de nos acUpD3« ^
UéjjoHse h la première objection,
La première objection porte sur ce que le principe dç la nécessité de nQ9 actiop3 contrarierait certaines idées reçues à Tegs^d du prétendu wbrî àRBitrjÇv H ne peut entreir dants roc? vues d'envisager cette olvjection sous le rapport religieux ; car j'ai déjà eu Voccasion de fmre voir combien ce mélangç des idées théologiques a nui à la véritable science de l'homme, et je me propose même de développer de nouveau cette idée à la fin de ce chapitre , quant à ce qui concerne /spécialement la morale. Cependant les idées (ttidiiiaireB sur la divinité et sur Timmortatité de témé , )Oiiltes à celtes sttr là récompense des boiié et h punition des tnéchans dans une autre vie , pouvant se rattacher aux principes de morale humaine , c'est rentrer jusqu'à un certain point dans notre sujet que d'examiner s'il serait bien vrai qviel^inéffative du I3)re arbitre fui iattèntatoire à l'idée qu'on a communément d'une cause première : si , par hasard , je Venais à prouver au contraire que l'idée d'une indépendance absolue de noÇre volonté, est elle-même entièreiQent subversive de l'un des attributs les plus essentiel» delà divinité^ savoir, ^a toute puisêance^ alors la discussion prendrait une. direction toute différente; et
ce nxènte je^ des fucultés qu'on a appelées intttU^ctuelles et
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nous ne devrions plus , eu bonne philosophie , que prémunir les hommes pieux contre toute prévention en sens invepse.
Eh bien, quelque paradoxale que soit ma proposition, je n'hésite pas à soutenir que la liberté absolue de notre volonté est incompatible ayçc la toute puissance de Dieu , et je croîs pouvoir le prouver en bien peu de mots. En effet, si l'homme est maître absol^ de diriger sa volonté , Dieu cesse d'avoir aucune puis-
sance sur cette faculté. Cette puissance de J}îeu est donc anéantie complètement. L'homme possède doue a cet égard la toute puissance , it est en cela Dieu luimême (i). Cette conclusion, quelque simple et quel-
(i) Environ six ans aprës la rédaction de cette partie de mon ouvrage , Ton m'a communiipié un manuscrit an^Iai» dans lequel je trouve un développement parfait de l'idée qu& je vien^. d'^primer. Je ne puis nommer Fauteur avant que lui-même ait ju^é convenable de publier son puvriaige } mais vouant m'appuyer de tput ce qui me paraît propre au triomphe de la vérité , je crois devoir satisfaire à ce devoir ea donnant îci^ une traduction du passage dont il s'agît^ après avoir déclaré qu'il n'est pas de moi :
«.L'omniscience du créateur et. l'existence de. la moindre portion d'un ppuvoir indépendant chez la créature sont ï^i \ compatibles. SI l'on pense que le créateur connaît toutes j choses, le passé, le.pvéserit et le futur, une telle croyancp ' ne peut' s'accorder avec celle qiil attribue une volonté et un pouvoir d'action sans bornes- à des myriades d'êtres humains. Si chaque pensée^ chaqu^ sentiment., chaque action de tdut individu sont connus et déterminés d'avance , par quel étrange d sophisme peut-on prétendre que ce même individu est encore J libre de décider ce que. doivent être ces pensées-, ces sentîmens. ^ et ces actions ? Ou , en d'autres termes , comment peut-on.
que rigoureuse qu'elle soit , peut étonner des esprita. prévenus ; mais qu'on daigne se rappeler qu'une foule d'opinions , qui furent admises durant des siècles entiers , sont à présent reconnues comme contraires à ce qu'indiquent les règles l«s plus incontestables du raisonnem^it , et même du sens le plus commun. D'ailleurs tout ce que je demande c^est qu'on soumette mon assertion à Fexamen le plus rigoureux.
On dira peut-être, car il faut bien se faire des sophismes pour soutenir certains systèmes, on dira peut-être que Dieu lui-même , ayant donné le libre arbitre à l'homme, ne cesse point pour cela d'être tout puissant, puisque c'est en vertu de sa volonté qu'a lieu cet état de la créature; mais d'abord autant vaut dire qu'an père ne cesse pas d'avoir la puissance paternelle envers son enfant après l'avoir émancipé , par cela seul que c'est lui qui l'a émancipé. En second lieu , si Fon adroit de faire des reproches à lïû père d'émanciper son enfeint sans avoir au moins là probabilité qu'il n*eil abusera pas , comment supposer que te père de tous les êtres (pour me servir dé Fexpression commune ) , que Fétre doué d'une prévoyance infinie , d'une justice infinie, d'une bonté infime, eût jamais eu Fknprévoyauce , llnjustice et la cruauté d'abandonner à sa propre impulsion un être aussi faible que Fhomme? L^argument dont il 8*agit ne peut donc être d'aucun poids dans la question.
^uteiiir que son assentiment peut avoir une influence quelconque sur ce qui a été arrête irrévocablement et de toutç éternité ?
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Réponse à la deuxième objection* .
Après avoir écarté cette première difficulté , nous pourrons aussi repousser en; peu de mota^, et d'une manière générale, laccusation /d'/mm^^r^/iV^' (i) portée contre le système de la négjati ve du ^bre arbitre ^ sauf à entrer plus tard dans les développcineBS convenables sur les prétendues conséquences funestes qu'on supposerait devoir découler de ce système^
Or, quant à l'assertion en général ^e moralifé ou d'immoralité, Une sera pas difficile de figure Toir d'ar bord qu'elle déplace absolument i la question ^ puis^ qu'il ne s'agit encore ici que de. la simple observqti^ de nos facultés , et non de préceptes sur la manière 4^ nous conduire. On conçoit bien qu'il puis^être mûrfi,l ou immoral d'indiquer tels ou tels ipoy^s de diriger les hommes ; car si la pratique de. ces moyens doit conduire au bien, il est exact de dire qu'ils sont mxh raux; et si. cette pratique^ au contraire, doit coaduire au mal,, on aura enoore raison de djre <jpi'^ ^onX , inrnçruux^ i^ajsj pe.ut^an :ap^iqi)e|i^r|€!Bv:îdéç9 de Moralité ou d'jijEnm9i:al)té 4; Vn .finf^p)e.,4:6çuf^ d'observattGvis,,à pn.piir tratailhcitQrique? Tquf;09 qu'on pçiit exiger. d'un tel travail» c'est qu-il';S(4t vrai; c'est là l'uniqu^e pei^t de vue de la quçstiap^
(i) Je respecte ce reproche dans la bouche des àdversâii^es que je combats dans ce moment, parce qu'il est siDcërè ae leur part ; liiâis combien dt fois n'd-l-il pas été adrëéèé ^ l'hypocrisie ou par \'à tyrannie aux hommes îeé J)Iii^ aUacliés à la saine morale et au véritable ordre social !
Or , quand il serait yra» qu'on dût tirer de notre syt^* tèine d'observations lôSGon^quenCesle»pluftfâçh9uses (i^) sur la naturq.de rhoctimei on ne pourrait lui appliquer le reproohe A' immoralité j mais celui de fieiufiseté ou d'erreur ^ s'il &'était pas conforme à la saiûe observation. Nous avons d^jà rappelé que la tâche de^ tout historien lie consistait qu'à tiiea constater la réalité des faits ; or l'observation analytique de nos facultés n'est autre chose que l'histoire , de leurs élémens et de leurs propriétés. C'est encore de inéme qu'on ne peut exiger que de l'exa-çtitude dan» la description qu^un médecin iaijt d'un ensemble de phénomènes morbifiques. Ce médecin serait même ti^èfr<x>upable s'il dissimulait ou atténuait led symptèmed défavorables ^ car il. s^exposerait par là à foire négliger les moyens propresFà opérer la guérisbti « ou dii Hloins à servir de pallîatifë si la guérls<Mft radicale était ifhpossibie.
Après avoir aîilsi écarté les objections qui pouvaient oiwourcir ce pdtnt important de l'histoire de nos fEetakésv après airoir déterminé llinature de la volonté. aussi bien que le comporte l'état actuel de la scieocéi ft est tempo d'«xàminer plus a fond ceUes des dispo^*
(i) Heéreasement il a'ti est jpoint ainlif ot lor^ue j anjrai développé ce •yatème , qu'on n'attaque d^u» ses pretcmines eoBséquençes. q^e par Timpuissance rocqnnue des moyens directs^ on verra qu'il présente au contraire Tliomme conime UD étire êininemment social y beaucoup plus enclin aii'i/ew ^tfau mnL On verra de pluy qu'il établit cesldéei tonsbhnles, mnsi que les vtaîs pttincipes ^ur la moralilé (ie nùs ac^ iwns , d'une maniera bien plus suii^n que tout autre système»
sitions de notre être qui, inâ>uâni Bur noire Volonté pour nous déterminer i deift actions , sôit envers non», soit envers lés autres , doivent néicessairêment entrer en considération pour bien détmniner ce qui constitue la science morale ^ tant celle qui ne se rapporte qu'à chaque individu , que celle qui emb]^âsse' lui et ses rapports avec ses ^mblables.
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Exposition ^une deuxième partie des principes de morale)
d'après le système idéologique.
On n'a pas besoin d'une observation bien profonde pour voir que , dans une foule de cas du moins , il importe à la satisfaction même de nos propres désirs que nous ménagions jusqu'à un certain point les désirs des autres êtres animés, et surtout ceux des indm« dus de notre espèce; car il est évident que si^ nous contrarions sans cesse les désirs des êtres qui' ont un pouvoir quelconque d'action, ils seraient ^[aleittènt disposés à contrarier le& nôtres , en même, temps qu'ils ne. seraient jamais disposés à nous secondes pour les objets de nos désirs. Ce premier point de vue , qui touche d'une part à la science morale, et de l'autre à la science économique , présente déjà l'une des bases fondamentales de Tordre social; et c'est làdessus qu'est fondée cette partie de la morale qu'on Q appelée particulièrement la. morale des intérêUy contre laquelle il est inutile et ridicule de déclamer^ puisqu'elle est une suite nécessaire de notre organl-
cation. Mais s'en tenir à cette seule partie de la mo*^ raie, ce serait commettre une erreur non moins grande que d'en méconnaître les résultats ; car, âhson tour , elle ne peut suffire à toutes les données de cette même organisation ; et ce n'est étudier l'homme que sous l'une de ses faces que de se borner à le considérer sous ce damier rapport, quelle que soit d'ailleurs son importance; L'homme a d'autres besoins que celui de ménager ses semblables afin d'en être ménagé, et le froid calcul qui démontre ce besoin ne fait pas toute son existence. L'homme éprouve encore un besoin plus précieux, qui forme ce qu'on appelle spécialement son existence fnorale ou affective ^ qui k force à s'identifier avec ses semblables, qui le fait )ouir et souffrir avec eux , et qui couvent lui fait abandonner avec plaisir ce qui lui serait dévolu d'après la règle stricte des intérêts matériels. Ce nouveau point de vuie dcf notre être mérite certainement un développement plus ample , et c'est ici qu'on va de Bouveau reconnaître la nécessité de baser sur des connaissances physiologiques toute étude approfondie de l'une ou l'autre de nos facultés. Qu'il me soit p^mis encore à cet égard de transcrire un passage de M. de Tracy, chapitre l" de son Traité de morale, ouvrage que malheureusement il n'a pu terminer. {Voyez page 555 du tome IV des Élément idéologiques. ) Yoicf le passage^ : '
« Toute philosophie ayant pour objet Fétude de Fhomme doit s'appuyer sur les faits constans que BOUS devons à l'étude de la physiologie. C'est l'otibli de cette Sfige maxime qui a produit toutes les sqbtî*
lité^et les^ obaeurités qui déshonorent ce qiKe l'ona^ pelle la n^^tapbyatque^ «n la livr^^nt auXftkéologieiië , c'eatr-â-dire à des gen» qui ccnomeiiaseiit. la maïtxte de DijBftt et eelle dès e^i^it»^ .mate pôltit cette de rUèmnie^ Écoutons^ doûc les physiologistes 2 £ii eiaimiMiiit iios indivJdus et le )eu de leutrS'ei^aiieS) sans préventioa et sans {âFo jet ( chose F«re parmi le» (M^ahs et Boiéine les philosophes) ^ ils recoimatsseat deux oiuodes d'énia' tence très-distincts, et que, pour les inieux étudfer> ils exaitiinent séparémentv malgré letir ctoiwfiiIftn.lnK time^ et leurs nombreuses réattlcms l'un sur l'autre. Ils; appellent le premier la Tie organiifue on ibêériàum^ pavc^ qu'elle se concentre dans l'intérieur de nos or» ga^si et le. second la i^ie animale, parce* qu'elle: nôui distingue des végétaux , qui en sont preiqua e&atière^ meut [Nrivés , ou la vie extérieures parce qu'eUe miil» met ^2^ relatictai av ec tottt ce qili ïtm$ esà/^mré. Be ces deux vids , ou modes, d'ei^isteikce partiels » (e coiB9k* pose la vie totale de l'aniiuàl ^ et namméfueiit oefledè ranimai appelé Thômitie. Ces déniomînaliaBft^ mot plus' ou moins heurcttaes, mais élfaa . a'applM|uèiit ti;^4>ien et sans; équivoque ^ t'est là l'essentiieL ;'» fia vie organique ou intérieure se oemipose des fonctions dites de mtsm)an*<m> cHBit*4*dijw{ de ceUék qui servent ^ectement à là couderva^iocbiile.i'iBd^ tidii, comme la irespiratiob , la ciï*culatioil;^ là dig^ tion , les sécrétions, les excrétions. La vie^aiW^dil ob «^téri^uré^ au contraire, consista îdanêilei^f fonctions dites de relation^ savoir : l'emploi d^ noa divdlh^ seùs et l'eitercice de la faculté de se mouvoir^ de ceUe de parler et de se reproduire^ fonctions qui effiocti*
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veinent nouB mettent en rapport , non seulement avec nos semblables et tou9 les êtres ^ui nous entourent , mais encore avec les diverses parties de nous<nêmes , en nous apprenant à les connaître séparément et dis* itinctement. »
Avant d'aller plus loin , il importe de se rappeler ce que dit M. de Tracy lui-même sur cette dîvisfon de notre être en d^ux modes distincts, savoir : que cette division n'est point ai|ssi tranchée dans le fait qu'cm le suppose pour la 'èommodîté de Téxamen, puisque œs deux nvêdies ont une connexion intime , etexencent de nombreuses réactions l'un sur l^autre. U en est ain3i'de presque toutes les classifications ima*- Hinécs par les hommes, et il ne faut point oublier qu'elles ne 'Sonl^-qoe des abstractions'^ qui doivent toujours céder à la réalité. Cette observation étbit nécessM» pour bien apprécier les conséquences de -nos deux e^tèces de vie, organique et animale. Elle fiera voir de suite que , biefn que la première se rapfiorte davantage à nos: intérêts matériels , et la seconde à nos besoins^ momciiP', il n'y a cependant point de'ligne de démascation bien positive entre ces deux sy&ftèraes. En eff^, la mcdndre lésion -d'un des org^anes de la vie organique suffit pour port?er le trouble ou l'affaiblissement dans nos idées ou'tios affections ; et récijMroquenient , la lésion de nos or^nes de la ^ie animale peut déranger gravement notre existence
Toutefois , flcialgré la réaction de ces deiix systèmes l'un sur l'autre, qu'il ne faut point perdre de vufe si r^u vent évifteridegrandes eri^eurs , il n'est pas- lii^i
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Vrai que sans la Tic animale^ ou de relation entre nous et nos semblables, nous n'existerions qu'en nous, et sans avoir même la conscience de noti*e être. Mais la vie de relation fait naître un nouveau monde à nos yeux ; la faculté respective de nous mouvoir nous fait rapprocher. les uns des autres; l'emploi de nos sens^ qui nous donne des idées et des désirs, des jouissances et des souifrances , uni à la faculté de t parler ou de commutiiquer jiutxement.nos pensées-, nous fait mettre en contact, et souvent en commun nos idées et nos désirs, nos jcMiUsances et nosç souffrances. Tellq est Forigine de ce qu'on, nomine «ymfathlcj qui, dans son acception la plus générale ^ signifie non seulement souffrir avec, mais sbiitir avec, puisqu'elle s'étend à toutes les facultés de notre être moral. > ^
Ce besoin est souvent très4mpéi*ieux , car il est des êtres chez lesquels il devient aussi, essentiel que les besoins organiques. La perte d'un enfant, d'un époux, est souvent une blessure mortelle. La solitude complète est elle seule une peine insupportable^ Parmi les hommes , quelque insensibles qu'ils soient trop souvent à ce qui touche leurs semblables ^ il n'en est point qui n'éprouve le besoin de communiquer avec eux. La sympathie existe d'une manière très^^ononr cée jusque chez la plupart des animaux ; c'est elle qui fait languir la tourterelle loin du compagnon de ses amours ; c'est elle qui force le lion superbe à rugir de douleur s'il a perdu le chien qui partageait sa captivité.
Le besoin de sympathiser est donc' umt rôUrce nou-
velle de relations sociales , et deâ plus douces relationat Ce besoin est bien précieux puisqu'il nous porte à nous associer aux sentimeus de nos semblables^ et même à ceux de toute la nature anim<je, puisque par lui le spectacle de la douleur est une peine pour nous, et celui de la joie un plaisir; puisque par lui nousavonsbesoindetreplaints quand nous souffrons, et que nous ne sommes complètement beureux que lorsque notre bonheur est partagé j puisqu'enfin par lui le sentiment d'aimer nous est agréable à éprouver et il inspirer, tandis que celui de haïr et d'être haï est ai b-iste et flî pénible. L'existence seule de la sympathie suffit pour prouver que l'homme n'est point essentiellement malfaisant, que le désir du mal, quoique trop fréquent, n'est cependant en lui qu'une exception, qu'un trouble passager, et qu'au contraire le fond de son état habituel c'est la bonté.
Tous ces effets de la sympathie produisent un résultat bien désirable : ils adoucissent le choc de nos intérêts personnels , et nous disposent davantage en^ core à opérer leur conciliation. Si , d'un côté , l'intérêt bUn entendu nous porte froidement à respecter celui des autres, la douce et entraînante sympathie nous inspire l'abandon même de nos intérêts matériels. Elle nous fait trouver le bonheur dans le bonheur de DOS semblables, et jusque dans le sacrifice que nousnousimposonspoureux. S'il est vrai qu'elle ne puisse détruire et suppléer entièrement la morale des intérêts matâ'ïels, puisque celle-ci tient ég^le*— inent aux lois de notre être , c'est elle du moîoa qil l'anitqe, qui la vivifie;. c'^t elle qiùenuobliltA
senlimens , «t qui rend la yei«tu flm touchaiite et plus
11 est une autre propriélé bien remarqii«A>Ie de tootre faculté sympathique, et de presque foute cette elasse dSntérête que j'appellerai mé>rtt«a? , p«r f>ppOr Mioti ïaux- intérêts maeérieh ^ "mais qui éôÉfij^enti^t leë jeuissànees InteUectueUeê aussi 9>ie!Ë q%ie éelles affe(tivei\, -e/H du sentiment ^ je ^éUi parler de la pr^ priéié 4ph^QM la pliy^part de ces |ofnssailoeS 4e ^ Mtg^ méntèl^èn^efartageànt^ ce quiles^rénd ûneseûroé d'harm^cmie et d'amour, tandis qu'à peu d'ëxceptf09M près, les jouissances matérielles' ne peuvent se partner ^ans déûroitre ^n proporlion^ €e qui en <ait .ufie èourcede Avisions et de «entimèns^ hostiles. ¥oyez quel ^nheur nous épuouvons à raconter no^pe baii* heur l Voyez , dans un spectacle public , 'CoudHen le plaisir redouble quand les speotafteurs -sont' »om* breux! Voy<>2 ^sombien les transports sont pâM Vifs quand tout 'raÂulitoire applââdité^ jpteuré eil' vûètHHt tempsi y4)yéz quel délire d'dlé^esM^ â k ïiotf^|(<4k d'une grande (f ictoire ou d^un cfcangeinisnt politique beureux , lorsque c'ef^t le pN$u]pllé assemblé qût re« coit une telle ÊJéuVelléi Et - - quaxit aUi^ ■- jouissances inteUectmtlei j Indépendamment dés viyes'impressions de plaisir que réflédiit la communication des coan^HSsances utiles, coii^ien ces<^onnaissances ne s'accroiss^ut-ellès point par cette communication-même , et par la dissémination de tours résultats ! iSi Ton réfléchit un instant à tout le parti qu'on -pourrait tirer pour le ^bonfeéur de lespèce bumaine d'une propi^iéCé aussi féoondj? en béûreuseè bonsé^^no0d,'l^oB
1^9 ne peut s'^npêcher de gémir sur raYeugleiueot de taat de légîfilatom'8 1 qui semblent n'avoir voulu (^ket^ cer leur génk qu a la corruption «Tun principe au^sf bienfaisant, lorsqu'ils s'en sont occupés, ou bien qui , négligeant tout-à-fait la développement de nos impulsioii» iDyorates , n'ont «ongé qu'à augmenter l'intensité et l'opposition des intérêts purement inatérield.
Jusqu'à prêtent nous avons observé dans ses points fondaiiientaux la nature de notre volonté^ son influence sur nos sentimens , la réaction de nos senti* pens sur la volonté elle-même , enfin le rôle impor^^ tant qu'elle joue dans nos relations avec tout le mondç extériebri et particulièrement avec les êtres tels que Qou^ t cp qui nous a déjà conduits à la fis^ation de| deux grandes bases de la société humaine , ^v^ir i d'une part la néceesUè de concilier nos intérêts , et d'une autre le iesâin 4è êympatHêer avec nos semblables. Mainten^int^ pour achever l'iodication des principes fondamentaux' de la science morale^ nous croyons devoir présenter qu^ques règles pour l'appréciation cks actions humaines ; car ce n'est que par l'applicatÛMl de telles règles qu'on peut parvenir au plus haut de-* gré possible d'harmonie et de bonheur.
Pour 4irouiitcr la règ^ principale d'apfNréciation des actions homaines 5 dans leur rapport avec l'har-^ monie soc^e et le bonheur commun, il faut nécessairement demaiider quelles sont celles de nos actions qui font le plus ou le moins approcher de ce but. Or il est évident que odles qui en feront approcher se-» roBl: bonUkes , et ^e œMes qui en éloigneront seront
mauvaises^ sauf a leur assigner un degré plus ou moins considérable de bonté ou de mauvaiseté^ selon leur efficacité respective , ce qui n'est pas Fobjet actuel de nos recherches.
Ce que je viens de dire ne se rapporte qu'aux actions, considérées isolément de la volonté qui les produit, et non à la volonté elle-même, qui peut être contraire aux actes qui en sont la suite ; en sorte qu'une action peut être trèfr-bonne quoique l'intentico soit mauvaise , ou qu'elle peut être tr^s-mauvaise malgré 1^' meilleure intention. Cette distinction est imi!>or^ tante V et c'est à son omission qu'on doit atti^lbuér en griHodiô partie la confusion répandue-sur toute la doctritie de la liioralité de^aos actionsJ Où voit ici que l'iclée de bonté ne doit pas ^être confondue avec celle de moralité. Cette dernière idée ne peut s'appliquer cfii indirectement aux actions, lorsqu'on les considère quant à la volonté qui les "a déterminées et seulement quand elles y sont conformes; ou, ce qui est plus exact , l'idée de moralité ^ dans le sens généralement attaché à ce mot, doit s'appliquer seulement à la volonté ^ et jamais aux actions mêmes , considérées isolément. Les actions sont des faits bons ou mauvais ^ c'est-à-dire qu'elles font du bien om du ma/, mais souvent d'une manière tout opposée à l'intention, morale ou immorale,de leur auteur. Elles ne peuvent donc être en elles-mêmes ni morales ^ ni immorales. Mais il en est autrement, de la volonté , à laquelle on peut attacher l'idée de moralité lorsqu'elle tend au bien, et celle d'immoralité lorsqu'elle tend au mal. Ici l'on "isQÎt se confondre les idées à^e mor/iUté eX.de. bonté.
^'immoralité et de mauvaisetc. Ainsi donc la nioralilc de la volonté réside uniquement dans la tendance au bien, et son immoralité dans sa tendance au mal. Une condition cependant est indispensable pour déterminer Fun ou l'autre de ces caractères , c'est que celui qui a telle ou telle volonté ait la conscience du bien ou du mal vers lequel elle tend. Autrement, dans le cas d'une action mauvaise dans son résultat , il peut bien y avoir erreur de calcul , imprévoyance, inhabileté , imprudence même , lorsque le résultat final n'est pas tel qu'une bonne intention le supposait, mais il n'y a pas immoralité. Ceci nous fait voir en passant pourquoi nous ne devons pas apprécier les actions seulement d'après leur résultat, lorsque la volonté était contraire à ce résultat. Si, par exemple, l'action est bonne en elle-même lorsque la volonté était mauvaise, on a raison de ne point en savoir gré à son auteur, ce qui signifie seulement qu'on n'est pas satisfait de cette volonté. Et pourquoil'action elle-même perd-elle le prix qu'elle aurait eu si elle eût été conforme à la volonté de celui qui l'a faite? C'est d'abord parce qu'une telle action n'offre plus la même garantie dans sa jouissance, ou dans l'espoir qu'elle se reproduise en notre faveur; et d'un autre côté, c'est que notre faculté sympathique n'est point alors mise en jeu d'une manière conforme au résultat de Faction matérielle. Nous éprouvons au contraire une sorte de sensation répulsive, qui est pénible à supporter, parce qu'on ne rencontre point dans l'auteur de Faction cette tendance à nous être favorable, qui seule peut satisfaire le sentiment. Mais si Faction est mauvaise , quoique
l'intention fût boime^ ou du moins innocente , il est également raisonnable de ne point en savoir, maavaiê gré à celui qui la commise , et Ton doit ici prendre en sens inverse tous les raisonnemens de Thypothèse contraire.
On peut encore examiner la moralité ou Innmoralité de la volonté humaine , quant aux mobiles divers, et plus ou moins nombreux, ou plus ou moins forts , qui nous portent à faire quelque chose. Si nous sommes conduits à une bonne action d'après le seid calcul du devoir strict , notre volonté^st déjà moraie; mais sa moralité redouble^ en même temps qu'elle acquiert bien plus d'énergie, lorsqu'e^e est encore le résultat de la bienfaisante sympathie, de <^ bescôo d'être heureux par le bonheur des autres. Les faouimes qui agissent d'après cette double im]mkioii sont les hommes essentiellement moraux^ les plus émineittment propres à l'harmonie sociale et à l'exercice de toutes les vertus qui l'animent, qui l'ennobtisseiM;, et qui font-le seul et vrai charme de la vie.
Remarquez bien que j'admets pour la perfection de la moralité la double influence des principes et du ^entiment^ ou de ce qu'on appelle l'esprit et le cœur. On commet sans cesse l'erreur d'exalter tantôt l'excellence des principes exclusivement, tantôt celle du sentiment seul. Les principes, sans le secours du scdtiment, nous laissent froids, insensibles, et nous re^ tiennent bien près de l'égoïsme ; le moindre effort , le moindre sacrifice, le moindre danger^ nousferont négl^ ger les devoirs les plus importans, jnémeceux d'oMîga* tioa rigoureuse , parce qu'ils manqueront de cette
douce chaleur qui nous porte à aller plutôt au-delà qu*à rester en arrière du devoir strict. Le sentiment seul , à son tour, dénué de principes sains et bien déterminés, non seulement nous tondra imprudens, inconsidérés , inconëéquens dans nos bienfaits; mais encore il fera naitre chez nous des passions injustes, cruelles même. Il nous fera aimer ce que nous devrions fuir, haïr ce que nous devrions rechercher ; à force de tendresse nous deviendrons atroces dans la vengeance d'un ami , ou pour la possession exclusive d'un objet aimé.
Je ne puis omettre ici une question qui , bien que secondaire en apparence , rentre absolument dans celle de la moralité de nos actions , et' peut seule en former le complément. On a souvent demandé s'il suffisait, en bonne morale, que le but d'une action fût lui-même louable, et si pour l'atteindre on pouvait employer toute espèce de moyens. D'après ce qui a été dit )usqu'i présent, une telle question est facile à résoudre : si le résultat total de l'action favorable doit produire plus d'avantages que les moyens rigoureux De doivent produire de mal , il n'est pas douteux qu'on ne doive employer ces moyens. C'est ainsi qu'un chirurgien n'hésite pas à faire l'amputation d'un membre pour sauver le reste du corps, et quelquefois sieuleinentt pour préserver des souffrances et des incommodités plus pénibles en mnsse que la douleur résultant de l'opération. iMais il est une considération fort importante en pareil cas, celle de la prudence nécessaire pour ne pas hasarder légèrement un mal certain pour un bien |>eut-étrc douteux, il faut, autant que
possible, à moins de cas désespérés, s assurer des chances de succès, surtout dans les objets qui iu:* téresseii^ vivemeni: le bonheur des hommes; car il n'est pas permis d'agir inconsidérément sur ; de tels objets , et souvent une tentative infructueuse rend la position plus insupportable qu'auparavant. Il faut ensuite examiner si les moyens qu on veut employer ne produiront pas plus dlnconvéniens que la position à laquelle on cherche un remède. C'est ce qui rend délicates les questions particulières sur l'emploi des moyens extrêmes , et surtout de ceux qui auraient un caractère de dépravation morale s'ils étaient considérés eu eux seuls. Ainsi tout ce qui touche à la corruption, à la perfidie, répugne avec raison à toute âme honnête; car on est toujours sûr que de tels moyens entraînent avec eux un mal moral , et souvent sans avoir la certitude que le bien en résultant suffira pour effacer le mal. Cependant il est des cas^où l'on ne doit pas balancer; ainsi nul doute que l'on ne doive se parjurer si, par l'effet de la crainte, ou d'une passion funeste, on a promis .d'attenter aux jours de son semblable; nul doute qu'on ne doive chercher à corrompue la fidélité de celui qui s'était engagé à commettre un crime; nul doute qu'on ne doive faire avaler la coupe empoisonnée à celui qui allait empoisonner son père , s'il n'est pas d'autres moyens d'empêcher le forfait.
Mais j'entends quelques personnes s'écrier. dé)a que voilà du jésuitisme; car on sfi^it que la maxime favorite de la congrégation des jésuites était qu'il faut,, sans scrupule, se plier à tout, et employer tous les
moyens , pourvu qu'ik conduisent au but. Je réponds à cela que si le but des jésuites eût été la justice et le bonheur de l'espèce humaine , leur morale serait irréprochable; mais s'il est prouvé, au contraire, que leur but ne fut jamais que lamour du pouvoir et des richesses de ce monde , sous prétexte d obligation^ à rempUr pour une autre vie, alors il est certain que leur morale est justement odieuse; et il est absolument faux que nos principes aient rien de commun avec ces principes détestables. Autant vaudrait comparer le médecin philanthrope qui administre à regret un remède violent, comme dernier moyen de salut, avec le charlatan qui distribue de gaité de cœur des poisons pour satisfaire sa cupidité.
Jusqu'à présent, dans toute la partie expositive de ce chapitre , je me suis attaché à trois points princi-^ paux : j'ai cherché d'abord à déterminer les caractères distinctifs de la volonté ^ de cette faculté sans laquelle nous n'aurions aucune connaissance du monde extérieur, ni même de notre propre personnalité , et qui seule aussi nous introduit complètement dans le monde moral, par ses rapports avec nos affections de plaisir et de peine, d'amour et de haine; nous avons ensuite tâché de trouver les bases principales de la société humaine, c'est-à-dire les conditions qui doivent être remplies pour que cette société fasse le bonheur de ses membres ; enfin nous avons cherché à démêler les règles principales d'appréciation des actions de l'homme dans leur rapport avec ce même but. Maintenant , pour terminer l'indication des principes fondamentaux de la science morale^ nous som^
med oonduUs par l'ordre des idées à rechercher quels dont les mobiles qui doivent servir à nous el^Iter aux bétineg àetions et à nous détourner des mauvaises.
INouB avons vu précédetnment qu'on ne pouvait justement apprécier nos actions que par le bien ou le Itial que nous éprouvons ou faisons éprouver, selon que lldtts àvon^ pris une bonne ou une mauvaise toute. Or maintenant l'on peut se demander : cette seule expérience du résultat de nos actions est--elle un mo^ bQe suffisant pour nous exciter à répéter celles qui sont bonnes et à éviter celles qui sont mauvaises? m bien faut-il recourir à d'autres moyens d'encoUra^ ment dans un cas , et de détournement dans un autre?
Cette question rentre absolument dans celle déf battue depuis quelque temps en Angleterre parmi les disciples de M. Owen , et qu'ils expriment dans les termes suivans : « L'homme peut-il être raisonnable*ment l'objet de pein^ et de récompenses faetices, Vest-&-dire qui ne soient pas les simples conséquences naturelles de nos actions?» Toutefois )e dois faire ob-* server, avant d'aborder moi- même la question dand les termes mêmes de M. Owen , qu'il ne Ta pas envisagée sous un point de vue aussi général que nous le faisons. Admettant, comme noua, le principe delà HÉCESsiTÉ toE NOTtiE VOLONTE , il se bomc à examiner la question dans ses rapports avec ce seul principe, sans chercher si elle n'a aucun point de contact avec quelque autre principe qui doive primer celui qu'il invoque; et comme, d'après le principe susdit, il erf évident que nous ne sommes les maîtres d'aucune de nos détértninàlions , M. Owen conelut , d^prèa ce mil
fnatify que Thomme ne peut être raisonnablement Fobjet de récompenses ni de punitions factices.
On iFerra tout à l'heure que Je ne crois pas qu'on pdkse encore prononcer d'une manière définitive sur ûette question ; tnais )e pense , eu tout cas , que la oônclusion de M. Owen , qu'elle se vérifie un jour ou non , n'est pas actuellement fondée sur les règles de la saine logique; car 11 n'est pas remonté jusqu'au principe qui doit yraiment influer sur là décision. Le principe qui doit servir ici de base ne peut être que celui qui plane également sur toutes les questions d'organisation sociale , et auquel doivent céder tous les autres principes de cet ordre, savoir : qu'il faut toujours faire tout ce qui conduit te mieux au but de la société. Ainsi donc , dans la question dont il s'agit , nous n'aurons qu'à nous demander si l'on peut suffisamment, pour le plus grand bonheur possible de la êociété , exciter l'homme au bien et le détourner du mal sans le secours des peines et des récompenses
FACTKÎËS.
n nous semble d'abord qu'on devra , dans toutes les hypothèses , faire une distinction essentielle entre les adultes et les enfans.
'Quant aux enfans^ on peu't dire, pour le système dés peines et des réconipenses factices j que sans ce moyen ils pourraient être exposés à des dangers , ou bien en faire courir à la société, par l'impossibilité de leur faire toujours concevoir la punition naturelle de certains actes qu'Us voudraient commettre; mais on peut répondre que si l'on avait une fois basé l'éducation uniquement sur la bonté ^ les enfans se-
raient si accou4;umés à sentir que leurs pareus pu leurs précepteurs n'ont d'autre désir que de les rendre heureux, qu'ils auraient la plus ^ande docilité poi^r Içurs avis ou leurs ordres , ce qui suppléerait dans le premier âge aux explications qu'ils ne pourraient encore comprendre. D'ailleurs y dans, une société bien organisée , il est mille moyens de prendre des précautiom suffisantes pour empêcher les enfaus de se nuire .4 eux-mêmes ou de nuire à autrui*
Quant aux adultes^ je pense, comme je l'ai annoncé tout à l'heure, qu'en l'état actuel des choses nous ne pouvons point encore décider la questioa d'une manière définitive. Nous ne pouvons encore savoir s'il existera ou n'existera pas un jour un état de société dans lequel , soit par le résultat de l'éducation, soit par l'influence des circonstances environnantes, nous n'aurions besoin, pour faire le bien et éviter le mal , que de l'aperçu des conséquences , bonnes ou mauvaises, de nos actions. M. Owen,. qui depuis longtemps a proposé le plan d'un nouvel état de société, que j'exposerai dans un prochain ouvrage, affirme sans hésiter que tel sera le résultat inévitable de cette nouvelle forme d'institutions. Ses antagonistes, comme de raison, traitent de rêveries et son plan et les conséquences qu'il en veut tirer ; mais d'autres personnes restent dans le doute , et attendent les fails avant de se décider sur des questions de cette importance. J'avoue que je suis de cette dernière classe ; et quoique mes vœux soient en tout les mêmes que ceux de M. Owen, je ne crois pas qu'en bonne logique on puisse encore se. prononcer sur ce point comme il l'a fait lui-même.
i39 Quoi qu'il en puisse être pour laveuir, il me semble trop certatu que , dans tous les états connus de la société humaine, telle qu'elle a été constituée jusqu'à ce jour, il est impossible de ne pas recourir à quelque système de peines et de récompenses factie^^; mais je dois prévenir que ces derniers mots sont loin d'avoir dîms mon esprit la signification qui leur a été donnée par la plupart des moralistes et par tous les législateurs. Jusqu'à présent les peines et les récom- ]ienses oipit été si faussement appliquées, si exagérées dans leur mesure, si peu appropriées au vrai but de la société; elles ont tellement détourné des vrais moyens de conduire l'homme au bonheur en fournissant un moyen facile en apparence .de le gouverner, qu'il n'est pas étonnant que des hommes éminemment philanthropes aient été conduits à la conclusion que toute intervention factice à cet égard devait être repoussée. Aussi n'est-ce point un tel système que je voudrais jamais proposer. Quel que soit l'état de la' société , je voudrais surtout qu'on bannit toute exagération dans l'établissement des peines , et je trouve une juste et bienfaisante application du principe de la nécessité de nos actions dans Téldignement de toute rigueur qui n'est pas indispensable pour prévenir ou réparer un mal plus grand. En effet., ne serait-il pas aussi absurde que cruel de faire souffrir , uniquement pour le faire souffrir, un être qui ne pouvait s'empêcher d'agir comme il l'a fait? Sous ce rapport on ne saurait trop louer les efforts de M. Owen pour dissiper les ientimens hostiles qui ont imprimé une teinte de férocité à tous nos codes, même à ceux qu'on regarde
comme les plus humains. Il a aussi, selon moi, le plus grand mérite , comme philosophe yraimetit rationuel , d'ayoir montré que ces sentimens hosties, qui sont la cause de tant de mau^n , ont presque leur unique source dans la doctrine du prétendu ubab ARBITRE , de cette doctrine si faussement coni$idérée comme la seule base légitime de la morale ; car il est bien certain que dès l'instant qu'on considère un être qui nous a nui comme ayant pu autrement diriger sa Tolonté, on doit bien plus s'irriter contre ses actes que s'il était regardé comme enchaîné malgré lui par tout ce qui Tentoure, comme une victime lui-même des drconstanoes qui l'opposent à nous , comme un malade enfin qu'il faut plaindre , qu'il faut a'effmrcer de guérir , et contre lequel les mesures rigoureuses ne doivent jamais excéder les bornes les plus strictes de la préservation.
Après avoir présenté ce qui me semble la véritable base de la théorie des peines et des récompensée^ il me reste à examina une autre partie de la doctrine de M. Owen , qui a la plus grande analogie avec la question précédente , et qui rentre également dans la quës* tion plus générale des mobiles de nos actions.
Non seulement M. Owen repousse toute idée de peities et de récompenses factices , sans distinction de temps ni de lieu ; mais encore il prétend , toujoun comme conséquence nécessaire du principe de h nécessité de nos actions , que 1- homme ne peut ëtns raisonnablement un sujet de louange ^ ni de blâme.
Dans toutes les discussions que j'ai lues oii entaidues sur ce point , j'ai été frappé d'une considération
[{iii n'est que trop applicable à toutes le»
iç ce genre : c'est que la diflféreDce d opiniouB vieut [iriDcipaleineot de la différeuce de sens attaché aux sièine< mots par les diverses parties , défaut qui tient 31 général à l'imperfection de nos langues , et qui » dans la circonstance actuelle , doit s'augmenter enoore par la nouveauté des points de vue sous lesquris M. Owen a présenté les Questions de morale et d^ordre Sûôal. Or, si cette considération est juste, comme j'fispère l'établir, il me semUe nécessaire^ ayant de traiter directement la question , d'examiner avec soin kl éiémens qu'on fait entrer respectivement dans les mots louange et blâme.
Ceux qui soutiennent la native avec M« Owen ne repoussent pas néanmoins tous les éiémens ^i entrent dans ces deux mots; car ils c^mvîemient que les actions humaines peuvent être raisonnablemenit loumises à ïupprobation quand elles sont bonnes ^ et i la désapprobation quand eUes sont mauvaises. Mais <|iiels sont donc les autres éiémens qu'ils repoussent dans les mots Jouange et blâme ^ et qui leur en a fait oondamn^r l'idée totale ? Aucun d'teux ne s'étant ex^ jdiqué nettement à oet égard , le seul moyen de pénétrer avec Justesse leur pensée me paraît être de fixer d'abord le seqs qu'ils attachent aux mots approbation et désapprobation.
Il me semble que, dans ces mots, ils ne comprennent que l'expression d'un acte purement intcllEGTUEL , c'est-à-dire 4'un simple j ugement qu'une action est bonne ou mauvaise., sans aucune inteiv venlion d» w^x^ IscuUé ai^^tive , c'est-à-dire sans
amour dans le premier cas, et sans haine dans le second. Hais ici nous sommes forcés de nous arrêter aussi un instant sur ces deux mots , amour et kùine^ qui offrent une nouvelle preuve de ce que j'ai dît plus haut que, dans presque toutes les discussions, les différences d'opinions viennent surtout de là difi*érence de sens attaché aux mêmes mots. Or , ce qui sans doute a conduit M. OWen à rejeter la pensée totale de louange et de blâme, c'est que les idées A' amour et de Imine , qui en sont des parties constituantes, représentent ordinairement des sentimeos extrêmes , qui nous poussent à une sorte d'idolâtrie dans le premier cas , et trop souvent de cruauté dans le second. Mais si Ton réduisait les mots amour et haine. à leur expression la plus modérée, ou si l'on prenait d'autnes mots pour exprimer cette partie des variétés infinies de leur signification, la question changerait aussitôt de face, et c'est dé cette manière que je vais inpi-même l'envisager.
Changeons donc ici les mots amour et haine ^ et substituons-leur ceux d' AFFECTION agrédbie et attractive^ et d' AFFECTION désagréable et répulsive. Eh I biefn , dans ce cas, je poserai ainsi la question : est-il possible, quand une action nous est utile ou nuisible, qu'outre la simple approbation intellectuelle , nous n'éprouvions pas une affection agréable et attractive^ ou désagréable et irépulsive?^
Il me semble , à moins de nier l'évidence , qu'on ne peut soutenir que nous puissions nous empêcher d'être affectés agréablement à la pensée d'un acte qui nous est utile, et d'être en même temps attirés
▼ers l'agent de cet acte , ni que noas puissions nous empêcher d'éprouver des sentimens contraires à l'égard de toute action qui nous est nuisible. Ces affections ou sentimens sont la' conséquence inévitable du jugement que nous portons sur l'utilité ou la nuisibilité d'une action , et ces inouvemens du cœur sont le- mobile qui nous fait rechercher le bien et fuir le mal. Tout ce qu'on peut raisonnablement soutenir c'est qu'il faut avoir soin de contenir pes affections dansMeurs véritables bornes. Il fout d'une part éviter les sentimens d'idolâtrie pu d'extase auxquels nbus -entraînent certaines bonnes actions, et d'un autre côté, nous devons réprimer les sentimens cruels auxquels nous somtnes trop souvent conduits envers Wagens des actions nuisibles. C'est ici que )e retrouve encore une saine application du principe de la nécessité de nos actions; car lorsqu'on réfléchit qu'aucun de nous n'est vraiment maître d'agir autrement qu'il ne l'a fait, on se sent pénétré d'un profond sentiment d'indulgence qui éloigne toute haine ^ dans -lé sens éktréme de ce mot. Mais voilà tout , et il sera â jamais iknpossibleque nous n'aimions pas ce qui nous fait du bien, et que nous n'ayons pas un sentiment opposé pour ce qui nous fait du mal. Nous éprouvons même involontairement ces deux ordres d'affections envers les êtres inanimés : ainsi j'aime l'arbre qui me prête son ombrage et le ruisseau qui me désaltère, et je kêi» le poison qui menace ma vie, ou l'aspect affreux d'un monceau de cadavres. Mais ces affectons ont bien plus de force , ainei qu'un caractère tout particulier, quand elles ont pour objet des êtres animés ,
et surtout nos semblables. Je ne puU indiqua ici les
particularités de ce genre d affections , mais ce que )e
viens den dire suffit, je pense, à Tint^Uigence de ma
pensée 9 en tant qu elle se rapporte à notre question.
Peut-être que les adversaires de l'idée de louange
et de blâme ^ tout en convenant de la ju3tes.i9e du rai*
sonnement qui précède , diront que ce raisonnement
n'est applicable qu'à l'impression en eile-méme , et non
à sa manifestation* De tels senttméns y diront-il» , doi«
Tent être iieteoju^ dans le cceur; car il est déraisoiH
nable de témoi^er aucun tétitin^at, favorable m
défavorable I, à des êtres qui ne sont pas maîtres de
leur volonté. Ici je pourrais me contenter de renvoyer
à. ce que j'ai dit sur les peina» et les récompenses ; car
le blâme et la louange joueat néces^atreixiedat le plm
grand rôle à cet égard; mai$! j'afouterai qu'il i»e
semble à peu près aussi impossible de Jii^ pas témri*
gner que de ne pas ^proavsr les îjpjipjDessiOns dont il
s'agit. Ce n'est pas seulement par de$! parole qu'on
indique sa satisfaction ou son déplaisir ; souvent c'est
par un, regard, par un simple trait du visagie, ou
même par une simjd^ attitude du corps. .Souvent
aussjl une telle indication résulte d'une foule ide faits
divedPs, qu'il nous est iuifossible de déguiser dans
rensembl^ de xios relations. D'ailleurs à supposer, <Ml
que je croîs impossible « qu'on parvint à d^triiiipe &
nous toute faculté expressive, qu'on parvint à noui
rendue de purs automates, hu tel état ne détrukrsitH^
i{ pas l'exeucice de ootre faculté sym^tikique |*!el
l'un des ress^ts les plu^ doux et les ^\m p#wsitfM
de notre ài^ P iXe aeraii-c^ pas eu 'OUUt^ uoe tprt(|il$
morale insupportable, bien pire que le dérèglement même des passions? Je crois donc pouvoir conclure à tous égards que la manifestation de la louange et du blâme , contenue dans ses bornes légitimes , est non seulement presque aussi impérieuse que son impression, mais encore que cette manifestation est la source des résultats les plus salutaires pour la société.
Je croirais n'avoir plus rien à ajouter dans ce chapitre , qui ne doit contenir que les données prin-cipales de la science morale , si je ne croyais utile de repousser encore une certaine série d'objections qu'on fait généralement à l'ensemble de notre système.
S IV. DeuxieBie série d'objections contre nos principes de morale.
Réponse à la première objection.
J'ai souvent entendu dire que la morale des intérêts est peu digne de nouSj et qu'il serait bien plus nch blê de fonder la morale sur r amour de la vertu en elle^ mime que sur l'intérêt. Ici, de même que j'ai prouvé précédemment qu'en bonne philosophie l'on doit se borner à constater les faitô lorsqu'il s'agit de faire l'histoire de nos facultés , je pourrais me borner à répondre qu'il ne s'agit point de savoir ce qui serait le . plus noble et le plus digne de nous^ mais ce qui existe en réalité. Nous sommes tkls que nous sommes, et c'est en vain que nous déclamerions contre cette vérité de fiiît. La nature a voulu irrévocablement que nous
lO
eussions un intérêt à tout ce qui peut nous procurer des sensations agréables; et se récrier contre l'intérêt , le regarder comme peu digne de nous , comme dégradant l'humanité , tout cela est vide de sens. Il vaut mieux employer sa raison à trouver les moyen» de concilier autant que possible les intérêts qui peu-* vent diviser les hommes , et c'est là le seul but rai-* sonnable de toute recherche morale. Ce qui, je erois^ a contribué fortement à cette sorte d'horreur qu'inspire aux moralistes le seul mot d'intérêt, c'est qu'ils l'ont presque toujours confondu avec tégotsme. Cette assimilation est tout-à-fait dénuée de fondement 3 l'intérét de chaque individu , justement combiné avec celui de ses semblables, est très-légitime et éminemment social , puisqu'il nous porte lui-même à donner des secours à autrui dans l'attente de la réciprocité; mais l'égoîsme, qui est le désir d'une satisfaction ewclusive de l'intérêt particulier , l'égoïsme est tout^à-Fait l'opposé du véritable intérêt individuel. C'est le plus antisocial des sentimens ; mais heureusemQnt il porte presque toujours sa peine avec lui* Il finit par être reconnu de ceux qu'il blesse; il les constitue ainsi dans un état d^hostilité envers l'égoïste, et il kf» affranchit de tout devoir a son égard ; enfin il resserre et dessèche l'âme à un tel point qu'un égoïste pairfait serait le plus malheureux des honames. Ja>mais au-^ eun doux mouvement n'agiterait son cœur; son existence serait une mort anticipée, ou plutôt une souffinance continuelle. n
Mais j'ajouterai d'abord qu'(»t se méprend tQut-â*feit sur notre système lorsqu'on se borne à y voir le
i47 triomplie exclusif de la morale des intérêts matériels. Nous prétendons seulement que cette branche de la morale ne peut être exclue elle-même du domaine Bocial , puisqu'elle est une conséquence nécessaire de notre organisation; et nous avons fait voir nous-mêmes , d'une manière plus satisfaisante peut-être que nos adversaires , que son empire est partagé , en même temps qu'adouci, par les besoins précieux de la sympathie.
Enfin cette phrase : l'amour de la vertu pout elle^ m^m^^ demande une explication pour être sainement entendue : si Ton veut dire par là qu'il faut , autant que possible^ faire le bien pour le seul plaisir attaché à Taccomplissement d'une action vertueuse , sans attendre toujours un équivalent matériel ^ alors je suis parfaitement de cet avis ; mais ce plaisir de faire le bien satisfait le plus doux des intérêts moraux; car cette larme de bonheur qui s'échappe de mon œil après un acte de bienfaisance , est une récompense autant et souvent plus réelle qu'un monceau d'or. Ainsi l'on rentre dans notre système , sans s'en apercevoir peut-être , mais par la force irrésistible des choses. Que si l'on veut donner à cette phrase un autre sens , alors je fais ici la déclaration de mon insuflSsance, et j'avoue que je n'y puis absolument rien comprendre.
Réponse à ta deuxième objection.
La îustice , disent certains écrivains de l'école dite
eussions un intérêt à tout ce qui peut nous procurer des sensations agréables; et se récrier contre l'intérêt , le regarder comme peu digne de nous , comme dégradant Thumanité , tout cela est vide de sens. Il vaut mieux employer sa raison à trouver les moyen» de concilier autant que possible les intérêts qui peu-» vent diviser les hommes , et c'est là le seul but nuH sonnable de toute recherche morale. Ce qui, je crois^ a contribué fortement à cette sorte d'horreur qu'inspire aux moralistes le seul mot d'intérêt, c'est qu'ils l'ont presque toujours confondu avec tégoisme. Cette assimilation est tout-à-fait dénuée de fondement : l'intérêt de chaque individu , justement combiné avec celui de ses semblables, est très-légitime et éminemment social , puisqu'il nous porte lui-même à donner des secours à autrui dans l'attente de la réciprocité; mais l'égoïsme, qui est le désir d'une satisfaction exclusive de l'intérêt particulier , l'égoïsme est tout-^-Fait l'opposé du véritable intérêt individuel. C'est le plus antisocial des sentimens ; mais heureusement il porte presque toujours sa peine avec lui. Il finit par être reconnu de ceux qu'il blesse; il les constitue ainsi dans un état d^hos tUité envers l'égoïste , et il kf» affranchit de tout devoir à son égard ; enfin il resserre et dessèche l'âme à un tel point qu'un égoïste parfait serait le plus malheureux des hommes. Jamais au-^ eun doux mouvement n'agiterait son cœur; son e^isr tence serait une mort anticipée, ou plutôt une souffi:ance continuelle. n
Mais j'ajouterai d'abord qu'(»t se niépreqd tput-à« — feit sur notre système lorsqu'on se borne à y voir
-i48 rationnelle , est une règle absolue qui doit être observée pour toute autre considération que celle de l'intérêt.
Pour savoir ce qu'on entend ici par une règle absolue , voyons d'abord ce que c'est qu'ans règle : une règle, si l'on veut que ce mot signifie quelque chose d^appiicable à nos actions, à nos pensées, ou à nos sentimens , ne peut être que la détermination de tel ou tel points avec l'obligation d^y conformer ou nos actions j ou nos pensées , ou nos sentimens. Mais pour qull y ait obligation de se conformer à un certain point déterminé , il faut qu'il existe un motif de cette obligation : ainsi, par exemple, la justice est une règle obligatoire^ par le double motif que l'harmonie sociale résultant de la justice est dans notre intérêt même, et qu'elle est en même temps le plus sûr moyen de satisfaire nos affections sympathiques, f^oilàmesmo^ tifsj voilà ma preuve de la nécessité de l'obligation d'être juste. Si tout le monde cessait d'observer la justice, la société ne pourrait exister, et nous ne pourrions jouir de ses avantages physiques et moraux. C'est dans ce sens que je soutiens que la justice est basée sur l'intérêt particulier lui-même.
Mais une règle absolue, dans le langage de ceux qui iw)us font cette objection, serait une règle norè susceptible de preuve et dénuée de motif; ce serait un principe se servant de principe et de preuve à luimême; c'est-à-dire qu'il n'aurait besoin d'être établi par aucun motif, ni aucun raisonnement. Or , je le confesse, ce mot absolu^ dans une telle acception,
ï49 ne présente à mon esprit aucun sens fini. C'est une
demi-idée^ wndeini-raisonneincnt^ qui, selon moi, équivaut à un véritable non sens ; car je ne puis concevoir un principe sans aucunes preuves qui rétablissent. Toute proposition qui u est point démontrée ne peut mériter le nom de principe ; c'est un dire, une prétention arbitraire de celui qui l'invoque : chacun pourrait en établir à sa volenté, mais je doute qu'on pût arriver ainsi à beaucoup de certitude.
Enfin, pour rentrer dans l'aperçu des considéra^ tions qui, d'après notre système , contribuent à nous porter à la justice, nous ne devons jamais perdre de vue qu'outre le calcul de nos vrais intérêts il existe en nous un besoin de sentiment, celui de la symp^ thîe , que nous avons vu intervenir d'une manière si salutaire dans nos relations morales, et qui nous force souvent à être justes par cela seul que \a justice est un bien pour nos semblables. Quand cet heureux besoin est éclairé parla rectitude des principes sociaux , qui no sont en définitive que le calcul de conciliation et d'appui mutuel des divers intérêts , alors il ne manque rien à l'impulsion qui nous fait être justes, ni aux ga^ ranties qu'on peut attendre à cet égard de la nature^^ humaine.
Réponse à la troisième objection^
Il est une troisième et dernière objection que je me suis proposé de résoudre.
Quelques personnes s'étonneront peut-être de ce que , cherchant les premiers principes de la morale ,
je n'àîe pas Uidiqué la religion comme une de leur» principales bases.
Avant de répondre positivement à cet égard, je de^ manderai d'abord ce qu'on entend par le mot reli-^
gion.
IN 'entend-on parler que du dogme, assez généralement répandu , de t immortalité de l'âme^ et dés peinei et des récompenses dans une vie future? Alors il est bien facile de voir,, sans rien dire ni pour ni contre la preuve de ce dogme, qu'il rentre tout-à-faît dans le système de la morale des intérêts , puisqu'il a pour but manifeste de diriger les hommes par la vue du plus grand des intérêts , celui du bonheur ou du malheur de toute une éternité. Aussi jt je n^ai point de peine à l*avouer , si ce dogme était de nature à être démontré par les lumières de la raison , j en aurais fait un des puissans argumens de mon système.. Si l'on veut se borner à l'admettre par sentiment , comme une conjecture consolatrice pour la vertu souffrante en ce monde, je n'y vois aucun inconvénient , et j'y trouve même un, nouveau motif de pratiquer le bien et d*éviter le mal. Mais ce qu'il importe dp ne jamais oublier c'est que ce dogme, pour avoir une influence salutaire, ne doit jamais être imposé; il doit être le résultat de la plus, libre persuasion. Dès Tinstant qu'on aurait admis qu'un seul principe doit être cru sans une conviction entièrement libre j il ne serait plus possible d'assigner un terme à l'empire des imposteurs, ni ^ux extravagances de la superstition. Aujourd'hui je crois sim-plement aux peines et aux récompenses futures; demain je regarderai comme un devoir d^ croire à.
rimmobililé de la terre ; et bientôt ce sera un crime horrible à mes yeux de ue pas croire, comme ^adis en Egypte, à la divinité du hœixf pis ou d'un oignon t Le principal motif de mon silence à Fégard des idées religieuses, motif que j'ai déjà indiqué dans plusieurs passages , c'est qu'il est impossible de leur trou* ver aucun élément de certitude. Mon but est surtout d'asseoir la morale sur une base solide, uniforme, constante ; et les idées religieuses , dans la généralité de ce mot, sont, par leur essence même , sujettes à des controverses inextricables , « des variétés infinies , à des changemens perpétuels. D'ailleurs, faibles humains ! nous avons tant de peine à voir ce qUi so passe à nos pieds , et nous irions nous élancer dans les espaces imaginaires! Nous ne savons pas déterminer ce qui frappe nos sens, et nous prétendrions savoir ce qui se passe dans un monde idéal ! Nous connaissons à peine quelques facultés de notre frêle individu, et nous voudrions mesurer l'infini; nous aurions le misérable orgueil de soumettre à la petitesse de nos dimension» l'être des êtres , la cause première de l'univers! Qu'ils sont perfides ou aveugles ceux qui accusent les idéologues de témérité, d'impiété enyers la cause première! Ne pourrait -on pas, à juste titre, leur restituer ce reproche , qui fut souvent si redoutable dans leur bouche? L'idéologie tout litière repose sur Yobiervation rigoureuse des faits ; elle s'empresse d'écarter tout ce qui est atJMlessus de notre entendement ; c'est là ce qu'elle ne cesse de proclamer, tandis que les théologiens , ou les philosophes mystiques , prétendent èeuU avoir le droit de soulever ce
voile impénétrable, qui doit vraisemblableiTient nous dérober à jamais la conDaissance réelle de Vessence des êtres!..,.
(Vest celte considération de notre impuissance à l'égard de semblables notions , c'est la considération de leur peu de fixité et de leurs variétés infinies, c'est enfin la considération du danger de toute croyance forcée, qui m'a déterminé à ne point invoquer la religion à l'appui de la morale. D'ailleurs le seul dogme qui , sous la condition expresse qu'il résulterait d'une libre conviction , pourrait avoir une influence favorable, celui des peines et des récompenses futures, peut bien aider a la morale en ajoutant un motif de faire le bien et de fuir le mal ; inais il ne peut nullement servir à déterminer ce qui est bien ou ce qui est MAL : Ravaillac croyait à la vie future et aux peines de l'enfer lorsqu'il plongeait le poignard dans le c<3eur d'un de nos meilleurs rois !
. Mais il y a plus encore, et il serait facile de prouver que les dogmes de toutes les religions, de toute» celles du moins qui ont existé jusqu'à ce jour, n'ont servi qu'à fausser toutes les notions de véritable morale, en transformant en crimes des actions innocentes, ou même vertueuses, et en transformant eiivertus des pratiques indifférentes, ou même des actions extrêmement nuisibles. L'influence des idécs^ religieuses jusqu'à ce jour est donc un fait bien peu favorable pour qu'on désire leur intervention dans k morale.
A)outerai-je à de tels motifs que l'étude de l'homme, vue sous tou& les rapportls, est déjà assez difficile par
sa propre complication ^ et par la nature abstraite des idées qui en forment l'objet ? C'est donc vouloir encore ajouter aux difficultés que d'y joindre celle d'une étude encore plus compliquée , et dont les notions sont plus que de nature abstraite puisqu'elles sont tout-à-fait hors de notre faible portée.
C'est ici le lieu d'examiner , avant que de finir ce chapitre , une opinion commune sur l'influence des idées religieuses à l'égard du bon ordre dans la société : beaucoup de personnes , que leur amour-propre ne manque pas de placer dans la classe privilégiée, pensent que le frein de la religion n'est pas nécessaire, il est vrai , pour une certaine classe d'hommes , pour ce qu'on appelle les gens comme ilfavt , mais qu'il est indispensable au peuple pour le retenir dans le devoir. Quant à moi , je suis si loin de partager cette oi>inîon , que je n'hésite pas à renverser encore la proposition ; car, en supposant que le dogme des peines et des récompenses futures eût toute l'importance qu'on lui attribue pour détourner les hommes du mal , je crois que ce serait surtout pour les gens comme il faut ^ et que cette importance serait infiniment moindre à l'égard des classes indigentes et laborieuses, auxquelles on donne avec tant de dédain cette qualification de feuple.
En effet , quels sont les vices ou les délits les plus ordinaires de ces dernières classes? Leurs vices ordi- ^ires sont l'ivrognerie ou le goût d'autres jouissances grossières ; leurs délits les plus communs sont les voies de fait et le vol. Quant aux vices, en répandant une instruction plus saine parmi les classes peu fortunées^
i54 en témoignant pour elles tout l'intérêt, tout le respect qu elles méritent, en leur donnant, sauf les précautions convenables , une ) uste part à Tadmil^istration de la chose publique , vous tendrez déjà beaucoup à les ramener à des goùtsi plus nobles , et a leur faire désirer la considération publique, à laquelle elles teiv» draient vainement dans l'état actuel des idées et des choses (i). Quant à leurs délits, les mêmes causes d'améUoration morale tendront déjà puissamiment i les prévenir; et de plus, lorsque les gotivernemeoë auront cessé de détourner par de faux systèmes le cours naturel de l'industrie, ce qui produit tantôt des bénéfices exorbitans , tantôt une misère subite et absolue, on verra beaucoup encore diminuer une fo ule de délits que ces deux circonstances font également naitre dans la classe ouvrière. Enfin , quant aux délits qu on n apu prévenir, c'est-à-dire les voies de fait et le vol ordinaire, ces délits laissant presque toujours des traces faciles à constater, et les hommes indigena n'ayant pas les moyens si eommuns parmi les riches, de paralyser l'exercice de la justice, un système criminel, même médiocre , suffit amplement pour atteindre le but de leur répression directe.
Mais combien au contraire n'est-il pas plus diffi-
(i) Je ne parle point encore ici des moyens d'assurer aux hommes qui travaillent le juste produit de leur tras^ail^ dont jusqu'à présent ils ont presque toujours été dépouillés; car Je n'aborderai cette importante question que dans le Traité de droit constitutionneL Ici je prends la société dans son étilt f^tuely quoique cet état soit bien moins fbvorable k M thèse.
elle de prévenir ou de réprimer les vices ou les délits des classes qu'on appelle supérieures! Leurs vices ^ qui souvent sont d'une crapule plus excessive encore que dans la classe pauvre , ne sont point balancés par le besoin journalier du travail ; ils ne sont point tempérés par les fatigues du corps ; ils sont alimentés au contraire par tous les moyens de les satisfaire, ainsi que par Toisiveté , qui, d après le plus juste de tous les proverbes , eat la mère de tous les vices. Que dirai-je ensuite de tant d'actions coupables qu'on ne range point au nombre des délits , et qui sont pourtant bien pires que la satisfaction de simples vices? Le manque de foi 9 les abus de confiance , les abus de la supé-^ liorité que donnent la fortune ou les lumières , la sé« duction, la corruption, les bassesses de l'hoimne du monde ou du courtisan , les calomnies , les viles intrigues pour abaisser un • rival ou pour s'élever aux dépens du mérite ou dé la vertu , toutes ces actions si nuisibles sont extrêmement diflSciles à empêcher par des ipoyens ordinaires. Enfin les crimes de la classe orgueilleuse , qui s'attribue le nom de supé^ rieurej échappent également pour l'ordinaire a l'action de la justice j telle qu'elle est instituée; ils sont ordinairement accompagnés de plus de précautions , et favorisés par la position même du coupable. De là cette comparaison commune , mais si ingénieuse et malheureusement trop vraie dans l'état actuel de nos institutions, que les lois sont comme des toiles d' araignées , qui retiennent les insectes et que les oiseaux dey traie brisent impunément. Mais ce qu'on doit bien plus cf^plorer y d'après la tendance actue}le de presque tou.
les gouvememens, cest que les crimes de certaines classes, tels que les abus de pouvoir des fonctionnaires 5 leur vénalité même , leurs prévarications , Tinfraction des lois les plus sacrées, loin d'être réprimés par la justice, sont un objet de récompense, et le plus sûr moyen de s'élever aux rangs privilégiés de la société, tandis que le plus souvent on prive de ses moyens d'existence, et Ton punit même directement le fonctionnaire fidèle ou le citoyen courageux qui a osé signaler de tels attentats.
Je suis fâché d avoir si souvent des paradoxes à présenter; mais tant d'erreurs grossières ont encore un empire si universel qu'il est bien difficile que ce qui est vrai ne soit pas en opposition avec les opinions les moins contestées. Celle que je viens d'examiner est absolument de ce genre. Le dogme des peines cl des récompenses futures, ei\ lui supposant toute Timportance qu'on lui attribue communément, serait précisément très- peu nécessaire aux classes pauvres pour le maintien du bon ordre , tandis que toute son influence salutaire se réduirait aux classes riches et puissantes. Une telle conclusion peut blesser la vanité des gens comme il faut, mais elle n'en est pas moins, ce me semble, établie sans réplique.
Je crois avoir en outre, par cette même discussion, montré plus amplement que ne l'ont encore fait beaucoup de partisans des idées religieuses, jusqu'à quel point celle dont il s'agit pourrait être utile à la morale et à l'harmonie sociale. Mais il ne faut jamais oublier que son influence devient funeste dès l'instant que cette influence n'est pas le résultat d'une convie-
tion entièrement libre, ou d'une douce persuasion. On devrait en outre la dégager de tous ces autres dogmes accessoires , plus ou moins absurdes , qui sont tout«à-fait étrangers à la morale, et que la superstition et l'ambition sacerdotale ont pu seules accréditer. Ce dogme doit, dans tous les cas, être présenté dans toute sa pureté; car, indépendamment des maux qui naissent toujours de l'abnégation de la raison et de l'intolérance religieuse, un résultat presque universel prouve que c*est précisément dans les pays où les croyances sont le plus aveugles, et les cérémonies religieuses le plus strictement observées, qu'il y a le plus de vices de tout genre.
Disons la vérité : démasquons la pensée de certains hommes qui voudraient réserver les croyances religieuses /?(?ur/^7?^e/;?fe. Désabusons-nous; ce n'est point dans l'intérêt des mœurs, ni pour retenir la multitude dans le véritable devoir ; c'est uniquement pour la maintenir dans l'ignorance, l'abaissement et l'aveugle soumission qui en est la suite ; c'est afin de pouvoir perpétuer l'avilissement et l'oppression dans lesquels ils retiennent la portion la plus intéressante d'une nation.
Malheureusement presque tous les législateurs ont été dominés par des vues à peu près semblables; et quant à ceux qui avaient de meilleures intentions, ils avaient des idées si imparfaites en morale et en législation que , dans l'insuffisance des moyens qu'ils avaient imaginés, ils n'ont point eu d'autre expédient que de se jelcrdans l'hypothèse d'une autre vie, et d'y chercher les secours qui leur échappaient ici-bas. Ce-
pendant quoique , je le répète , je ne conteste point entièrement Teffet salutaire que pourrait avoir le dogme religieux dont il s'agit, contenu dans ses justeâ bornes, on peut raisonnablement affirmer que lorsque nous serons enfin parvenus à un état de société moins imparfait^ ce dogme ne sera presque plus d^aucune nécessité comme mobile de faire le bien ou d'éviter le mal. Ce ne sera plus qu'un objet de sentiment, qu'une perspective consolante pour l'être sensible que le malheur aura poursuivi sur la terre sans la faute des institutions sociales , et surtout pour celui qui se sera vu privé douloureusement des objets de ses affections.
Je crois pouvoir terminer ce § par une assertion qu'on trouvera maintenant moins extraordinaire , et dont la rigoureuse exactitude , n'en doutons pas , sera tôt ou tard reconnue : c'est que l'absence des vrais progrès de h. morale jusqu'à nos Jours est due prin-^ cipalement à Fempire que les idées théologiques ont exercé sur elle. Je respecte toutes les croyances , car toute opinion sincère est digne d'égards , et je désire plus que personne que chacun professe avec liberté, avec protection , le système religieux dont il sera persuadé ; mais , pour les progrès de la science , je soutiens que tant que la morale et la théologie ne seront pas traitées séparément , tant qu'elles se complique* r ont l'une par l'autre, enfin tant que la science morale ne sera pas dégagée des notions qui lui sont étrangères , surtout de celles qui n'ont aucun élément de certitude, il est impossible qu'elle ne reste pas dans te vague et l'obscurité.
Ce chapitre s'est beaucoup étendu , qu<^ue îe soi^ loin d'ayoir épuiaé la matière importante dont il est Tobjet. Cependant j'espère avoir au moins indiqué k» maximes générales qui s'y rapportent . et suffisamment répondu aux objections principales. Il est temps de passer au chapitre suivant , qui traitera de la théo^ rie de nos actions j dont nous venons d'examiner les principaux mobiles^ et que nous allons maintenant considérer spécialement comme puissance productive ^ ou comme moyen de satisfaire à nos besoins.