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NOTICE HISTORIQUE ET LITTÉRAIRE

IL n'est peut-être pas inutile de rappeler, — sinon même d'apprendre — à la plupart des lecteurs que l'histoire de la Réforme, en ce qui concerne la France, ne constitue pas un bloc, une révolte, comme le croient les catholiques, ou une conspiration contre l'autorité royale, ainsi que l'imaginent les doctiinaires de la monarchie, bref, quelque chose desimpie, qu'on puisse se représenter sous une seule image et enfermer dans une seule formule.

J'ai établi ailleurs (a) que ce mouvement complexe, plus complexe en vérité qu'on ne le pense communément, comporte trois étapes ou trois temps. On me permettra de me citer :

(^) Albert Aulin. L'Échec de la Réforme en France, au xvi'siècle. i vol. in-i8. vii-286 p. Paris, A. Colin, 1918,

« Elle la UrforiucJ se développe d'abord dans un cercle dérudils, à l'ombre et presque à l'abri du pouvoir royal. De là, elle se répand dans le monde des « gens mécaniques ; savetiers, cordonniers, menuisiers, cordiers, peigneurs de laine, merciers et porte-paniers, gens qui allaient rôdant de ville en ville, et d'une province à l'autre... » (A. Malet). Elle est, à cette époque, une manière de ferveur beaucoup plus quune tendance schismatique, et, à plus forte raison, qu'un parti politique. La diffusion de la Bible, traduite par les érudits au collège de France, alors collège des Trois Langues, commentée par une partie du clergé, — surtout les réguliers — a pour effet de substituer à ri<]glise, telle qu'elle se présente au xyi*" siècle, l'idéal des communautés primitives issues de la parole de Jésus. Plusieurs des adeptes de la première beure ne passeront jamais à la Réforme — Lefèvre d'Étaples, par exemple. La Réforme, à cette date, est un dessein de réformalion au sein de l'Église, plutôt qu'un mouvement effectif etconscientde sa véritable originalité. La politique incertaine de François I", ses alternatives de protection ou d'hostilité et, finalement, la persécution organisée auront pour résultat, en éliminant les timorés ou les gens habiles, de réduire la Réforme naissante

à ce dilemme : disparaître ou se déclarer dans sa rivalité contre Rome.

Le roi adhère à la confédération catholicoespagnole contre la Réforme (i538). Il organise la défense de la foi et confie à Mathieu Dry le titre et les fonctions de grand inquisiteur (i5/io). 11 persécute les Yaudois, malgré l'intervention de leur évêque, Sadolet (i5/ioi5/i5). Il impose un formulaire de foi, contenant 26 articles (i543). La Sorbonne publie, l'année suivante, un Index llbrorum prohibilorum (i5/i4). Etienne Dolet est exécuté en i54o. A cette date, il n'y a plus d'équivoque possible. La royauté a pris décidément parti pour Rome contre l'Évangile. Eu un temps où le principe : Cujus regio, ejiis religio, règne dans toute sa vigueur, c'est la condamnation pure et simple de la Réforme, sur le territoire français.

Calvin l'avait bien compris. Dès i533, au lendemain du retentissant discours qu'il avait suggéré au recteur Copp, il gagne Baie. Avec lui, c'est la Réforme de langue française qui s'exile. Elle renonce à s'appuyer sur l'autorité royale, et cette décision hardie, comme dira Bossuet, s'est trouvée justifiée par l'événement, puisque les successeurs de François I" se sont résolument engagés dans la voie de la répres-

sioii. On sait coiiinuMil (Jah in, a|)|)clc de Haie à (jcnève pour y enseigner la liiéologie, lenla une première fois de réaliser son idéal ecclésiasti(iuc en réformant à la fois les croyances, les mœms et le culle de l'église genevoise. Il dut quiller la ville, devant la léprohation d'une majorité de citoyens, choqués par làpreté de sa logique cl de son zèle (1539). Ses ])artisans réussirent pourtant, deux ans après, à le faire rappeler et cette fois définitivement (i54i)-

(îenève devenait le centre, et, comme on a dit depuis, la Rome de la Réforme française. Calvin, promu en quelque sorte pape de la nouvelle confession, dirige de loin le mouvement tel que le font, en France, les ciiconstances. Il donne des directions, tant en matière de foi que sur le sujet de l'attitude à prendre devant la persécution. Il maintient, par ses écrits, l'unité de croyance dans la jeune Eglise ; il console et soutient ceux d'entre les fidèles qui ont à lutter, soit contre l'autorité civile ou religieuse, soit au sein de leur propre famille. II exalte la mémoire des martyrs et offre à ceux qu'efl'raie cette perspective le sûr abri de l'Eglise de Genève. C'est de cette époque que date son abondante i)roduction — les traités dogmatiques, les pamphlets, la correspondance. Il est à la fois théologien et direc-

leur de conscience. Il incarne à lui seul la Réforme de langue française dans son intransigeance en face de l'autorité royale.

En France, la persécution atteint son maximum d'âpreté et d'injustice. Quelques années plus tard, dans le déchaînement des guerres civiles, les Réformés apparaîtront moins pitoyables qu'à cette heure. Constitués en parti politique, ils auront alors des capitaines et des soldats. Ils pourront se défendre ; souvent, ils attaqueront. A l'époque qui nous occupe — de i535 à i56o — ils sont sans défense devant l'inquisition combinée de l'autorité religieuse et de l'autorité civile. C'est le temps de la Chambre Ardente. Il s'établit une atmosphère de suspicion, une sorte de Terreur. Les ecclésiastiques sont dénoncés, sur le plus léger indice, à [la Faculté de Théologie ; les laïques, au Parlement. Les uns et les autres ont le choix entre la rétractation, lemmurement ou détention à perpétuité et la mort sur le bûcher. Telle était, à cette époque, l'ardeur de la foi nouvelle que beaucoup n'hésitaient pas à donner leur vie. Les correspondances et les mémoires du temps sont remplis du récit de ces exécutions.

Ainsi, ce qui caractérise cette seconde période, c'est la transformation de la Réforme

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franchise en confession rclhilcnse, distincto et rivale de la confession romaine. J.a nécessité du schisme s'est imposée et a triomphé. Le dogme calviniste s'élabore, se précise. Il devient une orthodoxie rigoureuse, intransigeante, impitoyable : Michel Scrvet en fît, à Genève, la Iriste expérience (i553). De même qu'il a son orthodoxie, le calvinisme a ses théologiens, Calvin en tête ; il a son séminaire, r Académie : il a son clergé, les pasteurs ou ministres, qui se répandent de Genève en France ; il a ses paroisses sur le territoire français — en i584, il y en avait plus de deux mille ; il a ses fidèles d'autant plus fervents qu'ils sont persécutés ; il a ses martyrs. Enfin, en ijog, il devait avoir son concile, le synode tenu à Paris et qui formula, pour la commodité des Églises dispersées, la règle de la foi, des mœurs et du culte.

Sous l'effort de la persécution, la Réforme de langue française a été amenée à se poser, en s'opposant au catholicisme, dans sa véritable originalité. Le désir de réformation au sein de l'Eglise s'est défini et précisé. La Réforme française, sous l'action prépondérante de Calvin, se distingue, à cette date, du luthéranisme et de l'anglicanisme. C'est un mouvement autochtone.

La Réforme allait rencontrer, dans son succès même, l'occasion de son échec. De tendance, elle était devenue proprement une Eglise, et elle avait trouvé profit à cette évolution logique. D'Église, elle devint un parti politique. A ce titre, elle entra dans le conflit des intérêts et des ambitions. Elle connut les vicissitudes de la lutte. Tour à tour, elle triompha de ses adversaires ou succomba sous leurs coups. Elle perdit sur le champ de bataille le meilleur de sa gloire authentique, qui était d'être un message spirituel. Elle y aventura sa bonne renommée et se trouva, après quelques années de lutte, dans la plus mauvaise compagnie qui fut au monde, — en face de la Ligue.

Comment s'était opérée cette transformation ? Insensiblement. La constance des martyrs avait agi sur l'âme d'un peuple, de sa nature chevaleresque : c'avait été une contagion. L'organisation progressive de la jeune Église inspirait confiance aux témoins attentifs de son évolution. Le synode de Paris (i559) devait confirmer dans leur foi tous ceux qu'attirait la vitalité de la Réforme. Beaucoup d'âmes, qui s'en étaient tenues jusque-là à une sympathie tiède ou à une réserve prudente, sortirent de leur incertitude. En parti-

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ciilier, la noblesse du Midi el de l'Ouest donna son adhésion. On compta désormais parmi les néophytes deux princes du sang : Antoine de Bourbon et le prince de Condé, son frère. De grandes familles apportèrent leur témoignage, notamment les Coligny. C'était, dans la confession nouvelle, plus (pi'une évolution ; ce fut une révolution. Jusque-là l'assistance des prêches el de la Cène s'était presque exclusivement recrutée dans le monde des artisans, des étudiants ou du clergé. L'humilité de ces fidèles semblait plaider contre la vérité des doctrines nouvelles. On allait pouvoir désormais opposer aux appuis du catholicisme romain ces adhésions venues d'ames d'élite. Des mesures transitoires donnèrent aux calvinistes l'illusion d'une reconnaissance olïîciclle : ce furent l'édit d'Amboise, puis la paix de Saint-Germain (ij-o), enfin l'édit de Beaulieu (1576).

Ces édits n'étaient à la vérité que des trêves, bientôt violées, soit par les Réformés enivrés de leurs victoires, soit par les catholiques oublieux de leurs engagements. Faut-il rappeler les massacres fameux ? La Saint-Barthélémy (2^ août 15-2) demeure comme un souvenir tragique de ce que peut la passion déchaînée chez un peuple à l'ordinaire doux et tolérant.

La Réforme, à celte époque, eut donc ses capitaines : le prince de Condé et l'amiial de Coligny, Elle eut ses soldats aussi braves dans Faction que cruels dans la victoire. Elle eut ses places fortes, ou, comme on disait alors, ses places de sûreté, — La Rochelle par exemple. Elle eut entin sa politique, qui ne tendit à rien moins, après la mort de Charles IX (iSy/j) qu'à s'assurer, avec la possession du trône de France, le moyen d'imposer à tout le royaume, par la persuasion ou par la force, la nouvelle confession.

Le rêve caressé par les calvinistes de devenir non pas seulement une religion tolérée, mais la religion officielle et, comme on disait, la religion d'Etat, ce rêve explique, s'il ne la justifie pas, l'ardeur souvent dénuée de scrupules qu'ils apportèrent à la lutte et qui les poussa notamment à solliciter l'intervention de l'étranger. Il faut en dire autant, d'ailleurs, de la fraction irréductible du catholicisme — des Ligueurs. Telle était, en effet, la passion religieuse que les calvinistes, pour assurer leur triomphe, n'hésitèrent pas à accepter le secours d'Elisabeth d'Angleterre, du roi de Danemark, de l'Electeur Palatin, tandis que la Ligue ouvrait les portes de Paiis à une garnison espagnole et laissait entrevoir à Philippe II la perspective du trône pour sa fille Isabelle.

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Cet appel à l'élranger marque le point extrême de la folie qui mil aux prises, dans une ^aierre fratiieide, deux portions d'un même peuple, d'une même race. Il eut pour résultat de susciter, comme une proteslalion vivante, ce qu'on a aj^pelé le ])arti des Malcontents ou des Politiques, qui niit au-dessus des rivalités de confession, au-dessus des conflits d'ambition, l'intérêt supérieur de la patrie. C'est dans ce tiers-parti, — le parti des honnêtes gens — que Henri IV, détache de la Réforme, trouva son meilleur appui. »

Ce qu'on vient de dire du développement de la Réforme laisse voir assez clairement l'importance du rôle de Calvin, — disons mieux, de sa prépondérance. L'histoire impartiale a donné à la Réforme dans les pays de langue française le nom de Calvinisme. Rien n'est plus justifié, si l'on prend la peine de réfléchir à ce fait que Calvin a, suivant le mot d'un historien contemporain, organisé la Réforme (a). D'inorganique qu'elle était avant

(a) \\'. A\ alker, John Calvin, Ike organiser of (lie refornied prolestanfism. i vol. in-12. NeAv-"lork and London, 1907. Traduit par M. et M"". N. Weiss.

lui, il en a fait un ùtrc robuste où toutes les parties concourent à une même fin. Il lui a insufflé la vie, sa propre vie, ardente sous ses dehors modesles, et contagieuse, puisqu'elle a, un peu partout, suscité, dressé, comme il l'écrivait, des Eglises.

On ne voit pas bien, par exemple, ce que l'initiative généreuse d'un Lefèvre, d'un Briçonnet, d'une Marguerite de Navarre eût, livrée à elle seule, réalisé. Ou plutôt, on ne le voit que trop. La communauté de Nérac (») n'était qu'un compromis entre la liturgie fruste du groupe évangélique et les cérémonies somptueuses de l'Eglise catholique. A plus forte raison, si l'on se place au point de vue purement dogmatique, l'enseignement qui s'y distribuait n'avait-il pas la cohésion de la doctrine calviniste, ses dogmes essentiels, ses insuffisances aussi, en un mot son originalité. C'était un accommodement aux exigences de la Sorbonne et à la faiblesse de la foule de ce que, dans le secret du cœur, on savait être vrai. Il s'y pratiquait, au total, une sorte d'ésotérisme. tout à fait incompatible avec l'idée qu'à celte époque on se faisait d'une Eglise, c'est à-dire d'une communion des

(a) Bourgeon, La Réforme à \érar ( i53o-k)6o), i vol. in-8. Paris, Sandon el Fischbaclicr, iS8o.

esprits et des cœurs dans une même foi.

Plus encore que cette attitude incertaine dans les voies de la Réformation, l'exemple de rHglise de Nérac qui, à tant de titres, s'imposait aux fidèles, autorisait ici ou là les compromissions, les calculs, tout ce que suggérait la peur ou l'humaine prudence, et déterminait bientôt, au témoignage de Th. de Bèze, le premier historiographe de la Réforme, un courant, sinon d'indilTérence, au moins de tiédeur, où devait finalement sombrer ce qui, abstraction faite de toute considération confessionnelle, constitue aujourd'hui encore à nos yeux l'originalité de la Réforme française. J'y reviendrai plus amplement, quand il s'agira de décrire, à propos de V Excase... la crise du Nicodémisme. Mais dès à présent il convient de signaler ici quil s'en est fallu de peu, aux environs de i54o, que tout ce qui en France avait subi, dans toutes les classes de la société, l'inlluence des idées de réforme ne se résorbât en quelque sorte dans une attitude équivoque de demi-soumission à l'Eglise et de protestation secrète contre ses défectuosités.

Qu'il s'agisse simplement du culte et, à plus forte raison, des dogmes fondamentaux, c'est à Calvin que revient l'honneur, — parce qu'il en eut la peine — d'avoir en quelque sorte

incarné l'esprit de résistance à ce qu'il considérait, à tort ou à raison, là n'est point présentement le débat, la corruption de l'Eglise catholique, entendons sa différenciation à travers les âges d'avec l'idéal primitif de Jésus.

Car c'est là, comme on le verra à propos des Traités que nous présentons aujourd'hui au public, le principal grief que les Réformée adressaient à l'Eglise de la Renaissance. Ils lui reprochaient, en gros, d'avoir dégénéré de son institution première. Ce grief, ainsi que je l'ai établi {^), revêt, sous la plume des Réformateurs en général et de Calvin en particulier, un triple aspect qui vaut la peine d'être noté ici. L'Eglise est, en premier lieu, superstUieuse, dans la mesure oii elle a ajouté ses propres (( inventions » au\ volontés du Christ. Elle est, secondement, blasphématoire, entant qu'elle méconnaît le rôle unique de Jésus, médiateur entre Dieu et les hommes, et lui associe, dans l'œuvre de la rédemption, des collaborateurs en la personne des saints. Elle est, enfin, idolâtrique, parce que, du fait de cette substitution de l'homme au Christ-Dieu, elle déplace inconsciemment peut-être l'objet de son adoration.

Ce rôle prépondérant de Calvin, Bossuet, au

(a) Albert Autin, op. cit., P partie, chap. II.

siècle suivant, l'a recomiu cl dénoncé, car il en fait ^nicf à l'auteur de VliisUliilion Chrétienne..., avec une {)cr!?picacilc (|u'il lient à la lois de son jLrénic et de son zclc : « l^ar son esprit pénétrant et par ses décisions hardies, il raiïîna sur tous ceux qui, en ce siècle-là, avaient voulu l'aire une Eglise nouvelle {^). »

Il fallait, ce me semble, délimiter pour ainsi dire les grandes lin-nes de l'histoire de la l\éforme française, parce quelles sont, aujourd'hui encore, assez mal connues du giand public, ou défigurées pour les besoins de la polémique entre théologiens de l'une et l'autre confession. Il s'en dégage une première impression d'ensemble touchant la personne du Réformateur. Ce que la reconnaissance des protestants ou au contraire la rancune des catholiques a communiqué au personnage de surhumaine grandeur ou de bassesse singulière — pour les uns, il est l'envoyé de Dieu ; pour les autres, l'un des grands apostats qui déshonorent l'histoire, — ces fausses lueurs projetées par l'amour ou par la haine sur la face amaigrie de Calvin s'atténuent à la lumière de l'Histoiie équitable. Homme avec tout ce que le mot comporte de vertu et de faiblesse, il occupe une

(a) bossuct, Histoire des variations, livre IX.

place de premier plan dans l'histoire religieuse de son temps. Cette constatation nous suffira provisoirement.

Il nous reste à évoquer maintenant, de façon plus précise, le milieu oii se sont produits les deux traités que nous éditons aujourd'hui. Donnons, comme il convient, tout son sens au mot milieu. Désignons par là, sans doute, les conditions matérielles qui intéressent toujours la curiosité d'un lecteur moderne ; mais surtout l'ensemble des idées et des sentiments, en fonction desquels ces ouvrages ont été conçus et réalisés. Il \ a, en effet, surtout lorsqu'il s'agit d'ouvrages religieux, une ambiance, une atmosphère qui ne suffit pas à expliquer le livre, mais qui en éclaire la signification, en précise la portée ou l'influence. Cette sorte d'écrits offrent, plus qu'aucun autre, le caractère d'avoir été « vécus ». Le Traité des Reliques, en particulier, et V Excase... ont besoin, pour dégager aujourd'hui toute leur saveur, d'être en quelque sorte replacés dans les circonstances historiques qui les ont vu naître.

Ce sera, si l'on veut bien, l'objet des deux chapitres suivants.

Le traité des Reliques.

Peut-être n'est-il pas inutile, toujours dans le dessein d'éclairer notre exposé, de rappeler la place qu'occupe, dans la théologie catholique, le culte des saints, en général, et celui des reliques en particulier. Nous dirons ensuite quelles ohjections, ou quels griefs les Réformés ont adressés à la croyance et à la pratique catholique. Le traité de Calvin prendra toute son importance : nous l'analyserons, puis nous en étudierons la valeur objective, et l'influence.

La théologie catholique peut se ramener, dans ses grandes lignes, aux propositions suivantes :

1° Dieu a créé l'homme par pure bonté, et l'a établi dans état de sainteté et de bonheur, — de perfection.

2° L'homme, par sa faute, a compromis cet état. Il conserve néanmoins la liberté, atténuée, dit le concile de Trente, mais non éteinte.

3" Il peut, avec l'aide ou la grâce de Dieu, opérer ici-bas son salut éternel.

4" Cette grâce lui est offerte, sous les espèces des sacrements, dans l'Eglise instituée par

Jésus-Christ, Homme et Dieu tout ensemble et, à ce titre, Médiateur ou « Moyenneur > entre la terre et le ciel, entre l'humanité et la divinité.

5" Quand il a reçu la grâce, le fidèle doit y correspondre. Il a deux moyens. Ou bien, il accompHt lui-même, dans des conditions déterminées, certaines œuvres : aumônes, jeûnes, vœux, etc.. Ou bien il se réclame, pour assurer son salut, du mérite des saints. S'il s'adresse directement à ces derniers, c'est l'invocation proprement dite ; si, dans lés prières qu'il lance au ciel, il s'autorise de leur crédit, ce sont les indulgences.

Ce n'est sans doute pas le lieu d'opposer, point par point, au credo catliolique le credo réformé. Je renvoie au travail déjà cité. En gros, voici la conception calviniste. L'homme, créé par Dieu dans un état de sainteté, est totalement déchu. Il ne saurait, de lui-même, opérer son salut. Dieu seul, par l'application des mérites de son fils, Jésus-Christ, sauve qui lui plaît, damne qui il veut. Cette justification consiste dans la foi, qu'il accorde aux élus et refuse aux damnés. Elle est éternelle, antérieure aux actes ; mais elle les commande tout ensemble. Pratiquement, elle consiste dans la connaissance de l'Evangile. Le fidèle, c'est celui

qui est sauvé ; c'est celui ([ui, lissant la Bible, y trouve la coudamnalion tlu papisme.

Touchanl le culte des saints, voici en quels termes j'ai résumé ailleurs l'attitude des Réformés :

u D'une part, en ce qu'elle a de négatif, on peut ramener la doctrine à ceci. Les saints, isolés dans leur béatitude, n'auraient pas communicalion avec nous. Ils seraient impuissants à intervenir dans lœuvre de notre salut. Le leur demander, c'est faire injure au Christ, qui est seul « moyenneur » ; c'est aussi leur faire déplaisir, car ils n'ont point de telles prétentions. Quant au culte que nous leur rendons, il ne serait ni plus ni moins qu'idolâtrique. 11 ne nous reste donc qu'à < ensuyvre », entendons, à- imiter leurs vertus. C'est la partie positive ou affirmative. iS'ous sommes loin de l'orthodoxie catholique et des dévotions séculaires de nos pères du moyen-âge. »

Sur le point particulier des reliques, voici encore, au point de vue oithodoxe, quelques précisions. Le fidèle honore, en principe, les restes corporels des bienheureux, parce qu'ils ont été les temples du Saint-Esprit et sont destinés à la- résurrection glorieuse. Il étend ces honneurs aux objets matériels qui leur ont appartenu, ou qui ont touché, à un titre ou à

un autre, la châsse où ils reposent. Il ne s'agit, bien entendu, que d'un sentiment de vénération, — ou de respect. Mais que ce sentiment se soit vite transformé et corrompu ; qu'il soit devenu, à cause de la matérialité de l'objet où il s'adressait, prédominant, exclusif ; qu'il ait peu à peu constitué, chez les âmes simples, l'essentiel de la religion, il suffit, pour s'en convaincre, d'évoquer la place qu'occupaient, dans la vie catholique, au moyen âge, les saints protecteurs. Individus, corporations, cités, provinces, tous avaient leur patron, avec sa liturgie, on est tenté de dire avec son culte, qui souvent offusquait Dieu luimême.

C'est en elTet beaucoup plus sur le sujet de l'invocation des saints que sur le libre-arbitre ou la justification par la foi que s'est exercée la discussion religieuse, au moins dans la masse des fidèles. Tout ce qui sentait la métaphysique fut abandonné aux disputes des docteurs : en revanche on prit parti avec la dernière violence pour ou contre les statues et les reliques. Voici en quels termes s'exprimait un prédicateur : « Si les os de saint Pierre étaient en mon église, je les ferais porter honorablement en terre ; mais si mes paroissiens allaient les révérer, moi-même je les porterais en un sac

à la rivière (*). » D'autres soulignaient, avec esprit, certaines pratiques : « Puis se moquant des dites images, vint |lc prédicateur] à faire ce conte qu'il y avait une bonne femme qui avait fait les prières devant le nouveau crucifix et n'obtint [pas| pour lors ses demandes... Puis s'en alla au vieuv crucifix et fit encore les prières, et pour lors la dite femme obtint ce qu'elle demandait..., et que la dite femme vint à dire: « Encore n'est-il que les vieux saints (b) ! » Enfin, on signalait certaines aberrations du sens religieux, qui se produisaient à l'occasion du culte des saints. Le même prédicateur disait, un jour : « Tu seras scandalisé plus de voir abattre une image de pierre que de voir mourir de faim un homme, qal est l'image de Jésus- Christ (') ». — Aux excès de langage et aux manifestations des iconoclastes répondaient, en manière de défi, les processions expiatoires des croyants, bannières au vent, vers les carrefours témoins des profanations. Des sermons orthodoxes confirmaient la multitude dans la foi. Et c'est en définitive, à propos du culte des saints, que la Réforme s'est heurtée le plus

(a) D'Argentrc, Colleclio jadicioniin de novis erroribus, II, p. i3o.

(b) D'Argenlré, H, p. loi.

violemment peut être, chez nos aïeux, au tempérament "national.

Entre beaucoup d'autres, nous citerons, à titre d'exemple et pour illustrer ce qui vient d'être dit, les faits suivants : « Le 21 mai i53o, on trouve rue Aubry-lc Boucher une image de la Vierge mutilée. Quelques luthériens crevèrent les yeux à l'image de Notre-Dame et de son Enfant, et leur percèrent le cœur, et si [ainsi] leur donnèrent plusieurs coups de couteau, et aussi aux deux images de S' Roch et de S' Fiacre, icelles images étant peintes et mises en plat contre ujie maison (''•). »

Et il est possible, comme le prétend de Bèzc, que des catholiques se rendissent coupables de ces profanations pour provoquer ou justifier des représailles. Mais la logique de la foi calviniste aboutissait, elle aussi, à ces manifestations. Des martyrs ont revendiqué devant les juges l'honneur d'avoir mutilé des statues ou lacéré des images.

Tel était l'état des esprits, quand» Calvin intervint de toute son autorité dans le débat par son Traité des Reliques.

Ce traité est de i543. Le titre exact en est : Advertisseineiil très utile du grand profjit qui

(^) IhiUcUn de la Sociélr d'ilisloire du Proleslantisme, lome LU, p. 1 12.

rcricndroil à la chrrslienlc s'il sefalsoil un inven- Inire de tous les corps saincts et reliques, qui sont tant eu Italie qu'en France, Allemaigne, Hespaiyne et ciuUres royaumes et pays, par M. Jehan Calvin. C'était, comme on le voit, moins un Irailé proprement dogmatifjne qii'nnc sorte (l'enquête, ou plus exacleinent un projet denquète touchant l'authenticité des reliques, alors exposées à la vénéiatiou des fidèles.

Voici, à ce sujet, le témoignage des contemporains. A la vérité de Bèze, dan. s sa vie latine de Calvin (*), n'en fait point mention. Mais dans la version française de i565, due à Colladon, on trouve le passage suivant qui précise le sens et indique la portée de l'ouvrage : « Audit an [i5^3i il composa en français un petit livre d'avertissement que ce seroit un grand profit de faire un inventaire de toutes les reliques desquelles les papistes font cas, tant en France qu'Italie, Allemagne, Espagne et autres pays. Là, il découvre non seulement l'abus ^ l'idolâtrie qui s'y commet, mais aussi

oi Th. do Bè'ze a écrit une vie de Calvin, qui servit de préface, en i5o4, au Cominenlaire sur le livre de Josué, œuvre posthume du Réformateur. Nicolas CoUadon en donna une nouvelle édition, augmentée, en iô65 ; enfin, Tti. de lîèze publia, en lô-."), une biographie de Calvin, en latin. On trouve ces trois biographies dans les Opéra Calvini, lome X\I.

les mensonges tout évidents des prêtres, quand en divers temples, villes et pays, les uns et les autres se disent avoir une même chose. Or, il n'a pas compris le tout [épuisé la question], mais seulement amené quelques exemples, combien que [encore que] ce soit en assez bon nombre et des clioses qu'on ne peut nier. Cependant son intention était d'augmenter le dit livre, si des dits pays il eût pu être averti d'autres semblables pièces, comme il y en a infinies, outre [sans parler de] celles dont il fait mention. Et de fait, souvent en se riant il tansait [blâmait] aucuns de ses familiers et amis de ce qu'ils n'avaient procuré [le moyen] de recouvrer plus ample mémoire de telles choses. Toutefois, quant à la France, il n'y a plus guères à craindre en cet endroit-là, Dieu merci. Car la guerre a été tellement occasion d'ôter, arracher et briser tant de ce fatras, qu'il ne reste plus sinon de [qu'à] prier Dieu qu'il lui plaise, par un moyen plus doux, aux peuples ôter ce qui en est encore demeuré ou en France, ou aux autres pays. »

A cette date, i543, Calvin, malgré des résistances locales, sent s'affermir à Genève son autorité. Plus encore qu'à Genève, il a le sentiment qu'en France on attend de lui une direction. Sa correspondance en fait foi. On lui

ccril do loiilcs paris pour lui demander des conseils ; certains, les plus favorisés, entreprennent le Aa^yage, s'inslallcnt, s'ils le peuvent, et, du moins, s'en lelournent fortifiés par le commerce du lléfornialeur. La nouvelle Eglise s'ébauche, se consolide de jour en jour. Elle s'offre, à quiconque a été justifié, comme un asile, comme la Jérusalem véritable. Rome et les pays de son obédience constituent la terre d'Egypte, d'où il faut fuir coûte que coûte.

C'est sans doute ce contact avec les fidèles de tous pays, — surtout ceu\ de France, — qui a suggéré à Calvin l'idée non seulement d'écrire un traité en quelque sorte dogmatique, mais d'esquisser une enquête touchant le culte des saints dans les différentes régions, où la Réforme s'implantait

Le traité ainsi conçu se prèle mal à l'analyse. Aussi bien le lecteur aura-t-il Toccasion d'en prendre connaissance plus loin. Toutefois, nous donnons ici, pour servir en quelque sorte de fil conducteur, la suite des idées, leur enchaînement aussi.

Calvin s'autorise d'un mot de S' Augustin pour constater que les abus dont il se plaint remontent fort loin dans l'histoire de l'Eglise. Il dénonce le matérialisme qui, i au lieu de chercher Jésus en sa parole..., s'est amusé à

ses lobes, chemises et drapeaux. » Il connaît les {)rétextes dont on a toujours coloré ces pratiques : il sagit, dit-on, d'honorer les saints. Dangereuse pratique, en vérité, « car c'est une chose bien rare d'avoir le cœur adonné à quelque relique que soit, qu'on [sans qu'on] ne se contamine et se pollue quant et quant {en même temps^ de quelque superstition. » En fait, le peuple chrétien adore aujourd'hui les reliques, dit Calvin. Bien plus, il ne se contente pas de celles qui sont authentiques. lien invente, il en fabrique ; du moins, on lui en fabrique. C'est d'ailleurs « une juste punition de Dieu. » Le Réformateur met donc le fidèle en garde contre ces falsifications. Il piopose qu'on vérifie, dans la mesure du possible, l'authenticité des reliques. 11 insiste sur l'espèce d'aveuglement qui saisit le chrétien devant un reliquaire : » car plusieuis ferment les yeux par superstition. » Qu'on établisse donc des (( registres », qu'on fasse un « dénombrement», des « inventaires ». De cet état, jaillira par comparaison la liste des doubles. — Ceserait, s'ils le voulaient. " l'office » des princes chrétiens. — Et, à l'aventure, l'auteur propose l'ordre à suivre dans cette enquête. Jésus-Christ, d'abord. Là-dessus, Calvin fait une critique assez serrée de l'Evangile, au point de vue des

TRAITK DES RELIQUES 3

reliques {[ui sont rattachées à la personne de Jésus, depuis sa naissance jusqu'à sa mort ; il s'attarde notamment aux instruments de la Passion. Il passe ensuite à Notre-Dame, à saint Michel, à saint Jean-Baptiste, aux apôtres et j)lus spécialement à saint Pierre et à saint Jean. Et c'est maintenant le tour du Lazare, de Madeleine, de Long-in, de saint Denis, de saint Etienne. Il n'ouhlie pas les saints Innocents. Puis viennent les martyrs : saint Laurent, saint Gcrvais, saint Protais, saint Sébastien, saint Antoine, sainte Pétronille, et. pêle-mêle, nombre de personnages dont le nom revient souvent dans les légendes hagiographiques. L'auteur proteste en terminant qu'il n'a pas donné un état rigoureux des abus en cette matière. Il ne dispose pas de « commissaires ». Il a seulement voulu ouvrir les yeux aux âmes de bonne volonté. Il les exhorte instamment à entendre la vérité et à revenir, sur ce chapitre, à la simplicité des mœurs de l'Ancien Testament et de l'Eglise primitive.

Sur cette trame un peu lâche, comme on le voit, Calvin a inscrit une œuvre forte. Sans doute ce n'est point la dissertation avec ses déductions rigoureuses, avec ses conclusions indiscutables et qui emportent l'adhésion. Ici, c'est la dialectique souple de la causerie, au

cours sinueux, sans plan arrêlé, mais qui, en dépit des longueurs, va à son but, obstinément, et emporte, chemin faisant, grâce à son pittoresque, la conviction du lecteur. Un principe, et, justifiant le principe, le confirmant amplement, des faits, une multitude de faits, indiqués plutôt qu'analysés et utilisés à l'appui du principe. Mais, jusque dans cette nomenclature un peu molle au premier regard, un ordre secret, d'une logique impitoyable, et, se dégageant de cet exposé un peu abondant, çà et là, des vues pénétrantes que la critique moderne a confirmées (*).

Je ne citerai ici qu'un exemple. Il s'agit du Lazare et de ses sœurs : (( Qui voudroit avoir certitude de cela, écrit Calvin, il s'enquerrait, pour le premier [d'abord] , à savoir si le Lazare et ses sœurs Marthe et Madeleine sont jamais venues en France pour prêcher. » Et c'est, déjà soulevée, toute la question de l'apostolicité des églises de France, qui a fait couler, au xix" siècle, tant de flots d'encre et de haine.

Le Traité des Reliques, puisque cette appellation a prévalu, s'apparente dans l'œuvre de Calvin, aux pamphlets. Mais il importe

(a) Voir la Bibliographie.

d'ajonler aussitôt que, parmi les pamphlets, il représente le genre grave. Sans doute l'auteur se moque ; mais la matière est, à ses yeux, si importante qu'il ne dépasse pas — par respect pour son sujet autant que pour son lecteur — le ton de l'ironie. Non point certes, l'ironie ailée, presque aérienne, des conteurs philosophes du wni* siècle ou de nos jours. Qu'on lise, par exemple, sous la plume de Jules Lemaître : Sérénus, un marlyr sans la foi. L'on sentira, du même coup, tout ce qui sépare l'indignation d'un Calvin du scepticisme d'un critique, au xix" siècle. Calvin ne se moque que dans la mesure où il espère que la dérision arrachera son lecteur à la superstition de ces reliques, venues le plus souvent on ne sait d'oii et exposées à la vénération publique, à des quantités d'exemplaires. Nous sommes avec le Traité des Reliques, en pays de foi. La polémique s'y mêle, mais ne l'altère pas. Un critique l'a heureusement défini c un pamphlet théologique («). »

Y a-t-il vraiment, dans ces pages, ce que des éditeurs protestants appellent une « vaste érudition » ? Le mot semble excessif. Ce catalogue décèle, chez le Réformateur, plus de

(a) Lénient. La satire en France an \vi= siècle, IF, ch. IF, p. n6.

cuiiosité que de vraie science, au sens où nous prenons aujourd'hui le terme. La rumeur publique, le commerce suivi qu'il entretenait avec une multitude d'Eglises, en Europe, ce qu'il avait lu lui-même dans les livres catholiques ou observé au cours de ses voyages, tout cela a fourni la matière de son livre. Encore un coup, les faits ne viennent ici qu'à titre d'arguments, et non pour eux-mêmes. Ils sont présentés avec ordre, mais dans un ordre plus oratoire ou scolastique que proprement scientifique. Disons-le nettement, puisqu'il s'agit ici d'une édition ofTerte aux libres esprits, plus curieux de la pensée de Calvin sous ses aspects multiples que de la doctrine dont il s'est fait le théoricien ou le défenseur. L'auteur a eu le pressentiment de ce que la critique pourrait un jour tirer de cet argument pour l'opposer à l'Eglise romaine. Mais il a exploité cet argument du point de vue dévotion plus que du point de vue histoire.

En effet, Calvin n"a point perçu, ou, s"il l'a perçu, n'a point exprimé ce qu'il y a d'ingénieux et de profond, pour ne point dire d'essentiellement moderne dans le dogme de la communion des saints, et par suite dans le culte qui leur est rendu. Newmann, par exemple, sans méconnaître les déformations

qui devaient presque fatalement entacher ce culte, notamment celui de la Vierge, a montré une intelligence plus exacte du phénomène psychologique qui, dans la masse des croyants, associe à l'idée abstraite de la divinité les formes tangibles d'une humanité supérieure (a). Rappelons également l'ouvrage d'un autre théologien anglais, le P. Tyrrel, la Religion extérieure, (b) qui. sans nier lui aussi les dangers du formalisme religieux, justitiait du point de vue de la pyschologie le côté extérieur des religions.

En d'autres termes, le Irailé des Reliques réduit par Calvin aux proportions d'un pamphlet, escamote, si l'on peut dire, un des problèmes importants que posait, au xvi" siècle, l'Egli-se romaine et la pratique constante de la catholicité.

Il demeure vrai, en tout cas, que littérairement ce traité est une belle œuvre. Une dialectique puissante soutient cet exposé au premier abord un peu aride. Elle l'anime, elle le vivifie, elle lui communique une variété de tons qui entretient l'intérêt, le renouvelle et

(a) La pensée de Neiumann (textes et traduction), par Fr. Delattre. Paris, Payot, in-i6, pp. 249 et suiv.

(b; Tyrrel, La religion extérieure, traduction, A. Léger. Paris, Lelliielleux. in-i6. 4'' et 5'^ conférences.

offre tour à tour l'âpreté d'un réquisitoire ou l'ironie contenue d'une satire. La pensée en est, à vrai dire, assez simple. Le premier argument dont se léclame l'auteur, consiste à montrer que ni l'Ecriture ni la pratique de l'Eglise primitive n'autorise la vénération des reliques. (( Or, l'Evangile ne le dit pas ». Et ailleurs (( Saint Jean-Baptiste, selon l'histoire évangélique, c'est-à-dire la vérité, après avoir été décollé [décapité], fut enterré par ses disciples. » Notez, s'il vous plaît, l'expression : l'Evangile, c'est-à-dire la vérité telle que Dieu l'a formulée. A ce témoignage fondamental s'ajoute, pour le corroborer, celui des premiers historiographes de l'Eglise, «. Théodore, chroniqueur ancien... » ; Eusèbe, avec son Histoire ecclésiastique ; « puis celui des Patriarches et des Prophètes de l'Ancien Testament. « Si quelqu'un n'est pas content de cela, qu'il regarde l'usage des Pères anciens... »

A ce que Calvin appelle « les témoignages de l'Ecriture n, il ajoute des « raisons » Entendez, que cette contradiction qu'il découvre, ou croitdécouvrir, de l'Eglise romaine à l'Evangile, il la développe, il en souligne les différents aspects, avec une verve inlassable. Il s'y met de toute sa personne : « Je vous prie,... je vous demande... je voudrais savoir... », avec

ses souvenirs d'enfance, dont il est à l'ordinaire si parcimonieux. <( H me souvient de ce que jai vu faire aux maimousets de ma paroisse, étant enfant...)) Il argumente avec un enlèloincnt de Picard et de théologien tout ensemble. Tous les tours lui paraissent bons, s'il s'agit de confondre ses adversaires. Les anachronismes, les impossibilités matérielles ou morales, les aspects scandaleux ou simplement amusants de la supercherie en matière de reliques, il les énumère, les tourne et retourne avec une complaisance singulière sous les yeux du lecteur. La chasuble de saint Pierre, la dalmatiquc de saint Laurent, pour prendre ces deux exemples, avec quelle verve il fait observer qu'on ignorait, parmi les apôtres et la première génération, ces sortes de vêtements, aussi bien que les céiémonies auxquelles ils servent aujourd'hui. Mais où il excelle, c'est dans les supputations, les calculs auxquels il se livre. Tel saint, deux corps ; tel autre, trois tètes ; et, à ce propos, l'humaniste qu'était Calvin évoque la fable de Géryon. « Le Lazare n'a que trois corps )), et il ajoute « que je sache... Parce que la Madeleine était femme, il fallait qu'elle fût inférieure à son frère. Par conséquent, elle n'en a eu que deux [corps]... » Et les discussions soit

entre cités, soit entre deux ordres, il faut lire, dans le Trallé, l'âpreté que chacun y apporte, les démentis qu'on s'oppose, le différend porté à Rome, et la cause demeurant (( douteuse », c'est-à-dire sans décision.

La conclusion, vous la devinez. En premier lieu, les prêtres sont des imposteui's, des (( abuseurs », des <( séducteurs ». Ils inventent, controuvent, forgent — les mots abondent sous la plume du pamphlétaire. Ce sont des u alchimistes ». Ils mentent (( à gueule déployée d Et Calvin, s'abandonnant à son indignation, les traite de cafards, de bêtes, d'ânes — que sais-je encore P Ensuite, ce que le fidèle vénère ou adoi'e. — car Calvin n'admet pas qu'on puisse vénérer sans adorer — , ce sont des objets indignes de ce culte — adoration ou vénération. Ici, c'est le fer de la lance qui, présenté à quatre exemplaires, a dû être (( forgé » de nouveau. L'auteur n'a point reculé devant un mauvais jeu de mots. Ce sont les morceaux de la vraie croix, si nombreux que, « si l'on voulait ramasser tout ce qui s'en est trouvé, il y aurait la charge d'un bon grand bateau ». Pareillement, la couronne d'épines, « dont les pièces [morceaux] ont dû être replantées pour reverdir ; autrement je ne sais (explique Calvin) comment elle pourrait être ainsi aug-

mentée. » Il y a douze ou quinze suaires. Mais le plus grave, sans doute, c'est, quand il s'agit du corps même des saints qu'on leur substitue, pour satisfaire tout le monde, des os « de quelque brigand ou larron, ou bien d'un âne, ou d'un chien, ou d'un cheval. » De même, on ne saurait baiser un anneau ayant appartenu à la Vierge, aucune ceinture, sans s'exposer au risque de vénérer les défroques d'une prostituée.

' Là-dessus, il faut craindre que Calvin n'ait accueilli trop complaisamment, parce qu'elles servaient «a cause, les histoires les plus extravagantes. Certes, ce que nous savons par ailleurs du scandaleux commerce auquel se livraient les gens d'Eglise, n'infirme point sa thèse. L'âpreté même de ses critiques aura contribué, pour une part, à la réforme des mœurs ecclésiastiques, en cette matière. Tout de même, le lecteur moderne se prend parfois à se demander s'il n'est pas victime d'une plaisanterie. L'atmosphère du pamphlet se prête mal à un exposé strictement objectif, tel qu'on le voudrait dans un procès aussi important que celui-là. Nous soupçonnons l'auteur d'être enclin, malgré ses protestations de n'avoir pas tout dit, à accepter au contraire, d'où qu'ils viennent et sans contrôle — il n'a

pas, avoue-t-il, de u commissaires » — les contes les plus ahurissants. Qu'il y ait eu, un peu partout, une sorte de foire aux reliques, ou aux rogatons, le fait n'est que trop démontré ; et certains sanctuaires, aujourd'hui encore, offrent ce lamentable spectacle. S'ensuit-il que le culte des saints, et, plus particulièrement, le culte des reliques, dans des conditions déterminées d'authenticité, soit aussi étranger que le prétend l'auteur du Traité, à la véritable religion ?

Car enfin qui niera, en notre siècle de curiosité rétrospective, qu'un intérêt s'attache, non seulement historique, mais spirituel, ou moral, (si l'on préfère) à tout ce qui toucha les héros de l'histoire, politique, sociale aussi bien que religieuse ? Nos musées, avec les reconstitutions minutieuses de ce qui marqua matériellement la vie de nos grands hommes, qu'est-ce, je vous prie, sinon une forme incoercible, parce qu'humaine, du besoin d'admirer ou de vénérer ; et, aussi de toucher l'objet qui provoque notre admiration, ou notre vénération ?

Que le Traité des Reliques ne dépasse pas l'importance d'un pamphlet, amusant, spirituel, mais discutable dans la mesure précisément où il est un pamphlet, c'est ce que j'ai voulu marquer ici, — par réaction contre des

iitliiiiiuk'iiis iiHliscrcls,([iii iicrésislcnl pas à la teiilalioii d'y voir un tableau slrictenicnt liisloiiquc cl, comme ils disenl, une œuvre de « vaste érudition ». La valeur littéraire en est iiiconlestable. C-'est sa valeur documentaire qui, aux yeux d'une critique exigeante, n'offre pas les mêmes garanties.

L'Excuse à Messieurs les JSicodém'iles...

L'Excuse appartient à un groupe d'écrits qui porta, lors de la [)ublicalion en iS^Q, le titre collectif : De vitandls superstUion'ibus , c'est-àdire, de l'obligation où se trouve le fidèle de fuir la superstition.

On a cru longtemps, sur la foi de Th. de Bèzc, que ces divers traités avaient effectivement vu le jour en même temps. Voici le texte en question, que je traduis du latin pour la commodité du lecteur : (( Il y avait alors, en France, un certain nombre de gens qui, tombés dès le commencement par crainte des superstitions, s'étaient dans la suite si bien complu qu'ils niaient qu'il y eût péché à adhérer à la vraie religion, tout en continuant de participer de corps aux cérémonies en

usage dans l'Eglise romaine. Cette erreur, extrêmement pernicieuse, avait été condamnée autrefois par les Pères. Calvin, dont ces genslà blâmaient l'excessive sévérité, les réfuta à son tour dans un écrit plein de saveur ; puis, s'autorisant de l'opinion de très savants théologiens, Ph. Mélanchton, Bucer, Pierre Martyr, et de celle de l'Eglise de Zurich, il les léprimanda si bien qu'à partir de cette époque tous les gens pieux curent en abomination le nom de INicodémites. On appelait ainsi ceux qui abritaient leur erreur sous l'exemple de ce saint homme {^). »

En vérité, Colladon marque plus nettement, dans sa version de la vie de Calvin, qu'il y a eu publication successive : « L'an ij^ô, écritil [Calvin] fit un traité [montrant] comment l'homme fidèle se doit gouverner entre [parmi] les papistes, sans communiquer [participer] à leurs superstitions. Auquel [traité] est ajouté une Excuse contre les répliques de ceux qui se couvraient faussement du titre d'être Nicodémites, et l'avis de M. Ph. Mélanchton... Item, deux épîtres dudit Calvin, écrites l'an i546, et l'avis de l'Eglise de Zurich, fait l'an i549 C^)- '*

(^) Vila Calvini, par Th. de Bèze. Opéra, tome XXI. (b) Vie de Calvin par Colladon. Opéra, lome XX I.

La confusion s'est prolongée jusqu'au \ix* siècle. Air. Franck, éditant la vie de Calvin par Colladon, voit dans les deux épîlrcs cidessus désignées deux sermons qui auraient été prononcés par Calvin, à Genève. Paul Lacroix voit, dans le traitée De vitandis... la traduction française d'une version latine de ces deux Epîtros.

Les savants éditeurs du Corpus Rejormatorum ont restitué avec sagacité l'ordre chronologique dans lequel se sont produits les difl'érents ouvrages qui figurent sous la dénomination commune : De vitandis siiperslitionïhus . . . Ils ont marqué avec précision les dates extrêmes lô^S-rô^ig.

Une brève esquisse de ce que j'ai appelé ailleurs la Crise du Nicodémisme confirmera ce que la critique interne des textes en question avait démontré aux éditeurs des Opéra Calvini.

J'ai emprunté le mot à Calvin, précisément dans le traité qu'on trouvera plus loin. Le Réformateur de son côté l'avait pris à l'Evangile selon Jean, notamment à l'épisode où il est raconté qu'un membre du sanhédrin, Nicodème, s'était rendu de nuit auprès de Jésus, — sans doute par peur de se compromettre auprès de ses collègues.

Cette attitude érigée, au xvi' siècle, en règle de conduite par nombre de chrétiens qui avaient d'abord été touchés par le désir de réformes dans l'Eglise a failli compromettre l'orientation du Calvinisme vers le schisme.

Nous possédons là-dessus le témoignage irrécusable de l'Histoire des Eglises Réformées. Voici ce que note l'auteur, aux environs de i53ô : » Le plus grand mal fut que la plupart de l'étude [zèle] des grands fut de s'accommoder à l'humeur du roi, et peu à peu s'éloignèrent tellement de l'étude des saintes lettres que finalement sont devenus pires que les autres, voire même [jusqu'à] la reine de Navarre, commençant de se [comjporter tout autrement, se plongeant aux idolâtries : non pasqu'elleapprouvâttelles superstitions en son cœur ; mais d'autant que Ruffi [Roussel] et autres semblables lui persuadaient que c'étaient choses indifférentes {^) ».

Gomment s'explique l'attitude des Nicodémites ") S'il fallait en croire les Calvinistes, cette attitude ne s'expliquerait que par des pensées basses et des calculs inléiessés. Toutes les interprétations se rencontrent à leur sujet, depuis les plus faciles, entendons la calomnie

('a) Th. de Bèze, Histoire des Eglises réformées, (Edition de Toulouse, i883j, I, 87.

pure cl simple, justpfà celles cpii exirreaient de la part diin adversaire, sinon de la sympalhie, au moins un effort réel d'intelligence et d'impartialité.

Voici comment un ancien moine explique la conduite de la reine de Navarre et de ses amis : (( Environ l'an lâi^G, dame Marguerite, sœur du roy François premier de ce nom. fil tant par de subtils et obscurs moyens cpi'elle retira de Strasbourg les compagnons de Farel... Iceux s'en retournèrent en France, esperans sous couleur el ombre de C Evangile crocheler des eveschés, abbayes et aullres bénéfices du Pape, par la faveur de ladite Reyne ». Voilà l'insinuation pei'fide. Et voici, à défaut de preuves, des allégations qui peuvent en tenir lieu pour un lecteur peu exigeant en matière de critique. Froment continue : k Et de fait, elle fit avoir à Gérard Ruffl (Roussel) une abbaye, et depuis l'evesché d'OIéron en Saintonge, et à Micliel d'Arande, qui autrefois avait été hermite, elle fit avoir l'evesché de Saint Paul en Dauphiné (^). »

Le lecteur arna. je pense, saisi sur le vif le

(») Froment t'Anthoine), Les actes et gestes merveilleux de la cité de Genève, nouvellement convertie à VEvangile, faicls du temps de leur réformation, commençant l'an IÔ32... Edil. Reviliiod, i85'j.

procédé. Il consiste dans des allégations vagues, et qui ne résistent pas à un examen sérieux — (( par de subtils et occultes moyens » — ; dans des imputations gratuites et qui, en particulier pour Gérard Roussel, sont contredites par une existence d'honneur et de probi.té — « esperans crocheter des eveschés, abbayes et aultres bénéfices » — ; enfin dans le rapprochement arbitraire de CCS intentions supposées et de faits réels.

On retrouve l'écho de ces propos qui sentent la rue ou l'échoppe dans une lettre adressée par Calvin à Marguerite de Navarre. Elle vise les mêmes personnages, et il n'est pas étonnant que leur' conduite y soit interprétée de la même façon. L'auteur entreprend de détacher la reine de ces mystiques, qui se refusent à entrer dans la voie du schisme : « Mais, en abjurant et retournant baiser la pantoufle de ce grand serrurier [\e Pape, allusion aux clefs de saint Pierre], adversaire de Jésus, [ces gens-là] sont vénéficiés [pourvus de bénéfices], prébendes, rentes, couronnés et mitres, voire, qui pis est, sous ombre de l'Evangile (*). »

C'est, comme on le voit, repris et développé avec une verve, où il y a bien de l'emportement,

(a) Ilerminjard, Correspondance des Réformateurs dans les pays de langue française, tom. V. p. 299.

TRAITK DES RELIOt'ES 4

l'accusalion que Froment formulait contre lloussel et ses amis, et qui consiste à « crocheter des éveschés ». On ne se montre pas plus injuste ni plus déloyal envers un adversaire. Mais l'esprit du temps explique, chez Calvin lui-même, ces excès.

Toutefois, il est intelligent et soucieux de bien connaître ses adversaires, pour les mieux combattre. Il se rend compte à part soi que ces calculs intéressés, fussent-ils vrais, se couvriraient au moins d'un prétexte ou d'un voile. Et il rapporte, pour les avoir entendus luimême ou recueillis de la bouche d'un tiers, ces arguments : « Mais, disent-ils [Roussel et les autres], un aultre le feroit aussi, et mieux vaut que je le fasse que les infidèles [ceux qui n'ont pas été touchés de la grâce]. Car je presclierai, je endoctrinerai, je baillerai bon exemple, i"en ferai des biens, retirant les povres frères persécutés [les accueillant] ; et aussi ne s'en ferait-on ne plus ne moins sans moi, mais cependant je pourrai crocheter un evesché. »

Négligeons le trait de la fin, qui n'est qu'une reprise de l'imputation portée par Froment. Intéressés ou non, ces gens-là sont à tout le moins en mesure de justifier leur attitude en matière religieuse autrement que par un aveu

d'égoïsme. Ils considèrent que, dans l'état actuel des choses, leur réserve, leurs atermoiements, s'ils ne sont pas strictement conformes aux exigences de l'Evangile, ont, en revanche, l'avantage de sauvegarder les intérêts de ceux qui adhèrent pleinement à l'Evangile. Ils acceptent ce rôle ingrat. Ils consentent à être méconnus, à être accusés, tant à droite qu'à gauche, de tiédeur. Ils s'y résignent. Ils seront l'arrière-garde qui se sacrifie pour sauver le gros de l'armée. Le calcul, puisque calcul il y a, offre l'avantage de ne pas profiter exclusivement à celui qui le fait, mais d'étendre son bienfait à ceux qui professent ouvertement la foi nouvelle. On devine ici une argumentation objective.

Voici une troisième interprétation. Elle émane de Farel, le disciple émancipé deLeièvre et le messager de la Réforme à Genève. N'attendons pas qu'il soit équitable. Farel est un apôtre, et, à ce titçc, il est partial. En revanche, il est intelligent et nous épargnera les explications simplistes d'un Froment. La lettre est écrite en latin : j'en traduis les passages essentiels : — « Certes ceux qui dirigent le mouvement en France doivent être exhortés à ne pas pourrir dans leurs péchés. Car, loin de confesser leur erreur, ces gens-là en viennent,

apirs avoir méconnu la vérité, à ériger leur iinpiélé en culte véritable. » — Il continue en ces teimes : u II en est qui tombent, faute d'avoir été assez afl'ermis dans la foi. C'est le |)otit nombre. D'autres en quantité sont sortis de l'épreuve plus fidèles que jamais... Mais j'en sais beaucoup plus qui, dans le temps même qu'ils barbottent dans la boue, et s'imaginent ne point mal faire, ont fini par perdre toute piété et ont fait naufrage dans la foi. Ces gens-là sont exclusivement appliqués à plaire aux hommes ; ils se laissent j)orter où souffle le vent ; ils sont un scandale pour tous. » — Et encore, plus loin : « Je me suis rendu compte avec gémissement qu'il n'est personne, en France, qui soit pire et qui fasse plus obstacle à la piété que ces gens qui ont la réputation de prendre parti pour la parole de Dieu et d'être bien disposés à l'égard de l'Evangile (*). »

Désir de plaire ou, ce qui revient au même, crainte de déplaire aux puissants, voilà une première explication. En voici une seconde, qui est le souci d'éviter le scandale.

C'est en définitive à cette explication que s'arrête Calvin, quand il ne se laisse pas emporter par la violence de son humeur : « Que dirai-

(a) Herminjard, Correspondance..., VII, p. a^o.

je, écrit-il en lô^^^ tle ceux qui, après avoir goûté le don de Dieu, au lieu de s'opposer, comme ils le devraient, de toutes leurs forces à un tyrannie insupportable, dissimulent au contraire, malgré le sentiment qu'ils en ont, l'état malheureux de l'Eglise ? Par égard pour leur réputation ou pour leurs biens, ils tolèrent en silence des jugements iniques, et ils s'estimeraient déshonorés s'ils encouraient le moindre soupçon. D'ailleurs, pour ne pas s'exposer au reproche d'impiété, ils prétextent les scandales si nombreux qu'engendre la doctrine de l'Evangile. Ils vont criant, à qui veut les entendre, que la tranquillité publique est mise en péril par ce qu'ils appellent les nouveaux partisans de l'Evangile, et, s'ils sont fort éloquents, en revanche ils vivent fort peu selon la doctrine de l'Evangile (»). »

Ainsi ])rudence humaine, attachement de l'habitude, sul)lilité d'esprit qui se forge, pour excuser sa faiblesse, des arguments parfois discutables. « Ilsn'ontpourtoutpotage,écritGalvin qui sent leur faible, que ce misérable 5a6/e//«^e, [à savoir] que l'affection extérieure est à Dieu, quelque semblant qu'ils fassent devant les hommes (b). n Otez au mot subterfuge ce qu'il

(a) Herminjard, Correspondance..., IX, p. 3'j2.

(b) Opéra Calvini, VI, p. 575.

a d'injurieux : vous aurez à tout le moins subtilité.

iNous possédons, par ailleurs, l'aveu d'un de cesaccusés, Gérard Roussellui-mêmc. Blâmépar Faiel d'avoir accepté une abbaye, il répond : u Cela n'exige pas un petit courage [à savoir, vivre selon la doctrine nouvelle], et il faudrait une manifestation de l'esprit autre que celle que je sens en moi (»). »

En définitive, et malgré ce qu'il s'y mêle d'inévitable misère humaine, cette attitude se ramène à un scrupule très légitime et en tout cas fort respectable. Beaucoup ont hésité à la dernière heure, devant la démarche suprême qui les séparerait de l'Eglise où ils étaient nés et 011 ils avaient rêvé de mourir.

Quelle fut, dans cette occurrence, la méthode de Calvin ? Elle fut d'une lucidité sans trouble et d'une énergie sans défaillance. Il opposa à toutes les tergiversations l'obligation absolue pour le chrétien de conformer sa vie aux exigences de la doctrine. Il proclama, comme une conséquence d'ordre logique, la nécessité de la séparation d'avec Rome, du schisme, dût la chair en pâtir, dût le cœur en souffrir, chacun à leur manière. Ce fut, comme on voit, un

(a) Herminjard, op. cil., I. p. 284.

A'igoureux: coup de barre donné à la Réforme, en une heure critique.

Calvin exprima sa pensée dans des opuscules et dans des lettres. Je ne signalerai ici que les traités proprement dits. Le lecteur trouvera, à l'Appendice, la correspondance qui se rattache à cette période de l'activité du Réformateur.

En 1537, il réunit, en un volume, deux épîtres, adressées, la première, à Nicolas Duchemin, son ancien condisciple ; l'autre, à Gérard Roussel. La première a pour titre : Defuglendis iinpiorum illlcitis sacris et purilafe christianœ religioiiis observanda {^). De la nécessité d'éviter les cérémonies en usage chez les impies et de s'en tenir à la pureté de la religion chrétienne. La seconde est intitulée : De christiani hominis ofjîcio in sacerdoliis papalis ecclesiœ vel adminislrandif; , vel ahjiciendls (b). De la nécessité où se trouve un chrétien d'exercer, ou pour mieux dire de refuser les fonctions ecclésiastiques dans la confession soumise au Pape.

11 n'est point permis en conscience de vivre dans le catholicisme — Calvin écrit, dans le Papisme, — si l'on a été touché par la grâce. A plus forte raison, ne doit-on pas accepter de fonctions ecclésiastiques. Il y a, à agir

(a) Opéra Caivini, V, pp. 241-278.

(b) Ibidem, Y. pp, aSi-Sii.

ainsi, un manque tic logicpie, do courage et de probité. Il y a enfui un exemple néfaste ([ni ris(|ue, en se [)ropageanl, de compromcltie tlélinilivenienl le succès des idées de réfornialion.

Telle était, à cette date, ropj)ortnnité de cette campagne ([u'un cori'espondant. Léo Juda, sollicitait de Calvin, en i54o, la peimission de traduire en allemand ces deux lettres dont la nécessité se faisait, disait-il, particulièrement sentir : « necessarlas maxime prœsenU reram slalu (a). » *

En iS/jo, le Réformateur publie le Petit traité montrant [ce] que c'est que doibt faire une h jmme fidèle [qui a la foi] connaissant la vérité de l'Evangile, quand il est entre les Papistes {^). Il s'y adresse aux simples fidèles qui hésitaient sur la voie à prendre. C'est toujours le même principe : il faut être logique avec soi-même. C'est aussi la même conséquence : il faut fuir Babylone, c'est-à-dire la France.

Naturellement on proteste un peu partout. L'exil à Genève, s'il est la conséquence logique de l'adhésion à la Réforme, n'est pas sans soulever toutes sortes de difficultés. N'y a-t-il pas d'ailleurs de bonnes raisons à opposer à

(a) Opéra Calvini, XI, p. 212.

(b) Ibidem, VI, pp. 587-587.

cette prétendue logique ? On en chercha et l'on en trouva. L'écho de ces protestations arriva au Héformateur, qui publia, en ïb\l\, une Excuse de Jehan Calvin, à Messieurs les I\icodéniiles sur la coniplaincle qu'ils fonl de sa trop grand' rigueur (a). On en trouvera plus loin le texte.

Ce qu'il faut marquer ici, c'en est la logique impitoyable, alliée à une éloquence persuasive. Plus encore que le Traité des reliques, VExcuse est un « pamphlet théologique ». Sans doute, l'auteur y sacrifie sans vergogne aux exigences du genre, qui se trouvent ètie, en l'espèce, singulièrement appropriées aux mœurs de l'époque. Quand donc j'aurai souligné, au passage, la fameuse comparaison que fait Calvin des Nicodémites avec les « cureurs de retrczs », auliement dit, les vidangeurs, je n'étonnerai personne, je pense. Les maîtres Fili sont, ici, pour discréditer les adversaires. Pareillement, çà et là, telle expression brutale rappelle la manière, si libre, hélas ! des pamphlétaires du xvr siècle.

Mais ce qui caractérise VExcuse, et lui donne un prix singulier, quand on sait dans quelles circonstances elle est née, à qui elle s'adressait,

(a) Opéra Calvini, VI, pp. 087-6'''».

6o NOTICE LITTÉRAIRE

OU, pour mieux dire, qui elle visait, quelles personnes el quelles doctrines, c'est celle àpreté dans rargumenlation, cette espèce d'opiniâtreté à enfermer le lecteur, ou l'adversaire, dans une série de dilemmes, et, à viai dire, dans un dilemne unique, inéluctable.

S'il est vrai, comme l'admettent en principe les Nicodémites, que l'homme est fait pour Dieu, corps et âme, le corps comme l'âme, au même titre, il faut choisir entre ces deux alternatives — u servir Dieu » pleinement, sans réserve d'aucune sorte, ou se poser ouvertement en ennemi de Dieu. Telle est, en son fond, la thèse de Calvin. Tout le reste n'est que u couvertures », entendez, prétextes dont on cherche à couvrir, ou à masquer sa lâcheté.

Et il importe peu, après cela, que les différentes catégories où l'auteur essaie de classer ses adversaires ne soient pas aussi claires pour nous qu'elles l'étaient, sans doute, pour lui. Ce qui donne à ce traité mouvement et vie, même quand nous n'apercevons pas distinctement, aussi distinctement que nous le souhaiterions, dans leur réalité historique, les personnages incriminés, ce qui donne à ces pages une signification qui déborde le xvi'' siècle et la querelle du Nicodémisme, c'est, avec l'intérêt permanent d'une telle question, l'ardeur fré-

INTRODUCTION 6l

missante qu'apporte Calvin à dénoncer le sophisme — erreur de l'esprit ou faiblesse du cœur, à proposer, on est tenté d'écrire, à imposer la vérité.

Tout ce qui se cachait de scrupule, d'hésitation, voire de lâcheté sous le terme si commode de « mcodémlser », le Réformateur le met à nu, impitoyablement. Une par une, il examine les (( couvertures » qui lui sont opposées, les « subterfuges » qui sont employés. « L'édification », pour prendre un exemple entre beaucoup d'autres, ne résiste pas à cet examen. Sans doute, Calvin est le premier à se réjouir de la diffusion de l'Evangile ; mais il met au premier rang des moyens de propagande la pratique absolue, sans arrière pensée, de la doctrine évangélique.

A.U fond, et Calvin en arrive rapidement à cette accusation, les Nicodémites ont peur 4e se compromettre et. s'étant compromis, de s'attirer les rigueurs de la justice. La « complainte )) qu'il leur met dans la bouche est, à la vérité, assez grossière, je veux dire, assez dépourvue d'artifice : « Comment ? quitteronsnous tout, pour nous enfuir, ne sachant où }. . . » N'oublions pas que c'est ici un pamphlet, et que l'auteur n'est pas tenu à épargner son adversaire. 11 insiste même, dans VExcusc, sur

cet état d'àme, qui, je lai moiilié plus haut, ne suffît pas à rendre raison de la crise du Mcodcniisnie.

Mais c'est tout profit pour son livre. Carie ton s'anime, devant l'inanité de pareilles objections. Si les martyrs tics premiers siècles, si les apôtres avaient composé ou « pactisé n avec lennemi, que serait-il advenu du Christianisme i' et, comme il dit, u où en serionsnous aujourd'hui ? » D'ailleurs, « l'issue » de cette altitude, ou si l'on préfère, les résultats qu'elle donne sont là pour attester qu'il n'y a rien à attendre d'une pareille « paction », de semblables compromis. « Discrétion » aussi inutile que peu digne d'un véritable chrétien !

Il n'est point jusqu'à une accusation personnelle que Calvin ne réfute avec complaisance. (( Puisque Calvin fait tant le vaillant, dit-on, (juc ne vient il ici |en France] pour voir [pour qu'on voie] comment il s'y comportera. Il fait comme les capitaines, qui poussent les soudards à la brèche pour recevoir des coups ; cependant [ils] demeurent loin du danger». Le Réformateur était à Genève, où il subissait, il faut en convenir, passablement d'ennuis. Mais enfin, il était à l'abri des coups de la Sorbonne et du Parlement. Ainsi pris à partie, il n'a d'autre ressources que d'invoquer l'exem-

pis des Apôtres, qui conseillaient le martyre, sans se croire obligés de donner l'exemple. C'est ici, avouons le, une manière assez spirituelle de se tirer d'affaire. Mais l'argument des Nicodémites n'en conserve pas moins toute sa force.

Ce qu'on ne saurait trop admirer, c'est l'ardeur en quelque sorte intime que Calvin apporte au débat. Lui qui se retranche d'ordinaire derrière les principes, il ne dédaigne pas cette fois de discuter pied à pied, d'entrer personnellement dans la lutte, de s'y mettre avec tout ce qu'a de déplaisant, en pareille matière, le je ou le moi. On lui objecte : « Si tous les fidèles voulaient fuir l'idolâtrie, que serait-ce ? » Il réplique : « Je réponds que c'est à Dieu d'y pourvoir... Je réponds secondement que le partement d'un homme prêche aucune fois en plus grande efficace qu'il ne le pourrait faire^de sa bouche... Tiercement, je réponds.. Quartement, je réponds... »

La discussion n'est plus, à cette heure, sur le teirain des principes. Elle est toute dans les faits. 11 y a, à Genève, une Eglise, qui doit servir de refuge à qui redoute la persécution, et de modèle à qui se sent le courage de sa foi. Le pontife intransigeant, qui régenta si durement Genève, se laisse apercevoir ici,

cuire les liffiios. Et ce n'est pas le moindre intérêt de ï Excuse.

Et comme, en bon théologien, Calvin veut avoir le dernier mot, il réhabilite la mémoire de Mcodème. Il le montre alTranchi de sa réserve, de sa « discrétion » et se révélant, à riieure du danger, disciple de Jésus. « Voilà ce qu'est nicodémiser ». Qu'on l'imite !

Moins piquant que le Traité des reliques, parce que le sujet n'est point de ceux qui prêtent à l'ironie, V Excuse... offre en revanche une gravité dans le ton, une chaleur dans la discussion qui en font une des meilleures pages de notre littérature, au xvi" siècle. Le nombre y est déjà, cette qualité, ce sens du rythme qui, au siècle suivant, nous vaudra nos chefs-d'œuvres oratoires. Calvin se révèle ici grand écrivain, maître de son expression autant que de sa pensée.

Et il importe peu, au surplus, que l'Excuse... n'épuise pas, au point de vue documentaire, la question du Nicodémisme. L'auteur n'a pas compris, il ne pouvait pas comprendre l'état d'esprit de ses adversaires. Du moins, a-t-il, à cette occasion, écrit une œuvre forte.

L'année suivante, Calvin dc>ait reprendre la lutte contre les mêmes adversaires. En effet, d'individuelle qu'elle était à l'origine, cette

attitude avait pris peu à peu les proportions d'une doctrine. Elle s'appuyait sur une sorte de symbolisme à savoir que u l'affection intérieure est à Dieu, quelque semblant qu'ils [les NicodémitesJ fassent devant les hommes. » {Excuse). Qu'importent les gestes ! L'essentiel est de diriger son intention, comme on dira plus tard. Le pire, ajoutait Calvin, toujours dans VExciise, est « qu'ils s'endorment en ces spéculations », qu'ils se contentent de savoir en quoi « consisterait une bonne rétorme » de l'Eglise, qu'ils demandent à Dieu « d'y mettre remède », mais que pratiquement ils n'y travaillent pas, « comme si cela n'était pas leur office [devoir] ». Dans une lettre, en date de i545 {^), qu'il adressait à Marguerite, Calvin qualifie cette doctrine de « pernicieuse et exécrable ». Il y visait deux personnages qui, précisément, vivaient auprès de Marguerite et l'influençaient dans ce sens, « l'un nommé Quintin, et l'autre Pocques », dit de Bèze dans son Histoire (b) Il devait les attaquer publiquement, en i548, dans un traité intitulé : Contre la secte fautastique et furieuse des libertins qui se disent spirituels (c).

(a) Opéra, XI, p. Saa.

(b) De Bèze, Histoire des Eglises réjorinées, 1, p. 87. (°) Opéra, MI, pp. 165-264.

S'aiiloiisaiit du texte de saint Paul, où il est (lit (jue it la lettre tue, tandis que l'esprit vivifie », les libertins réclamaient le droit de rectifier par la pureté des intentions ce que la pratique du catliolicisme avait de superstitieux. Les vieilles outres pouvaient contenir le vin nouveau ; les rites anciens, traduire vaille que vaille lespiit de rénovation. C'est la foi qui sauve.

Calvin, quirrile dans sa logique cette attitude de « serpents » — c'est son expression — adresse à ses adversaires deux reproches. En premier lieu, « ils déguisent la signification des mots » : on ne sait jamais la « matière » dont ils parlent, ni « s'ils veulent affirmer ou nier ». En second lieu, ils manquent de « simplicité 1), entendez de logique ou de droiture — des deux sans doute.

Prendre la Bible et la lire sans préoccupation d'aucune sorte, telle doit être l'attitude du fidèle. Et voici sa récompense. Il y découvre, préfigurée dans l'Ancien Testament et réalisée dans le Nouveau, en la personne de Jésus, la véritable Eglise, descendue du ciel. Il la compare à l'Eglise romaine, et d'instinct il choisit la première.

Ainsi s'achève la crise du Nicodémisme.

Rien n'intéresse aussi directement la curiosité d'un lecteur moderne comme les conditions en quelque sorte matérielles, où se sont produits les chefs-d'œuvre de notre littérature. Où fut conçu l'ouvrage? où fut-il écrit ? sous quelles influences lointaines ou immédiates? d'un seul jet ? ou par retouches successives ? où fut-il imprimé ? dans quel format ? à quelle date précise? autant de questions qui relèvent beaucoup moins de la littérature, encore qu'elles l'éclairent parfois, que de ce goût du détail, parfois du bibelot, où se ramène, chez nombre de nos contemporains, l'intérêt de l'histoire.

Pour tout ce qui louche à la production du xvi" siècle, et notamment à la littérature religieuse de la Réforme, cet intérêt s'accroît des difficultés auxquelles elle se heurtait, du fait des prohibitions qui en compliquaient l'impression et surtout la diffusion. Le moindre opuscule du temps — tel qu'il est sorti des presses d'un Girard ou d'un Crespin — représente aujourd'hui, aux yeux d'un lecteur

TllAITK I>ES RELIQUES 5

averti, outre la pensée de l'écrivain, tout un concours de généreuses complicités ; l'accueil de l'éditeur, qui savait à quoi il s'exposait, le labeur de l'artisan qui s'intéressait à sa tâche avec un esprit de religion, la balle du porteur de merceries où se dissimulait, parmi les marchandises, l'exemplaire delà Bible ou le traité de Calvin.

C'est le privilège des vieux livres, quand on se les représente sous leur forme primitive, d'évoquer tout un passé aboli. Mais que dire de ces ouvrages qui furent, pour une infinité d'âmes inquiètes, lumière et force P

Le zèle des savants éditeurs des Opéra Calvini a recueilli pieusement tout ce qui peut permettre à un lecteur d'aujourd'hui d'imaginer, telles qu'elles sortirent des presses, les œuvres du Réformateur en général, et notamment les deux traités que nous publions plus loin.

§ I. — Le Traité des Reliques.

La principale rédaction fiançaise qu'on ait conservée de ce traité se trouve à la Bibliothèque de Zurich. Elle est incomplète. Lne main maladroite y a inséré, au lieu des pages 49 à 61, douze pages d'un autre ouvrage de

Calvin, publié la mêiiie année, sous le lilre de Petit traie té

Il existe, en outre de cette rédaction, deux autres manuscrits : l'un, à Vienne ; l'autre à Hambourg.

Voici les principales éditions qui furent données de cet ouvrage.

La prineeps est de i3/r3, à Genève, chez Jean Girard. Elle portait comme titre : ADVERTIS ( SEMENT TRESvïi | le du grand proffit qui revien j droit à la Chrestienté, s'il se fai I soit inuentoire de tous les corps j sainclz, et reliques, qui sont | tant en Italie qu'en France, Al- | lemaigne, Hespaigne, et autres I Royaumes et pais | | Par M. Jehan

Caluin | imprimé a genève, | par Jehan Girard. I i5^3.

Elle avait la forme d'un tout petit in-octavo, comprenait 1 10 pages numérotées, le dernier feuillet en blanc.

L'année suivante, i544> toujours chez Girard, paraissait une seconde édition. Elle ne différait de la précédente que par des divergences d'orthographe, qui méritent à peine d'être signalées. Il subsiste un exemplaire, qui paraît bien être le seul

ADVERTIS- I SEMENT TRESVTiLE | du grand proffit qui reviendroit à la | chrestienté, s'il se fai-

soit iuuentoire de | tous les eorps sainclz, et reliques, qui | sont tantcn Italie, quen France, Aile- I maigne, Ilcspaignc, et autres \ Royaumesetpaïs. | Par M. JcliauCahiin. [ (Emblème) i iMPiu.MÉ A GENÈVE, | par leluiu Cirarcl . [ i5/i/|.

11 y avait cette fois la griffe de l'éditeur. Elle représentait une main portant un glaive, mais sans flamme, avec l'exergue souvent décrit >o> vem pacem mittere, | sed gladivm. Je ne suis pas venu apporter la paix, mais la guerre. Cette citation est empruntée à l'Evangile selon Jean.

En i55i, une troisième édition fut mise en vente. Un des historiens de Calvin, P. Henry, en a fait l'éloge ; mais les éditeurs des Opéra... déclarent qu'ils n'en ont point trouvé trace.

Le catalogue de la BiJDliothèque de Dresde fait mention d'un exemi)laire, qui porte la date de lôôg. C'est apparemment la quatrième édition.

Citons, pour finir, une édition (fui parut, par les soins du fameux libraire de Genève, Crespin, en i563, et qui se présentait de la façon suivante.

AD VER- I TISSEMENT | TUESVTILE j DV GRAND

TRO- I fit qui reviendioit ù la chrestien- | té, s'il se faisoit inuen taire de tous | les corps saincls et Reliques, qui sont | tant en Italie

qu'en France, Allé- | magne, Hespagne.etautres Royau- | mes et pays. I Par M. Jehan Caluin. | (Emblème) | povu jehan crespin. i par mar-

MET REQVEM. I

Elle portait l'emblème de Crespin, savoir, une ancre avec un serpent ; cetteancreest tenue par deux: mains, qui sortent des nuages, avec les initiales I. G. Un tout petit .format ; 107 pages sont numérotées ; les cinq dernières sont consacrées à un index.

Voici les principales éditions qui ont été données du Traité des Reliques, au xix'' siècle. En 1822, dans le Dictionnaire critique des Reliques, de Collin de Plancy ; en 18/12, dans les (Euvrcs Jranraises de Calvin, pai* le bibliophile Jacob ; en 1860, à Genève, par MM. Gustave llevilliod et Fick ; en 1867, dans le tome VI des Opéra Calvinl ; en 1909, dans les Œuvres choisies de Jean Calvin, publiées par la compagnie des Pasteurs de Genève.

Tel avait été, dès l'abord, le succès de ce traité que, selon l'usage et pour les besoins de la propagande hors des pays de langue française, il était traduit en latin. C'était, comme on sait, la langue internationale, à cette époque.

La traduction fut confiée à Nicolas des Gallars, et parut, en i548, sous le frontispice suivant :

lOAÎNNIS 1 CALVINI AD [ monitio qva o- | steiulitiir qiiain e re Christian;o reip. fo- | ret Saniloium corjioia cl reliquias ve- | lut in iiiiiciilarium redit;! : quiv lam in | Italià qnaiu in (iallià, Geiinanià. llispa- | nia, celorisque regionibus habenliir. ] 1] CiiUico per INicolauin Callasium in ser- | monem Lalinum conversa, (Eniblerna) <.enev.k | i'ku ioannem orrardvm | i5'|8.

L'emblème consistait en une palme et un enfant qui tient un rameau. Pas d'exergue. Le format du livre était le petit in-8^ Il y avait 99 pages numérotées ; la loo" était blanche. La feuille suivante portail, au recto, une citation empruntée à la II' Epitre auxThessaloniciens ; au verso, quelques errata. La dernière feuille était ornée du glaive enflammé de Géx'ard, mais sans exeigue.

Cette traduction était précédée d'une préface latine du traducteur. La voici, traduite aussi exactement que possible :

Nicolas des Gallars aux pieux lecteurs. Salut.

Il paraîtrait sans doute incroyable qu'une imposture aussi avérée et aussi tenace ait pu séduiie l'univers, si nous ne constations le fait de nos propres yeux, et si nous ne comprenions que c'est là une juste vengeance de Dieu, qui consiste en ce que les hommes, dev'enus

étrangers à la vérité, sont endoctrinés par le mensonge et aveuglés au point que Terreur, comme 'dit saint Paul, obtient force et efficacité. Puisque aujourd'hui l'immense bonté de Dieu a découvert et, pour ainsi dire, montré du doigt cet état de choses, il ne convient pas que nous soyons encore aveugles, ni que nous nous abandonnions dans les ténèbres, d'autant que nous sommes éclairés dune lumière tout à fait éclatante.

Pour ma part, il n'est personne, je pense, à qui ces vérités ne soient évidentes — sauf celui qui a perdu l'usage des sens et ressemble plus à une bête qu'à un homme. En effet, il ne s'agit point ici d'un raisonnement subtil : la chose se démontre elle-même, au point que les plus stupides même sont capables de la comprendre à fond. Par exemple, un très grand nombre de nos amis, après avoir lu ce petit livre jusqu'au bout, ont été tellement étonnés qu'ils avaient l'impression de sortir d'un antre et qu'ils déclaraient qu'ils n'auraient jamais cru pareille chose. En conséquence, ils se sont mis avec plus de soin à chercher Dieu et avoir horreur des superstitions. C'est ce qui arrivera, je l'espère, à tous ceux qui, déposant toute animosité, liront attentivemen ce livre.

Je l'ai donc traduit du français en latin, afin qu'il puisse etie commuui([uc à certains, et aussi pour que les autics nations,' à notre exemple, dénoncent les superstitions qui, diton, se rencontrent chez elles. Ce ne saurait, en effet, être l'œuvre d'un seul homme. Il faut qu'un certain nomhre s'y emploient et qu'on recueille des faits, dans chaque pays. Notre grand Calvin ne pouvait les connaître tous. Il n'a décrit que ceux qu'il lui avait été donné de connaître, soit par lui-même, soit par des témoignages dignes de foi. C'est pourquoi il a voulu que ce petit livre servît d'admonestation et qu'ayant lui-même posé le principe, tous ceux qui ont à cœur la religion s'attellent à cette tache : de la sorte, la stupidité et l'irréflexion, chez les hommes, pourra être secouée de jour en jour.

En conséquence, je vous prie et vous conjure, de la façon la plus vive, d'accorder à ce petit livre tout le crédit qu'il a le droit de trouver auprès des gens pieux, et de vous appliquer, en toute bienveillance et équité, à répandre mon travail. Si j'ai atténué les plaisanteries et les bons mots, dont il est rempli [en français], faites réflexion que chaque langue a ses grâces, qui ne conviennent pas toujours à d'autres. Du moins, ai-je fait tout

mon possible pour être fidèle clans ma traduction.

Adieu. Ides de Mars i548.

D'après M. Th. Dufour, l'opuscule fut traduit cinq fois en latin, de r552à 1667. En i557, il l'était en allemand, et fut, dans cette langue, réédité dix fois jusqu'en 182:?, Il fut tiaduit, en anglais, en lôGi ; et en hollandais, en i583.

§11. — V Excuse à Messieurs les Nicodémites...

La première édition de VExcuse parut, à Genève, en i544, toujours chez Girard. Voici sous quelle forme :

EXCVSE DE I IElIA^' CALVIN A | messieurs LES Nico- I démites, sur la complaincte | qu'ilz font de sa trop | grand'rigueur. | (Emblème) AMOs V I odio habuerunt corripientem in porta, et lo- I quentem recta abôminati sunt. | i54/|.

L'emblème est celui de Girard : une main tenant un glaive, mais sans les flammes. L'exergue, bien connu, s'y lit : non veni pacem mit- TERE, SED GLADivM. Louvragc, d'uu format très réduit, contient quatre feuillets portant les lettres A, B, G, D. On en conserve un exemplaire à la Bibliothèque publique de Zurich.

Kii i5'i9, paraissait une seconde édition, auf^^nientée de réponses de Mélanchton, Bucer, Pierre Martyr, à lenquète qui avait été ouverte et iloiil jai parlé plus haut. En voici la description ;

DE \ lïÂNDIS 8VPEK- | STITIOMBUS, QVAE I CVM SINGERA FIDEI ) CONFES- SIONE PY- I GNANÏ, | Libellus lohannis Caluini. I EIYSDEM EXCVSA- [ TIO, AD PSEV- DO.M- I CODEMOS. | | philippi

MELANCHTOMS, | MARTINI BVCEUI, ] PETRI MARTYRIS RESPONSA I DE EADEM RE. | CALVIM VLTIMVM RES- PONSVM, I CVM APPENDICIBVS. | | GENE-

VAE, I Par Joannem Girardum | iS^g.

Il s'agit ici d'un petit in-quarto, comprenant dix-sept cahiers, portant les lettres a à /*, et comptant io5 pages numérotées.

L'année suivante, nouvelle édition ainsi présentée :

DE VITANDIS SVPER- | STITIOMBYS, QYAE I CYM SINGERA FIDEI | GONFES- SIONE PY- I GNANT. | Libellus loannis Galuini. [ eivsdem excvsatio ad psevdo- | xigo- DEMOS. I I Philippi Melanchtonis, Martini Buceri, Pétri Martyris responsa de eadem re j cum appendicibus, | quibus accessit responsum Pasto- | rum Tigurina? Ecclesiae. | Genève, I per loannem Girardum. | i55o.

Enfin, en i55j, paraissait une quatricn:ie édition, qui se présentait de la façon suivante :

PETIT TRAICTÉ | monstrant qve doibt | faire un homme fidèle cognoissant la j vérité de l'Evangile quand il est en- | tre les Papistes. Avec une Epistre ( du mcsme argument. | | Ensemble l'Excuse faite sur cela aux Ni- | codémites. | | Par M. I. Caluin. | (Em-

blème) 1 III ROYS xvnr. | lusques à quand clocherez-vous à deux | costez ? Si le Seigneur est Dieu, suyvez- | le, ou si c'est Baal, suyvezle. I i55i.

L'emblème représente une palme portée par un enfant. H n'y a pas d'exergue. Le format est tout petit, minima, disent les éditeurs des Opéra Calvlni. On relève plusieurs erreurs dans la pagination. Les dilïerents ouvrages sont présentés dans l'ordre suivant : I. Petit traicté, pp. 3 à 8/î. IL S'ensuit l'Epistre, pp. 84 à 102. III. Excuse à Messieurs les Nicodémites, pp. io3-i5o.

Telles sont, en bref, les diverses éditions qui parurent, au xvi" siècle, du Traité des Reliques et de V Excase... La multiplicité de ces éditions, en un aussi court laps de temps, atteste leur succès. C'est qu'à cette date, l'autorité de Calvin a franchi les murs de Genève. ^ est devenu, sans métaphore, le pape de la nouvelle Rome,

yS NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE

non seuloinoMt dans les pays de langue française, mais plus généralement dans l'Europe entière.

J'ai résolument modernisé l'orthographe de ces deux opuscules, pour les raisons que voici :

1" Il sagissait d'en laciliter la lecture au grand public, c'est-à-dire à des personnes qui n'ont pas été préparées, par une étude spéciale, à éluder les problèmes multiples que pose, à chaque instant, la graphie capricieuse des écrivains du xvi'' siècle.

2" Nos grands auteurs, — Ronsard et Du Bellay, en particulier, — n'ont point attaché à l'orthographe l'importance qu'on serait tenté de croire, aujourd'hui. Le premier, dans V Avertissement qu'il a placé en tète des Odes, déclarait brutalement au lecteur : « Aussi, tu ne trouveras fâcheux si j'ai quelquefois changé la lettre E en A, et V en E, et bien souvent ôtant nue lettre d'un mot ou la lui ajoutant pour faire ma rime plus sonoreuse ou parfaite (^). » De son côté. Du Bellay s'en renietlait sur ce point à l'imprimeur. Et il expliquait en ces termes son dédain : « C'est encore la raison pourquoi j'ai si peu curieusement regardé à l'orthographe, la voyant aujourd'hui aussi

(a) Ronsard : Odes. Avorlissement.

diverse qu'il y a décrivains. J'approuve grandement les raisons de ceux qui l'ont voulu réformer ; mais voyant que telle nouveauté déplaît autant aux doctes comme aux indoctes, j'aime beaucoup mieux louer leur intention que de la suivre, pour ce que je ne fais pas imprimer mes œuvres en intention qu'elles servent de cornets aux apothicaires ou qu'on les emploie à quelque autre plus vil métier (usage) (*). »

C'est de ce point de vue — l'utilité des lecteurs — que je m'autorise pour simplifier la graphie des textes qui sont présentés plus loin.

Pareillement, je n"ai pas hésité à moderniser la ponctuation et à adopter, sur ce point, les habitudes communément acceptées de nos jours. Outre que nous ne sommes pas assurés de toujours posséder la ponctuation telle que Calvin l'avait mise, il demeure vrai qu'elle était de son temps incertaine, capricieuse même. En tout cas, elle dérouterait un lecteur moderne.

En revanche, j'ai respecté scrupuleusement la phrase avec son tour particulier et ce qui en constitue, au xvi" siècle, l'allure originale. Voisine encore du latin périodique et oratoire.

(a) Du Bellay. Olive. Au lecteur. Avis n" 2.

8o NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE

— nos grands écrivains avaient subi surtout la culture latine — elle se ])résente surchargée de subordonnées, un peu empêtrée paifois dans cette abondance, semblable, peut-on dire, à un érudit qui domine mal sa matière. Telle qu'elle est, avec ses gaucheries, quelquefois même ses obscurités, elle olï're un intérêt singulièrement émouvant, si l'on fait réflexion que pour la première fois nos ancêtres s'essaient, dans leur idiome maternel, à l'expression des idées abstraites. Chez Calvin surtout, l'effort est heureux, et ce serait injuste que de restreindre à la seule Institulion... la maîtrise presque souveraine avec laquelle, dans une langue neuve oii s'allient dans de justes proportions la création de l'écrivain et la collaboration du peuple, il traduit non seulement les spéculations les plus élevées mais encore les nuances les plus variées du sentiment. Oratoire en son fond, parce que Calvin est avant tout un homme d'action, elle n'exclut pas tour à tour l'ironie ou l'émotion. Elle s'adapte merveilleusement au dessein de l'auteur. Elle est, clans les Traités, comme aussi bien dans la Correspondance, un précieux document pour l'histoire de la langue française.

C'est dire cjue le vocabulaire n'a subi, lui aussi, aucune modification. Incertain comme

la syntaxe, il offre un mélange savoureux de mots populaires et de mots savants, de créations consacrées dans la suite par l'usage et d'essais tombés depuis en désuétude. Il n'est pas impossible d'y relever, dans la même page, deux formes d'un même mol — participer et communiquer, par exemple, — tant est manifeste le travail incessant d'invention, l'effort continu de l'écrivain pour emprunter ou, au besoin, créer le vocable, nécessaire à l'expression de sa pensée. Tour à tour érudite ou triviale, cette langue est éminemment vivante et donne, à plusieurs siècles de distance, la sensation en quelque sorte de l'activité débordante qui caractérise l'époque de la Renaissance, en France.

Deux sortes de notes éclaireront, du reste, le lecteur. Les unes, indiquées par des lettres, a, b, ^., etc., renvoient, au bas des pages, à des explications de vocabulaire. Les autres, marquées par des chiffres, i, 9, 3, etc., renvoient à des commentaires d'idées ou à des exposés de fait, en appendice, à la fin du volume.

Enfin une Bibliographie fournira au lecteur le moyen d'approfondir, s'il le veut, les problèmes soulevés par ces deux liaités.

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