Voici comment Champion raconte cette opération
« M. le curé Gérard, octogénaire, domicilié à Behonne, était affecté d'une carie de la partie moyenne du tibia, contre laquelle deux chirurgiens employaient depuis dix-huit mois et infructueusement les incisions, larugine et la cautérisation. M. Moreau, appelé en consultation, fit découvrir toute l'étendue de la maladie par des incisions convenables. On trouva l'os altéré dans une grande partie de son épaisseur et de la longueur de près de quatre pouces; comme le milieu l'était en totalité, on scia l'os entièrement en haut et en bas au delà de la carie, opération que M. Moreau exécuta lui-même en partie, ainsi que je le lis dans un certificat faisant partie de pièces justificatives que M. Moreau fut obligé d'envoyer à l'Académie de chirurgie en 1789.
« Le malade fut pansé simplement, et quatre mois après il retourna dans sa cure bien guéri ; il vécut encore quatre années. La maladie dont il mourut n'avait aucun rapport avec celle de sa jambe.
« Je regrette de n'avoir pas de détails particuliers à donner sur les effets consécutifs de celte opération; habitué à croire à la régénération des os, je n'eus jamais la pensée de faire la moindre question à ce sujet à M. Moreau. » (L. Champion, Thèse de Paris, 1815. Essai sur la résection des os cariés dans leur continuité ou hors des articulations, p. 84, obs. XX.)
dehors ; il a augmenté de grosseur à son tiers supérieur, où la déviation est la plus sensible, et sa tète invariablement fixée au tibia suit le condyle dans tous ses mouvements. »
Il n'y avait pas trace de régénération. Moreau père ne s'était, paraît-il, jamais inquiété du périoste, et Moreau fils, non seulement ne croyait pas à la régénération des os, mais citait plusieurs observations pour montrer que les os réséqués dans leur diaphyse ne se réunissaient presque jamais par un cal osseux. Ces résections diaphysaires ne trouvèrent pas d'imitateurs parmi les chirurgiens contemporains, à part Champion \ qui continua les traditions de son maître. On se contentait généralement de faire des évidements et surtout des séquestrotomies qui, à cause de la fréquence des nécroses du tibia, étaient restées une opération courante. On signalait même de temps en temps des cas de régénération du tibia à la suite de l'ablation des diaphyses nécrosées, mais on n'allait pas au delà de ce qu'on avait fait de tout temps.
Bientôt cependant les expériences de Heine et de Flourens, les préceptes de Malgaigne (1834) vinrent rappeler aux chirurgiens le rôle du périoste et l'utilité qu'on pourrait retirer de sa conservation dans les résections diaphysaires, mais ces idées n'eurent aucune influence sur la pratique générale. De loin en loin on signalait bien, dans quelque observation, qu'on avait cherché à conserver du périoste, mais c'étaient
1. Indépendamment des observations de Moreau père, Champion en cite une autre empruntée à la thèse de Chapiotin (1805), que nous reproduisons ici parce qu'elle est un exemple de régénération osseuse après la résection de la diaphyse, probablement nécrosée en partie, mais encore adhérente :
« Nicolas X..., de Wassigny, département des Àrdennes, se heurte vivement sa partie supérieure de la jambe à l'âge de seize ans; il survint dans cette partie plusieurs abcès qui résistèrent à tous les remèdes que l'on employa pendant quatre ans, parce que le tibia était altéré.
« MM. Breton et Hennequin, appelés fortuitement, trouvèrent une plaie de 4 pouces de longueur, sur environ 5 de largeur, qui laissait une portion du tibia à découvert ; elle communiquait encore avec cet os par d'autres petits trous, et l'on sentait avec le stylet que l'os était malade au delà de la plaie. Le pied de la jambe était œdémateux, l'extrémité se trouvait fléchie contre sa cuisse. M. Hennequin parla de la possibilité de guérir par le retranchement de sa partie cariée. M. Breton combattit cette idée. Le malade témoin de ce colloque, frappé du projet qu'on venait d'émettre, pria et supplia de telle sorte ces messieurs de lui marquer l'endroit où l'os avait besoin d'être coupé, que, malgré leur répugnance à commencer une opération qu'ils n'espéraient pas finir, ils furent obligés de céder à ses instances. M. Breton fit donc, au-dessus et au-dessous de la carie, une légère incision transversale qui causa à peine de la douleur, et il traça ensuite deux rainures superficielles avec une petite scie. Ce jeune homme, constant dans sa résolution, eut le courage de couper l'os avec une vieille lime dont la double voie lui avait été tracée. 11 passait depuis une demi-heure jusqu'à deux heures de suite à cette opération qui dura vingt-trois jours. Cette section ne fut que longue et fatigante; mais l'extraction de la pièce causales plus vives douleurs, parce que le malade, n'écoutant que le désir de la détacher lui-même, et sans l'assistance de personne, l'arracha soudain avec des tenailles. Une syncope suivit cette avulsion, c'était le moindre accident qui pouvait en résulter. La régénération osseuse s'opéra dans l'espace de quatre mois, et la substance osseuse intermédiaire, aussi solide que l'os normal, était seulement un peu moins élevée et beaucuup plus large que le corps de l'os qu'elle débordait des deux côtés. » Ce fait se passait avant 1803. Le malade vivait encore en 1829. (Médecine opératoire de Velpeau, t. If, p. 664.)
des faits isolés, inférieurs, du reste, comme portée théorique et comme intérêt pratique aux observations de Vigarous, et qui restèrent sans action sur la direction générale de l'esprit chirurgical. (Voy. Introduction.) Il faut arriver à Larghi pour trouver une opération méthodique, basée sur le détachement intentionnel et la conservation régulière du périoste, et entreprise dans le but d'obtenir la régénération de l'os.
Le fait le plus remarquable est celui d'un enfant de douze ans (Giovanni Stradella), auquel Larghi réséqua, le 5 décembre 1853, 22 centimètres du tibia atteint d'ostéite chronique avec trajets fistuleux pénétrant dans le canal médullaire. Le résultat de cette opération montra d'une manière évidente la régénération par le périoste conservé. Quatre mois et demi après (le 13 avril 1854), le nouveau tibia était, dit Larghi, d'une forme très régulière, comme si l'ancien n'avait pas été extrait; il était un peu plus gros dans les trois quarts supérieurs. »
Larghi fut bientôt suivi par Creus-y-Manso (de Grenade)2, qui opéra dans des conditions analogues à celles du chirurgien de Verceil (10 avril 1861). Quelques jours avant, nous avions enlevé (5 avril 1861) 17 centimètres du tibia sur un adolescent, atteint d'ostéo-myélite suppurée, de forme médullisante avec séquestres parcellaires disséminés à la périphérie ou dans la profondeur de l'os, au milieu des granulations médullaires. Nous intervenions au milieu des symptômes fébriles : le malade avait tous les soirs une exacerbation indiquant la continuation des résorptions septiques. Il n'y avait pas de nécrose massive; l'os malade était entouré d'un périoste adhérent sur presque toute sa surface. Bientôt parurent les observations de Holmes, Letenneur, etc. Mais nous arrivons à la période actuelle et nous entrons dans le vif de la question. Aussi reviendrons-nous plus loin sur ces diverses observations, en discutant les indications de la résection dans les ostéo-myélites suppurées.
Les résections du tibia seul ou des deux os de la jambe ont été, comme nous l'avons fait remarquer plus haut, toujours plus ou moins pratiquées depuis le dernier siècle dans les plaies par armes à feu, soit qu'on se soit borné à une esquillotomie, soit qu'on ait pratiqué une véritable résection secondaire, Percy au commencement du siècle, Baudens à son milieu, avaient prôné ces résections; mais au fond, malgré l'autorité de ces chirurgiens, on en pratiqua toujours très peu, et nous ne trouverions pas dans les annales de notre chirurgie militaire des exemples ou des arguments suffisants en faveur de ces opérations. La statistique des résections du tibia dans les armées allemandes indiquait de mauvais résultats, relativement à l'expectation (mortalité de 57,14 pour 100 pour la résection et de 7,44 pour la conservation)3. Celle d'Olis, por-