OLLIER
PRÉFACE
J'avais eu jusqu'ici l'intention de ne livrer cet ouvrage à la publicité que lorsqu'il serait complètement achevé. Mais, divers obstacles m'ayant empêché de mettre la dernière main à la seconde partie et ne me permettant pas de la terminer de quelques mois encore, je me décide à faire paraître isolément la première.
Cette première partie est consacrée à l'exposé des questions générales et des règles fondamentales qui doivent servir de guide pour toutes les résections. Elle traite par cela même des questions qui, à l'heure actuelle, suscitent le plus de divergences dans les diverses écoles chirurgicales et présentent autant d'inférêt au point de vue pratique qu'au point de vue doctrinal. Elle contient en outre les principes opératoires dont les applications seront exposées en détail dans la seconde partie, réservée à l'étude des résections en particulier.
Les questions de méthode doivent nécessairement avoir le pas sur les questions de procédé. Quand on est fixé sur les unes, on arrive naturellement aux autres qui dérivent des premières comme une application découle de l'idée qui l'a inspirée. Le procédé a certainement une très grande importance en chirurgie pratique ; il n'est pas de détail technique qui ne puisse entraîner les plus sérieuses conséquences, soit en bien» soit en mal. Mais c'est justement parce que je reconnais cette importance des procédés que j'attache tant de prix h la méthode qui les modifie, les règle, les inspire et nous met à même d'en inventer de nouveaux dans un cas imprévu.
L'élude des questions générales s'impose d'autant plus à tout esprit
„ l'RÉFACIî.
qui veut savoir pourquoi il agit, et comment il doit se diriger, que la médecine opératoire est encombrée et s'encombre chaque jour d'une foule de procédés au milieu desquels le choix est difficile, si l'on n'est pas guidé par une idée directrice.
Aujourd'hui surtout que, grâce à l'antisepsie, les opérations les plus inutiles et les plus irrationnelles peuvent être impunément tentées, il est particulièrement indispensable de déterminer les indications opératoires et de bien connaître les résultats éloignés et définitifs de toute intervention chirurgicale.
Comme toutes les opérations qui peuvent d'autant mieux réussuqu'elles sont moins nécessaires, les résections osseuses et articulaires réclament, chez celui qui les pratique, des notions élevées sur l'art chirurgical et une connaissance approfondie de la pathologie et de la physiologie générales. En chirurgie, le succès ne justifie rien par lui-même. Le pouvoir de faire certaines opérations sans grand danger ne nous donne pas le droit de les pratiquer. Le redressement des pieds-bots invétérés, par l'ablation de l'astragale et des autres os du tarse, ne nous autorise pas à faire de l'ablation de ces os une méthode générale applicable aux pieds-bols de la première enfance. Un chirurgien expérimenté, au courant des ressources de son art, redressera toujours ces pieds-bots avec de la patience et du temps, par des opérations qui ne compromettront pas pour l'avenir l'accroissement et le fonctionnement de l'organe. Plus la chirurgie devient entreprenante, plus elle doit calculer toutes les conséquences de son intervention; en d'autres termes, plus -elle devient puissante, plus elle doit devenir morale.
Depuis que la méthode antiseptique a fait reparaître, sous une forme moins meurtrière qu'autrefois, mais aussi dangereuse à certains égards, la manie opératoire, h, pimrigo secandi, dont quelques chirurgiens ont été atteints à toutes les époques, on a fait certainement beaucoup d'opérations inutiles. La critique s'est montrée d'abord bienveillante pour elles parce qu'elles avaient été suivies d'un bon résultat immédiat, c'est-à-dire de la guérison de la plaie opératoire; mais elle doit être plus sévère aujourd'hui.
- Le résultat immédiat est insuffisant pour juger la valeur de la plupart des résections et des autres opérations conservatrices qu'on peut pratiquer sur le système osseux. Rien de si trompeur que ces premières apparences dont se contentent souvent les opérateurs trop prompts à publier leurs succès. Il faut attendre le résultat définitif et éloigné; c'est pour cela qu'une longue observation est nécessaire.
PRÉFACE
Il ne faut pas se presser déjuger ces opérations qui demandent de longs mois et souvent plusieurs années avant de produire les résultats définilils qu'on peut en attendre. Il faut d'autant moins se hâter que ces opérations, une fois faites, exigent, pour le traitement post-opératoire, une patience et une persévérance dont ne paraissent pas se douter ceux qui ne les connaissent que théoriquement. Or, à ce point de vue, nous montrerons qu'on aurait évité beaucoup d'erreurs et prévenu beaucoup de déceptions, si l'on eût étudié plus à fond ces questions générales auxquelles nous consacrons notre première partie.
Mais, si nous ne devons pas suivre ceux qui sont allés trop loin ou du moins qui ont marché à l'aventure, sans guide et sans autre perspective qu'un succès immédiat, nous aurons aussi à critiquer avec autant déraison ceux qui sont restés immobiles et qui se sont obstinés à ne point voir les horizons nouveaux que l'antisepsie leur ouvrait.
C'est à quelques-uns de nos compatriotes que nous aurons surtout à adresser ce dernier reproche. Autant ils avaient raison de s'abstenir autrefois de certaines résections, alors que leur intervention exposait le malade à une mort presque certaine, autant ils nous paraissent avoir tort en négligeant ou en refusant de les pratiquer aujourd'hui.' Ici comme en toutes choses, il faut abandonner ce qui fut bon pour adopter ce qui est mieux, et ne pas s'immobiliser dans des méthodes qui ont été excellentes sans doute à un moment donné, mais qui ne peuvent avoir qu'une valeur relative. La prudence d'hier ne peut plus être la sagesse d'aujourd'hui. Les conditions sont changées ; il faut nous modifier avec elles-
Nous comprenons parfaitement pourquoi les résections ont été négligées en France depuis cinquante ans. Les déplorables conditions hygiéniques des grands hôpitaux où s'était concentrée l'activité chirurgicale, et, d'autre part, les progrès de la thérapeutique non sanglante des maladies articulaires, réalisés surtout depuis les travaux de Bonnet, avaient momentanément arrêté un mouvement chirurgical dont notre pays avait été pendant un demi-siècle le principal théâtre. Il faut se rappeler, en effet, que«c'est aux deux Morcau (de Bar-le-Duc) qu'est due la plus belle part dans cette conquête de notre art que les opérateurs des diverses nations ont ensuite étendue dans toutes les directions. Ces modestes chirurgiens de province méritent une place d'honneur dans l'histoire générale de la chirurgie, et ce n'est pas en France que nous devons oublier do leur rendre justice. Dans la partie de mon Introduction consacrée à l'historique des résections, j'ai lâché de faire ressortir l'importance de leurs travaux.
IV PRÉFACE
En chirurgie, comme dans toutes les branches des coimaiosances humaines où des doctrines contradictoires et parfois absolues se partagent l'opinion, il est difficile de garder une juste mesure. Des théories brillantes nous séduisent, et des mirages trompeurs nous entraînent quelquefois trop loin. On ne peut se tlatter de s'en préserver toujours, mais le meilleur moyen de s'en défendre, c'est de ne. jamais perdre de vue ceç faits fondamentaux que l'expérience de tous les temps a consacrés, et qui subsistent malgré toutes les variations doctrinales. Les théories nouvelles sur la tuberculose ont conduit dans ces derniers temps les chirurgiens à des solutions opposées sur la thérapeutique des affections chroniques des os. Les uns y ont trouvé de nouvelles raisons pour hâter et multiplier outre mesure les résections; les autres des motifs aussi puissants pour en diminuer les indications et même pour y renoncer systématiquement. L'étude clinique de la marche de la tuberculose osseuse nous montrera que la vérité n'est dans aucune de ces opinions extrêmes.
Je n'insisterai pas plus longtemps sur les motifs qui m'ont décidé à scinder mon travail et à en présenter dès aujourd'hui au public la partie fondamentale. Il y a une autre raison cependant :
Bien que depuis 1858 j'aie publié de nombreux mémoires physiologiques ou cliniques se rapportant aux résections; bien que j'aie réuni dans mon Traité expérimental et clinique de la régénération des os les faits physiologiques fondamentaux et les règles opératoires de la méthode sous-périostée, telle que je l'avais déduite de mes recherches expérimentales, cette méthode opératoire ne me paraît pas encore bien comprise par la plupart des chirurgiens. Dans certains pays où l'on s'était empressé de l'accepter, il y a vingt-cinq ans, on la pratique d'une manière incomplète ou défectueuse. On en a pris le nom, mais on en méconnaît l'esprit.
Il me paraît donc important d'en donner un exposé plus complet que je n'ai pu le faire jusqu'ici, en y ajoutant tout ce que j'ai observé depuis 18 ans et qui n'a encore été publié qu'en petite partie, malgré les récents mémoires sortis de ma plume et de celle de mes élèves S et les diverses
1. parmi -les publications relatives aux résections et parues après mou Traité de la régénération des os, je rappellerai les suivantes, qui soul dues à mes anciens élèves, dont plusieurs sont aujourd'hui mes collègues à la Faculté et dans les hôpitaux :
De la résection sous-capsulo-périostée de l'articulation du coude, par P. Marduel. Thèse
de Paris, 1808. ' .
' De Vapplicalion de la méthode sous-capsulo-pcriostéc à la résection ttbio-tarstenne, par Amédée Nodct. Thèse de Paris, 1860.
PRÉFACIÎ V
communications que j'ai faites, soit devant les académies, snit dans les différents congrès.
En janvier 1867, quand parut mon premier livre, je n'avais fait qu'un petit nombre de résections. Aujourd'hui mes observations ont décuplé, et c'est par séries nombreuses que j'ai pratiqué les différentes opérations conservatrices sur la valeur desquelles il importe d'être fixé. Pour ne parler que des résections totales ou semi-articulaires des six grandes articulations des membres, j'en ai pratiqué environ 300', et, depuis la méthode antiseptique, j'en pratique de plus en plus tous les ans.
Quelque considérable que soit ce chiffre, il est peu élevé comparativement au nombre des malades que j'ai eu à soigner depuis 1860 dans les divers services dont j'ai été chargé à l'IIôtel-Dieu de Lyon. Il est certain que si j'avais aujourd'hui à traiter les mêmes malades, je pratiquerais beaucoup plus de résections; mais, il y a 20 ans, je n'opérais qu'à la dernière limite et lorsqu'il était tout à fait impossible de faire autrement. Si, à cette époque, je recourais rarement aux résections dont je redoutais Jes dangers immédiats, j'acquérais par cela même une expérience d'autant plus grande des autres manières de traiter les affections osseuses et articulaires, et en particulier des opérations plus économiques du tissu osseux, telles que l'abrasion, l'évidement et la cautérisation intraarticulaire. Ayant vu d'abord ce qu'on obteiiait sans les résections, j'ai été mieux à même, plus tard, d'apprécier les résultats qu'elles pouvaient fournir. Bien que l'antisepsie actuelle ait complètement changé les suites immédiates de toutes ces opérations, je pourrai me servir de mes observations anciennes, qui doivent leur valeur à leur
Des amputations à lambeaux pêriostiques, par Albert Masson. Thèse de Montpellier, 1868.
Cames et traitement des pseudarthroses, par Emile Durand. Thèse de Paris, 1870.
De la résection de l'épaule par la méthode sous-périostée, par Alexandre Viennois. — Gazette hebdomadaire de médecine et de chirurgie, 1872.
De l'ostéite au point de vue de l'accroissement des os, par Anlonin Poncet. — Gaz. hebd., 1875. -
De la trépanation dans les abcès des os et dans l'ostéite à forme névralgique, par Simon Perret. Thèse de Paris, 1876.
De l'ablation du calcanéum en général et en particulier de l'ablation sous-périostée de cet os, par Eugène Vincent. Thèse de Paris, 1876.
De la résection sous-périostée du poignet, par Métrai. Thèse de Lyon, 1882.
Sur les formes anatomiques de la tuberculose articulaire et l'évolution clinique des fongosités, par Maurice Pollosson. — Gaz. hebdom.~de méd. et chir., 1883.
Recherches expérimentales et cliniques sur les atrophies des membres dans 1rs affections chirurgicales, par Gabriel Mondiin. Thèse de Lyon, 1882.
De la résection du poignet dans le traitement des ostéo-arthrites fongueuses, par Michel Gangolphe. — fievue de chirurgie, 1884.
1. Le chiffre exact est do 290, dont 25 de l'épaule. 141 du coude, ."0 du poignet, 51 de la hanche, 24du genou et 45 du cou-dc-piod.
^ PRÉFACE
ancienneté même, pour apprécier comparativement les résultats définitifs de ces différents modes d'intervention, et en particulier leur influence sur la marche de la tuberculose osseuse. C'est là une des questions les plus délicates et les plus importantes que soulève l'intervention chirurgicale dans ce genre de lésions. Au Congrès international de Copenhague (août 4884) j'ai exposé mes vues générales et mes conclusions sur ce sujet ; on les retrouvera plus développées encore dans le cours de ce premier volume.
Rédigé au milieu des occupations absorbantes de l'enseignement et de la pratique*, ce livre présentera, malgré le temps que je lui ai consacré depuis plusieurs années, des omissions et des défauts que je suis le premier à reconnaître. Je les réparerai de mon mieux, dans le second volume, et je prie le lecteur de me faire crédit jusque-là.
Lyon, 20 juillet 1885.
1. J'adresse mes plus sincères remerciements à ceux de mes confrères et de mes élèves qui m'ont aidé dans la collection des matériaux bibliographiques et des observations dont j'ai eu besoin pour la rédaction de cet ouvrage. Je remercie d'abord M. E. Vincent, chirurgien en chel' de la Charité et agrégé de la Faculté, et M. Gangolphe, mon ancien chef de clinique, pour les traductions et les recherches bibliographiques qu'ils ont bien voulu l'aire à cette intention. Je remercie ensuite M. Mondan, mon chef de laboratoire, à qui je dois de nombreux et fidèles dessins de pièces anatomiques, reproduits dans ce volume, et M. il Pliélip, mon aide particulier, dont le concours m'a été également précieux.
Je prie aussi mon éditeur et ami, M. Georges Masson, de recevoir tous mes remerciements pour le soin qu'il a apporté à la publication de ce livre dont j"ai été forcé souvent d'interrompre le cours régulier.