Voyez page 252 le problème de .Molyneux
\m EXTRAIT RAISONNÉ
Rien n'est plus difficile, dit-on encore, que d'expliqué)' comment le toucher s'y prendrait pour enseigner à l'œil à apercevoir, si l'usage de ce dernier organe était absolument impossible sans le secours du premier; et c'est là une des raisons qui font croire que l'œil voit par lui-même des grandeurs et des figures '. Cette chose si difficile sera expliquée dans la troisième partie.
Enfin le dernier objet de la première partie, c'est de montrer l'étendue et les bornes du discernement des sens dont elle traite. On y voit comment la statue, bornée à l'odorat, a des idées particulières, des idées abstraites, des idées de nombre; quelle sorte de vérités particulières et générales elle connaît; quelles notions elle se fait du possible et de l'impossible, et comment elle juge de la durée par la succession de ses sensations.
On y traite de son sommeil, de ses songes et de son moi, et on démontre qu'elle a avec un seul sens le germe de toutes nos facultés.
De là on passe à l'ouïe, au goût, à la vue. On laisse au lecteur le soin de leur appliquer les observations qui ont été faites sur l'odorat : on ne s'arrête que sur ce qui leur est particulier, ou si l'on se permet quelques répétitions, c'est pour rappeler des principes qui, étant mis de temps en temps sous les yeux, facilitent l'intelligence de tout le système.
Il me suffît d'indiquer ces détails, parce qu'ils sont développés par une suite d'analyses, dont un extrait ne donnerait qu'une idée fort imparfaite.
\. Lettre sur les aveugles, p. 171. Il faut se rappeler que Condillac avait été accusé de plagiat par les amis de Diderot, l'auteur de la Lettre sur les aveugles et de la Lettre sur les sourds et les muets. Voyez Introduction.
Précis de la seconde partie.
D'un côté, toutes nos connaissances viennent des sens ; de l'autre, nos sensations ne sont que nos manières d'être. Comment donc pouvons-nous voir des objets hors de nous? En effet, il semble que nous ne devrions voir que notre âme modifiée différemment.
Je conviens que ce problème a été mal résolu dans la première édition du Traité des Sensations *. Mlle Ferrand s'en serait sans doute aperçue. Quoiqu'elle ait eu plus de part à cet ouvrage que moi, elle n'en était pas contente, lorsque je la perdis, et elle trouvait qu'il y avait beaucoup à refaire. Je l'ai achevé tout seul, et j'ai mal raisonné, parce que je ne sus pas alors établir l'état de la question. Ce qui est plus étonnant, c'est que tous ceux qui ont prétendu me critiquer directement ou indirectement, n'ont pas su l'établir mieux que moi, et ont mal raisonné aussi.
Les questions bien établies sont des questions résolues :
1. Dans la première édition, le m" chapitre avait pour titre : Comment cet homme, demeurant immobile, commence à se sentir en quelque sorte étendu. Le 3« paragraphe de ce chapitre traitait du seatiment que la statue a de sou étendue. La statue, disait Cundillac, a une idée de l'étendue : elle n'aperçoit pas une grandeur absolue, elle n'aperçoit pas une grandeur relative, elle n'a que la perception de plusieurs manières d'être qui coexistent et qui se distinguent. L'idée qu'elle a de l'étendue est tout à fait vague.
Dans la seconde édition le titre du iii» chapitre est changé : Des sensations qu'on attribue au toucher et qui ne donnent cependant aucune idée d'étendue; le paragraphe 3 est devenu aussi absolument différent : Ces manières d'être, qu'elle remarque à la fois, coexistent, se distinguent plus ou moins et sont à cet égard les unes hors des autres; mais parce qu'il n'en résulte ni contiguïté ni continuité, elles ne sauraient donner à la statue
la difficulté est donc de les bien établir, et souvent elle est grande, surtout en métaphysique. La langue de cette science n'a pas naturellement la simplicité de l'algèbre, et nous avons bien de la peine à la rendre simple, parce que notre esprit a bien de la peine à l'être lui-même. Cependant nous n'établirons bien les questions que nous agitons, qu'autant que nous parlerons avec lu plus grande simplicité. Mais parce que souvent nous sommes métaphysiciens par nos lectures, plus que par notre réflexion, nous proposons un problème comme on l'a proposé; nous en parlons comme on en a parlé, et il est toujours à résoudre.
Nous avons prouvé qu'avec les sensations de l'odorat, de l'ouïe, du goût et de la vue l'homme se croirait odeur, son, saveur, couleur, et qu'il ne prendrait aucune connaissance des objets extérieurs.
II est également certain qu'avec le sens du toucher il serait dans la même ignorance, s'il restait immobile. Il n'apercevrait que les sensations que l'air environnant peut faire sur lui : il aurait chaud ou froid, il aurait du plaisir ou de la douleur; et ce sont là des manières d'être dans lesquelles il n'apercevrait ni l'air environnant ni aucun corps; il n'y sentirait que lui-même.
Il faut trois choses pour faire juger à cet homme qu'il y a des corps : l'une, que ses membres soient détermi-
aucune idée d'éteudue; elles ne le peuvent pas plus que des sons ou des odeurs.
Un nouveau chapitre a été en outre ajouté à la seconde édition et l'ancien chapitre iv est devenu le chapitre v. Le titre du chapitre ajouté est : Considéralions préliminaires à la solution de la question ; Comment nous passons de nos sensations à la connaissance des corps.
Condiilac établit dans sa nouvelle théorie que sans le mouvement le sens du toucher lui-même ne pourrait nous donner aucune idée d'extériorité.
DU TRAITÉ DES SENSATIONS i63
nés à se mouvoir; l'autre, que sa main, principal organe du tact, se porte sur lui et sur ce qui l'environne; et la dernière, que, parmi les sensations que sa main éprouve, il y en ait une qui représente nécessairement des corps'.
Or une partie d'étendue est un continu formé par la contiguïté d'autres parties étendues* : un corps est un continu formé par la contiguïté d'autres corps; et en général un continu est formé par la contiguïté d'autres continus. C'est ainsi que nous en jugeons, et il ne nous est pas possible d'en avoir d'autre idée; parce que nous ne pouvons faire de l'étendue qu'avec de l'étendue, et des corps qu'avec des corps.
Par conséquent, ou le toucher ne nous donnera aucune connaissance des corps, ou parmi les sensations que nous lui devons, il y en aura une que nous n'apercevrons pas comme une manière d'être de nous-mêmes, mais plutôt comme la manière d'être d'un continu formé par la contiguïté d'autres continus. Il faut que nous soyons forcés à juger étendue cette sensation même.
Si on suppose donc que la statue raisonne, pour passer d'elle au corps, on suppose faux* ; car certainement il n'y a point de raisonnement qui puisse lui faire franchir
1. Voilà un des passages les plus caractéristiques pour établir que Condillac n'est pas idéaliste. Voyez Introduction.
2. Condillac ne croit pas avec Leibnitz qu'il siiflise, pour produire le phénomène de l'étendue, que des êtres distincts nous paraissent conligus; il faut encore, dit-il, qu'ils paraissent former un continu. [Traité des systèmes, p. 136.)
3. Il ne faut i)as prendre cette expression à la lettre, car Condillac nous dit ailleurs que l'évideuce do raison nous apprend qu'il y a des corps. (Logique, p. 180.) 11 semble qu'il veuille simplement nier qu'elle raisonne en forme. La nature nous guide et nous fait faire ce que nous appellerions, dans notre langage moderne, une induction remontant de l'effet {la sensation) à la cause [les corps). Voyez Introduction.
ce passage, et d'ailleurs elle ne peut pas commencer par raisonner.
Mais la nature* a raisonné pour elle : elle l'a organisée pour être mue, pour toucher, et pour avoir, en touchant, une sensation qui lui fait juger qu'il y a, au dehors de son être sentant, des continus formés par lu contiguïté d'autres continus, et par conséquent de l'étendue et des corps. Voilà ce qui est développé dans la seconde partie du Traité des Sensations.
Précis de la troisième partie.
Quand on dit que l'œil ne voit pas naturellement au dehors des ohjets colorés, le philosophe même se récrie contre une proposition qui combat ses préjugés. Cependant tout le monde reconnaît aujourd'hui que les couleurs ne sont que des modifications de notre âme' ; n'est-ce pas une contradiction '? Penserait-on que l'àme aperçoit les couleurs hors d'elle, par cette seule raison qu'elle les éprouve en elle-même, si on raisonnait conséquemrnent? Oublions pour un moment toutes nos habitudes, transportons-nous à la création du monde, et supposons que Dieu nous dise : Je vais produire une âme à laquelle je donnerai certaines sensations qui ne seront que les modifications de sa substance, conclurions-nous qu'elle verrait ses sensations hors d'elle ? et si Dieu ajoutait qu'elle les apercevra de la sorte, ne demanderions-nous pas comment cela pourra se faire ? Or, l'œil, comme l'o-
\. CoucUllac entend par là tantôt la constitution organique de l'individu, tantôt une sorte de puissance supérieure à l'individu; mais toujours il voit en elle l'action d'un Dieu intelligent, créateur et organisateur de l'univers.
2. La théorie était acceptée à la fois par les Cartésiens et les disciples de Locke.
dorât, l'ouïe et le goût, est un organe qui se borne à modifier l'ùme.
C'est le toucher qui instruit ces sens. A peine les objets prennent sous la main certaines formes, certaines grandeurs, que l'odorat, l'ouïe, la vue et le goût lépandent à l'envi leurs sensations sur eux, et les modifications de l'âme deviennent les qualités de tout ce qui existe hors d'elle.
Ces habitudes étant contractées, on a de la peine à démêler ce qui appartient à chaque sens. Cependant leur domaine est bien séparé : le toucher a seul en lui de quoi transmettre les idées de grandeurs, de figures, etc., et la vue, privée des secours du tact, n'envoie à l'âme que des modifications simples qu'on nomme couleurs, comme l'odorat ne lui envoie que des modifications simples qu'on nomme odeurs.
Au premier moment que l'œil s'ouvre à la lumière, notre âme est modifiée : ces modifications ne sont qu'en elles, et elles ne sauraient encore être ni étendues ni figurées.
Quelque circonstance nous fait porter la main sur nos yeux, aussitôt le sentiment que nous éprouvions s'affaiblit ou s'évanouit tout à fait. Nous retirons la main, ce sentiment se reproduit. Étonnés, nous répétons ces expériences, et nous jugeons ces sensations de notre âme sur l'organe que notre main touche.
Mais les rapporter à cet organe, c'est les étendre sur toute la surface extérieure que la main sent. Voilà donc déjà les modifications simples de l'âme, qui produisent au bout des yeux le phénomène de quelque chose d'étendu ; c'est l'état où se trouva d'abord l'aveugle de Cheselden *, lorsqu'on lui eut abaissé les cataractes.
1. Chcseldea, cbirurgieu anglais (168S-17o2) lit paraître dans
Par curiosité ou par inquiétude, nous portons la main devant nos yeux, nous l'éloignons, nous l'approchons, et la surface que nous voyons nous paraît chan{,fer. Nous attribuons ces changements aux mouvements de notre main, et nous commençons à juger que les couleurs sont à quelque distance de nos yeux.
Alors nous touchons un corps sur lequel notre vue se trouve fixée : je le suppose d'une seule couleur, bleu, par exemple. Dans cette supposition, le bleu, qui paraissait auparavant à une distance indéterminée, doit actuellement paraître à la même distance que la surface que la main touche, et cette couleur s'étendra sur cette surface, comme elle s'est d'abord étendue sur la surface extérieure de l'œil. La main dit en quelque sorte à la vue : Le bleu est sur chaque partie que je parcours ; et la vue, à force de répéter ce jugement, s'en fait une si grande habitude, qu'elle parvient à sentir le bleu où elle l'a jugé.
En continuant à s'exercer, elle se sent animée d'une force qui lui devient naturelle, elle s'élance d'un moment à l'autre à de plus grandes distances ; elle manie, elle embrasse des objets auxquels le toucher ne peut atteindre, et elle parcourt tout l'espace avec une rapidité étonnante.
les Philosophical Transacnons un mémoire de 4 pages sur un aveugle-né qu'il avait opéré de la cataracte (année 1728, n° 402). Ce mémoire a été cité depuis lors par tous ceux qui ont soutenu que la vue par elle-même était impuissante à nous donner la notion de distance. On peut lire dans l'article de M. Janet et les livres de M. Ribot que nous avons déjà cités, l'indication d'un certain nombre de cas observés depuis lors. M. Janet a remarqué avec raison que l'observation de Cheselden était relatée en termes trop vagues pour qu'on pût en tirer rien de bien précis. On pourrait en dire autant de la plupart des autres cas observés. Jusqu'ici les observations sagaces, précises et instructives font défaut à peu près eomplctement.
Il est aisé de comprendre pourquoi l'œil a seul sur les autres sens l'avantage d'apprendre du toucher à donner de l'étendue à ses sensations.
Si les rayons réfléchis ne se dirigeaient pas toujours en ligne droite dans un même milieu; si, traversant difi"érents milieux, ils ne se brisaient pas toujours suivant des lois constantes; si, par exemple, la plus légère agitation de l'air changeait continuellement leur direction, les rayons réfléchis par des objets différents se réuniraient, ceux qui viendraient d'un même objet se sépareraient, et l'œil ne pourrait jamais juger ni des grandeurs ni des formes, parce qu'il ne pourrait avoir que des sensations confuses.
Quand même la direction des rayons serait constamment assujettie aux lois de la dioptrique, l'œil serait encore dans le même cas, si l'ouverture de la prunelle était aussi grande que la rétine : car alors les rayons qui viendraient de toutes parts, le frapperaient confusément.
Dans cette supposition, il en serait de la vue comme de l'odorat : les couleurs agiraient sur elle, comme les odeurs sur le nez, et elle n'apprendrait du toucher que ce que l'odorat, en apprend lui-même. Nous apercevrions toutes les couleurs pêle-mêle, nous distinguerions tout au plus les couleurs dominantes ; mais il ne nous serait pas possible de les détendre sur les surfaces, et nous serions bien éloignés de soupçonner que ces sensations fussent par elles-mêmes capables de représenter quelque chose d'étendu.
Mais les rayons, par Ifi manière dont ils sont réfléchis jusque sur la rétine, sont précisément à l'œil ce que deux bâtons croisés sont aux mains. Par là, il y a une grande analogie entre la manière dont nous voyons, et celle dont nous touchons à l'aide de deux bâtons; en
168 EXTRAIT RAISONNli
sorte que les mains peuvent dire aux yeux : Faites comme nous, et aussitôt ils font comme elles.
On pourrait faire une supposition, où l'odorat apprendrait à juger parfaitement des grandeurs, des figures, des situations et des distances. Il suffirait d'un côté de soumettre les corpuscules odoriférants aux lois de la dioptrique' et, de l'autre, de construire l'organe de l'odorat à peu près sur le modèle de celui de la vue; en sorte que les rayons odoriférants,'après s'être croisés à l'ouverture, frappassent sur une membrane intérieure autant de points distincts qu'il y en a sur les surfaces d'où ils seraient réfléchis.
En pareil cas nous contracterions bientôt l'habitude d'étendre les odeurs sur les objets, et les philosophes ne manqueraient pas de dire que l'odorat n'a pas besoin des leçons du toucher pour apercevoir des grandeurs et des figures.
Dieu aurait pu établir que les rayons de lumière fussent cause occasionnelle des odeurs, comme ils le sont des couleurs. Or il me paraît aisé de comprendre que dans un monde où cela aurait lieu, les yeux pourraient comme ici apprendre à juger des grandeurs, des figures, des situations et des distances. ,
Les lecteurs qui raisonnent, se rendront, je crois, à ces dernières réflexions. Quant à ceux qui ne savent se décider que diaprés leurs habitudes, on n'a rien à leur
1. La dioptrique est la partie- de la physique qui traite de la lumière réfractée et des phénomènes qu'elle produit en traversant des milieux de densité différente. On sait que le Discours de la Méthode était suivi dans l'édition de IGST de la Dioptrique, des Météores et de la Géométrie réunis sous le nom d'Essais philosophiques. Un écrivain anglais, Mahaffy, a essayé réceuiment de montrer, dans un travail sur Descartes, que la théorie berkeléyenne de la vision se trouvait déjà dans la Dioptrique de Descartes.
dire. Ils trouveront sans doute fort étranges les suppositions que je viens de faire.
Tels sont les principes sur lesquels porte la troisième partie du Traité des Sensations. Il suflit ici de les avoir établis. On renvoie à l'ouvrage même pour un plus grand développement, et pour les conséquences qu'on en tire.
On y verra surtout les idées qui résultent du concours des cinq sens.
Précis de la quatrième partie.
Tous les sens étant instruits, il n'est plus question que d'examiner les besoins auxquels il est nécessaire de satisfaire pour notre conservation'. La quatrième partie montre l'influence de ces besoins, dans quel ordre ils nous engagent à étudier les objets qui ont rapport à nous, comment nous devenons capables de prévoyance et d'industrie, les circonstances qui y contribuent, et quels sont nos premiers jugements sur la bonté et sur la beauté des choses. En un mot, on voit comment l'homme, n'ayant d'abord été qu'un animal sentant, devient un animal réfïéchis.sant, capable de veiller par lui-même à sa conservation.
Ici s'achève le système des idées qui commence avec l'ouvrage. J'en vais donner le précis.
Le mot idée exprime une chose que personne, j'ose le dire, n'a encore bien expliquée. C'est pourquoi on dispute sur leur oriarine.
1. Dieu, eu nous créant, nous a donné des organes conslilués de manière à nous conserver. Ces organes transmettent à l'âme l'impression des objets extérieurs. L'âme éprouve une sensation agréable ou désagréable qui donne naissance aux besoins; les besoins à leur tour amènent le développement des facultés. Voyez Introduction.
170 EXTRAIT RAISONNK
Une sensation n'est point encore une idée, tant qu'on ne la considère que comme un sentiment qui se borne à modifier Tame. Si j'éprouve actuellement de la douleur, je ne dirai pas que j'ai l'idée de la douleur, je dirai que je la sens.
Mais si je me rappelle une douleur que j'ai eue, le souvenir et l'idée sont alors une même chose; et si je dis que je me fais l'idée d'une douleur dont on me parle, et que je n'ai jamais ressentie, c'est que j'en juge d'après une douleur que j'ai éprouvée, ou d'après une douleur que je souffre actuellement. Dans le premier cas, l'idée et le souvenir ne diffèrent encore point. Dans le second, l'idée est le sentiment d'une douleur actuelle, modifié par les jugements que je porte pour me représenter la douleur d'un autre.
Les sensations actuelles de l'ouïe, du goût, de la vue et de l'odorat ne sont que des sentiments, lorsque ces sens n'ont point encore été instruits par le toucher, parce que l'àme ne peut alors les prendre que pour des modifications d'elle-même. Mais si ces sentiments n'existent que dans la mémoire qui les rappelle, ils deviennent des idées. On ne dit pas alors : J'ai le sentiment de ce que f ai été, on dit : fen ai le souvenir, ou Vidée.
La sensation actuelle comme passée de solidité est seule par elle-même tout à la fois sentiment et idée. Elle est sentiment par le rapport qu'elle a à l'àme qu'elle modifie ; elle est idée par le rapport qu'elle a à quelque chose d'extérieur.
Cette sensation nous force bientôt à juger hors de nous toutes les modifications que l'àme reçoit par le toucher; c'est pourquoi chaque sensation du tact se trouve représentative des objets que la main saisit.
Le toucher, accoutumé à rapporter ses sensations au
dehors, fait contracter la même habitude aux autres sens. Toutes nos sensations nous paraissent les qualités des objets qui nous environnent : elles les représentent donc, elles sont des idées *.
1. Les sensalious considérées comme représentant des objets sensibles se nomment idées; expression figurée qui au propre signifie la même chose qu'images. {Logique, p. 2o.) L'idée est donc pour Condillac toute sensation actuelle ou passée qui représente les objets sensibles. (Voyez Introduclion.) Il se dislingue en cela de Hume : Toutes les perceptions de l'esprit humain, dit Hume, se réduisent à ce que j'appelle les impressions et les idées. Sous le nom d'impressions, je comprends toutes nos sensations, passions, émotions, lorsqu'elles font leur première apparition dans l'âme. Les idées sont les images affaiblies des impressions, telles qu'elles se présentent dans la pensée et le raisonnement, m tkinking and reasoning. {Essai, IF, 16.)
Condillac a-t-il admis, comme on l'en a souvent accusé, la théorie des idées représentatives? Il emploie bien le mot représenter et il dit que les idées ne nous font point connaître ce que les êtres sont en eux-mêmes; mais il n'admet ni les idées images ni les espèces intentionnelles sans lesquelles il ne saurait y avoir de théorie des idées représentatives. On peut s'en convaincre en lisant le chapitre iv du Traité des vraies et des fausses idées, où Arnauld combat cette théorie et attaque en particulier Gasseudi avec des arguments qui ne portent nullement contre Condillac. On soutiendrait avec beaucoup plus de raison que Condillac est relativiste, puisque nous ne connaissons selon lui que les rapports des objets à nous.
Lewes, dans son llislonj of philosophy (II, p. 382), a dirigé contre une partie de la théorie de Condillac, qu'il confond trop cependant avec celle de Hume, des critiques qui paraissent décisives au point de vue physiologique : La sensation proprement dite, dit-il, et l'idéation (faculté d'avoir des idées) sont deux fonctions distinctes, ayant deux organes distincts. La sensation comprend tout ce qui appartient aux organes des sens et ce que l'on néglige si souvent, aux actions des viscères et des muscles. L'idéation est autre chose : on ne peut pas plus la séparer de la sensation qu'on ne peut séparer le mouvement d'un muscle de la sensation qui le cause. Mais elle est l'action d'un organe spécial; elle est sujette à des lois spéciales; et cela suffit pour la distinguer de l'activité des sens... L'anatomie a montré l'indépendance des organes des sens et du cerveau. Nous savons que le cerveau est une addition aux organes des
Mais il est évident que ces idées ne nous font point connaître ce que les êtres sont en eux-mêmes ; elles ne les peignent que par les rapports qu'ils ont à nous, et cela seul démontre combien sont superflus les efi'orts des philosophes, qui prétendent pénétrer dans la nature des choses.
Nos sensations se rassemblent hors de nous, et forment autant de collections que nous distinguons d'objets sensibles. De là deux sortes d'idées : idées simples, idées complexes.
Chaque sensation, prise séparément, peut être regardée comme une idée simple ; mais une idée complexe est formée de plusieurs sensations, que nous réunissons hors de nous*. La blancheur de ce papier, par exemple, est une idée simple, et la collection de plusieurs sensations, telles que solidité, forme, blancheur, etc., est une idée complexe.
Les idées complexes sont complètes ou incomplètes ' : les premières comprennent toutes les qualités de la chose qu'elles représentent, les dernières n'en comprennent qu'une partie. Ne connaissant pas la nature des êtres, il n'y en a point dont nous puissions nous former une idée complète, et nous devons nous borner à découvrir les qualités qu'ils ont par rapport à nous.
eens, tout comme ces organes sont une addition au système nerveux des animaux inférieurs. (Ribot, Psychologie anglaise, 345.)
1. Condiilac ne parle ici que d'une des deux espèces didées complexes ou de notions. Il cons idère les notions de substance et laisse de côté celles des êtres moraux. Le sujet est traité d'une manière plus complète dans l'Essai, I, 157, et dans l'Art de penser, c. xin, qui reproduit l'Essai. Voyez Introduction.
2. 11 est assez curieux de voir Condiilac introduire ici la distinction négligée dans le paragraphe précédent, en la faisant uniquement reposer sur un des deux avantages que les notions d'êtres moraux ont selon lui sur les notions de substance. Voyez Introduction.
Nous n'avons des idées complètes qu'en mathématiques,
parce que ces sciences n'ont pour objet que des notions
abstraites '.
Si Ion demande donc ce que c'est qu'un corps, il
faut répondre : Cest cette collection de qualités que vous touchez, voyez, etc., quand V objet est présent; et quand l'objet est absent, c'est le souvenir des qualités que vous avez touchées, vues, etc.
Ici les idées se divisent encore en deux espèces : j'appelle les unes sensibles, les autres intellectuelles. Les idées ><cnsibles nous représentent les objets qui agissent actuellement sur nos sens ; les idées intellectuelles nous leprésentent ceux qui ont disparu après avoir fait leur impression : ces idées ne dilTèrent les unes des autres que comme le souvenir diffère de la sensation *.
Plus on a de mémoire, plus par conséquent on est capable d'acquérir d'idées intellectuelles. Ces idées sont le fonds de nos connaissances, comme les idées sensibles en sont l'origine.
Ce fonds devient l'objet de notre réflexion, nous pouvons par intervalles nous en occuper uniquement, et ne
1. Condillac oublie ici ce qu'il a dit dans l'Essai, ce qu'i répétera dans VArt dépenser, à savoir que ces notions complètes sont celles dont s'occupent les matliématiques, la morale et la métaphysique. Dans l'Essai et dans l'Art de penser, il ne cite d'ailleurs comme exemples que des notions empruntées à la morale et non aux matliématiques. Voyez Introduction, On pourrait peut-être soutenir qu'il n'y a pas au fond contradiction, Condillac parlant ici de ïél&l actuel îles sciences et ne trouvant que dans les matliématiques une analyse rigoureuse des idées simples qui constituent les notions, et ailleurs, au contraire, parlant de l'état futur que doivent atteindre la morale et la métaphysique, auxquelles il espère donner la même çzftotitude qu'aux mathématiques.
2. Sur la distinction de l'idée et de l'image, on peut voir, outre Lewes, Bossuet, Logique, ch, u et ni, et Kant, Critique de la liaison pure. Analytique des concepts, 1. I, s. I, ch. i.
17i RXTRAIT RAISONNA
faire aucun usage de nos sens'. C'est pourquoi il paraît en nous comme s'il y avait toujours été ; on dirait qu'il a précédé toute espèce de sensation, et nous ne savons plus le considérer dans son principe : de là l'erreur des idées innées *.
Les idées intellectuelles, si elles nous sont familières, se retracent presque toutes les fois que nous le voulons. C'est par elles que nous sommes capables de mieux juger des objets que nous rencontrons. Continuellement elles se comparent avec les idées sensibles, et elles font découvrir des rapports qui sont de nouvelles idées intellectuelles, dont le fonds de nos connaissances s'enrichit.
En considérant les rapports de ressemblance, nous mettons dans une môme classe tous les individus où nous remarquons les mêmes qualités; en considérant les rapports de différence, nous multiplions les classes, nous les subordonnons les unes aux autres, ou nous les
1. On peut penser sans éprouver aucune sensation spéciale, sauf celles de la vie organique (réfléchir dans son lit au milieu du silence de la nuit). Lewes, I. c.
2. Locke a consacré le premier livre de VEssai sur l'entendement humain à soutenir qu'il n'y a point de principes spéculatifs ou pratiques qui soient innés. Leibnitz lui répondit point par point dans ses Nouveaux Essais, mais l'ouvrage de Leibnitz ne fut publié qu'en 176.^ {Œuvres philosophiques, latines et françaises de feu M. Leibnitz, tirées de ses manuscrits et publiées par Raspe avec une préface de Kaestner, à Amsterdam et à Leipzig) à une époque oii les théories de Locke étaient triomphantes. Condillac n'a attaqué directement les idées innées que dans le Traité des systèmes. 11 préfère, dit-il, montrer comment s'est formé ce préjugé et y substituer la doctrine véritable. Nous avons indiqué déjà qu'au point de vue purement empirique le condillacisme serait jugé insuffisant. Spencer et ses disciples admettent Vinnéité dans l'individu et ne soutiennent l'acquisition que pour l'espèce. (Voyez Principe de Psychologie.)
distinguons à tous égards. Delà les espèces, les genres, les idées abstraites et générales'.
Mais nous n'avons point d'idée générale qui n'ait été particulière *. Un premier objet que nous avons occasion de remarquer, est un modèle auquel nous rapportons tout ce qui lui ressemble ; et cette idée, qui n'a d'abord été que singulière, devient d'autant plus générale que notre discernement est moins formé.
Nous passons donc tout à coup des idées particulières à de très générales, et nous ne descendons à des idées subordonnées qu'à mesure que nous laissons moins échapper les différences des choses '.
Toutes ces idées ne forment qu'une chaîne : les sensibles se lient à la notion de l'étendue ; en sorte que tous les corps ne nous paraissent que de l'étendue différemment modifiée; les intellectuelles se lient aux sensibles, d'où elles tirent leur origine *; aussi se renouvellent-elles souvent à l'occasion de la plus légère impression qui se fait sur les sens. Le besoin qui nous les a données, est
1. Voyez Introduction, à propos des idées générales et abstraites.
2. Leibnilz a soutenu le contraire à propos du langage : les noms communs ont selon lui précédé les noms propres. Max Millier [la Science du langage, leçon IX) a défendu l'opinion de Leibnilz et a été combattu par M. Michel Bréal [Mélanges de mythologie et de linguistique, p. 404). Il semble bien difficile de résoudre la questioa au point de vue philologique, dans l'état actuel de la science. Quant au point de vue psychologique, les observations sur les enfants et sur les sauvages sont trop peu nombreuses pour qu'on puisse rien en conclure encore, et d'ailleurs les conclusions n'auraient qu'une valeur relative, puisqu'il faudrait toujours tenir compte de l'hérédité.
3. Socrate disait que par l'induction on s'élève d'abord au genre, puis que par la division on détermine les espèces contenues dans le genre en saisissant les différences qui les séparent les unes des autres.
4. Sur le rôle de la liaison des idées, vovez Y Introduction, LXXVletCI.
le principe qui nous les rend; et si elles passent et repassent sans cesse devant l'esprit, c'est que nos besoins se répètent et se succèdent conlinuellement.
Tel est, en général, le système de nos idées. Pour le rendre aussi simple et aussi clair, il fallait avoir analysé les opérations des sens. Les philosophes n'ont pas connu cette analyse, et c'est pourquoi ils ont mal raisonné sur cette matière *.
1. « Lorsque nous parlons des idées (dit l'auteur de la Logique de Port-Royal, part. I, ch. i), nous n'appelons point de ce nom les images qui sont peintes en la fantaisie; mais tout ce qui est dans notre esprit lorsque nous pouvons dire avec vérité que nous concevons une chose, de quoique manière que nous la concevions. » On voit combien cela ent vague. Descartes a été tout aussi confus sur cette matière. Malebranche et Leibnilz n'ont fait que des systèmes ingénieux. Locke a mieux réussi; mais il laisse encore de l'obscurité, parce qu'il n'a pas assez démêlé toutes les opérations des sens. Enfin M. de BufTon dis que les idées ne sont que des sensations comparées, et il n'en donne pas d'autre explication. C'est peut-être ma faute, mais je n'entends pas ce langage. Il me semble que pour comparer deux sensations, il faut déjà avoir quelque idée de l'une et de l'autre. Voilà donc des idées avant d'avoir rien comparé. — La première partie de cette note se trouve déjà dans le Traité des Systèmes, p. 98, à l'endroit où Condiilac examine la théorie des idées innées. Sur Malebranche et Leibnitz, voyez le Tr'aité des Systèmes, ch. vu et vni; sur Buffon, le Traité des Animaux; sur les Cartésiens voyez Traité des Systèmes, ch. v. Condiilac semble à plusieurs reprises les distinguer de Descartes; La Romiguière va plus loin et montre par des citations (emprun!éet aux Réponses, Méditations, I, p. 169 et à deux lettres, II, p. 463 477j que la théorie des idées innées, universellement attribuée à Descartes, ne lui appartient pas : car s'il admet le mot, il rejette la chose (II, 9» leçon). Il faut convenir que la théorie combattue par Locke ne se trouve pas dans Descartes. Elle est l'œuvre en partie de ses disciples, en partie de ses adversaires, qui ont mis à son compte des choses qu'ils tiraient surtout du platonisme, tel qu'on le comprenait alors, et que Descartes n'eût pas à coup sûr acceptées.