Sur ce développement, voyez Jntroduciion. LXi
cune connaissance des objets extérieurs. Si les philosophes ont cru le contraire, s'ils se sont trompés jusqu'à supposer que l'odorat pourrait seul régler les mouvements des animaux ' , c'est que faute d'avoir analysé les sensations, ils ont pris pour l'effet d'un seul sens des actions auxquelles plusieurs concourent.
Un être borné à l'odorat ne sentirait que lui dans les sentations qu'il éprouverait. Présentez lui des corps odoriférants, il aura le sentiment de son existence; ne lui en offrez point, il ne se sentira pas '. Il n'existe à son égard que par les odeurs, que dans les odeurs ; il se croit, et il ne peut se croire que les odeurs mêmes.
On a peu de peine à reconnaître cette vérité, quand il ne s'agit que de l'odorat et de l'ouïe. Mais l'habitude de juger à la vue des grandeurs, des figures, des situations et des distances, est si grande, qu'on n'imagine pas comment il y aurait eu un temps où nous aurions ouvert les yeux sans voir comme nous voyons.
Il n'était pas difficile de prévenir les mauvais raisonnements que le préjugé ferait faire à ce sujet, puisque j'en avais fait moi-même dans V Essai sur V origine des connaissances humaines ^. On n'a pas cru devoir y répondre dans le Traité des Sensations : c'eût été se perdre dans des détails qui auraient fatigué les lecteurs
1. Traité des animaux, l,'i3. « M. de BufFoa a ditque l'odorat n'a point besoin d'être instruit, que ce sens est le premier dans les bêtes, et que seul il pourrait leur tenir lieu de tous les antres. » Condiilac combat longuement l'opinion de liuffon.
2. Descartes avait dit : Cogito, ergo sum; Condiilac substitue le sentiment, ou la conscience, ou la sensation à la pensée et conserve la formule : Je sens, donc je suis.
3. Essai, l, section vi" : « De quelques jugements qu'on a attribués à l'âme sans fondement, ou solution d'un proljlème de métaphysique. • Condiilac y combattait la théorie de Berkeley et de Locke, déjà adoptée par Voltaire dans les Éléments de la philosophie de Newton.
intelligents. On a pensé que les réflexions qui avaient été faites sur l'odorat et sur l'ouïe pourraient écarter toutes les préventions où l'on est sur la vue. En efliet, il suffirait pour cela de raisonner con.séquomment; mais ce n'est pas demander peu de chose, quand on a des préjugés à combattre.
Si l'odorat et l'ouïe ne donnent aucune idée des objets extérieurs, c'est que, par eux-mêmes bornés à modifier l'àme, ils ne lui montrent rien au dehors '. Il en est de même de la vue : l'extrémité du rayon qui frappe la rétine, produit une sensation ; mais cette sensation ne se rapporte pas d'elle-même à l'autre extrémité du rayon; elle reste dans l'œil, elle ne s'étend point au delà, et l'œil est alors dans le même cas qu'une main qui, au premier moment qu'elle toucherait, saisirait le bout d'un bâton. Il est évident que cette main ne connaîtrait que le bout qu'elle tiendrait : elle ne saurait encore rien découvrir de plus dans sa sensation *. Le chapitre viii de la II® partie du Traité des Sensations ' a été fait pour
{. Albert Lemoine {L'àme et le corps) a essayé de montrer que le toucher n'a pas seul le privilège de nous assurer de l'existence des choses corporelles, M. Taine, dans Vlntellif/ence, a éclairé par de nombreux exemples la théorie que nous trouvons chez Condillac.
2. Condillac adopte la théorie de Berkeley sur la vision, et il va plus loin puisqu'il soutient que la vue ne nous donne qu'une idée vague d'étendue et non la notion de surface. Dugald-Stewart (Eléments, ch. vi, n. P), Bain {Sens et Intelligence, 111, ch. I, v) ont soutenu que la vue ne donnait par elle-même que la couleur et la lumière. Nous reviendrons sur cette question par la suite. On peut surtout consulter à ce sujet Taine, ïlntelligence; Janet, La perception visuelle de la distance [Revue philosophique, 1879, I, 1), Stuart Mill, la Philosophie de Hamillon; Ribot, Psychologie anglaise (Stuart Mill, Spencer et Bain) et Psychologie allemande, c. iv, Nativisîes et empiriques.
3. C'est le chapitre vm de la première édition, il a pour titre : Observations pi'opres à faciliter l'intelligence de ce qui sera dit
montrer combien cette comparaison est juste, et pour préparer à ce qui restait à dire sur la vue.
Mais, dira-t-on, l'œil n'a pas besoin d'apprendre du toucher à distinguer les couleurs. Il voit donc au moins en lui-même des grandeurs et des figures. Si, par exemple, on lui présente une sphère rouge sur un fond blanc, il discernera les limites de la sphère *.
Discernera ! voilà un mot dont on ne sent pas toute la force. Le discernement n'est pas une chose innée. Notre expérience nous apprend qu'il se perfectionne. Or, s'il se perfectionne, il a commencé. Il ne faut donc pas croire qu'on discerne aussitôt qu'on voit. Si, par exemple, au moment qu'on vous montre un tableau, on le couvrait d'un voile, vous ne pourriez pas dire ce que vous avez vu. Pourquoi ? c'est que vous avez vu sans discerner. Un peintre discernera dans ce tableau plus de choses que vous et moi, parce que ses yeux sont plus instruits. Mais, quoique nous en discernions moins que lui, nous en discernerons plus qu'un enfant, qui n'a jamais vu de tableau, et dont les yeux sont moins instruits que les nôtres. Enfin si nous continuons d'aller de ceux qui discernent moins à ceux qui discernent plus, nous jugerons qu'on ne peut commencer à discerner quelque chose qu'autant qu'on regarde avec des yeux qui commencent à s'instruire.
Je dis donc que l'œil voit naturellement toutes les choses qui font quelque impression sur lui, mais j'ajoute qu'il ne discerne qu'autant qu'il apprend à regarder, et nous démontrerons que, pour discerner la figure la plus simple, il ne suffit pas de la voir.
en Irailant de la rue (voyez Introduclion). Dans la seconde édition, il est devenu le chapitre ix.