LIVRE m
Le tableau de la mort que nous venons de présenter ne sera sans doute méconnu de personne. Toute erreur nous semble impossible. Des caractères aussi nombreux que certains permettent de réviter. Si mystérieuse que soit la mort dans ses causes , elle cesse enfin de l'être dans ses phénomènes les plus immédiats. Elle paraît, à nos yeux, dépouillée du sombre voile dont l'ignorance , la frayeur et la superstition avaient essayé de couvrir sa froide réalité.
C'était là le vœu transmis de Rome à l'Institut de France , par M. le professeur Manni. Puissions-nous l'avoir réalisé dans ce travail , qui aspire à mériter de la commission académique l'honneur d'être signalé comme ayant rendu le diagnostic de la mort aussi sûr q^ue prompt et facile !
Quelques observations, relatives aux morts apparentes, trouvent naturellement ici leur place , et compléteront cette première partie.
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Certaines affections de nature très diverse présentaient autrefois, dit-on, dans leur cours, des leur début ou à leur terminaison , des phénomènes excessivement graves qu'on désignait sous le nom de léthargie ^ eX que naïvement on appelait 7nort apparente , sans doute par ce judicieux motif que Ton s'était quelquefois trompé à leur égard , et qu'on avait inhumé des gens qui n'auraient pas dii l'être. Telles étaient alors l'apoplexie, les diverses variétés d'asphyxie et d'empoisonnement, la catalepsie, l'hystérie, l'extase, l'épilepsie, la syncope , quelques affections pestilentielles, etc. 11 en est sans doute encore de même aujourd'hui, mais l'accident n'est plus apprécié de la même manière : on le regarde comme étant moins sérieux , on Texagère moins dans ses conséquences, et, au lieu de dire léthargie, les médecins disent syncope, coma, état soporeux, etc. Ils n'emploient que rarement ce terme de mort apparente , parce que leur surprise ne va pas si loin , et que sans avoir étudié tout spécialement les signes de la mort, ils les connaissent mieux qu'ils ne pensent. Combien y a-t-il aujourd'hui de médecins qui aient euxmêmes vu ces morts apparentes d'autrefois, si difficiles à juger, si fatales dans leurs consé-
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quences ! Combien peu oseraient affirmer , à l'exemple de Z. Lusitanus, qu'un apoplectique est revenu à ia vie dans son cercueil après vingtquatre heures de mort apparente, ou, comme tant d'autres, qu'un noyé a repris ses sens après huit et quinze jours de submersion- que des hommes gelés et recueillis dans les glaces d'une rivière ou dans les neiges de la montagne ont pu être ramenés à la vie (ReevCj Savary) ; que des femmes hystériques sont restées privées de leur connaissance pendant dix jours; que des hommes enterrés ont pu revivre après neuf mois de sépulture, etc. ! C'est que ce sont là des fables dont il ne faut plus parler, et qu'il faut enfouir dans leur passé ridicule, pour ne tenir compte que des faits sagement recueillis et honnêtement racontés.
Tous les états morbides qu'autrefois on désignait sous le nom de mort apparente, sont faciles à distinguer de la mort réelle, et nulle circonstance dans leur développement brusque et progressif n'est capable de tromper le médecin. Que la syncope, ou tout autre état de mort apparente que l'on veuille supposer, arrive subitement ou par degré chez une personne en parfaite santé, ou au contraire chez un individu déjà malade, les phénomènes qui annoncent la persistance de la vie
n'en seront pas changés. Dans ces régions élevées de la physiologie , où Ton touche de si près à la raison de l'existence , l'individualité disparaît derrière le moteur général dont l'unité brille et se retrouve partout , en dehors des petits symptômes d'an état local, de l'hémorrhagie du cerveau ou de l'extase d'une hystérique , par exemple. La vie domine tous ces accidents , et son principe se révèle au milieu des troubles les plus graves , jusqu'au moment de son entière destruction.
On répète depuis longtemps que la sjncope est caractérisée par la suspension complète des mouvements du cœur. C'est là une erreur qu'il faut enfui songer à détruire. Dans cet état morbide , pas plus que dans aucun autre , les mouvements du cœur ne peuvent être suspendus , car cette suspension amène aussitôt la mort. La syncope est caractérisée , tout au contraire , par la diminution plus ou moins considérable de la fréquence et de la force des battements du cœur. Ce fait a déjà été bien établi dans le courant de ce mémoire; mais il ne sera pas inutile d'y revenir ici. Dans aucun dis cas de syncope observés chez l'homme , on n'a constaté la suspension des mouvements du cœur à l'aide de l'auscultation. Dans quelques syncopes portées au degré le plus ex-
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trême, on a au contraire pu entendre les mouvements du cœur dédoublés , réduits à un simple battement, sourd , éloigné, mais très significatif. Enfin , dans des expériences sur les animaux , et par des soustractions de sang faites au moyen d'une seringue, M. Rayer a pu déterminer des défaillances fort semblables à la syncope. Jamais il ne lui est arrivé de cesser d'entendre les mouvements du cœur, et en continuant l'expérience jusqu'à ce résultat, il a toujours vu périr les animaux. On peut d'ailleurs, si l'on ne s'en rapporte pas à son oreille , faire l'expérience d'une manière pour arriver au même résultat. Un manomètre de Poiseuille étant placé dans la carotide d'un chien , on lui ouvre la crurale pour en tirer le sang à l'aide d'une seringue. \ mesure que l'animal s'affaiblit, la hauteur de la colonne mercurielle s'abaisse , la fréquence des oscillations et la force de chacune d'elles diminue ; or, la hauteur de la colonne mercurielle indique la puissance du cœur, et chaque oscillation correspondant aux mouvements de systole ventriculaire , il résulte que l'on peut apprécier du regard le nombre et la force des contractions du cœur dans une minute; on peut suivre ainsi par degrés l'affaiblissement de la puissance du cœur, la diminution de la force
et de la fréquence de chacune de ses conlraclions ; mais on ne peut aller jusqu'à suspendre ses mouvements sans détruire aussitôt la puissance inconnue qui les dirige, et sans faire périr l'animal. En définitive , chez les animaux pas plus que chez l'homme, la soustraction de sang qui peut produire la syncope n'a le pouvoir de suspendre les mouvements du cœur.
Cette conclusion a une immense portée, car tous les cas de mort apparente , quels qu'ils soient, attribués à l'asphyxie, à l'empoisonnement, aux affections nerveuses , etc. , ne sont en définitive que des syncopes d'une nature particulière survenues dans le cours d'une affection nerveuse, d'un empoisonnement ou d'une asphyxie. La mort apparente qui résulte de l'hémorrhagie cérébrale n'a évidemment pas d'autre caractère que ceux d'une mort apparente produite par toute autre cause. Il n'y a pas beaucoup de manières de simuler la mort , et tous les cas douteux sont caractérisés par la diminution considérable de la force' et de la fréquence des mouvements du cœur, c'est-à-dire par une syncope. Or nous savons maintenant à quoi nous en tenir à cet égard.
Le diagnostic particulier de chacun des états morbides capables d'amener dans quelques cir-
constances le trouble et la suspension momentanée de l'intelligence, de la sensibilité , du mouvement, etc., de manière à présenter au public les apparences de la mort, ce diagnostic particulier, dis-je , ne saurait trouver place ici. A notre point de vue , ce qu'il nous importe de préciser, si cela est possible , ce sont les caractères communs à toutes les morts apparentes, quelles que soient leur cause et leur nature. Apoplexie , syncope ou asphyxie, il y a , dit-on , mort apparente ! Existe-t-il un phénomène qui , indépendamment de ceux qui sont particuliers à ces affections , puisse autoriser à dire que la vie n'est pas encore éteinte? Oui, ce phénomène existe 5 il y en a môme plusieurs- mais celui dont nous voulons parler, c'est la présence des battements dit cœur à V auscultation (1).
Commuent douter de la vie quand , malgré les apparences, le cœur vient encore, à de rares intervalles, frapper l'oreille de celui qui l'écoute? Comment y croire si ces battements ont disparu, et alors comment hésiter pour affirmer la réalité de la mort?
(1) Nous ne parlons ici que des mouvements spontanés du cœur, car nous savons qu'on peut les entretenir artificiellement pendant quelques minutes chez des animaux qu'on vient de sacrifier. Il n'y a que leur complète cessation qui ne puisse jamais être simulée.
La persistance des battements da cœur est donc le meilleur signe d'une existence compromise et prête à s'éteindre, cor ultimum moriens. Nous ne rappellerons ici que pour mémoire ce que nous avons dit précédemment :
1° De la contractilité possible d'un ou de plusieurs des muscles sphincters;
2^ De la fermeté du globe oculaire et de la transparence de la cornée , le premier signe tiré de l'examen du cœur étant plus que suffisant pour juger de toutes les morts apparentes.
En résumé , d'après les observations les plus récentes faites sur l'homme et sur les animaux , il n'est pas d'état morbide spontanément déclaré ou provoqué qui ne puisse être distingué de la mort réelle par la persistance des battements du cœur. Dans la syncope, ces battements perdent beaucoup de leur force, leur fréquence diminue, mais ils restent appréciables. On les retrouve toujours jusqu'à la période la plus avancée de l'apoplexie et des diverses sortes d'asphyxie par strangulation , par submersion et par les gaz délétères, dans les empoisonnements par les narcotiques, par les solanées vireuses , par les poisons végétaux les plus terribles , par l'acide prussique , dans l'hystérie, dans le coma épileptique, dans l'agonie de
la mort par congélation ; partout enfin ils existent à divers degrés de fréquence et de force , pour témoigner de la persistance de la vie jusqu'à la limite la plus extrême, la mort, qui est le résultat inévitable de leur interruption trop prolongée.