‹ Traité des signes de la mort et des moyens de prévenir les enterrements prématurésChapitre 56 sur 83 · XLV. Mort apparente ; inhumation · texte numérisé non relu

XLV. Mort apparente ; inhumation

(' Un ofTicier en retraite , qui habitait à Pont-à-Mousson , tomba dans une profonde léthargie , et soit que l'on eût rempli les formalités voulues par les lois pour s'assurer de son décès, soit que l'immobilité de ses membres et la pâleur de ses traits l'eussent fait supposer , on l'enterra au bout de trente-six heures seulement. Après que les prières d'usage eurent été prononcées, on le transporta au cimetière , où l'inhumation devait avoir heu ; mais à peine ceux qui assistaient à cette triste et malheureuse cérémonie étaient-ils retirés, à peine la moitié de la fosse était-elle comblée , que des bruits sourds proven^mt du cercueil se firent entendre et vinrent frapper l'attention des fossoyeurs : l'un d'eux , n'osant rien faire par lui-même , courut appeler un commissaire de police et un médecin , pour les rendre témoins du fait qui avait lieu; enfin, trois quarts d'heure s'écoulèrent avant qu'on pût ouvrir le cercueil. On trouva le malheu-

(1) Richard, De la léthargie, p. 15. y

(2) I\icliard , De la léthargie, p. 15.

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reux officier une main derrière la tèie , la bouche ensanglantée; le médecin voulut opérer la saignée ei fit jaillir quelques gouttes de sang; il le brûla ensuite au doigt; mais plus de signes d'une vie qui s'était éteinte de la manière la plus horrible (l). »

XL VI. Mort apparente; inhumation.

« Le prince L.... possédait près de Florence une habitation où chaque année il allait passer l'été avec sa famille. Celte demeure , loin de ressembler à ces délicieuses villas doni sont parsemés les environs de la plupart des villes d'Italie , avait conservé un aspect presque féodal , qui contrastait majestueusement avec la coquette apparence du palais de construction moderne. C'était un antique et noble château , avec ses tours , fossés et chapelle, appartenant, depuis plusieurs siècles, à la famille de L. ..., qui, comme beaucoup de maisons princières , avait fait construire sous la chapelle un caveau de sépulture. Ce caveau, profondément creusé dans un sol sablonneux , était votjté et revêtu intérieurement de larges dalles de pierre ; de sorte que son état hygrométrique était tel , que les corps que l'on y déposait s'y momifiaient, pour ainsi dire, sans tomber en putréfaction. Cette circonstance, au reste, ne doit point être considérée comme extraordinaire , et, même en France , où les conditions de climature sont infiniment moins favorables, à cause de l'humidité, que celles de l'Italie, il n'est point rare de trouver des terrains qui jouissent delà singulière propriété de conserver intacts les cadavres qu'on

(1) Richard, De la léthargie, p. 15.

OBSEUVATIOlNS DE MOUT APPARENTE. 307

leur confie. Plus loin, j'en citerai uu exemple. En outre, chacun sait aujourd'hui que si les momies que l'Egypte possède en si grande quantité ont pu traverser impunément plusieurs milliers d'années, cette circonstance est due exclusivement à la sécheresse parfaite et à la température constamment égale des caveaux mortuaires où les corps étaient déposés , et non pas à des méthodes d'embaumement particulières aux Egyptiens; car leurs procédés sont maintenant parfaitement connus, et ne peuvent réussir que sous les mêmes influences climatcriques. C'est dans de semblables cavernes que les Guanches déposaient les corps des leurs, qui se conservaient admirablement, bien qu'ils ne fussent enveloppés que de simples bandelettes.

» Lorsqu'un membre de la famille de L... était mort, son corps , revêtu de riches habits , était déposé dans une bière ouverte, et, bientôt descendu dans le caveau, il était placé sur les dalles, près d'une longue suite d'aïeux , sans que l'on prît d'autres soins que celui de recouvrir le cercueil d'un drap noir.

» Le prince de L. ,. mourut des suites d'une maladie de langueur, et fut porté avec les cérémonies usitées dans le caveau que nous venons de décrire, et dont la lourde porte se referma vraisemblablement pour longtemps, car il n'avait qu'un fds qui sortait à peine de l'adolescence. Celui-ci avait pour son père une tendresse extrême; de sorte que, environ un mois après cet événement, il prit la résolution de voyager, pour échapper à la douleur que lui causait la perte cruelle qu'il venait de faire. Mais avant de partir, avant de s'éloigner pour

308 OJJSERVATluN.^ bE M^HIT Ai'PAREiNTE.

longlomps du cliàlcau de sa famille^ il voulut conlempler encore une fois les Iraits d'un père si tendrement chéri; il voulut aller répandre quelques larmes sur cette tombe où s'était brisée sa dernière affection. Seul, il marche donc vers la chapelle funéraire, et après avoir enlevé les barres de fer qui en assujettissaient la porte , il vetrt l'ouvrir, lorsqu'il sciU qu'un obstacle puissant s'oppose à ses efforts. En proie à une inexprimablj anxiété, il s'écrie, de toutes parts on accourt à son aide: l'obstacle est surmonté, la porte s'ouvre, et.... spectacle plein d'horreur! cet obstacle, c'était le cadavre du prince de L... , qui , les Iraits convulsés, élait venu mourir de faim contre celte porte qui ne devait plus s'ouvrir pour lui , et dont les ais portaient encore les traces qu'y avaient imprimées ses mains déchirées et tordues dans les angoisses du désespoir. L'infortuné n'avait été tiré du sein de la mort que pour en trouver une mille fois plus cruelle (1). »

XLMI. Morl apparente; inhumation précipitée ; parodie du jugement de Salomon.

« En l'année 1706, le parlement de Toulouse avait pour président M. d'Olmond , issu d'une des plus anciennes famiiles de cette ville. Doué d'un profond savoir et des capacités les plus remarquables, cet homme distingué avait su apporter, dans les hautes fonctions dont il était revelu, une sévère intégrité , qui rendait plus saillantes encore l'affabililé de ses manières et les qualités de son cœur.

') Veuf depuis plusieurs années, il avait une fdle

(i) Léonce Lenormantl, Dca inhumaiiuns précipitées^ p. 27.

unique sur laquelle il concentrait toutes ses aiïeclions. Mademoiselle Victorine d'Olmond , âgée de quinze ans, joignait à une extrême beauté tous les aimables dons de son sexe, et, de plus, une grande fermeté de caractère , que peut-être elle tenait de son père , mais qui n'excluait en elle ni la soumission ni le respect filial.

» A l'époque où commence ce récit , un des régiments en garnison à Toulouse comptait au nombre de ses officiers M. le chevalier de Sézanne, fils d'un ex-lieutenantgénéral des armées du roi, originaire de Toulouse, jeune homme d'une haute naissance et d'un mérite supérieur. Tous ces titres lui assurèrent un accueil distingué de la part de ses anciens compatriotes , et de tous les salons qui lui furent ouverts , il n'en trouva bientôt aucun qui pût entrer en parallèle, à ses yeux, avec celui de M. d'Olmond. Des charmes de plus d'une espèce l'y attiraient en effet : il avait retrouvé un ancien ami de son père dans ce noble vieillard , à l'aspect à la fois grave et bienveillant ; et son cœur, d'abord exclusivement rempli de respect , avait peu tardé à s'ouvrir aux sentiments les plus affectueux, dès qu'il lui avait été donné de pénétrer dans son intimité , de jouir de la faveur de ses entretiens si altachanis , enfin de puiser à pleines mains dans des précieux trésors de savoir et d'expérience. Mais un nouvel attrait vint encore agir sur lui, peut-être à son insu : je l'ai dit, mademoiselle d'Olmond était admirablement belle, le chevalier de Sézanne l'aima bientôt d'un amour qu'il sut lui faire partager. Tous deux jeunes et beaux, tous deux aimant pour la première fois, égaux en fortune et en naissance,

ils s'abandonnèrent avec confiance à un amour C{ui, grandissant encore pendant une année d'une fréquentation presque quotidienne , finit par revêtir tous les caractères d'une de ces passions profondes qui influent fatalement sur toute une destinée. A les voir l'un et l'autre si confiants et si heureux de ce premier amour qui devait être le dernier, qui eût osé leur prédire un avenir funeste !...

» Les choses en étaient arrivées à ce point , lorsque Louis XIV, voulant récompenser M. d'Olmond de ses services passés , l'appela au poste de président à mortier au parlement de Paris. Là, M. d'Olmond fut heureux de retrouver quelques anciennes connaissances , en tête desquelles figurait madame de Sézanne , la mère du chevalier , et il forma avec elle une liaison d'autant plus étroite, que vraisemblablement il pensait déjà qu'un moment viendrait où cette intimité serait encore resserrée; car il n'était pas probable que l'amour si vif, développé sous ses yeux , entre les deux jeunes gens , eût longtemps échappé à sa sagacité.

» Six mois plus tard, M. de Sézanne vint à Paris avec son régiment, et ce fut avec un inexprimable bonheur qu'il retrouva celle à laquelle il avait voué une si ardente affection. Alors il prit la résolution de demander la main de mademoiselle d'Olmond , qui lui fut accordée sans difficulté , et on fixa le mariage à une époque peu éloignée. Quelques jours encore , et les amants allaient être unis , lorsque le régiment reçut l'ordre de se rendre à Brest , oii se trouvait une escadre qui était sur le point de mettre à la voile pour l'Amérique. Peindre la stupeur dont cette nouvelle frappa les amants serait im-

OBSERVATIONS DE MOUT APPARENTE. 3 î 'î

possible. Cependant M, de Sézanne ne songea pas un instant à se démettre de son grade ; il comprit fort bien qu'agir ainsi à l'heure du danger, c'eût été se déshonorer à tout jamais; seulement, il voulut faire hâter la célébration du mariage , afin d'emmener avec lui sa jeune épouse ; mais M. d'Olmond , persuadé qu'il y aurait presque folie à laisser une jeune fille frêle et presque enfant s'exposer aux hasards d'un long et pénible voyage, non seulement refusa d'y consentir, mais encore se montra inflexible aux prières du chevalier, qui le suppliait de permettre qu'il emportât du moins le titre d'époux de sa fille. Il lui fallut donc se résoudre à s'éloigner, et il partit après avoir échangé avec sa fiancée les serments les plus solennels.

» Deux années ne s'étaient pas encore écoulées depuis cette cruelle séparation , que l'on apprit en France que le régiment de M. de Sézanne avait été presque entièrement détruit dans un combat où lui-même avait trouvé la mort. Cet affreux événement plongea mademoiselle d'Olmond dans un sombre désespoir dont aucune consolalion ne pouvait la tirer. Pendant longtemps on craignit pour sa vie ; cependant sa douleur finit par dégénérer, du moins en apparence, en une douce mélancolie qui abusa son père lui-même. Celui-ci, sentant les années s'accumuler sur sa tête, el craignant de laisser bientôt une si jeune fille sans protecteur, se décida à lui proposer un autre époux. A la première ouverture qui lui fut faite à cet égard , le désespoir de mademoiselle d'Olmond parut se ranimer et se révolter contre une proposition qui lui semblait une injure ; pourtant vaincue enfin par

les inslanccs de son père : « S'il m'était possible , lui (lit elle , (le conserver le moindre doute sur la mort de M. deSézanne, sachez-le bien , mon père, aucune puissance humaine ne me forcerait à manquer aux serments que je lui ai faits; mais puisqu'il n'en est point ainsi , puisque ma vie entière ne doit plus être qu'une longue douleur, je ne veux pas, par une coupable résistance, justifier en quelque sorte la rigueur du ciel envers moi. Je ne chercherai donc plus à me dérober à votre autorité, et j'accepterai aveuglément l'époux que vous m'aurez présenté. Je saurai remplir envers lui tous mes devoirs sans murmure; mais qu'il n'attende pas de moi autre chose que soumission et respect , car mon pauvre cœur, brisé par ses chagrins, s'est désormais fermé pour toujours à tout sentiment de tendresse. »

» Quelques mois après , mademoiselle d'Olmond était devenue femme de M. de Saint-Alban , conseiller au parlement. Dans son nouvel état, madame de Saint-Alban sut rester à la fois fidèle h sa douleur et à son mari , qui l'aimait de la plus vive affection; sa beauté admirable semblait encore avoir puisé de nouveaux charmes dans le voile de tristesse répandu sur ses traits. Elle eut une fille qu'elle se prit à aimer de tout l'amour que depuis plus de trois années elle cachait dans son âme, et sa vie illuminée pour ainsi dire par cette affection nouvelle, allait peut être connaître des jours moins malheureux , lorsque tout à coup elle fut atteinte d'une maladie qui la conduisit rapidement au tombeau. Les larmes que versa M. de Saint-Alban furentaussi amères qu'avait été profond son attachemeni; il fit élever un magnifique mau-

solée , près duquel il allait assidûment s'agenouiller et pleurer en pensant à celle qui n'élait plus. Les années , en se succédant, rendirent ses regrets moins poignants , sans les éteindre et sans lui faire réformer l'obligalion qu'il s'était imposée de visiter fréquemment la tombe de sa femme, surtout à l'anniversaire de sa mort.

» Un jour, celui du cinquième anniversaire, M. de Saint-Alban s'était rendu au cimetière pour payer son fidèle tribut à ses regrets. Doucement incliné sur le tombeau , il tenait ses regards attachés sur une miniature , et la vue de ces traits aimés , en reportant sa pensée aux jours si vite écoulés de soi> heureuse union , avait réveillé en lui une foule de souvenirs qui, quoique douloureux , n'étaient pourtant pas sans avoir un certain charme. Tout à coup un léger frôlement se fit entendre, et , levant les yeux, il aperçut à quelques pas une jeune femme si parfaitement semblable à celle qu'il avait perdue, qu'il resta quelques instants frappé de stupeur, tandis que celle-ci fuyait précipitamment après avoir laissé échapper un faible cri. Revenu à lui-même, il s'élança à sa poursuite , et la vit de loin s'éloigner dans une riche voiture qui s'éloigna rapidement.

» Quoiqu'il se crût abusé par une étrange ressemblance, il voulut néanmoins connaître celle dont la vue avait fait sur lui une si cruelle impression. Il apprit que cette jeune dame, originaire d'Italie, n'habitait que depuis peu de mois la France, où elle était venue avec son mari , M. le chevalier de Sézanne.

» Ce nom do Sézanne augmenta encore ses doutes, car il se rappelait avoir entendu dire que mademoiselle

d'Olmond avait été fiancée à un jeune homme de cette

famille. Il songea alors à questionner le gardien du cimetière où sa femme avait été enterrée, il apprit que depuis environ cinq ans , celui-ci avait renoncé à ses fonctions, après avoir fait un hériiage considérable , et qu'il s'était retiré dans une petite ville où il était mort depuis deux ans. 11 se rendit près de la veuve, la questionna adroitement, et découvril que son mari n'avait jamais fait d'héritage , et que la source de sa fortune subite lui était inconnue à elle-même. Son anxiété étant parvenue à son comble , il pensa enfin à obtenir du lieutenantcriminel l'autorisation de faire procéder à une exhumation. Cette permission lui est accordée : en sa présence, on creuse la terre; on extrait le cercueil , on l'ouvre , il était vide ! ! !

)) A celte vue , M. de Saint-Alban sentit son cœur inondé de joie, car désormais le doute n'était plus possible : cette étrangère qu'il avait vue était bien évidemment sa femme, rendue h l'existence par un événement tenant du prodige. Comment cela avait-il pu arriver? par quelle suite de circonstances avait-elle été arrachée , vivante encore, du tombeau qui s'était refermé sur elle, et où lui-même l'avait vue descendre? C'était là un mystère impénétrable , dont il résolut de chercher l'explication par tous les moyens possibles. Cependant il hésita encore : une pensée déchirante venait de se glisser en lui ; cette femme qu'il avait entourée de tant de soins et de tant d'amour, cette femme sur la tombe de laquelle il avait versé , pendant cinq années, des larmes si amères , avait donc pu l'oublier au point de se livrer volontairement à un autre!... Mais il chassa ces tristes réflexions , et se mit à poursuivre l'accomplissement de son œuvre.

» Il s'adressa directement au parlement de Paris, devant lequel il déposa une demande pour faire déclarer nul le mariage de M. de Sézanne avec mademoiselle d'Olmond , et obtenir la réintégration de celle-ci au domicile conjugal. Pendant ce temps, il sema l'or à pleines mains , pour découvrir quelques indices favorables à sa cause. Le jour où il fut appelé à exposer devant le tribunal les motifs de sa demande, il prouva, indépendamment de tous les faits que nous connaissons déjà , que cinq années auparavant , et le lendemain des obsèques de madame de Saint-Alban , M. de Sézanne , arrivé à Paris seulement depuis la veille, l'avait quitté brusquement accompagné d'une femme voilée et malade , et s'était retiré dans une ville d'Italie où il était resté.

» A tout cela M. de Sézanne opposa les dénégations les plus absolues : il prouva, par des actes authentiques, que sa femme était fille de parents italiens , et montra son contrat de mariage revêtu de la signature des plus hauts personnages de la ville qu'elle avait habitée. Alors M. de Saint-Alban sortit quelques instants , et rentra bientôt accompagné d'un vieillard portant, sur ses traits amaigris , les traces profondes d'une vive douleur. C'était M. d'Olmond, qui, frappé au cœur par la mort de sa fille, avait été depuis plusieurs années cacher au fond d'une province éloignée son désespoir et les remords que lui inspirait la pensée d'avoir contribué à abréger ses jours en l'unissant, contre son gré, à un homme qu'elle ne pouvait aimer.

» L'aspect de madame de Sézanne fit naître en lui une émotion extrême; les yeux baignés de larmes, il tendit

les bras vers elle , eu l'appelant d'une voix brisée , et en la conjurant de revenir à lui et de ne pas renier son père. En présence d'un spectacle si touchant , madame de Sézanne demeura pourtant impassible , et, s'avançant vers lui avec une grande dignité , elle lui dit d'une voix émue : « Pardonnez-moi les cruels souvenirs que ma vue réveille en vous: je pourrais être fière de vous nommer mon père , et je sens qu'il me serait bien doux d'essuyer vos larmes; mais je dois y renoncer, car ce n'est pas sur moi qu'elles coulent , et le titre que vous me donnez ne m'a jamais appartenu. Depuis quelques jours à peine je suis en France, et, déjà assaillie par de nombreux persécuteurs , je me vois forcée de défendre contre eux unépoux et une famille qu'ils voudraient me ravir. Pourquoi me fait-on subir un si cruel traitement? Ne devais-je donc connaître ce pays que pour apprendre à le détester? n

» A ces mots , M. de Saint-Alban comprit que sa cause était perdue, et il s'éloigna précipitamment pour ne pas entendre l'arrêt qui bientôt allait détruire son dernier espoir. . .

» Près d'une heure s'était écoulée depuis l'éloignemcnt subit de M. de Saint-Alban. Le tribunal était sur le point de prononcer le jugement qui devait donner à M. de Sézanne des droits désormais imprescriptibles sur la femme qu'un rival voulait lui enlever, quand tout à coup un frémissement général parcourut l'auditoire, et, de proche en proche, quelques voix s'écrièrent de suspendre l'arrêt. Qu'allait- il donc se passer ?

)) Lorsque M. de Saint-Alban avait quitté l'enceinte du parlement^ il avait senti son cœur livré au plus hor-

rible désespoir. Il avait compris que l'aveugle justice des hommes, induite en erreur par le calme extraordinaire de sa femme, allait la lui ravir pour toujours; et cependant, aucun doute ne s'était élevé dans son esprit : il était bien siir de n'être pas abusé par une ressemblance impossible; c'étaient trop bien ses traits, sa, voix, son maintien ; et son sang-froid , qui avait pu tromper tout un tribunal, ne lui en imposait pas à lui-même; il coml)renait qu'elle l'avait puisé dans un amour qui 1^ dominait exclusivement , et peut-être , hélas ! dans une haine profonde pour lui.

» Rentré dans son hôtel , il s'enfuit jusqu'au fond le plus reculé de ses appartements pour y cacher ses larmes qui coulaient bien amères, car à son chagrin allaient se joindre désormais toutes les tortures de la jalousie.

» Tout à coup une idée a frappé son esprit; un dernier rayon d'espoir vient de luire à ses yeux. Il saisit entre ses bras sa fille , charmante enfant âgée de six ans, court comme un insensé jusqu'au tribunal, et, haletant, éperdu , il la dépose aux pieds de M. de Sézanne , sans avoir la force de prononcer une seule parole. Cet espoir ne devait pas être déçu, et l'amour maternel, dominant en cet instant toutes les autres résolutions : « Ma fille! mon enfant!.... » s'écria-t-clle ; eu même temps elle tomba à genoux , la saisit entre ses bras , et la couvrit de baisers et de larmes.

» Essaierons-nous de peindre la révolution qui s'opéra dans tout l'audiioiic et h stupeur qui frappa M. de Sézanne?... Cependant, au bout de quelques instants, il se remit et jie sentit pas faiblir sa résolution bien ar-

rêtée de disputer à cet homme la possession de celle qu'il avait conquise sur la mort. Cherchant de nouvelles forces dans la victoire même qu'il ambitionnait : «Ecoutez tous ! s'écria-t-il d'une voix altérée mais puissante. Sans doute , je ne tenterai pas de le nier , celle que vous voyez ici est bien ou plutôt a été l'épouse de M. de Saint- Alban ; mais entendez le récit des circonstances miraculeuses qui l'ont mise entre mes bras; puis brisez, si vous l'osez , des liens que la main de Dieu lui-même a formés.

» Dangereusement blessé dans le combat dont les résultats désastreux firent courir le bruit de ma mort , je fus fait prisonnier et emmené bien loin dans l'intérieur des terres , par des peuplades sauvages cjui guérirent mes blessures et me gardèrent au milieu d'elles. Là , bien que je n'eusse à souffrir aucun mauvais traitement, je traînais une existence misérable , car, aux regrets de la pairie absente, se joignait encore comme un vague pressentiment de mon malheur qui s'y accomplissait. xVu bout de deux années, mes angoisses devinrent si iiUolérables, qu'atout prix je résolus de recouvrer la liberté. Après vingt essais infructueux , je réussis enfin à tromper une surveillance devenue moins active , et en quelques jours je revis le rivage et le vaisseau qui bientôt allait me reporter dans mon pays. Avec quels transports j'aperçus de loin les côtes de la France ! Et quand j'eus touché cette terre si longtemps désirée , j'oubliai mes fatigues et mes souffrances passées , et j'eus hâte de me rendre à Paris, où j'allais embrasser ma mère^ où j'allais revoir celle que j'étais sûr de retrouver libre et fidèle.

') Mes pressentiments s'étaient lus depuis longtemps : dans mon âme, il n'y avait plus place en cet instant que pour des pensées de joie et d'ivresse. J'arrivai à Paris, j'essuyai les larmes de ma mère, à laquelle je voulus consacrer exclusivement toute cette première journée. Entouré des miens, je m'abandonnais au bonheur avec confiance, lorsque l'indiscrétion d'un ami, dont tant de fois depuis j'ai béni le nom, m'apprit en même temps le mariage et la mort de ma fiancée qu'il venait d'accompagner jusqu'au lieu de sépulture, mort arrivée la veille même de mon retour. Cette nouvelle me trouva sans courage ; en un instant, mère, parents, amis, tout s'effaça de mon souvenir, pour me laisser seul en présence de mon immense désespoir. Je sentis mon avenir flétri, toutes mes affections brisées, et déjà j'étais résolu à ne pas survivre à mon infortune. Cependant, avant d'attenter âmes jours, je voulus revoir une dernière fois celle que j'avais tant aimée. En vain je me dis que cette vue ne pouvait que redoubler ma souffrance ; en vain je me représentai qu'en violant cette tombe, j'allais me rendre coupable d'un acte de profanation envers celle à qui j'avais voué un culte si fervent, et d'un crime aux yeux des hommes aussi bien qu'aux yeux de Dieu. J'étouffai ce cri de ma conscience ; loin d'en être effrayé, je m'affermis, avec une sombre joie, dans l'exécution de mon dessein, et il me sembla que j'étais entraîné par une fatalité contre laquelle j'eusse essayé vainement de me débattre. — Croyez-vous maintenant que ce fût un crime que j'allais commettre? Non! Non! Cette voix intérieure qui me poussait malgré moi, c'était celle de la Providence

qui m'avait choisi pour réparer une épouvanlable erreur des hommes ; c'était le ciel qui ne voulait pas permettre que s'accomplît un si effroyable malheur.

» Quand une fois cette résolution fut bien arrêtée, je sentis une sorte de résignation renaître dans mon âme, et j'attendis la nuit avec tout le calme qui peut inspirer une volonté ferme d'en finir bientôt avec la vie. J'eus soin de me munir d'une forte somme en or, et, dès que je jugeai l'heure favorable, je m'enveloppai d'un ample manteau, et m'acheminai vers le cimetière. Là, à force d'offres et de menaces, je parvins à séduire le gardien, qui me conduisit à la fosse nouvellement fermée, et se mit froidement à l'œuvre, tandis que tous mes membres frissonnaient d'une invincible horreur, au retentissement sourd de sa bêche , fouillant profondément la terre. Bientôt le cercueil fut exhumé, et, un instant après les planches désunies me laissèrent apercevoir un blanc linceul , dessinant vaguement une forme humaine. Le fossoyeur s'éloigna, sur ma demande; alors je m'agenouillai, j'écartai doucement les plis du drap mortuaire, et une tête couronnée d'une épaisse chevelure apparut à mes yeux obscurcis par des larmes. C'était bien elle, telle que je l'avais vue quatre ans auparavant, pâle, mais belle jusqu'au sein de la mort, dont la main n'avait point osé flétrir les formes si parfaites. Je pleurai, je priai longtemps sur ce triste débris de mon bonheur passé, et je me baissai pour déposer un dernier baiser sur son front. En approchant mon visage du sien, il me sembla sentir ou entendre un léger soupir sorti de ses lèvres; alors je la tirai du cercueil, et, la sentant entre mes brab,j'atten-

dis quelques minutes dans une inexprimable anxiété

Bientôt il ne me fut plus permis d'en douter; elle vivait! Quelles pensées me vinrent dans ce moment

solennel? Ai-je cru à un miracle? Que se passa-t-il

ensuite?.... Je l'ignore; j'ai conservé seulement un vague souvenir de ma course haletante, et d'un homme qui me poursuivait en vain, et m'appelait, tout en modérant les éclats de sa voix. Quand je revins à moi, quand la raison me fut rendue, j'étais dans une misérable hôtellerie, penché sur le pied d'un lit où reposait doucement la femme que Dieu m'a rendue.

» Que pourrais-je ajouter encore? Elle n'opposa h mes projets aucune résistance , car, dans sa reconnaissance , je n'ose dire dans son amour, elle comprit que désormais sa vie m'appartenait tout entière. Le lendemain , une chaise de poste nous enleva avec rapidité , et, en quelques jours, nous arrivâmes en Italie. Là encore, le pouvoir de l'or ne me fil pas défaut. J'achetai, pour celle que dès lors je considérais comme ma femme , une famille , un nom qu'elle allait bientôt échanger avec le mien, et enfin je pus l'épouser en présence d'un grand nombre de personnes considérables que j'avais eu soin de réunir, afin de m'assurer au besoin leur témoignage. Je jette un voile sur les quatre années qui suivirent cette union inespérée. Il y a bien peu de temps que nous avons voulu revenir en France , où nous pensions que notre souvenir devait être effacé ; et nous avons cédé au désir bien excusable de visiter la tombe qui m'avait généreusement rendu sa proie. Que n'ai-je pu prévoir, hélas! tous les maux que ce fatal désir allait allirer sur nos têtes !

» Vous, monsieur de Saint-Alban, vous qui voulez me ravir un bien que j'ai si chèrement acheté, vous me haïssez sans doute !.. . Eh bien ! vous êtes injuste et cruel.... Ce n'est pas ma main qui vous a privé de l'objet de vos affections , et c'est ma main qui a réparé un acte qui , si vous Teussiez connu , eût été pour votre vie entière un éternel sujet de remords et de désespoir.

» Et vous, juges, qui tenez maintenant entre \os maiiis nos deux destinées, obéirez-vous, dans l'arrêt que vous allez prononcer, à des lois arbitraires qui n'ont point ici d'application ?... Oh ! non , vous entendrez nos voix , vous comprendrez nos angoisses trop souvent renouvelées , vous n'aurez pas la barbarie d'anéantir, par un mot , deux existences pleines d'avenir ! Cette femme que vous voyez éplorée et tremblante, c'est mon épouse, même aux yeux des hommes. Ces anciens nœuds , dont on vient si tardivement aujourd'hui invoquer les droits , la mort les a déliés , les a rompus. Madame de Saint- Alban est morte ; depuis cinq années son nom s'est effacé de la liste des vivants : ici , c'est une existence nouvelle sortie du néant, c'est une jeune femme inconnue, sans passé , sans famille ; c'est le fruit d'un miracle que Dieu a permis en ma faveur. Des hommes, des juges , oseront-ils combattre le décret infaillible de la Providence?»

» Dès que M. de Sézanneeut fini de parler, les juges se retirèrent en silence , et ce fut seulement au bout de plusieurs heures qu'ils vinrent proclamer le résultat de leurs délibérations : Mademoiselle d'Olmond, femme de M. de Saint-Alban , conseiller au parlement, était con-

damnée à rentrer immédiatement dans le domicile conjugal.

» Ce jugement, quoique dicté par la plus sévère impartialité , n'était cependant pas exécutable.

» Étourdi par la situation extraordinaire dans laquelle il se trouvait, aveuglé par son succès inespéré et sans doute aussi par ses ressentiments contre un rival préféré, M. de Saint- Albaiî devait accepter avec joie un arrêt qui satisfaisait h la fois et son amour et sa haine ; mais il ne pouvait en être de même de la fille du président d'Olmond. Après avoir vu renverser en un instant le bonheur qu'elle avait trouvé dans une union que les lois avaient refusé de sanctionner, elle était assez à plaindre , sans aller encore renouer d'odieux liens qu'une délicatesse bien légitime eût repoussés lors môme que son cœur ne l'eût pas impérieusement exigé. Au reste , le tribunal le sentit si bien , qu'il lui accorda facilement rautorisalion , sollicitée avec instance , d'aller terminer ses jours au fond d'un cloître (1). »

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