CHAPITRE XXIII . — Tumeurs blanches du rachis
Comme on le conçoit, aucune tentative ne peut être faite pour redresser une gibbosité ; mais on peut chercher à la prévenir ou h en arrêter les progrès en maintenant l’immobilité dans la partie malade de la lige vertébrale. — L’indication est ici la même que dans toutes les autres tumeurs blanches : les mouvements du rachis distendent les ligaments et les fibrocartilages y appellent le sang, et y favorisent l’établissement et la propagation de l’inflammation, qu’elle soit d’ailleurs primitive, ou qu’elle dépende de tubercules des os ou des parties molles. De plus, le poids du corps tend à fléchir le rachis en avant en allongeant les ligaments postérieurs. Il favorise donc la destruction, l’absorption ou l’affaissement des parties antérieures, lorsqu’elles sont malades, et par conséquent les progrès de l’affection et de la gibbosité. — M. Nélaton semble repousser les
appareils immobilisateurs, lorsqu’il représente la gibbosité comme la terminaison la plus heureuse de la tuberculose vertébrale. Cependant, plus loin, il approuve « un appareil qui n’a d’autre effet que d'immobiliser les » deux segments de la colonne qui, par suite de la destruction des liens » qui les unissaient, ont de la tendance à exercer l’un sur l’autre des » frottements dangereux. » — En effet, qu’il y ait ou non tuberculose vertébrale, il est toujours indiqué d’empêcher autant qu’on le peut les progrès de l’inflammation, l’affaissement produit par la pression sur le tissu osseux raréfié, et l’usure déterminée par le frottement mutuel des os dénudés.
Pour immobiliser la colonne vertébrale, M. J. Guérin conseille le décubitus ventral, par lequel une extension est exercée sur la tige vertébrale ; mais cette position est pénible, difficile à maintenir, et nuisible relativement à l’état général.
M. Bonnet a imaginé une gouttière en fil de fer bien rembourrée, emboîtant le rachis du cou au sacrum, et le thorax dans ses deux tiers postérieurs ; elle se fixe aux épaules par deux anneaux rembourrés. Cet appareil exige le décubitus dorsal; seulement on peut y attacher 4 cordes qui, fixées à des moufles, permettent au malade de se soulever et de se suspendre.
— Le décubitus est toujours nuisible dans les cas où la constitution est mauvaise, ce qui a généralement lieu dans cette maladie.
On a recommandé différents corsets qui atteignent plus ou moins le but.
— Tous ceux qui exercent une pression sur la gibbosité sont nuisibles, car ils peuvent déterminer la formation d’escarres. — M. Bonnet a établi en principe que le rachis, tendant à s’incurver en avant, devait être soutenu dans ce sens. Son appareil se compose d’une forte ceinture pelvienne, sur la partie antérieure de laquelle s’appuient deux ressorts qui se dirigent obliquement vers les épaules, où ils se terminent par deux béquilles.
— Des courroies fixées à celles-ci complètent le cercle qui entoure les épaules ; une large courroie placée entre les épaules et fixée à ces cercles les tire en arrière. — Cet appareil remplit bien les indications ; mais il est assez coûteux. On peut le rendre moins cher en remplaçant les ressorts par de simples tiges rembourrées qu’une vis permet de fixer à différentes hauteurs sur la ceinture. — Chez les enfants, on peut également employer une gouttière en gulta-percha ou en fort carton mouillé, moulée exactement sur les parties et solidement fixée; ce moyen est employé dans quelques parties de l’Allemagne. — Ces derniers appareils permettent le séjour hors
du lit et l’exercice, ce que je regarde comme de la plus haute importance.
Dans les tumeurs blanches des vertèbres cervicales supérieures, il est surtout essentiel d’assurer l’immobilité. Dans ce but, on emploiera un collier rembourré soutenant le menton et envoyant des prolongements qui entourent les épaules ; on peut y joindre un tige en fer qui remonte sur l’occiput, et qui est fixée par des courroies qui vont se boucler sur le front. — M. Teissier, de Lyon, pense que lorsqu’il y a luxation en avant, il faut tenter la réduction ; pour cela, il faut fixer le malade sur un fauteuil, le cou et la tète entourés d’un appareil analogue au précédent, et sur lequel un treuil exerce l’extension. — De semblables manœuvres ne peuvent être permises que lorsque la luxation est formée récemment; elles seraient surtout indiquées s’il survenait des accidents graves dus à la compression de la moelle.
On peut aussi ne pas astreindre le malade à rester au fauteuil, en employant une tige dorsale partant d’un corset, et portant à son extrémité une vis ou un treuil qui permette de rapprocher ou d’éloigner la tête, maintenue par des courroies bouclées sur le front et sous le menton. On peut disposer l’union de la tige avec la partie céphalique de l'appareil, de manière à remédier aussi aux luxations par rotation.
J’ai à peine besoin de dire qu’il ne peut être question d’appliquer la compression aux tumeurs blanches du rachis.
On emploiera en outre au début et chez les jeunes enfants les frictions ammoniacales et stibiées ; plus tard, et même d’emblée chez les enfants plus avancés en âge et chez les adultes, on fera un large usage du cautère actuel et des caustiques. On les applique sur les côtés du rachis, selon les règles que j’ai posées. Ils sont indiqués par la douleur, par les symptômes nerveux, et surtout par la paralysie. Lorsque la première est vive, et que le sujet est capable de les supporter, on commencera par une ou deux applications de ventouses scarifiées. La paralysie surtout indique l’application immédiate de ces moyens : car plus longtemps a duré l’inflammation qui l’a produite, jdus elle est difficile à révulser. — Les escarres auront, comme je l’ai dit, un diamètre de 2 centimètres au plus, et l’on n’entretiendra pas la suppuration, mais on les renouvellera lorsque les symptômes persisteront ou reparaîtront. Agir autrement, c’est affaiblir le malade sans résultat.
M. Jules Guérin applique avec succès ses moxas volants, renouvelés tous les jours ou tous les deux jours.
Les abcès par congestion seront ouverts par la méthode sous-cutanée,
comme il a été dit dans la thérapeutique générale ; on les ouvrira aussitôt qu’on pourra les reconnaître avec certitude et pénétrer facilement jusqu’à eux, parce que la gravité de la maladie dépend non-seulement de l’altération vertébrale, mais aussi de l’étendue de l’abcès. On évite ainsi les conséquences toujours funestes des ponctions étroites, et celles souvent plus funestes encore des larges incisions. On ne se trouve pas non plus dans la cruelle nécessité de rester spectateur inactif dans une maladie mortelle, comme le veut M. Bonnet. — « Sans doute il est possible, dit cet auteur,
» de rester pendant des mois, pendant des années même, spectateur passif » de graves lésions ; sans doute, pendant ce temps les parois de l’abcès » s’altèrent de plus en plus et deviennent moins capables d’adhésion, mais » ne vaut-il pas mieux laisser l’existence d’un malade se prolonger, même » misérablement, que d’en hâter la fin par des tentatives imprudentes? » Mais ne vaut-il pas mieux la prolonger davantage, tout en évitant les graves conséquences si bien énumérées par M. Bonnet? C’est à ce résultat que l’on arrive par la méthode de M. J. Guérin.
M. le docteur Martin, de Bruxelles, a recommandé l’application d'un vésicatoire sur ces abcès (1). L’emploi de ce moyen, selon M. Martin, fait diminuer le volume de l’abcès; le vésicatoire fournit une suppuration abondante, comme si le pus transsudait à travers le derme dénudé. On peut expérimenter ce moyen dans les cas où l’on appréhende d’ouvrir l’abcès, ou bien si l’on n’a pas sous la main les instruments pour pratiquer la ponction sous-cutanée ; celle-ci reste d’ailleurs toujours possible si le vési catoire n’a pas réussi. Le vésicatoire ne doit être employé qu’avec précaution chez les enfants, et chez les personnes faibles et irritables, parce qu’il affaiblit la constitution et agace le système nerveux.
On a souvent cité une opération pratiquée par M. Seutin, et consistant à ouvrir largement l’abcès, à disséquer le kyste avec soin, à l’enlever, puis à réunir par première intention, en ne laissant qu’une petite ouverture pour l’écoulement du pus, à rapprocher les parois ravivées, et à appliquer le froid pour empêcher l’inflammation consécutive. — Cette opération fut couronnée du succès le plus complet; mais remarquons qu’elle fut pratiquée avant qu’on ne connût la méthode sous-cutanée. — Aujourd’hui, elle ne pourrait être conseillée qu’au cas où il resterait une ouverture fistuleuse fournissant opiniâtrement une suppuration tellement abondante
(1) Journal de la Société des sciences médicales et naturelles de Bruxelles, 1843.
que l'épuisement serait à craindre. Il faut encore une condition, il faut que la poche offre sa principale dilatation au-dessous du ligament de Poupart, là où l’on peut l’enlever ; car si elle occupait toute la gaine du psoas, comme il arrive quelquefois, on conçoit que l’opération ne serait d’aucune utilité. On peut juger cette circonstance au moyen d’un stylet ou d’une sonde en caoutchouc introduite profondément dans la fistule, et promenée le long des parois du foyer.
Lorsqu’à la suite d’une ponction il persistera un trajet fistuleux, on y fera des injections de teinture d’iode, dont MM. Boinet et Abeille ont encore tout récemment démontré Futilité. — On a cité des faits où les injections n’ont eu aucun résultat; mais la lecture de ces observations prouve de suite que la mort serait également survenue sans les injections dont d’autres faits ont, comme je l’ai dit, prouvé l’efficacité.
Le traitement interne et le traitement général seront institués conformément aux règles posées dans la thérapeutique générale. — C’est surtout ici que les iodures de fer et de potassium, l’huile de foie de morue, le séjour au grand air et le régime analeptique montreront leur efficacité. Lisfranc assurait positivement, que les succès étaient infiniment plus nombreux et plus complets depuis qu’on administrait l’iodure de potassium à l’i ntérieu r.
Tumeur blanche du rachis. — Première période. — Guérison.
L’enfant D., 10 mois, tempérament lymphatique, éprouve sans cause connue des douleurs dans le rachis; cris fréquents; tendance à la cambrure du rachis eu haut de la région lombaire , contraction des muscles , cris lorsqu’on presse sur les apophyses épineuses. — Pas de phénomènes convulsifs , mouvements des jambes parfaitement libres. — lodure de fer , bouillon fort en même temps qu’on donne le sein ; frictions stibiées répétées de façon à entretenir la production de petites pustules. — Amélioralion rapide, guérison au bout de 3 mois.
Tumeur bla7iche du rachis et de la hanche. — Guérison.
La petite C., tempérament lymphatique, constitution faible, âgée de
7 ans, est atteinte depuis trois mois de douleurs dans la hanche gauche, augmentant par la marche et la pression ; allongement apparent avec tous les phénomènes qui l’accompagnent. — Depuis peu, il s’est formé à la partie moyenne de la région dorsale une gibbosité. — Application de l’appareil amovo-inamovible à la hanche, en juillet 1849 , huile de foie de morue; régime analeptique; j’ordonne un corset destiné à maintenir le rachis immobile, mais les parents n’obtempèrent pas à ce conseil. — Au bout de trois mois, la coxarthrocace est guérie, l’enfant marche , continuation du régime et de l’huile de foie de morue. — Cependant, 2 mois plus tard, la gibbosité augmentant d'une manière continue, de façon que la face regarde en bas, les parents se décident à appliquer le corset. Depuis, la gibbosité est restée stationnaire.
Mal de Pott. — Gibbosité. — Amélioration.
B., 4 ans, tempérament lymphatique, face bouffie, est atteint d’une forte gibbosité dorsale. — S’il faut en croire la mère, cette gibbosité existe seulement depuis 6 semaines, et il n’y a pas eu la moindre douleur ; encore maintenant la pression, ni la percussion, ni l’application de l’éponge chaude le long du rachis n’en déterminent. — Depuis 3 semaines, paralysie complète des membres inférieurs. Perte d’appétit, humeur chagrine. — 4 cautères sur les côtés de la gibbosité , iodure de fer 1 gros, iodure de potassium 2 grains, puis progressivement jusqu’à 8 grains. — Régime analeptique. — Grand air. — Le lendemain, mouvements des membres inférieurs; au bout de 8 jours, sustentation ; au bout de 15 jours, marche. — La constitution s’améliore, l’appétit est bon, la paralysie ne reparaît plus.
Mal de Pott. — Deuxième période. — Guérison.
L’enfant Y., 6 ans, est atteint de gibbosité dorsale depuis 1 1/2 ans; tempérament lymphatique, constitution faible; son frère est atteint de coxarthrocace. — 11 y a six mois (décembre 1848), on lui a appliqué deux larges cautères sur les côtés de la gibbosité et on les a fait suppurer; cela
n’empêcha pas lu gibbosité d’augmenter, la constitution de se détériorer, et un abcès de se montrer à la partie inférieure des lombes. — Je laisse fermer les caustiques, ponction sous-cutanée de l’abcès, iodure de fer et huile de foie de morue, régime analeptique, exercice au grand air. — Bientôt la fistule se cicatrise. — Depuis lors, la gibbosité, qui est énorme, n’augmente plus; trois ou quatre mois après, un petit abcès se forme encore à sa partie postérieure; je l’ouvre avec la lancette, il se ferme bientôt. — Continuation de la même médication. — Aujourd’hui (janvier 1850) voilà un an que tous les accidents ont cessé; toutes les fondions s’exercent régulièrement.
Cette observation est une de celles qui démontrent l’inutilité de l’entretien de la suppuration des cautères. La suivante prouvera l’utilité de leur répétition.
Mal de Pott. — Gibbosité. — Amélioration.
De L., 14 uns, tempérament bilioso-nervcux, est atteint depuis un au (octobre 1850) de gibbosité lombo-dorsale, survenue sans douleurs. — Depuis un mois, des douleurs sympathiques se sont montrées dans la cuisse et la hanche droites et dans l’abdomen. — Iodures de fer et de potassium, grand air, régime analeptique, appareil immobilisateur. Cependant les douleurs augmentent, et au bout d’un mois il survient une paralysie qui rend le séjour au lit obligatoire. Deux cautères suivis d’amélioration ; ils rendent la station possible, mais non la marche. Quinze jours après, deux nouveaux cautères ; la marche commence à être possible. — Après dix jours, deux nouveaux cautères dissipent tout ce qui restait encore de faiblesse dans les membres. Depuis, continuation de l’amélioration. — La suppuration des premiers cautères n’entretenait aucunement la progression de l’amélioration, qui dut être provoquée par l’établissement d’une nouvelle inflammation révulsive.