CHAPITRE PREMIER
KYSTES DES GLANDES LACRYMALES
Les kystes qui se rapportent à la glande lacrymale palpébrale ont été décrits sous le nom de dacrgops ; ils sont peu communs et les recherches les plus étendues ne nous ont permis d'en relever que vingt-trois cas, y compris un fait personnel. Ces cas comprennent dix-sept dacryops simples et six dacryops fistuleux ; les kystes qui se développent dans la glande orbitaire sont plus rares encore, et nous ne pouvons citer à leur sujet que cinq observations dont quelques-unes ne sont pas sans contestation possible.
Le terme dacrgops, dont on s'est beaucoup servi à ce sujet, est médiocre et ne mérite pas d'être conservé: il s'entend surtout des kystes par rétention, et volontiers les auteurs le comparent à celui de grenouillette, qu'on a voulu faire aussi synonyme de kyste salivaire par rétention. Mais la pathogénie de la grenouillette a fait de grands progrès; et il est démontré que les kystes du plancher buccal, désignés encore sous ce vocable suranné, sont souvent la conséquence de désordres glandulaires dans la production desquels la rétention n'a aucune part. Suzanne 1 a établi, dans une excellente thèse, que le processus ordinaire de la grenouillette était le même que celui des kystes ovariques.
Les éléments glandulaires disparaîtraient par dégénérescence muqueuse ; le tissu fibreux séparant les alvéoles se transformerait en
1 Suzanne, Recherches anatorniques sur le plancher buccal avec étude anatomique et pathogénique sur la grenouillette commune ou sublinguale. Arch. de physiologie, Paris, 1887, t. X, pp. i4i-i65, et Th. Bordeaux, 1886-1887.
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une matière hyaline, réfringente. Tous les éléments d'un même lobule se convertiraient en une cavité kystique, et les lobules voisins, subissant la même transformation en se fusionnant, il en résulterait une cavité unique.
Les kystes de la glande palpébrale et ceux qui pourraient se développer dans les glandes acinotubuleuses, si bien décrites par Terson, ont, selon toutes les vraisemblances, le même processus ; il en est, sans nul doute, qui sont engendrés par la rétention des larmes ; d'autres, peutêtre aussi nombreux, qui se forment d'après le processus décrit par Suzanne.
L'assimilation des kystes des glandes lacrymales à ceux des glandes salivaires pourrait être, d'ailleurs, poussée très loin ; le dacryops des auteurs classiques correspondrait à la grenouillette sublinguale, et les kystes de la glande orbitaire à la grenouillette sus-hyoïdienne ; un plan aponévrotique séparerait les deux régions où se développent les deux kystes, les uns profonds, les autres superficiels, chacun dépendant de l'appareil sécréteur correspondant.
Mais il doit nous suffire de faire ici cette comparaison nosologique, et nous nous garderons d'élargir le sens du mot dacryops ; ce mot est trop vieux pour enfermer avec précision la pathogénie variable et multiple des kystes lacrymaux, et, tout en rendant à l'usage l'hommage qui lui est dû, nous décrirons dans cet article :
1° Les kystes des glandes lacrymales accessoires';
2° Les kystes de la glande orbitaire.
11 nous sera facile de faire ressortir les caractères qui unissent ces deux groupes de tumeurs, différentes par leur siège primitif, de même qu'il est facile au chirurgien de montrer comment une grenouillette sublinguale, en écartant les feuillets musculaires et aponévrotiques du plancher buccal, peut devenir une grenouillette sus-hyoïdienne.
Historique. — La première observation de kyste lacrymal semble avoir été publiée par Spry, en 1750 ; mais la lésion dont parle cet auteur ne fut reconnue qu'au cours d'une intervention, et il n'en précisa ni la nature, ni le siège.
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Le premier, Schmidt 1 donne une bonne description de ces kystes. Il cite dans son ouvrage deux cas, dont l'un est au moins douteux, en raison de la gravité des symptômes qu'il provoqua. Dans une troisième observation, il s'agissait d'une tumeur compliquée de fistule. Pour Schmidt, cette affection avait une origine hydatique, ce qu'il désignait nettement par l'appellation de glandula laerymalis hydatoïdea.
Complétant cette pathogénie, il exposa que, grâce à une malformation congénitale, les conduits excréteurs se terminaient dans le tissu cellulaire de la paupière supérieure. La sécrétion de la glande lacrymale était alors déversée dans les interstices et formait ainsi une espèce de kyste par la distension d'un ou de plusieurs espaces intercellulaires. Ce kyste se revêtait d'une capsule par la condensation du tissu cellulaire environnant.
Beer 2 dit qu'il a vu six cas de ce genre. 11 décrit les kystes lacrymaux sous le nom de dacryops, que Schmidt leur a appliqué. Il étudia la fistule lacrymale qui complique parfois cette affection, et trouva dans ces tumeurs un liquide acre et d'un goût salé, qu'il considéra comme des larmes.
Benedict3 croit cette tumeur due à la dilatation d'un des conduits excréteurs de la glande.
En 1856, Mackenzie4 fait l'histoire du dacryops et en établit la symptomatologie d'après les observations de Schmidt et celles de Beer. Il accorde aux kystes lacrymaux une gravité exagérée, mais ne veut pas admettre l'origine hydatique que Schmidt avait mise en avant.
Desmarres 5 considère le dacryops comme une affection fort rare, qu'il n'a pas eu l'occasion d'observer. Il la décrit d'après les deux cas de Schmidt.
Jarjavay, en 1853, relate deux cas de dacryops dus à des traumatismes de la paupière ayant amené la production de trajets fistuleux et, consécutivement, de tumeurs kystiques où s'accumulcient les larmes.
1 Schmidt, Traité sur les affections de la glande lacrymale, i8o'3. Vienne. 3 Beer, Lehre der Augenkrankheilen, 1817.
3 Benedict, Ilandbuch der praktischen Augenheilkunde, vol. III, p. i63. Leipzig, 1824.
4 Mackenzie, Traité pratique des maladies de l'œil, t. I, pp 137 et suiv.
5 Des.marres, Traité pratique des maladies des yeux. Paris, 1804.
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Bowman parle d'une femme de vingt-sept ans, depuis sa jeunesse atteinte d'une fistule, qui avait suivi l'ouverture d'un abcès. La poche kystique qui s'était formée ne donnait lieu à aucun gonflement, par suite de l'élimination incessante du liquide des larmes, au fur et à mesure de sa production, à travers le trajet fistuleux.
En 1860, de Grœfe 1 rapporte un cas de dacryops. A la même époque, Broca donne l'observation d'un individu qui s'était présenté à lui avec une tumeur liquide, située dans l'angle externe de la paupière. La ponction de cette tumeur, qui d'ailleurs n'amena pas la guérison immédiate, laissa s'échapper un liquide citrin. Il assigna comme siège à ce kyste les conduits excréteurs de la glande.
De Wecker (1867) signale chez un malade un kyste auquel il donne le nom de dilatation cystoïde des conduits excréteurs de la glande.
En 1868, Polaillon"2 résume les divers travaux publiés à ce sujet.
Les thèses de Sautereau et de Salles, sur les tumeurs de la glande lacrymale, n'apportent guère qu'un seul fait nouveau, celui de Dubreuil, consigné dans la thèse de Salles.
Depuis 1880, il n'y a guère que trois ou quatre nouvelles observations, et entre autres celle de Fromaget 3, malheureusement très incomplète, recueillie à la clinique de M. le professeur Badal.
Enfin, en 1896, parut le travail de Francke. A propos d'un cas de dacryops, cet auteur résume treize autres observations, au nombre desquelles nous constatons un cas nouveau, celui de Reuss, recueilli à la clinique ophtalmologique de Vienne en 1885.
Parmi ces treize observations, Francke compte les six faits simplement mentionés ou signalés par Beer, de sorte que son travail ne porte en somme que sur sept observations.
Nous avons été plus heureux dans nos recherches, car, outre un fait personnel, nous pouvons rapporter ici vingt-deux cas de kystes des glandes accessoires (dacryops) et quelques faits du même ordre concer-
1 De Gr^efe, Archiv fur Ophlhalm., A. 2, p. î.
2 Polaillon, article « Glande lacrymale » du Diclionnaire encyclopédique des sciences médicales.
3 Fromaget, Gazelle hebdomadaire des sciences médicales de Bordeaux, 1880.
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nant la glande orbitaire. La plupart de ces faits ont été groupés et utilisés par notre élève, le docteur Brisemur, qui a écrit sa thèse inaugurale sur ce sujet (Bordeaux, 1898).