POLYPES
l'orbite, de telle sorte qu'il se trouvait de niveau avec le dos du nez. Il était tellement porté en dehors sur la région malaire, que, vu de face, il cachait complètement ce côlé de la figure. Quant au déplacement en bas, il avait eu pour résultat de mettre l'œil sur la même ligne que le bout du nez. Les paupières, pendant les trois dernières années, l'avaient recouvert de moins en moins, et actuellement elles le protégeaient si peu que la cornée et la sclérotique, dans une étendue de trois lignes tout autour, restaient complètement à nu. Un ulcère large et profond de la cornée menaçait de déterminer promptement la destruction de l'œil. Le frontal et les os du nez faisaient une forte saillie en avant. L'œil avaitquitté progressivement sa place, à mesure que l'orbite s'était rétréci par la compression des os qui le constituent. Le côté gauche du nez formait avec le dos du même organe une surface plane et de même niveau. Le doigt introduit dans la narine gauche était arrêté par un obstacle résistant. La peau s'étant allongée, le sourcil gauche, largement écarté du droit, était descendu. Cette peau était épaisse et rude au toucher ; il existait au-dessous de la portion externe du sourcil une petite ouverture d'où la pression faisait sourdre un mucus blanchâtre. Le docteur Wuth, convaincu qu'il existait un vaste polype dans le sinus frontal, procéda à son extraction de la manière suivante : i°\\ fit aux parties molles, en partant de la racine du nez, une incision verticale de deux pouces de long; 2° une seconde incision de deux pouces, celle-ci horizontale, fut menée jusqu'au-dessus du sourcil ; 5° il disséqua le lambeau triangulaire ainsi formé, afin de pouvoir trépaner le sinus. On voyait alors, vers le milieu de l'arc sourcilier, une petite ouverture qui expliquait la source du liquide dont nous avons parlé. La grande dilatation du sinus exigea qu'on y pratiquât deux ouvertures à l'aide d'une petite tréphine ; une immense quantité de polypes vinrent alors faire saillie au dehors ; on les ex-
tirpa; la cavité où ils étaient aurait pu contenir trois œufs de poule. Les parties mirent un an à se guérir ; le sinus frontal se rétrécit dans tous les sens, et l'œil rentra en partie dans l'orbite. L'ulcère de la cornée se guérit piomptement. Dès la première nuit qui suivit l'opération, le malade dormit comme il ne l'avait pas encore fait depuis plusieurs années, et sa santé s'améliora rapidement.
En résumé, les tumeurs diverses qui viennent dans les sinus frontaux peuvent, par la pression exercée en tous sens sur les parois du sinus, déformer la cavité orbitaire. C'est toujours en haut et en dedans, au grand angle de l'œil, près du nez, qu'elles viennent faire saillie. L'œil est toujours chassé par elles en bas et en dehors. Elles finiss ent par perforer les os, et donnent lieu alors à une accumulation de liquide au grand angle de l'œil.
La douleur n'est constante que dans les inflammations et les abcès des sinus.
La perforation ou la trépanation, pour donner issue au liquide ou pour permettre l'extirpation des polypes, comporte tout le traitement.
E. — Corps étrangers.
1° Corps étrangers vivants. — Les écrits des anciens renferment des observations dans lesquelles des symptômes graves se sont manifestés
soit à la suite d'introduction d'insectes dans les sinus frontaux, soit à cause du développement de vers dans ces cavités ; mais la majorité de ces observations est incomplète ou manque d'authenticité; et, comme les chirurgiens modernes n'ont pas rencontré de cas analogues, on peut raisonnablement douter que les symptômes fussent toujours dus à la cause à laquelle on les rapportait. Cependant on trouve dans les Annales de la Société entomologique de France 1 un fait dans lequel les larves d'une mouche (lucilia hominiv or ux) s'étaient développées en quantité considérable dans les sinus frontaux et les fosses nasales d'un condamné; elles avaient déterminé chez ce malheureux des accidents mortels.
« Les faits de ce genre paraissent être assez fréquents à la Guyane. M. Saint-Pair, médecin en chef, a observé six cas analogues. Dans un d'eux on avait déjà extrait plus de trois cents larves à l'aide d'injections, mais il fut impossible de les expulser toutes ; on les vit bientôt gagner le globe oculaire et ramper entre les deux paupières ; la paupière inférieure, gangrenée, tomba en lambeaux, le bord inférieur de l'orbite resta à nu. Les vers envahirent la bouche, corrodèrent les gencives et dénudèrent le maxillaire supérieur.
1 Voir le feuilleton de V Union médicale, du 8 septembre 1859.
Le malade succomba dix-sept jours après son entrée à l'hôpital \ »
On sait également que le chien est sujet à une espèce d'entozoaire (le pentastoma tœnioïdes), dont le siège ordinaire est le sinus frontal.
2° Corps étrangers proprement dits. — On pourra les rencontrer dans les sinus frontaux, à la suite de plaies de ces sinus par des corps vulnérants, la cicatrisation des parties molles extérieures pouvant se faire alors que le projectile ou le corps étranger est resté implanté dans leur cavité. Ainsi, dans un cas de fistule fronto-nasale, que nous avons opérée par autoplastie 2, nous avons trouvé , implantées dans la muqueuse du sinus, des parcelles de fer métallique. Haller et Larrey citent des exemples de corps étrangers ayant séjourné très-longtemps dans ces sinus.
On y a quelquefois abandonné une balle, qui a fini par sortir en se faisant jour lentement.
Observation 3. — Le général français T... reçut à Waterloo une balle dans l'orbite gauche; après avoir déchiré le globe de l'œil, elle traversa la portion supérieure delà paroi interne de l'orbite, et alla se loger dans le sinus frontal. Elle y
1 Union médicale, loc. cit.
1 Voir l'observation dans la Gazette des /id/)taa?, 25 juin 1859. 3 Baudens, Clinique des plaies d'armes à feu, p. 162 ; Paris,
resta pendant douze ans, sans déterminer aucun effet ; au bout de ce temps, le général s'éveilla une nuit avec la sensation d'un corps qui lui tombait dans la gorge. C'était la balle, qu'il rendit immédiatement dans un effort de toux.
Il n'en fut pas de même chez un officier espagnol, dont M. Serrier a donné l'histoire; la balle était mobile dans le sinus frontal droit, où le blessé la sentait remuer. On lui proposa le trépan, mais il ne voulut pas y consentir \
D'autres fois, l'art a pu intervenir pour débarrasser le sinus du projectile qui semblait y avoir acquis droit de domicile. M. Jobert a, dans ces dernières années, pratiqué l'extraction d'une balle dans ces conditions.
Enfin, on a observé dans les sinus frontaux des tumeurs offrant les caractères des nœvi materni, des concrétions pierreuses,, etc.
' Bertherand, Des plaies d'armes à feu de Vorbite, dans les Annales d'oculistiquei 1851, t. XXVI, p. 129.