DÉFINITION DES KYSTES
La distinction des hydropisies et des kystes remonte à une époque oh l'on n'avait aucune notion anatomique sur l'origine et la formation des kystes, et où l'on ignorait l'existence des cavités microscopiques qui en sont le point de départ le plus habituel. Elle était donc alors en parfait accord avec l'état de la science. Il n'en est plus de même aujourd'hui. Nous n'essayerons pourtant pas de nous élever contre l'usage. Si cet usage s'est maintenu, c'est qu'il a une raison d'être, sinon dans la théorie, du moins dans la pratique. Les tumeurs qui rentrent dans la définition des kystes, et qu'on distingue néanmoins des kystes, peuvent être divisées en deux catégories : les unes ont leur siège dans des cavités closes, séreuses ou synoviales ; les autres, dans des cavités muqueuses naturellement ouvertes, mais fermées par suite d'un accident pathologique. Dans l'un et l'autre cas, la distinction établie entre ces tumeurs et les kystes proprement dits repose sur le degré d'importance de la cavité malade, et des organes avec lesquels elle est en rapport immédiat. Lorsqu'une grande cavité, comme la plèvre ou le péritoine, devient le siège d'une collection de liquide, il en résulte dès le début des signes physiques et fonctionnels bien différents de ceux qui accompagnent la dilatation graduelle d'une petite utricule insignifiante. De même, il n'y a aucune parité à établir entre l'oblitération de l'uretère, qui donne lieu à l'hydronéphrose, et qui supprime entièrement les fonctions du rein, et celle d'un conduit galactophore de troisième ou de quatrième ordre, qui ne fait subir dans l'origine aux fonctions de la mamelle aucune modification appréciable. En tenant compte de ces considérations, qui n'ont rien de rigoureux, on arrive à séparer des kystes les épanchements qui occupent toute l'étendue d'une membrane séreuse ou d une synoviale, mais on y conserve sous les noms de kystes de la plèvre, du péritoine, des synoviales, du péricarde, etc., les collections de liquides circonscrites par des adhérences et n'occupant qu'une partie de l'étendue de ces cavités, ou contenues dans de petits diverticules naturels qui ont cessé de communiquer avec elles. Ainsi, l'ascite et l'hydrocèle ne sont pas des kystes; mais lorsqu'une partie du goulot péritonéal qui faisait communiquer dans l'origine la séreuse abdominale avec la séreuse testiculaire, échappe à l'oblitération physiologique et devient le siège d'une exhalation de sérosité, elle donne lieu à une variété de kystes du cordon ; et de même, l'hydropisie d'un sac herniaire dont le collet est oblitéré constitue un véritable kyste. Les ganglions, nés dans les follicules des membranes synoviales, sont deskj^stes, tandis que les hydarthroses ne sont pas des kystes.
1^ DES KYSTES EN GÉNÉRAL
La tumeur du spino. bifida s'appelle hydrorachis, lorsqu'elle communique avec la cavité rachidienne ; ce n'est plus qu'un kyste lorsque l'ouverture de communication est refermée. L'hydropisie des grands ventricules cérébraux, portant atteinte à la constitution générale du cerveau, déplissant les deux hémisphères, dilatant la boîte crânienne et modifiant toute la forme de la tôte, est désignée sous le nom d'hydrocéphale; mais lorsque le jictit ventricule delà cloison, ou cinquième ventricule, devient le siège d'une collection de liquide, cette tumeur circonscrite, dont la sphère d'action est infiniment plus restreinte, prend le nom de kyste du cinquième ventricule. Il est inutile de multiplier les exemples.
On sépare également de la classe des kystes les collections de liquide emprisonnées, par suite d'une obstruction, dans des cavités muqueuses d'une notable étendue, telles que la cavité utérine, celle du bassinet rénal, de la vessie (chez quelques nouveau-nés), de la vésicule du fiel, du sinus maxillaire, etc. La plus petite des cavités dont nous parlons ici est celle du sac lacrymal. L'accumulation d'un liquide séreux dans l'intérieur de ce sac, par suite de l'obstruction du canal nasal et des conduits lacrymaux, est désignée par quelques auteurs sous le nom ù'hydropisie^ par d'autres sous le nom de kystes. Toutes les fois qu'une cavité muqueuse plus petite devient le siège d'une altération analogue, le nom de kyste est généralement employé.
Nous ne pousserons pas plus loin ces remarques, et nous n'en discuterons pas la valeur. Notre but est seulement de montrer en quoi consiste la démarcation établie entre les hydropisies et les kystes. Elle est vague et arbitraire sans aucun doute. Les hydropisies et les kystes forment une série naturelle, où l'on trouve toutes les transitions, depuis l'ascite jusqu'au kyste miliaire de l'écorce du rein, et depuis la dilatation d'un acinus microscopique dont le goulot est obstrué, jusqu'à celle du réservoir de l'urine chez les fœtus dont l'urèthre est imperforé. Mais lorsqu'on compare les termes extrêmes de cette série compliquée, on trouve entre eux de si grandes différences qu'on recule devant l'idée de les soumettre à une description commune. On a donc jugé utile de couper la série en deux, et on est convenu d'adopter une ligne de démarcation qui n'est nullement rigoureuse, mais qui a l'avantage de coïncider assez exactement avec la distinction établie autrefois entre les hydropisies, dont on déterminait le siège, et les kystes, dont l'origine anatomique était
encore inconnue.
Les anciens au surplus n'avaient aucune notion de l'existence
du groupe pathologique que nous désignons aujourd'hui sous le nom de kystes. Ils décriyaient séparément le ganglion, l'hydatide des paupières, l'athérôme, le mélicéris, etc., sans saisir les rapports qui existaient entre ces diverses affections. Le nom de kyste paraît avoir été employé pour la première fois par Arétée, qui d'ailleurs n'en fît pas le nom d'une maladie, et s'en servit comme d'un terme purement descriptif, pour désigner « des vésicules nombreuses, petites, pleines d'eau», qui constituaient une espèce d'hydropisie du ventre très-différente de l'hydropisie ordinaire (1). La description d'Arétée se rapporte manifestement aux kystes multiples de l'ovaire. Il faut venir jusqu'au dix-huitième siècle pour retrouver ce nom de kyste, employé cette fois dans un sens général et désignant toute poche membraneuse qui enveloppe un liquide, une tumeur, ou un corps étranger; et l'article enkysté (2) du Dictionnaire de chirurgie de Louis (1772], quelque court et quelque incomplet qu'il soit, est le premier écrit où l'on puisse, en y mettant un peu de complaisance, trouver le germe d'une description générale des kystes. Ajoutons pourtant que les prédécesseurs de Louis avaient préparé ce travail de généralisation, en réunissant sous le nom collectif à'hydatides tous les kystes remplis d'un liquide transparent. Ce nom d'hydatide a eu une singulière destinée. Employé par Galien et Paul d'Egine pour désigner une variété de kystes des paupières, puis appliqué par les auteurs de la Renaissance et par leurs successeurs jusqu'à Morgagni inclusivement (3), pour désigner tous les kystes séreux sans exception, il ne s'applique plus maintenant qu'aux kystes renfermant des vers vésiculaires. Celui qui ne connaîtrait pas ces diverses acceptions commettrait des erreurs continuelles en interprétant les observations des anciens auteurs.
§ 2. — Origine et formation des Kystes.
Les anciens rangeaient les kystes dans la classe des tumeurs formées par l'accumulation de la pituite. La découverte des vaisseaux lymphatiques, faite en 1651 par Glatis Rudbeck, ruina pour toujoui^
(1) Arétée, De signis et causis diuiurnorum morborum, lib II can i Édi^ i tme des Artismedicœ principes, d'Henri Estienne, Paris, 1567, in-fol "d* S<) R t . traducteur a employé le mot vesiculœ, mais le texte grec porte y,<>^,,ll '
(2; Le mot enkysté était déjà usité avant Louis. Astruc s'en était servi pour désigner les loupes, qu'il appelait tumeurs enquystées
(3) Hunter lui-même désignait encore tous les kystes séreux sous le nom àlntdatules {Œuvres de John Hunter, trad. franç.. Paris. 1843, in-8o, t. I p cret p. 511, eu note.; i^. ooi e..
DES KYSTES EN GÉNÉRAL
cette théorie ; mais la lymphe et ses vaisseaux héritèrent naturellement du rôle qu'on avait fait jusqu'alors jouer à la pituite. Dès 4654 Thomas Wharton attribua la formation des hydotides du mésentère à l'obstruction des veines lymphatiques. La lymphe, continuellement apportée par le vaisseau, est arrêtée par l'obstruction, elle ne peut rétrograder à cause des valvules, elle s'accumule donc entre le point obstrué et la valvule la plus prochaine (i).
Cette opinion, reproduite dans le Sepulchretum de Bonet (2), et généralisée par Bidloo (3), fut reprise et développée par Astruc, qui expliqua ainsi la formation de tous les kystes séreux du ventre, de la poitrine et de la cavité crânienne (4), et celle des tumeurs enkystées, ou loupes, désignées sous les noms de stéo.tôme^ d'atfiérôme, etde mélicéris (5). Tous les kystes étant ainsi ramenés à une commune origine, Astruc fit de grands efforts d'imagination pour expliquer comment cette même lymphe pouvait revêtir des formes si différentes, et comment les parois des lymphatiques dilatés pouvaient tantôt rester minces et transparentes, tantôt devenir épaisses, et donner implantation à des poils, des os, ou des dents. Il arriva ainsi, non sans peine, à ramener à l'unité toutes les formations kystiques, mais il ne paraît pas qu'il ait réussi à se convaincre lui-même, car, dans le chapitre spécial des Loupes à la tête, après avoir dit que ces sortes de loupes peuvent reconnaître les mêmes causes que les autres, il ajouta qu'il devait y avoir dans le cuir chevelu quelque cause particulière, et que cette cause était probablement l'obstruction des conduits excréteurs des glandes sébacées (6). Mais il y avait ceci de commun entre les deux théories d'Astruc, que l'une et l'autre
(1) Th. Wliarton, Adenographia, cap. xi, Nimègue, 1664, in-12, p. 44. (La édit. parut à Londres, en 1656.)
(2) Th. Bonet, SejUM/c/ire/wm, édit. Manget, Genève, 1700, in-fol., t. II, p. 430-1.
(3) God. Bidloo, Exercit. anatomico-chirurg . décades duœ, decas i, exerc. II, de hydatidibus, Leyde, 1708, in-i", p. 10-26.
(4) Astruc (anonyme). Traité des tumeurs et des ulcères, Paris, 1769, in-12, t. I, p. 4G8-472.
(5) Loc. cit., t. II, p. 125-139 ; voy. surtout p. 134 et p. 138.
(6) Loc. cit., t. II, p. 153. Ce passage est en contradiction formelle avec le précédent, car Astruc, en parlant des loupes en général, avait exposé sa théorie sous une forme absolue, qui n'admettait pas d'exception. De là est venue l'opinion généralement répandue que cet auteur attribuait la formation de tous les kystes à la dilatation des vaisseaux lymphatiques. J'ai reproduit cette opinion dans l'historique général des tumeurs (voy. 1" partie, p. 6) ; mais depuis j'ai reconnu avec surprise qu' Astruc avait, dans un autre chapitre, admis un mécanisme spécial pour certains kystes du cuir clieveUi.
attribuaient la formation des liystes à la dilatation de cavités nor maies préexistantes.
Avec une théorie toute différente, Louis arriva à la même con clusion. Suivant lui, tout kyste avait pour point de départ l'une des cellules du tissu qu'il appelait foUkukux, que Bichat appela plus tard tissu cellulaire, et que nous nommons aujourd'hui tissu con jonctif. Lorsqu'une humeur quelconque venait à s'accumuler dans une de ces cellules, elle en distendait les parois, qui s'épaississaient non par un travail d'hypertrophie, mais par la juxtaposition el I agglutination des parois membraneuses des cellules environnantes Le kyste était donc exclusivement « formé de la substance oréexisl « tante de la partie (1) ».
A cette opinion exclusive, Bichat en opposa une autre tout aussi exclusive. Il admit, comme Louis, que les kystes se formaient toujours en plem tissu cellulaire; mais, au lieu de les faire naître dans les cellules, et de ne voir dans leurs parois que des tissus condenses, il les considéra comme des productions'acciden te, " de formation entièrement nouvelle. « Les kystes, dit-il, nais.en e « croissent comme toutes les tumeurs que nous vovons végète - au . dehors ou se manifester au dedans, car il n'y a, pour ainsi dire « de différence entre ces deux sortes de productions contre natur,^ « que dans a forme que chacune affecte, La plupart des tumeur, « ajoute-t-l un peu légèrement, rejettent par leur surface extérieur^ « le fluide qui s'y sépare. Le kyste, au contraire, exhale ce fl ni e « par sa surface interne, et le conserve dans sa cavité (2) ,
Je me borne à exposer ces théories, qu'il serait supe flu de discuter aujourd'hui. En laissant de côté les détails des explica ic, nous y rouvons le point de départ de deux doctrines opposée l,' n ont d autre tort, l'une et l'autre, que d'être trop générale e 'oui admises sans preuves tontes deux avant qu'on eût étud éîe's fa^I ' ont trou»^ outes deux conlirmation dans les recherches d s ana' tomo-palhologistes modernes. II y a des kvstes et . nombreux, qui ont leur point de' dépa rt ats a caviS l"'" tantes; mais il y en a d'autres dont l'origine est resii i • tout à fait inconnue, et qu'on est bien oblif dan 1' J ? choses, de considérer comme des producûo^s aec / ormation entièrement nouvelle, L'exiLnce d ^st xtï" de kystes, généralement admise aujourd'hui, n^aU 1^
IJKS KYSTIÎS EN GÉNÉRAL.
l'œil perçantde John ilunter, qui divisait les kystes en deux espèces les histes naturels ci les kystes accidentels. A la première espèce il rattachait l'hydrocèle de la tunique vaginale, les kystes des trompes de Fallopc, et ceux qui résultent de l'obstruction du conduit excréteur d'une glande. La seconde espèce comprenait, suivant lui, tous les autres kystes, et en particulier les kystes séreux, qu'il désignait encore sous le nom général d'hydatides {\). Les dénominations choisies par Hunter étaient fort défectueuses, et la répartition des diverses variétés de kystes dans l'une ou l'autre espèce était plus défectueuse encore, car la plupart des kystes rangés dans la seconde espèce appartenaient en réalité à la première. Mais Hunter ne pouvait pas deviner les faits qu'une investigation minutieuse a révélés à ses successeurs, et la distinction qu'il a établie n'en est pas moins parfaitement conforme à ce que nous savons aujourd'hui. Pour maintenir cette distinction dans la science, il suffit de substituer des dénominations plus correctes à celles que Hunter avait adoptées. C'est ce que je me suis efforcé de faire en donnant le nom de kystes néogènes à ceux qu'il appelait accidentels, et en désignant ses kystes naturels sous le nom de kystes progènes. Le premier mot n'a pas besoin d'être expliqué ; le second indique que les éléments essentiels du kyste existaient avant la circonstance pathologique qui a donné lieu à la formation de la tumeur.
Les noms de kystes préexistants et de kystes non-préexistants, adoptés depuis 1816 par M. Gruveilhier, correspondent à une distinction bien différente de celle qui précède. Ils ont eu pour point de départ l'argumentation dirigée par Bichat contre la théorie de Louis. Louis avait indiqué, comme le premier phénomène de la production des kystes « un amas contre nature d'une humeur quelce conque dans une des cellules du tissu folléculeux. » Bichat, qui n'avait pas lu ce passage avec beaucoup d'attention, en conclut que, d'après cette théorie, l'exhalation du liquide devait précéder la formation de la paroi, ce qui lui paraissait inadmissible. «S'il est (( vrai, dit-il, comme on n'en peut douter, que le fluide des kystes « soit exhalé par eux, il faut donc dire que ce fluide préexiste à r( l'organe qui le sépare du sang. J'aimerais presque autant assurer (( que la salive préexiste à la parotide. » Cet argument lui parut triomphant, et le décida à substituer une autre théorie à celle de Louis. Nous savons aujourd'hui que le tissu conjonctif, appelé
(1) Leçons sur les principes de la chirurgie ( 178G-I787), dans Œuvres co)np/ète> de John Hunier, tnid. fraiiçaiso, Paris, lS43,iii-So, t. I, p. GU.
ORIGINE ET FORMATION DES KYSTIiS. 19
folléciileux par Louis, et cellulaire par Bichat, ne renferme pas de cavités naturelles; nous sommes donc en droit de rejeter comme entièrement illusoire une théorie que Louis avait basée sur une illusion anatomique; mais Bichat, admettant l'existence des cellules du tissu cellulaire, n'était pas autorisé à soutenir que la théorie de Louis impliquait la préexistence du liquide exhalé à l'organe exhalant. Louis avait dit, au contraire, que le liquide du kyste s'accumulait « dans une des cellules du tissu folléculeux, » c'est-à-dire dans une cavité préexistante.
L'objection de Bichat était donc presque puérile, et portait tout à fait à faux. Cette objection au surplus n'était qu'une partie de son argumentation. Son but était d'établir que les parois des kystes ne sont pas formées, comme l'avait dit Louis, a de la substance préexis- « tante delà partie», et qu'elles sont des productions entièrement nouvelles, aumême titre que les tumeurs solides. En d'autres termes Louis faisait rentrer tous les kystesdans la catégorie de ceux que nous venons d'appeler ;jro^,?nes, tandis que, pour Bichat, tous les kystes éi&iminéogènes. C'était là, et non ailleurs, que gisait l'opposition des deux doctrines. Mais ce ne fut pas ainsi que les successeurs immédiats de Bichat envisagèrent le débat. L'argument spécieux, mais saisissant, tiré de l'analogie de la sécrétion du kyste et de la sécrétion glandulaire, fit oublier le reste de l'argumentation. On crut qu'il s'agissait seulement de déterminer si le liquide du kyste préexistait à la paroi membraneuse, ou si la paroi préexistait'au liquide. On crut que Louis avait professé la préexistence du liquide, et que Bichat avait professé au contraire la préexistence de la paroi • et chacun de citer des faits à l'appui de l'une ou de l'autre doctrine jusqu à ce qu'enfin M. Gruveilhier, dans le premier travail d'ensemble qui ait été fait sur l'anatomie pathologique des kystes, résolut la question en établissant deux grandes catégories de kystes les uns lormés spontanément, les autres formés consécutivement autour d'un corps étranger, d'un liquide épanché, d'un fœtus dévoyé ou d'un animal parasite. Pour les premiers, M. Cruveilhier admit avec Bichat, que l'existence du contenu supposait la préexistence de la paroi; et il les désigna dès lors sous le nom de kystes préexistants à la matière qu ils contiennent (1). Mais la théorie de Bichat n'étant pas applicable aux autres kystes, cessait d'être générale, et M Cruveilhier, dans le résumé de son remarquable travail, réduisit à sa
P-^m^'emc!''''^ '''général' Paris, 1818, in-8o, t. I,
DES KYSTES EN GÉNÉRAL
juste valeur la fameuse objection de la salive et de la dande oarotide(l). ^
Tel a été le point de départ de la distinction des kystes préexistants et des kystes non-préexistants. Cette distinction diffère essentiellement par sa hase de celle que j'établis entre les kystes progènes et les kystes néogènes. L'opposition des mots préexistants et nonpréexistants est relative à la paroi du kyste considérée par rapport à son contenu, tandis que celle des mots progènes et néogènes est relative à cette paroi considérée par rapport à la constitution normale de l'organe malade. En fait, tous les kystes non-préexistants sont néogènes, puisque leurs parois sont de nouvelle formation ; mais il y a des kystes néogènes qui se forment spontanément, primitivement, et qui rentrent par conséquent dans la définition des kystes préexistants. Tels sont par exemple les kystes dermoïdes qui donnent implantation à un grand nombre de poils, et dont le contenu épitbélial, manifestement sécrété parla paroi, a été nécessairement consécutif à la formation de cette paroi. La classe des kystes néogènes ne correspond donc pas exactement à celle des kystes nonpréexistants. Et on ne peut pas même dire que tous les kystes progènes soient préexistants. En réalité, la plupart d'entre eux ne sont ni préexistants ni non-préexistants, attendu que l'accumulation du liquide et l'ampliation de la paroi sont deux phénomènes simultanés, dépendants d'une même cause. Ainsi, lorsqu'un petit bouchon de crasse obstrue l'orifice d'un follicule sébacé, et que la matière sébacée, retenue par cet obstacle, distend le follicule sous forme de poche, la paroi de cette poche n'est ni plus ni moins ancienne que son contenu, l'un et l'autre ayant préexisté à la formation du kyste ; si l'on voulait appliquer ici l'argument de Bichat, il faudrait remonter jusqu'à l'époque embryonnaire où le blastème générateur de la glande, avant d'acquérir la propriété de sécrétion, a dû commencer par acquérir l'organisation glandulaire. Mais ce n'était pas ainsi que l'entendait Bichat, puisque pour lui les kystes en question étaientdeformation nouvelle. Ces remarquessontapplicables aux autres kystes glandulaires, c'est-à-dire à la plupart des kystes progènes. Mais admettons, si l'on veut, quoiqu'on ne puisse le faire qu'à l'aide d'un raisonnement tant soit peu subtil, admettons que tous les kystes progènes soient réellement préexistants : il n'en restera pas moins certain que la classe de? kystes néogènes ne coïncide nullement avec celle des kystes
(i;, Le. cit., p. 326.
noii-préexislants. Je n'en veux d'autre preuve que le litre de l'article consacré par M. Cruveilhier à l'étude des kystes que j'appelle néogènes. Cet article est intitulé : Kystes formés de toutes pièces et préexistants à la matière quHls contiennent (1). Les mots formés de toutes pièces, sont synonymes de néogènes, et c'est ce qui résulte d'ailleurs du texte de l'article, de telle sorte que le titre précédent pourrait être remplacé par celui-ci -.Kystes néogènes préexistants à la matière qu'ils contiennent. En étudiant les kystes de cette catégorie, l'auteur arrive aux kystes séreux et s'exprime ainsi : a Indépendam- « ment des kystes séreux ayant pour siège une cavité close préexis- « tante, et dont il a été fait mention plus haut, il n'est pas douteux « que des kystes séreux ne puissent se produire de toutes pièces dans
« tous les organes et dans tous les tissus » — L'auteur distingue
avec soin des kystes acéphalocystcs « ces kystes séreux primitifs, je « veux dire formés de toutes pièces indépendamment de toute ca- « vité préexistante; » et il ajoute : «Dans les kystes séreux, le kyste « préexiste bien certainement à la matière qu'il contient, tandis que « dans les acéphalocystcs, la formation du kyste est consécutive» (2). Enfin, en terminant l'article relatif à ces kystes séreux néogènes, M. Cruveilhier ajoute : «Assurément, dans les kystes séreux, le kyste « préexiste au contenu, c'est au contraire le contenant qui préexiste « au contenu dans les kystes adventifs ou consécutifs (3). »
J'ai cru devoir donner ces explications, pour montrer que les dénominations nouvelles que j'ai adoptées dans mes cours depuis plus de douze ans, ne font pas double emploi avec celles qui ont été introduites dans la science par l'éminent professeur d'anatomie pathologique. Elles consacrent une distinction plus importante à mon avis que celle qui sert de fondement à la classification de M. Cruveilhier. Il me semble en effet plus utile de savoir si un kyste est néogène ou progène, que de savoir si sa paroi a préexisté ou non à son contenu. La première question est toujours essentielle, puisqu'elle a pour but de déterminer l'origine, le point de départ, le siège anatomique de la maladie ; la seconde question est souvent tout à fait accessoire, et même oiseuse, ainsi que le montre l'exemple déjà cité des kystes glandulaires. La première est importante par elle-même. L'autre a dû presque toute son importance au rôle qu'elle a joué dans l'argumentation surannée de Eichat; c'est une
(1) Cruveilhier, Traité d'anatomie pathologique générale, t. III, p. 501, Paris, loob, m- 8°. 7 I- I »
(2) Loc. cil., p. 505.
DES KYSTES EN GÉNÉRAL
de ces questions passagères qui, après avoir préoccupé les esprits pendant quelque temps, retonribcnt tôt ou tard dans un rang tout à lait secondaire, et si elle a paru survivre à sa chute, si elle a trouvé place dans les écrits modernes, c'est parce que le nom de kyste préexistant a été détourné de sa première et véritable acception. On a confondu l'idée de la préexistence de la paroi par rapport au contenu avec celle de la préexistence d'une cavité anatomique par rapport à la cause accidentelle qui a transformé on kyste cette cavité. Il en résulte que, pour les uns, le kyste préexistant est celui dont la paroi préexiste au contenu, tandis que pour les autres le kyste préexistant est celui dont la paroi est empruntée à une cavité préexistante, et ces deux idées sont tellement différentes, que l'on vient de voir M. Cruveilhier ranger, parmi les kystes préexistant à leur contenu, des kystes séreux formés indépendamment de toute cavité préexistante. Le seul moyen de faire disparaître cette confusion de langage et cette confusion de choses, consiste à régulariser la nomenclature, suivant le principe d'ordre scientifique qui exige autant de mots différents que d'idées différentes. Je maintiendrai donc la distinction établie par M. Cruveilhier et les dénominations qui la consacrent ; mais à côté et au-dessus de cette distinction je placerai celle des kystes progènes et des kystes néogènes, qui, en réalité, remonte à John Hunter, qui depuis lors a été sanctionnée et régularisée par l'anatomie pathologique, et qui mérite par conséquent d'être mise en relief par des dénominations particulières.
On a vu plus haut qu'Astruc et Louis avaient été conduits par des vues tout hypothétiques à considérer tous les kystes comme progènes ; et que pour Bichat, au contraire, tous les kystes étaient néogènes. Dans ce conflit d'hypothèses, celle qui s'abritait derrière le grand nom de Bichat devait naturellement prévaloir ; et, au commencement de ce siècle, on admettait généralement que la plupart des kystes étaient de formation nouvelle. Mais il faut bien dire que l'anatomie pathologique n'avait pas encore été interrogée d'une manière rigoureuse, et c'était elle seule pourtant qui pouvait conduire à des résultats positifs. Or, lorsque les recherches ont été faites dans cette direction, on a vu la classe des kystes progènes s'agrandir continuellement aux dépens de celle des kystes néogènes; c'est-à-dire qu'on a découvert le siège et l'exacte provenance d'un très-grand nombre de kystes dont l'origine était autrefois tout à fait inconnue. Parmi les travaux qui ont le plus contribué à ces découvertes, je citerai en première ligne ceux de M. Cru-
veilhier qui, depuis près d'un demi-siècle, n'a pas cessé d'accorder à l'étude des kystes une prédilection bien légitime, et en quelque sorte paternelle ; car c'est lui, on peut le dire, qui a inauguré cette étude jusqu'alors purement hypothétique, et devenue scientifique seulement depuis 1818, époque oCi il publia son premier ouvrage. Je citerai ensuite les nombreuses recherches consignées dans la grande collection des Bulletins de la société anatornique. La physiologie pathologique des kystes s'est enrichie surtout depuis l'ère du microscope, grâce aux importantes recherches de MM. Lebert, Frerichs, Rokitansky, Paget, Robin, FoUin, Verneuil, Corvisart, Gosselin, (jliraldès, etc. Le microscope a révélé l'existence de cavités glandulaires préexistantes, invisibles à l'œil nu, dans un grand nombre d'organes où des kystes se développent fréquemment, et a permis de conslater que le plus souvent la structure de ces kystes est fondamentalement la même que celle des parois de ces cavités, et que, dans beaucoup de cas, leur contenu renferme des éléments épithéliaux tout à fait semblables à ceux que produit normalement la membrane de la glandule ou du follicule en question. Grâce à ce moyen d'investigation, il est devenu possible d'étudier des kystes encore à l'état naissant, et de trouver tous les degrés intermédiaires entre l'état normal des cavités glandulaires, et le développement kystique le plus avancé. — Plus d'une fois enfin il est arrivé que, cherchant à expliquer la formation de certains kystes, on a été conduit à découvrir, dans l'organe ou dans la région qu'ils occupent, l'existence de glandules normales qui avaient jusqu'alors échappé à l'attention des anatomistes. La doctrine des kystes a acquis ainsi un degré de certitude et de précision qui contraste avec le caractère entièrement arbitraire des théories du dernier siècle.
A mesure que ces progrès se sont effectués, et que l'on a vu diminuer le nombre des kystes néogènes, on a conçu l'espoir de rattacher tous les kystes spontanés à- la classe des kystes progènes. On ne pouvait espérer de ramener à l'unité des tumeurs dont les points de départ sont si différents , mais on espérait du moins établir entre elles quelque chose de commun au point de vue de leur mode de formation, et c'eût été pour la théorie une grande simplification, s'il eût été possible d'établir en principe que tous les kystes spontanés sont dus au développement d'une cavité préexistante naturelle ou accidentelle ; mais cette simplicité n'existe pas dans la nature. Des kystes uniques ou multiples se forment dans des organes où il est absolument certain qu'il n'y a
DES KYSTES EN GÉNÉRAL
d sparam-e la distinction dos kystes progènes etdes ky ,es néogèn s f4 r^l ^' ^^-^ en effet' qu i
HiP. 1 reformeraient aux dépensd'une cellule élémen-
aire ou d un noyau de cellule. Dans le premier cas un orgar^tout ormé préexistant et permanent, devient malade et se dill iî n } a pas à proprement parler de production accidentelle, il n'y en a pas du moins dans l'origine, car l'hypertrophie des parois leur changement d'état sont des phénomènes consécutifs, ians le
noZr' T T.'T"'"'' une formation entièrement
nouvelle il est du à une aberration de nutrition; qu'il naisse aux dépens d'une cellule, cela est possible; il faut bien qu'il se form. c unecertame manière; mais le cancer, l'épithéliôme, le chondrome, etc., naissent aussi de cellules, et n'en sont pas moins des neop asmes. Le kyste en question est donc un néoplasme. Mais, dira-t-on, la cellule élémentaire qui s'est dilatée en kyste n'est peut-être pas de formation nouvelle ; c'est peut-être une des celules normales du tissu au sein duquel le kyste s'est formé? Oui et le cancer aussi est peut-être ^.ro/e/eV.' par les célèbres corpuscules du tissu conjonctif de M. Yirchow, ce qui ne l'empêche pas d'être le prototype des productions néogènes, même aux yeux de M.Virchow ; et un kyste qui serait proliféré par un de'ces corpuscules, ou par tout autre élément de nature cellulaire, serait parfaitement néogène.
L'existence des kystes néogènes est d'ailleurs établie d'une manière irrécusable par un ordre de faits dont M. Lebert a donné la véritable interprétation dans son savant mémoire sur VHétérotopie plastique (1). Certains kystes dermoïdes de la peau sont dus à la dilatation de glandes sébacées dont le goulot est oblitéré; ce fait, soupçonné par Astruc, admis par Girard (2), et définitivement
(1) Lebert, Des kystes dermoïdes et de Vhétérotopie plastique, en général, d;.ns Mémoires de la Société de biologie, série, t. IV, p. 203-273, Paris, 1862, grand in-8".
(2) GirMà,Lupiologie, Londres et Paris, 1775, in-12, p. 37.
démontre par Astley Gooper (i), ne peut être contesté. Certains kystes dermoïdes sont donc progènes, et lorsqu'on les dissèque, on trouve quelquefois, implanté sur leur paroi, le poil unique dont le follicule est associé à la glande sébacée malade. Mais d'autres kystes, semblables d'ailleurs aux précédents, donnent implantation à un "grand nombre de poils; lorsqu'on étudie leur paroi au microscope, on y découvre pour chacun de ces poils un follicule complet, avec ses deux glandes sébacées ; ces parois ne sont donc émanées ni d un follicule ni d'aucune autre cavité préexistante; elles sont constituées par un tissu complexe, semblable à la peau, ou plutôt par une peau de formation nouvelle, avec son épiderme, ses poils et ses glandes ; en d'autres termes elles sont néogcnes, et cela est bien plus évident encore lorsque le kyste dermoïde, au lieu d'être situé sous la peau, est enseveli au milieu des muscles, lorsqu'il est en contact avec le périoste, lorsqu'il est placé dans la cavité crânienne, entre la dure-mère et les os, ou dans l'épaisseur de la dure-mère, ou enfin dans la pie-mère et ses dépendances.
L'existence des kystes néogènes est donc hors de contestation. Mais on peut discuter, et on discutera sans doute longtemps encore sur la nature néogène ou progène de certains kystes. La classe des kystes progènes a peut-être pris trop d'extension. On y a rangé avec une complaisance bien naturelle tous les kystes développés dans des organes où existent des cavités naturelles plus ou moins microscopiques. En d'autres termes, on ne se croit autorisé à dire qu'un kyste est néogène que lorsqu'il est tout à fait impossible de faire autrement. En cela on a raison : c'est une règle de la logique universelle de n'admettre que ce qui est démontré, mais il faut appliquer aussi cette règle à la détermination des kystes progènes. Il ne suffît pas de savoir qu'il y a, dans l'organe où le kvste s'est formé, des cavités naturelles susceptibles de se développer en kyste; il faut en outre constater, par l'examen microscopique, que la membrane du kyste est bien telle qu'elle devrait être si elle provenait réellement de la paroi de cette cavité. Cette constatation serait souvent impossible, si l'on n'étudiait que les kystes parvenus à un grand développement; mais le plus souvent on peut arriver à une démonstration, en étudiant soit sur le même individu, soit .sur des individus différents, des kystes sem-
(1) A. Cooper, Mémoire sur les tumeurs enkystées, da^fis ses Œuvres complètes, ^ad. rança.se par CImssaignac et Ricl.elof, Paris, J837, in-8o, p. 589 et suiv. (Ce Mémoire a paru en 1818.) ' » i v
DES KYSTES EN GÉNÉRAL
blablespar leur siège etparleur nature, et inégalement développés.
11 résulte de ce qui précède que la formation des kystes ne peut pas être ramenée à un seul et même mécanisme. Nous aurons donc à étudier successivement la formation des kystes progènes, et celle des kystes néogènes. Ce sera l'objet des chapitres suivants.