CHAPITRE Xl
DES LIPOMES.
Les lipômes, désignés par M. Gruveilhier sous le nom à'adipômes, sont des tumeurs constituées par du tissu adipeux de formation nouvelle.
Les éléments du tissu adipeux se développent fréquemment au sein de certains organes qu'ils envahissent par une sorte d'infiltration diffuse ; ils peuvent même finir par se substituer entièrement au tissu de ces organes, et les muscles, privés de leur action par la paralysie ou par toute autre cause, en offrent de nombreux exemples. Mais ces lésions, désignées sous les noms d'altération, ou de substitution graisseuse, et sous les noms moins exacts de transformation ou
dégénérescence graisseuse, diffèrent essentiellement de celle qui constitue le lipome . Au point de vue dé l'étiologie, l'altération graisseuse est la conséquence d'un défaut de nutrition; les éléments adipeux ne font le plus souvent que combler les vides laissés dans les tissus par le travail de décomposition organique ; à défaut des éléments spéciaux qui, dans la nutrition régulière, remplacent ceux qui s'en vont, la graisse se dépose dans les interstices, tantôt sous la forme de granulations, tantôt sous la forme de cellules adipeuses. Le lipôme, au contraire, est la conséquence d'un excès de formation, qu'on a considéré à tort comme simplement hypertrophique, mais qui est évidemment hyperplastique, et comparable à celui qui fait naître les productions accidentelles proprement dites. Au point de vue de la forme, la différence n'est pas moins nette. L'infiltration graisseuse, essentiellement diffuse, n'a aucune tendance à augmenter le volume des organes qu'elle envahit ; le plus souvent même ce volume est plus ou moins diminué, et on ne découvre aucune tumeur ni sur le vivant, ni sur le cadavre. Le lipôme, au contraire, ajoute son volume à celui de la région où il se développe, et constitue une tumeur le plus souvent bien circonscrite, et qui, alors même qu'elle est plus ou moins diffuse, ne laisse pas de présenter des limites appréciables.
Le nom de lipôme, dérivé de Xtitoç, graisse, est presque moderne.
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î-lwif/'" "^"'^^"î ^'"'"^ démembrement du nom plus gênéla de loupe sous lequel on avait confondu, jusque au commence ment du dix-hu.t.ôme siècle, les tumeurs fermées de tissu grait seux, les kystes remplis de matières grasses, et même diverses autres tumeurs plus ou moins sous-cutanées, qui présentaient avec les tumeurs graisseuses quelque analogie de forme, de consistant ou de couleur. Ce fut Littre qui, eu 1709, distingua le lipôme e lui donna son nom (1). A partir de cette époque, on divisa en trois 1 antique groupe des loupes : 1° les kystes pleins de matières grasses, désignés sous les noms d'athérômes, ou de mélicéns, suivant la couleur et la consistance de leur contenu ; 2" les lipô^nes constitués par de la graisse ou plutôt par du tissu adipeux; 3° enfin les.^.atômes qu on croyait formés par du suif, comme l'indique l'étymologie Cette dernière espèce de tumeurs est entièrement imaginaire et lorsqu'on lit les observations du temps, on acquiert la certitude que le mot stéatôme désignait le plus souvent des tumeurs cancéreuses. Aujourd'hui ce mot est banni de la science. Il n'est plus employé que par quelques esprits attardés qui aiment à déguiser leur Ignorance sous des mots dont ils ne connaissent pas la signification.
Structure. — Le lipôme est une tumeur à la fois homœomorphe et homologue. Sa structure, considérée soit à l'œil nu, soit au microscope, est exactement semblable à celle du tissu adipeux normal. Nous n'avons donc pas besoin de la décrire bien longuement. On sait que ce dernier tissu est formé de deux éléments : 1° les vésicules adipeuses primitives, visibles seulement au microscope ; ce sont de grandes cellules très-minces et très-transparentes, remplies d'un suc huileux; 2° le tissu conjonctif, interceptant des aréoles dans l'intérieur desquelles s'accumulent les vésicules adipeuses. Le contenu de ces aréoles forme autant de petits lobes qu'on désigne sous le nom de paquets adipeux. Ils sont notablement plus gros dans le lipôme que dans le tissu adipeux normal ; c'est parce que les vésicules sont accumulées en plus grand nombre dans les aréoles du tissu conjonctif et parce, qu'en outre ces vésicules, ainsi que l'a constaté M. "Verneuil, sont deux ou trois fois plus grandes qu'à l'état normal .
Il y a toutefois des cas oi!i le tissu du lipôme est au contraire plus dense et à grains plus fins que le tissu graisseux ordinaire. Ces variétés dépendent de l'abondance relative du tissu conjonctif et des
(1) Voy. p!us liaut, t. I, p. 6. Je renvoie le lecteur à cette page pour lui fournir l'occasion de corriger une faute d'impression. Le correcteur, a substitué le nom bien connu de M. Littré à celui de l'anatomiste Littre.
vésicules adipeuses. Plus le tissu conjoncLif prédomine, plus la irame du lipôme devient serrée; en même temps sa couleur pâlit légèrement. Enfm, il arrive quelquefois que le tissu conjonctif préci oinine à tel point sur les vésicules adipeuses, que la tumeur devient terme, d'un blanc jaunâtre; lorsqu'on y pratique des coupes,^ on ne voit plus les paquets adipeux circonscrits et facilement séparables qui appartiennent aux lipômes ordinaires et au tissu graisseux normal ; la coupe est lisse, d'un blanc grisâtre tacheté de marbrures jaunâtres, et la tumeur tend à se rapprocher des fibromes. Ces tumeurs, désignées sous les noms de lipômes fibreux, ou de fibro-adipômes, forment une série de nuances intermédiaires entre les lipômes et les fibromes.
La prédominance du tissu conjonctif et son passage à l'état fibreux peuvent se manifester seulement par places, et produire ;ansle lipôme des noyaux d'induration plus ou moins volumineux; mais ces indurations partielles peuvent être dues à d'autres causes. Elles peuvent dépendre d'une inflammation qui passe à l'état chronique, ou d'une altération toute différente, signalée dans un travail de M. Prat. En étudiant la partie indurée d'un lipôme extirpé par M. Sédillot, dans le service de clinique chirurgicale de Strasbourg, MM. Morel et Prat constatèrent d'abord que la trame fibreuse était moins abondante dans cette partie que dans le reste de la tumeur, mais que presque toutes les vésicules adipeuses étaient pleines de cristaux de margarine (1).
Le tissu des lipômes est quelquefois infiltré d'une certaine quantité de sérosité qui peut lui donner un aspect plus ou moins gélatiniforme. Gela s'observe quelquefois dans les tumeurs qui ont pris tout récemment un accroissement très-rapide. L'énorme tumeur de Dagorn, dont il sera question plus loin, devait à cette infiltration une partie de son poids.
On lit dans plusieurs traités classiques que les lipômes renferment quelquefois dans leur trame des masses cancéreuses ou tuberculeuses. C'est une de ces choses qui se répètent sans vérification depuis l'époque où florissait la doctrine de la dégénérescence des tumeurs. Mais personne n'en a cité d'exemple démonstratif. Le seul fait qui mérite quelque attention, à cause de sa grande célébrité, est celui qui s'est présenté àl'Hôtel-Dieu, en 1810, dans le service de Dupuytren. Cette date permet déjà de se méfier d'une observation
(1) Prat, Considérations sur les tumeurs graisseuses en général, et sur les lipômes en particulier, Strasbourg, 1858, in-i°, p. 17.
DES LIPOMES.
recueillie par des personnes imbues de la doctrine de la déaénè rescence. La tumeur était énorme; elle occupait la partie suné rieure etmlernede la cuisse, et se prolongeait sous l'arcade crurale jusque dans le bassin. Elle fut jugée inopérable. La malade resta quelque temps à l'hôpital, puis il survint dans la tumeur un phlegmon aigu, qui se propagea à la peau sous forme érvsinélateuse, et qui détermina la mort. A l'autopsie on trouva les vais seaux lymphatiques sous-cutanés et les ganglions inguinaux injectés de pus. La tumeur renfermait dans son épaisseur un kyste «^éreux comme cela s'observe quelquefois dans le lipôme. Elle était divil sée en lobes, comme la plupart des grosses tumeurs graisseusesenfin elle était graisseuse dans la plus grande partie de son éten' due ; mais il y avait, à la partie supérieure et externe, un lobe dont la consistance et la couleur étaient modifiées à tel point qu'on admit qu'il était dégénéré en cancer. Du reste, aucune description, aucun - caractère, même grossier, indiqué par les observateurs, ne vient légitimer ce diagnostic (1).
C'est donc sans raison suffisante qu'on reproduit partout ce fait comme un exemple de lipôme dégénéré en cancer, et si l'on songe que la tumeur avait été le siège d'une inflammation bien évidente, on est autorisé à attribuer soit à cette inflammation, soit à une inflammation plus ancienne, l'altération de structure qui fut considérée comme une dégénérescence cancéreuse. On sait bien aujourd'hui, et le fait précédent suffirait pour le démontrer, que le tissu des lipômes, surtout des lipomes volumineux, est susceptible de s'enflammer. Le résultat de cette inflammation est de produire des infiltrations de lymphe plastique, accompagnées d'une augmentation de consistance, et en même temps d'un certain degré de friabilité. Ce changement de structure peut être pris pour une dégénérescence par des observateurs superficiels. En 1830, on me présenta un énorme lipôme développé dans le tissu cellulaire souspéritonéal de la fosse iliaque gauche. La tumeur, coiffée parle péritoine, avait 33 centimètres de longueur, sur 30 de largeur et 20 d'épaisseur; elle pesait près de 15 kilogrammes. A sa partie supérieure, dans une étendue égale au volume de la tête d'un enfant de 2 ans, existait une induration considérable due à une vaste infiltration de lymphe plastique et accompagnée d'un accroissement notable de vascularité. Les personnes qui avaient fait l'autopsie avaient considéré ce fait comme un exemple de lipôme dégénéré
(1) Voy. Cruveilhier, Anat. palhol. générale, t. III, p. 323. Paris, 1856, in-8».
en cancer, et ce fut sous ce titre que la pièce me fut présentée. Mais il me fut facile de démontrer, à l'œil nu comme au microscope, que la partie suspecte ne renfermait ni suc lactescent m éléments cancéreux. Je crus devoir montrer la pièce à la Société anatomique, afin que cette observation n'allât pas rejoindre dans la science la vieille observation de Dnpuytren (1). Certes, je ne prétends pas que le tissu adipeux accidentel soit à l'abri de l'apparition du cancer; celui-ci peut se développer dans le tissu adipeux normal, et il n'y a aucune raison théorique qui permette denier la possibilité du développement du cancer dans la trame d'un lipome. Mais, d'une part, aucune observation n'a démontré la réalisation de cette éventualité hypothétique, et, d'une autre part, j'ose affirmer que l'existence d'un lipôme ne constitue pas une prédisposition au développement du cancer.
On lit dans une observation de M. Bernutz (2) que, chez un malade mort de cancer du pylore et du duodénum, avec cancers secondaires multiples du foie, de l'intestin et de l'épiploon, une petite tumeur graisseuse sous-péritonéale était le siège de plusieurs points cancéreux ; mais il est clair que le cancer ne s'était emparé de cette tumeur graisseuse qu'à la suite de l'infection cancéreuse générale.
La vascularisation exubérante qui accompagne l'inflammation des lipomes peut persister après la résolution de l'inflammation, et après la résorption de la lymphe plastique épanchée. On a dit, en pareil cas, que le lipôme avait dégénéré en tumeur érectile dans une partie de son étendue (3). Mais ces foyers de vascularisation n'ont aucune tendance à s'accroître et ne se comportent pas comme les véritables tumeurs érectiles, avec lesquelles elles ne présentent d'ailleurs qu'une ressemblance très-éloignée. On ne confondra pas ces lipômes accidentellement vascularisés avec les nœvus lipomatodes dont il a été question plus haut (p. 499), et qui sont des tumeurs érectiles envahies par des dépôts de graisse.
On a dit enfin que les lipômes pouvaient s'ossifier, mais, dans tous les cas que j'ai pu examiner, j'ai trouvé que la prétendue ossification n'était qu'un dépôt inorganique de matières calcaires. Dans un cas que j'ai présenté à la Société anatomique, cette altération avait envahi une partie d'un lipôme circonscrit développé dans l'épaisseur du muscle extenseur commun des doigts. La masse calcaire
(1) Voy. Bull. Soc. anat., 1850, t. XXV, p. 137.
(2) Bernutz, Thèse inaug. Paris, 184fi, p. 56.
(3) Voy. Bull, de la Soc. anat., t. XVII, p. 208.