LIBRAIRE DE LA FACULTÉ DE MÉDECINE
Place de l'École de Médecine 186G
INTRODUCTION
L'usage a consacré le titre que je donne à cet ouvrage. Le mot tumeur^ dans son acception la plus vague et la plus générale, est synonyme de tuméfaction, et se rencontre à chaque pas dans la description des affections les plus diverses ; mais il a deux significations bien différentes, suivant qu'on s'en sert pour désigner simplement l'un des symptômes d'une maladie, ou pour caractériser jusqu'à un certain point cette maladie, pour indiquer qu'elle rentre dans une certaine case du cadre nosologique.
C'est dans ce dernier sens, beaucoup plus restreint que l'autre, quoique encore très-général, que le mot tumeurs figure en tête de mon livre. Je sais combien il est incertain, combien même il est défectueux, et je n'aurais pas osé m'en servir, si je n'avais pu invoquer, pour ma justification, l'exemple de mes devanciers. J'ai ■ eu, comme eux, la main forcée par la difficulté de trouver un caractère anatomique, physiologique ou pathologique, qui fût commun à toutes les affections que je me propose de décrire, qui fût étranger à toutes les autres, et qui fût assez simple pour être exprimé en un petit nombre de mots.
11 y a, dans le vocabulaire moderne, quelques termes dont l'acception se rapproche plus ou moins de celle que je continue à donner au mot Tumeur. Tels sont les mots néoplasme, pseudoplasme
production accidentelle^ et j'mirais pu, sans prendre la responsabilité d'une innovation, donner à l'un d'eux la préférence. Tous les trois, en effet, sont l'expression d'un phénomène qu'on peut considérer comme le caractère le plus général des tumeurs, savoir : la formation d'éléments nouveaux ajoutés à l'organisme. Ils ont en outre l'avantage de donner immédiatement à l'esprit un premier aperçu de la nature du travail morbide qui constitue l'essence de la lésion. Mais aucun d'eux ne m'a paru posséder un degré de précision suffisant pour faire disparaître le vague que je reproche moi-même au vieux mot que j'ai accepté. Le phénomène qu'ils désignent est, en physiologiepathologique, aussi peu caractéristique que l'est, en symptomatologie, celui de la tuméfaction. Il est bien peu de lésions, aiguës ou chroniques, où l'on ne puisse constater, soit à l'œil nu, soit au microscope, la présence d'éléments de formation nouvelle, et, dans l'atrophie elle-même, à mesure que les éléments normaux disparaissent, d'autres éléments s'organisent souvent pour les remplacer. Le mot production accidentelle ses divers synonymes désignent aussi bien la cicatrice la plus simple et le cal le plus réguUer, que les tumeurs proprement dites, aussi bien l'atrophie graisseuse des os ou des muscles, la polysarcie, l'induration inflammatoire, et même la suppuration, que les lipomes, les fibromes et les cancers; et en prenant les choses au pied de la lettre, un traité des productions accidentelles devrait comprendre peut-être les trois quarts
delà pathologie. ^
Si l'on retranchait pourtant du groupe immense et disparate des productions accidentelles celles qui sont purement réparatrices celles qui tendent naturellement à se résoudre et qui n ont au'une assez courte durée, celles enfin qui sont assez diffuses, eu Lard à leur masse, pour ne former aucune saillie appréciable, i resterait, après ces diverses éliminations, un groupe plus naturel qm ne différerait pas beaucoup de celui que j'étudie et qui pourrait être défini : des prodiiclions accidentelles idiopatlnques et permanentes qui se mamf estent sous forme de tumeurs. Si j avais m exprimer toutes ces idées en un seul mot, je n aurais pas reculé devlt un néologisme qui m'aurait permis de donner à mon ^le un itre satisfaisant. Mais le grec lui-même, avec ses leçon-
INTRODUCTION. III
des ressources , se prêterait difficilement à la construction de ce mot ; et la Bcqtie est si près de l'Attique, que l'entreprise ne serait pas sans péril.
J'avais donc à choisir entre deux titres également défectueux, et si j'ai opté pour le plus usité, ce n'est point par pure fantaisie. Les affections que j'étudie dans cet ouvrage sont des productions accidentelles au point de vue de la physiologie pathologique, et des tumeurs au point de vue chirurgical. En les désignant sous ce dernier nom, j'ai voulu indiquer que mon livre est avant tout un livre de chirurgie ; mais, dans les chapitres généraux que j'ai consacrés à la physiologie pathologique, j'ai trouvé avantage à me servir, de préférence, de l'autre dénomination, pour des motifs que comprendront, je l'espère, tous les lecteurs attentifs.
J'ai eu plus d'une fois, depuis quinze ans, l'occasion de prendre la plume pour exposer ou défendre les principales idées doctrinales dont je présente aujourd'hui l'ensemble au public. La cause que je sers est toujours la même ; mais sur quelques points essentiels et sur un plus grand nombre de questions moins importantes, mes idées ont subi quelques modifications, — sans que j 'aie senti diminuer ma confiance dans les principes généraux que j'avais d'abord adoptés. Je puis dire, au contraire, que, plus j'ai avancé dans la connaissance du sujet, plus je suis demeuré convaincu de l'excellence de ces principes, que des circonstances accidentelles ont pu faire mettre en suspicion dans le cas particulier des tumeurs, mais qui, partout ailleurs, en médecine comme en histoire naturelle, président sans contestation à la classification oe toutes les parties du monde organisé.
C'est une chose aujourd'hui universellement admise que les corps ou les phénomènes doivent être distingués et classés d'après 1 ensemble de leurs caractères, et non d'après un seul caractère ou d après une seule séiie de caractères. Depuis que ce principe règne dans la -science, la méthode naturelle a succédé aux systèmes
lousles caractères, cependant, n'ont pas le même degré d'im portance, et ceux qui ont le plus de fixité ou de constance doivent
jV lïSTRODUCTEON.
passer avant les autres : c'est ce que les naturalistes appellent la subordination des caractères.
Lorsqu'on applique ces principes à la classification des maladies, on doit se demander avant tout quels sont, dans ce cas, les caractères de premier ordre, en d'autres termes, quels sont les caractères les plus constants des maladies. Je n'hésite pas à dire que ce sont les caractères tirés de l'étude des lésions.
Il y a, il est vrai, des maladies qui ne sont connues jusqu'ici que par 'leurs symptômes, et qui ne sont ou plutôt ne paraissent liées à aucune lésion d'organes. On ne renonce pas pour cela à les caractériser et à les classer. Mais tout le monde convient que cette partie de la nosologie est la plus incertaine. Privés des lumières oue fournit ordinairement l'anatomie pathologique, les auteurs sont obligés d'emprunter les caractères différentiels de premier ordrctantôt àl'étiologie, tantôt àl'étude de la marche ou de que que symptôme prédominant, et ils sont les premiers à reconnaître que ce choix est souvent fort arbitraire. De sorte que, la ou les lésions font défaut, la classification est chancelante. Mais il arrive quelquefois qu'une heureuse découverte permet enfin de rattachera une lésion matérielle une de ces maladies jusqu'alors mal déterminées. Aussitôt l'anatomie pathologique reprend sa suprématie : c'est elle qui fournit les caractères de premier ordre, et toute incertitude disparaît aussitôt.
Mais les cas obscurs dont je viens de parler sont les moms commué. La plupart des maladies présentent à la fois des lésions et des
Tymptômel e't, quoique ceux-ci soient ^^^^^^^f^^^^^^ eitrès-caractéristiques, personne n'ignore f^^ ^^f ^^^^ très-générale, ils sont moins fixes que celles-la. G est donc 1 étude des lé ions qai fournit les caractères distinctifs de premier ordre Îr même que les désordres matériels sont l'effet et non la cause lia IlTdie. Il est clair, par exemple, que, dans les fièvres erups e Icidents de la peau et des muqueuses ne constituent 'essence du mal. La lésion ici n'est que la manifestation d un ^■^^ l'a précédée et qui l'a enfantée. C'est elle pour an état ë^yil'l ^ ^ distinguer ces affections, parce qu eUe
qu.seitacara»^^ les troubles fonctionnels,
Lis Ï if Lfllnappétenc^^ l'insomnie, les douleurs lom-
INTRODUCTION. • V
baires, etc. Cet exemple montre mieux que tout autre ce que sont les caractères du premier ordre. Le nom sous lequel je les désigne n'implique nullement qu'ils soient les premiers en importance absolue, par rapport à la maladie elle-même ; il peut se faire qu'ils ne le soient pas, que leur primauté ne soit que relative et se révèle seulement lorsqu'on cherche à distinguer cette maladie de ses voisines.
Maintenant il est sans doute superflu d'ajouter que, dans un très-grand nombre de cas, en médecine comme en chirurgie, la lésion constitue toute la maladie, ou la partie la plus essentielle de la maladie, et alors les caractères tirés de l'anatomie pathologique sont des caractères de premier ordre dans le sens le plus étendu du mot, d'une manière absolue aussi bien que d'une manière relative.
Tous les caractères anatomiques, au surplus, n'ont pas la même valeur. On est souvent appelé à distinguer ceux qui dépendent de la nature du mal, de ceux qui dépendent de son siège ou de ses complications.
Il y a des lésions fondamentales communes à tous les cas de même espèce, et des lésions accidentelles qui varient suivant les cas particuhers, au gré d'une foule de conditions locales ou générales. Les lésions fondamentales fournissent seules des caractères de premier ordre; c'est par elles qu'on établit les espèces; les lésions accessoires ne constituent que des variétés.
Je ne veux pas aborder ici les questions générales qui ont donné lieu, depuis deux siècles, à tant de controverses et qui ont joué un si grand rôle dans les discussions récentes des organicistes et des vitalistes ; je ne cherche pas à déterminer les rapports de la lésion et de la maladie, ni ceux de l'anatomie pathologique et de la nosologie. Je ne m'occupe que de la question de classification, et je constate qu'en nosotaxie (si l'on veut me permettre ce mot) les caractères anatomiques, lorsqu'ils existent, occupent le premier rang, soit qu'ils indiquent la nature même du mal, soit qu'ils indiquent seulement des manifestations visibles et tangibles.
^ C'est donc un principe admis en médecine, même par ceux qui n'attachent qu'une importance secondaire à l'anatomie pathologique dans l'étude des maladies considérées en elles-mêmes ; c'est,
VI INTRODUCTION
dis-je, un principe admis en médecine, que des lésions de nature différente annoncent des maladies d'espèce différente. Il ne s'agit plus que de savoir si ce principe est applicable à la classification des tumeurs.
Celui qui, il y a vingt-cinq ans, aurait posé cette question, aurait excité quoique surprise. On lui aurait accordé que la structure de beaucoup de tumeurs était encore ignorée, que la délimitation de certains groupes était, par conséquent, incertaine; mais on aurait ajouté que, si l'anatomie pathologique n'avait pas encore dissipé ces obscurités, c'était parce qu'elle n'était pas arrivée à sa perfection, et que ce qu'elle avait fait dans le passé était un sûr garant de ce qu'elle pourrait faire dans l'avenir. On aurait ajouté encore que la base anatomique était depuis longtemps acceptée dans la classification des tumeurs; que toutes celles dont la structure était suffisamment déterminée formaient des espèces bien distinctes, que les tumeurs graisseuses, fibreuses, osseuses, tuberculeuses, érectiles, kystiques, étaient dans ce cas, et qu'il n'y avait pas de raison pour exclure les autres de la loi commune.
Voilà ce que les maîtres d'alors auraient pu répondre, si l'on eût cherché à récuser devant eux la compétence de l'anatomie pathologique dans la classification des tumeurs. Mais cette négation n'avait pas encore été émise, et les efforts persévérants de tous ceux qui, depuis le commencement de ce siècle, avaient tenté, le scalpel à la main, de débrouiller le groupe antique et confus des « cancers », montraient suffisamment quel était alors le principe admis dans la science. Il ne serait venu à l'idée de personne de penser et d'agir autrement, si les choses avaient suivi leur cours ordinaire, si les découvertes s'étaient succédé avec lenteur, et si les esprits, les recevant l'une après l'autre, à des intervalles suthsants, avaient eu le temps de s'habituer à ces changements prosrressifs
Mais il n'en fut pas ainsi. Un moyen d'investigation jusqu'à ors négligé par les médecins, le microscope, élargit subitement le champ de l'anatomie pathologique.TJn grand nombrede faits nouveaux et d'un ordre inusité vinrent tout à coup, sans transition Lahir le sol classique, menaçant de bouleverser tou ensem^ les classifications, les doctrines et jusqu'au langage. C était trop *
INTRODUCTION
VU
la fois. De môme que les gens les plus hospitaliers résistent à une invasion, les hommes les plus dévoués au progrès se mettent en garde contre les innovations trop générales et trop rapides. Cette réserve n'est pas seulement légitime, c'est la sauvegarde de la science, qui serait livrée sans elle à toutes sortes de hasards. Il y eut donc, par la force même des choses, une résistance proportionnée à l'importance du débat.
Les novateurs, M. Lebert à leur tête, proposaient des divisions basées sur l'anatomie pathologique microscopique. Ils disaient aux chefs de la science : « Vous nous avez enseigné ce principe général que des lésions de nature différente correspondent à des maladies de nature différente. Or, nous constatons au microscope que des tumeurs, jusqu'ici confondues en un seul groupe, forment plusieurs groupes distincts. En séparant ceux-ci les uns des autres, nous ne faisons donc que continuer votre œuvre; la voie que nous suivons, c'est vous qui nous l'avez tracée. » L'argument était pressant, et, pour y répondre, il n'y avait que deux ressources : il fallait mettre en doute cette partie de l'anatomie qu'on étudie au microscope, et dire que les seuls caractères essentiels sont ceux qu'on voit à l'œil nu ; — ou bien se résigner à un pénible sacrifice, et faire descendre l'anatomie pathologique tout entière du rang qu'on lui avait jusqu'alors assigné.
Le premier moyen ne pouvait avoir qu'un succès temporaire. La microscopie a sans doute ses incertitudes, et les éléments qu'elle étudie se prêtent souvent à des interprétations contradictoires; ainsi on se demande si certains globules sont creux ou pleins, s'ils sont entourés d'une membrane, ou si l'apparence membraniforme de leur couche la plus extérieure n'est pas due à un phénomène de réfraction ; on se demande quelle est la cause du double contour de certaines fibres, et pourquoi d'autres fibres présentent des stries transversales; on discute avec plus ou moins de succès sur les rapports qui peuvent exister entre la structure des éléments et les propriétés qu'ils possèdent ou qu'ils paraissent posséder; on discute bien plus encore sur leur origine, leur formation, leur évolution, leur nutrition et leur décadence. Toutes les sciences d'observation en sont là. Au delà de ce que nos sens peuvent constater, notre esprit se livre à des conjectures plus ou
INTRODUCTION
moins probables sur l'essence des phénomènes, sur leurs causes, sur leurs rapports. Plus que toute autre, l'étude des éléments microscopiques nous sollicite à entrer dans cette voie d'hypothèses, parce que ces éléments ne sont accessibles qu'à un seul de nos sens, parce que, ne pouvant les étudier que d'une seule manière, nous ne pouvons connaître qu'une partie de leurs caractères, et parce que notre curiosité, d'autant plus excitée que nous croyons être plus près de lever le dernier voile, ne se trouve pas satisfaite. La science des éléments microscopiques est donc tout émaillée d'hypothèses plus ou moins philosophiques, de théories plus ou moins transcendantes : objets de croyance pour les uns, de négation pour les autres, de doute pour plusieurs et de discussion pour tous. En entendant, pour la première fois, l'écho de ces débats sans nombre, les personnes étrangères à la microscopie purent croire un instant que tout était incertain ou illusoire dans cette science, et qu'on pouvait dès lors, sans examen, écarter de l'étude des maladies les notions fournies par l'histologie pathologique, qu'on pouvait le faire du moins jusqu'à ce que tous les micrographes fussent d'accord, — c'est-à-dire jusqu'à la fin des temps. Mais cette objection n'était pas viable, et lorsque les nouvelles doctrines eurent acquis assez de consistance pour que chacun se crût obligé de prendre au moins une connaissance superficielle du sujet, il fallut bien reconnaître qu'il y a dans l'histologie deux parties, l'une transcendante et conjecturale, l'autre purement descriptive, dont la certitude égale ceUe de l'anatomie )rdinaire, qu'il n'y a pas moins de différence entre un tube nerveux et une fibre musculaire, entre un cul-de-sac glandulaire et un corpuscule osseux, qu'entre les nerfs et les muscles, les glandes et les os, d'où ces éléments proviennent, et qu'enfin les caractères microscopiques des tissus sont aussi fixes, souvent même plus fixes que les caractères visibles à l'œil nu.
Or, malgré les tentatives prématurées que plusieurs micrographes avaient pu faire pour édifier une théorie des tumeurs en rapport avec la théorie histologique et histogénique qui jouissait de leur confiance respective, et quoique M. Lebert se fût laissé aller comme les autres à ce courant, il était clair qu au point de vue de la classification pure, abstraction faite de toute déduction
INTRODUCTION
nosologique, la distinction des tissus accidentels et de leurs éléments fondamentaux reposait sur l'histologie descriptive, c'està-dire sur la partie positive de l'histologie, sur celle qui, bien qu'encore incomplète, se confondait désormais avec l'anatomie proprement dite. Il se trouvait d'ailleurs que, dans beaucoup de cas, des caractères distinctifs, visibles à l'œil nu, coïncidaient avec les distinctions établies par le microscope. Lorsque la question fut ainsi posée, on comprit qu'on ne pouvait plus séparer deux choses aussi inséparables que l'anatomie pathologique de la forme, de la couleur ou de la consistance, et l'anatomie pathologique de la structure. Si l'une était bonne, l'autre ne pouvait être mauvaise. Si l'on acceptait la première comme base des classifications, il fallait accepter aussi la seconde, et, hors de là, il ne restait d'autre procédé logique que de les repousser toutes les deux à la fois.
Ce fut ainsi que des maîtres éminents, se sentant débordés par les conséquences d'un principe naguère adopté par eux, et par eux enseigné, furent conduits à douter de ce principe, à se demander s'il était général, s'il était applicable à la classification des tumeurs. Je constate ici le fait, sans vouloir critiquer personne ; je n'y vois que l'expression particulière des lois générales qui président au mouvement des idées dans l'humanité. Sous ce rapport, les révolutions de la science ne diffèrent en rien de celles de la politique. Aux époques où de grands changements s'accomplissent, tout homme est exposé à se voir dépassé par son propre parti, à se sentir entraîné au delà du but qu'il voulait atteindre, à trouver, au bout de la voie qu'il a longtemps suivie, des difficultés qu'il n'a pas prévues, et qu'il ne pouvait prévoir. Placé entre un principe qu'il croyait bon et des conséquences qui lui semblent mauvaises, contraint , par la logique des faits, d'admettre celles-ci ou de rejeter celui-là, il hésite, il se demande s'il n'a pas fait fausse route, s'il ne vaut pas mieux renoncer à un principe devenu trop subversif, ou s'il n'y a pas lieu du moins d'en restreindre l'application.
Voilà comment on a pu être conduit à mettre en doute la valeur de l'anatomie pathologique dans la classification des tumeurs. Mais lorsqu'on aborde cette étude avec un esprit Ubre
X INTRODUCTION
d'idées préconçues, on ne peut trouver de raisons valables pour repousser à priori, dans ce cas particulier, un principe de classification reconnu applicable aux autres lésions. On en voit découler, il est vrai, des conséquences qui ne sont pas en harmonie avec certaines opinions courantes, avec certaines doctrines particulières, avec certaines interprétations plus ou moins arbitraires des faits cliniques. C'est ce qui a fait croire que ce principe était démenti par les résultats de l'observation ; car des interprétations auxquelles on est habitué sont aisément confondues avec les faits eux-mêmes. Mais il ne s'agit pas de décider si la classification naturelle, qui repose principalement sur la structure des tumeurs, est en contradiction avec les idées classiques ; il s'agit de chercher si ces idées sont justes, si elles sont l'exacte expression des faits, si elles ont une certitude suffisante pour que toute opinion contraire soit par cela même irrévocablement condamnée. Or, c'est là ce que jusqu'ici personne, à ma connaissance, n'a essayé de soutenir. On n'a pas prétendu que l'ancienne doctrine fût bonne, qu'elle eût ce degré de rigueur scientifique qui ne laisse persister aucun doute dans l'esprit. On a reconnu, au contraire, — il faudrait être aveugle pour le nier, - qu'elle est très- défectueuse, et le seul argument qu'on ait fait valoir en sa faveur a ete que la nouvelle doctrine était plus défectueuse encore, qu'elle établissait des rapprochements faux et des distinctions illusoires, et qu il n y avait aucun parallélisme à établir entre la structure des tumeurs et leurs propriétés, c'est-à-dire entre leurs caractères anatomiques et leurs caractères cliniques. -, j
Ces assertions ont trouvé de l'écho chez un grand nombre de praticiens , pour plusieurs raisons qu'il n'est pas inutile de signaler.
D'abord, parce que la doctrine moderne venait tout a coup singulièrement compliquer le problème du diagnostic, la discussion du pronostic et celle des indications. Ensuite, parce qu apportant avec elle comme un langage nouveau, et exigeant emploi d un instrument difficile à manier, elle imposait '^^.'if^^'^'^"^ chirurgiens la nécessité d'une éducation spéciale, 1™="'' que fatigante. Dérangeant ainsi toutes les habitudes elle ne »u vait compter sur l'accueil bienveillant qu'on accorde ordmaue-
INTRODUCTION. XI
ment aux vues nouvelles, dans une profession où les hommes de progrès sont en grande majorité. Il était donc inévitable qu'on se montrât sévère envers elle, et comme toute doctrine naissante a ses côtés faibles, surtout lorsqu'elle embrasse des faits expérimentaux très-divers, très-nombreux, et encore incomplètement connus, comme il était impossible qu'il ne se fût pas glissé quelques erreurs, grandes ou petites, dans un premier classement oîi, faute d'un nombre suffisant de faits, l'induction et l'analogie avaient plus d'une fois pris la place de l'observation, il arriva naturellement que ces imperfections firent plus d'impression sur les esprits que les importantes vérités révélées par le nouveau procédé d'investigation.
Quelle était la source de ces erreurs partielles? Je crois pouvoir le dire en quelques mots.
Avant le microscope, on avait essayé de classer les tumeurs d'après les caractères visibles à l'œil nu, c'est-à-dire d'après la nature apparente ou réelle de leur tissu y et cette tentative, bien des fois répétée, n'avait jamais été couronnée d'un plein succès.
Le microscope, en dévoilant la composition élémentaire des productions accidentelles, permit de les classer d'une manière plus précise et plus complète d'après la nature de leurs éléments, '
^ Mais, je l'ai déjà dit, et je ne saurais trop le répéter : une classification basée sur l'étude d'un seul ordre de caractères est toujours systématique; elle ne devient naturelle que lorsqu'on tient compte à la fois de l'ensemble de tous les caractères.
La classification naturelle des tumeurs doit donc reposer à la fois sur la nature de leurs éléments, sur la nature de leur tissu, sur leur mode de formation, sur leur évolution, leurs causes, leur marche, leurs symptômes, leur terminaison. En d'autres termes, elle doit reposer sur la pathologie et sur la clinique, non moins que sur l'anatomie pathologique.
Convaincu de cette nécessité, M. Lebert transporta dans le domaine de la pathologie, et chercha à confirmer par l'observa-
XII INTRODUCTION
tien clinique, les divisions et les distinctions établies par l'analyse microscopique.
Si l'on songe qu'il y a vingt ans, époque où il fit cette difficile entreprise, plusieurs espèces de tumeurs, aujourd'hui bien connues, n'avaient pas encore été découvertes, si l'on songe en outre qu'il faut souvent plusieurs années pour suivre sur un seul malade l'évolution d'une tumeur, que certaines récidives par exemple s'effectuent seulement au bout de dix ans et plus, si l'on songe enfin que l'induction la plus logique ne peut jamais suppléer aux lacunes de l'observation directe, on reconnaîtra que M. Lebert a dû nécessairement commettre quelques erreurs, et l'on pourra même s'étonner qu'il n'en ait pas commis un plus grand nombre.
Il partait de ce principe parfaitement positif, que deux tumeurs dont l'élément fondamental est différent, ne peuvent être le résultat du même travail pathologique, et qu'elles ne sont pas
de même espèce.
En outre, ayant constaté que dans beaucoup de cas des diflerences de structure anatomique coïncidaient avec des différences de propriétés bien manifestes, il admit qu'il devait y avoir toujours une certaine corrélation entre les caractères climques et les caractères anatomiques. Ici encore je pense qu'il était dans le vrai, et i 'espère le démontrer dans le cours de cet ouvrage.
Mais il crut pouvoir aller plus loin, et l'étude d un certain nombre de cas fort bien observés le conduisit à admettre qu il devait y avoir entre les diverses espèces de tumeurs des différences cliniques à peu près proportionnelles à la différence de leurs elémenl; qu'en d'autres termes, l'étude anatomique d'une espèce de tumeur permettait non-seulement de la caractériser, mais encore d'en apprécier approximativement le degré de g^^vite
Or, cette proposition ne peut être admise dans sa généralité Bien que fondée sur beaucoup de faits réels, elle - . demen nar un certain nombre d'observations tout aussi positives. G est Tu'en effet la gravité d'une tumeur ne dépend pas sa structure, de sorte qu'il ne P^^^ P^^^H ^feTe liKe reux et constant entre ces deux choses. M- Lebert e me hâ e d le dire, n'a jamais pensé que ce rapport fût rigwreux , mais il a accord trop de confiance aux inductions que l'on peut en tirer,
INTRODUCTION
et c'est la cause principale des erreurs d'appréciation qu'on lui a reprochées.
Il y avait donc, dans sa doctrine, des imperfections de détail qui ont donné prise à des objections sérieuses. Mais ces objections ne sont que partielles, comme les erreurs auxquelles elles s'adressent, et la doctrine elle-même se maintient dans ses parties les plus essentielles.
Ce qui n'a pas peu contribué à entretenir les discussions auxquelles je viens de faire allusion, c'est l'idée inexacte que de part et d'autre on s'est faite de la valeur et de la signification des distinctions spécifiques. On a raisonné et discuté comme si les espèces de tumeurs constituaient ou devaient constituer autant de groupes séparés les uns des autres par des lignes de démarcation infranchissables. C'est là en effet le sens que la plupart des naturaHstes attachent au mot espèce^ et, en appliquant cette notion à la classification des tumeurs, on a accepté bien à tort, suivant moi, comme point de départ de la discussion, que deux sortes de tumeurs reliées les unes aux autres par une suite plus ou moins continue de formes intermédiaires, ou par une certaine liaison d'hérédité, pouvaient constituer des variétés d'une espèce, mais ne pouvaient en aucun cas constituer deux espèces distinctes.
C'est ainsi, par exemple, que l'existence de certaines tumeurs de la peau ou des muqueuses composées de cellules dont les formes indécises offrent quelques-uns des caractères des éléments cancéreux, tout en conservant quelques-uns des caractères des éléments épithéliaux, a été considérée comme une preuve de l'identité de l'épithéliôme et du cancer.
C'est ainsi encore que certains cas d'épithéliômes et de cancers, observés chez de très-proches parents, ont été invoqués à l'appui de la même opinion.
Ce n'est pas ici le lieu de discuter la valeur de ces exemples particuliers, qui ont été admis avec trop de facilité par les uns, repoussés peut-être par les autres avec trop de ténacité. Je les cite seulement pour faire comprendre ma pensée, et j'ajoute qu'à défaut de ceux-là on en trouverait aisément d'autres. Mais les faits
XIV INTRODUCTION
de ce genre sont très-rares, eu égard au nombre immense de ceux qui rentrent nettement dans un groupe bien déterminé, et cela seul suffit pour montrer la nécessité de consacrer une description spéciale à chacun des groupes reconnus, sans s'inquiéter des cas intermédiaires qui établissent les transitions et les nuances.
Si l'on procédait autrement, on devrait presque renoncer à décrire non-seulement les tumeurs, mais encore la plus grande partie des choses de la nature. Toutes ces choses, en effet, se tiennent et s'enchaînent de si près, que les cas où les délimitations sont brusques et tranchées sont vraiment exceptionnels. Pour arriver à connaître ou à décrire deux groupes voisins, qu'on les nomme genres, espèces, ou variétés, on doit considérer d'abord des types abstraits, que l'on forme en réunissant les caractères de chaque groupe, et en prenant chacun de ces caractères à son degré moyen de développement. C'est ainsi qu'on établit les divisions. Après quoi l'on cherche les modifications que ces t^qies peuvent présenter dans certains cas particuhers, par suite du développement excessif ou de l'amoindrissement exagéré de tels ou tels caractères; delà sorte, l'étude des analogies succède à celle des différences, et c'est ainsi qu'on établit la série.
Eh bien, cette distribution sériaire, que les naturahstes ont reconnue dans les êtres qui composent le monde organisé, et qui est tout à fait indépendante des hypothèses relatives à l'origine des espèces, cette distribution sériaire, que les deux Geoffroy Saint-Hilaire ont constatée également dans les anomahes de l'organisation, elle se retrouve, tout aussi évidente, dans les éléments ou les tissus accidentels qui sont le résultat des troubles de nutrition- c'est même là qu'elle est le plus manifeste, et certes, il n'y •r nas lieu de s'en étonner ; car il est bien naturel que les producîions normales aient plus de fixité, ou, si l'on veut, moms de variabilité dans les formes que les productions pathologiques.
Il faut donc s'attendre à trouver entre les divers groupes de m-oductions accidentelles les liaisons plus étroites, les transitions n 1,^ suivies les lignes de démarcation plus confuses, que celles que 1 histoir'e naturelle nous a habitués à trouver entre les espèces
— nant de savoir si des groupes qui ne sont pas
INTRODUCTION. XV
limités d'une manière plus rigoureuse méritent d'être considérés comme des espèces. Ainsi posée, la question n'est plus qu'une question de mots.
Rigoureusement parlant, il est impossible de transporter dans la pathologie le mot espèce avec le sens absolu que lui donnent la plupart des naturalistes. Mais puisque ce mot, à tort ou à raison, a été introduit depuis longtemps dans notre lang-age, nous pouvons continuer à nous en servir, — sans y attacher d'autre idée que celle de groupes assez distincts et séparés les uns des autres par des caractères assez importants pour qu'il soit possible et utile de les décrire isolément. Je ferai remarquer au surplus que, même en histoire naturelle, la notion classique de l'espèce a été vivement contestée, surtout dans ces dernières années, et que cependant les darwiniens les plus convaincus continuent et contitinueront à décrire et à distinguer les espèces animales ou végétales exactement de la même manière que le font leurs adversaires.
Je ne puis m'étendre plus longuement ici sur ce sujet. C'est dans le corps même de mon livre que le lecteur trouvera de plus amples détails sur la nature des liens morphologiques, anatomiques ou pathologiques qui fusionnent les espèces en série, et sur la nature des caractères distinctifs qui divisent cette série en espèces.
Je n'ai pas la prétention d'avoir introduit le premier dans cette étude la notion de la série et celle de l'espèce. L'une et l'autre, sous des noms divers, et souvent même à l'insu des observateurs,' ont tour à tour dominé les esprits. La notion exagérée de la série a fait les unitaires ; la notion exagérée de l'espèce a fait les spécialisateurs, auxquels, pour le dire en passant, sont dus la plupart des progrès. De là sont nées deux doctrines opposées, et tant que j'ai cru qu'il fallait choisir entre elles, j'ai rencontré, de part et d'autre, des difficultés insolubles. Mais toutes ces difficultés se sont aplanies le jour où, sans obéir à aucune pensée d'éclectisme, j'ai reconnu que, dans l'étude des productions accidentelles, les deux notions de la série et de l'espèce, loin d'être exclusives l'une de l'autre, sont au contraire solidaires l'une de l'autre; que la première sans la seconde ne produit qu'une immense confusion, que la seconde sans la première engendre de fréquentes déceptions, et qu'il faut les combiner pour arriver à la réalité.
INTRODUCTION
La plus grande partie de cet ouvrage est rédigée depuis plusieurs années ; j'en ai publié en J 861 des fragments assez étendus dans un dictionnaire de chirurgie, édité à Londres, sous la direction de M. Gostello [The Cyclopedia ofPractical Surgenj, London, 1861, gr. in-8, art. Tumors); et j'ajoute, pour expliquer le silence que j'ai gardé sur les publications les plus récentes, que le premier livre du présent volume est imprimé depuis deux ans. Si j'ai retardé jusqu'ici l'apparition de cet ouvrage, c'est parce que j'attendais la solution de plusieurs questions soulevées par de récentes découvertes. Certaines espèces ou variétés de tumeurs, étudiées dans ces dernières années, n'étaient connues encore que sous le rapport de l'anatomie pathologique ; c'était beaucoup, assurément, mais cela ne pouvait suffire. Il fallait que l'observation clinique eût fait connaître la marche et les propriétés de ces tumeurs, ce qui demandait beaucoup de temps; car il y a deux caractères de la plus haute' importance, celui de la récidive et celui de la généralisation, dont l'étude exige quelquefois plusieurs années.
J'attendais donc, et j'aurais pu attendre longtemps encore, car toutes les lacunes sont loin d'être comblées, toutes les obscurités sont loin d'être dissipées, et, si la publication d'un Traité des tumeurs devait être ajournée jusqu'au moment où la science aura dit son dernier mot sur des questions que notre génération a vues naître, qui pourrait se flatter de vivre assez longtemps pour voir arriver ce jour inconnu? Je ne me suis donc jamais bercé de l'espoir de pouvoir donner, ni maintenant, ni plus tard, une synthèse définitive. Si j'avais eu l'ambition d'écrire quelque chose qui eût chance de vivre quelque temps, ce n'est pas ce sujet que i'aurais choisi; et d'avance, je suis parfaitement résigné à voir mon livre accomplir sa courte destinée en moins de temps qu il n'en a fallu pour le préparer ; mais j'espère du moins qu'avant de tomber dans l'oubli, il pourra contribuer au progrès, en facilitant aux élèves l'étude des faits et des doctrines, et en attirant l'attention des praticiens sur des problèmes complexes dont la solution no peut être l'œuvre d'un seul.