TUMEURS MALIGNES DE LA LANGUE
qui s'étendait depuis le plancher de la bouche jusqu'au voisinage de l'isthmé du gosier, résolut de tenter l'extirpation de cette tumeur par l'instrument tranchant. Pour se mettre en garde contre l'hémorrhagie, il voulut d'abord lier les deux artères linguales au-dessus de la grande corne de l'os thyroïde; mais il ne put trouver l'artère linguale droite, et ne lia que la gauche. Ne se croyant pas suffisamment garanti contre l'hémorrhagie, il renonça à son premier plan, et se décida à enlever l'organe malade par la ligature en masse. Mais il voulut attendre quelque temps avant de pratiquer cette opération. La tumeur volumineuse, ulcérée, et couverte de végétations fon^ gueuses, avait déjà denné lieu à plusieurs hémorrhagies. A la suite de la ligature de l'une des artères linguales, ces végétations se flétrirent, se détachèrent, et laissèrent sur la langue une profonde ulcération. Pourtant cette amélioration ne fut que passagère; bientôt les hémorrhagies se reproduisirent, et dix-huit jours après sa première opération, M. Mirault se vit contraint de procéder à la ligature en masse, qu'il pratiqua par le procédé sus-hyoïdien. Une anse de fil transversale, dont les deux chefs sortaient par la plaie du cou, fut appliquée ce jour-là sur la moitié gauche de la base de la langue; on réserva pour un autre jour la fin de l'opération. La ligature étant tombée le neuvième jour, après avoir coupé la partie qu'elle étreignait, une seconde ligature fut appliquée transversalement sur la moitié droite de la base de la langue. Il semble donc que cet organe, privé de presque toutes ses connexions, aurait dû tomber en gangrène; il n'en fut rien. A mesure que le second fil coupait les tis'sus, les lèvres de la section se réunissaient au-dessus de lui par première intention, et le sang qui, contre la volonté du chirurgien, arrivait dans la langue à travers cette cicatrice, fut suffisant pour empêcher la gangrène, mais non pour entretenir la nutrition de la tumeur. Celle-ci s'affaissa, se cicatrisa, se résorba; vingt-deux jours après la dernière ligature, il ne restait plus dans la langue qu'un petit noyau induré, du volume d'une noisette, et six semaines plus tard, ce noyau môme avait disparu (1).
La guérison avait été constatée, le 9 septembre 1833, parla Société de médecine de Maine-et-Loire, et il n'est pas question de récidive dans l'observation, communiquée par M. Mirault à l'Académie de médecine, le 30 juillet 1834.
Une opération pratiquée au commencement de mai 1835, par M. Jobert, donna un résultat très-semblable au précédent. M. Jobert
(1) Académie de médecine, séance du 30 juillet 1834, dans Archives Générales Hp m^rfecme, 2«s6rie, t. V,p. 635. «^'«ie*ae
446 LIGATURE DES ARTÈRES AFFÉRENTES
se proposait, comme M. Mirault, de détruire un cancer de la langue par la ligature en masse, et, comme lui, il résolut de pratiquer cette opération en deux temps.
La tumeur, beaucoup moins volumineuse que dans le cas précédent, n'occupait que le tiers moyen de la partie antérieure de la langue; l'opération fut donc pratiquée par la bouche. Le premier jour, le chirurgien appliqua sur l'organe deux anses de fil antéropostérieures, l'une médiane, l'autre latérale; la tumeur était comprise entre les deux anses, qui devaient pratiquer deux sections parallèles, laissant entre elles, à leur partie postérieure, un pédicule assez étroit. Les deux ligatures tombèrent le 13 juin, et ce jour-là, M. Jobert se proposait d'étreindre par une anse transversale le lobe moyen de cette langue trifide; mais le malade demanda sa sortie, promettant de revenir quelques jours après. Il ne revint que le 22 juin, après un mois d'absence; la tumeur n'avait fait aucun progrès, loin de là, car les végétations s'étaient atîaissées, et les ulcérations s'étaient rétrécies. M. Jobert appliqua alors sa troisième ligature, qu'il plaça transversalement en arrière de la tumeur, a La partie circonscrite par le a fil ne tomba pas plus en gangrène que la première fois, et l'ulcéra- « tion était presque effacée, et le gonflement disparu, lorsque le « malade sortit le 21 juillet 1835 (I). »
Ce fait est moins complet que celui de M. Mirault, puisque le malade n'a pas été suivi jusqu'à l'entière guérison de son mal. Mais le rapprochement de ces deux observations n'en est pas moins plein d'intérêt pour nous. Dans les deux cas, des tumeurs linguales fort graves, sinon cancéreuses, du moins épithéliales, ont été traitées par la ligature en masse en plusieurs temps; les anses de fil qui ont été appliquées ont successivement coupé tous leurs vaisseaux nourriciers ; et si ces sections avaient été simultanées, la gangrène en aurait été la conséquence nécessaire; mais, avant que toutes les voies de la circulation naturelle fussent fermées, les vaisseaux capillaires développés dans les cicatrices ont pu ramener dans la tumeur une petite quantité de sang'. La vie des tissus cernés par les ligatures n'a donc pas été anéantie; toutefois elle a été amoindrie à un degré suffisant, et d'une manière suffisamment durable, pour que des tumeurs douées d'une grande malignité locale aient pu perdre leurs premiers caractères, et entrer en résolution.
Ces faits ne doivent donc pas figurer dans l'histoire de la ligature en masse, carie propre de celle-ci est de faire tomber les tumeurs en
(1) Bulletin de thérapeutique, t. XVII, p. 39. Paris, 1839, in-8.