CHAPITRE VII
M. Hughes Bennett, dans son Traité des productions cancéreuses et cancroïdes, publié en 1849, consacra quelques lignes au traitement des cancers par la réfrigération. «Nous retardons évidemment, « dit-il, les progrès des productions cancéreuses par l'application du (( froid.'.. L'application externe du froid est un des moyens les plus a puissants que nous possédions de retarder les progrès du cancer « ou de toute autre production accidentelle (1). » Il paraît résulter de là que l'auteur ne parlait pas seulement d'après ses vues théoriques, et qu'il avait essayé ou vu essayer le Iraitement des tumeurs par la réfrigération; mais cela n'est pas suffisamment établi par le texte L'ouvrage de M. Bennett porte le millésime de 1849, mais la dernière page est datée du 8 décembre 1848. M. James Arnott, de Brighton, connaissait donc probablement cet ouvrage lorsqu'il essaya pour la première fois de traiter un cancer inopérable de 1 utérus par la réfrigération, le 1" janvier 1850. Mais je dois ajouter que depuis plusieurs années déjà, M. Arnott étudiait l'action locale du froid sur les tissus.. Il avait publié en 1847 un travail sur le traitement des maladies inflammatoires par les mélanges réfrigérants (2), et on sait que c'est lui qui a introduit dans la pratique la méthode de l'anesthésie locale par réfrigération (3).
Le but principal de M. Arnott, dans son premier essai, était moins de guérir sa malade, que d'atténuer les vives douleurs auxquelles elle était en proie. Il se servit d'un mélange réfrigérant composé de deux parties de glace pilée, et d'une partie de sel marin; il intro-
(,) Hughes Bennet, On Cancerous and Cancroïd Growths. Edinburgh, 1849, in-8,
^"m' iames Arnott, On Indigestion, etc., With an Account of an improvcd Mode of lXTg Tat or Cold in Irritative and Inflammatory Drseases. Lond , m, in-8.
(3) The Lancet, 9 sept. 1848.
duisit ce mélange jusques sur le col de l'ulérus, à travers un spéculum en gutta-percha. La réfrigération fut maintenue un quart d'heure environ. Le soulagement fut complet et immédiat; les douleurs ne reparurent qu'au bout d'une semaine. Une nouvelle application produisit un nouveau soulagement. Bientôt la malade apprit à se servir elle-même de l'appareil frigorifique, et, au mois d'avril 1830, époque où l'observation fut publiée, le nombre des applications s'élevait déjà à une trentaine. Chose remarquable, la suppuration avait considérablement diminué, la tendance aux hémorrhagies avait disparu, la malade avait recouvré de l'appétit, des forces, de l'embonpoint, et elle pouvait vaquer aux affaires de son ménage (1).
Ce résultat avantageux, obtenu dans un cas où le cancer, déjà ancien, avait envahi tout le col de l'utérus et la partie supérieure du vagin, fit espérer à M. Arnott que la réfrigération pourrait non-seulement calmer les douleurs lancinantes descancers, mais encore arrêter la marche du mal, prolonger la vie des malades, peut-être même « détruire la vitalité des cellules cancéreuses, » et guérir ainsi les cancers rapprochés de leur début.
Deux autres cas de cancers traités par la réfrigération sont mentionnés dans le premier mémoire de M. Arnott :l'un est relatif à une tumeur érectile de la face; il est simplement mentionné, et le résultat du traitement n'est pas indiqué (2); l'autre est relatif à un cancer volumineux , ulcéré et très-douloureux de la mamelle. Une seule application du mélange réfrigérant, maintenue pendant' trois mmutes, dissipa entièrement la douleur, qui quatorze jours après n'avait pas reparu (3).
Ce fut seulement au mois d'avriH854 que M. Arnott fît connaître de nouveaux cas de cancers traités par la congélation. Parmi les nombreuses observations qu'il avait recueillies, il en choisit deux qui, il faut bien le dire, n'étaient pas très-concluantes. Dans un cas, une tumeur de la mamelle, congelée pour la première fois au printemps de 1832, avait considérablement diminué était devenue tout à fait indolente, et était ensuite restée statio'nnaire pendant une année entière (4); dans l'autre cas, le résultat avait
(1) J. Arnott. Praciical Observations of ihe Remédiai Efflcacity of Anœsthesic Température in Cancer, dans The Lancet, 1850, vol. II, p. 257.
(2) Loc. cit., p. 258.
(3) Loc. cit., p. 183.
Isl-Molt'p^'fr or Cancer bu Congélation, dnns The Lancet, 15 avril
été beaucoup moins satisfaisant; les douleurs avaient disparu, mais la tumeur n'avait pas sensiblement diminué (1). L'auteur ajoutait, il est vrai, qu'il possédait des observations plus décisives; qu'il ne les publiait pas pour ne pas exciter l'incrédulité (2). Toutefois, il me paraît bien certain que s'il eût obtenu des guérisons radicales, il n'en aurait pas fait mystère, et d'ailleurs, il ajoutait : «Dans presque « tous les cas où j'ai appliqué le traitement par la congélation, j'ai a vu persister un certain degré de gonflement et de dureté après la « disparition des autres symptômes (3). »
Il est donc permis de croire que jusques-là M. Arnotl ne connaissait aucun cas de résolution complète. Mais quelques mois après (septembre 1854), la Société pathologique de Londres pubba enfin, dans le cinquième volume de ses Transactions, un fait des plus remarquables et des plus instructifs, qui lui avait été communiqué le 20 décembre 1853 par M. Simon. Une tumeur squirrbeuse et non ulcérée de la mamelle, grosse comme une orange, et datant de dix-huit mois environ, fut soumise, au commencement de décembre 1852, à l'application quotidienne de la glace pilée. La durée des séances de réfrigération fut d'abord d'une demi-heure, et plus tard de deux heures et plus. Au bout de quinze jours il y avait déjà une diminution notable; les jours suivants, la résolution marcha avec une rapidité étonnante, et le 8 janvier 1853, après trente-quatre jours detraitement, la tumeur avait à peu près disparu. A l'œil, la mamelle paraissait revenue à l'état normal; au toucher, on sentait seulement une légère induration comme fibreuse, et la malade, se croyant guérie, sortit de l'hôpital.
On pouvait se demander si une tumeur qui avait si promptement cédé à de simples applications de glace, sans mélange de sel marin, était réellement un squirrhe. Mais l'événement prouva que le diagnostic de M. Simon n'était que trop exact. Au mois d'octobre 1853, la malade rentra à l'hôpital ; la peau de la mamelle était le siège de petits tubercules cancéreux ; la glande subjacente était endurcie et squirrbeuse; des ganglions engorgés existaient dans l'aisselle et jusqu'au-dessus de la clavicule; enfin, on sentait à l'épigastre une tumeur volumineuse. La mort survint le 1" décembre. — A l'autopsie, on trouva dans le foie d'énormes masses encéphaloïdes; un très-grand nombre de petits cancers existaient dans les poumons, les plèvres, le péricarde pariétal, enfin, et surtout, dans le péri-
(1) Loc. cit., p. 489.
(2) Loc. cit., p. 416.
(3) Loc. cit., p. 489.