PROCÉDÉ DE LA CONGÉLATION
d'une partie de sel marin pulvérisé. On sait qu'un thermomètre placé dans ce mélange descend à 16° et même à 18% lorsque les proportions sont parfaitement exactes et que les deux substances sont parfaitement mêlées.
Le mélange appliqué directement sur la peau fuserait promptement; il vaut mieux l'entourer d'une gaze. Il s'écoule toujours un peu de liquide qu'on absterge aisément avec une éponge. Pour appliquer le mélange réfrigérant sur le col de l'utérus, M. Arnott se sert d'un spéculum en gutta-percba, substance qui conduit mal le calorique, et qui protège les parois du vagin contre la réfrigération; le liquide provenant de la fusion de la glace est amené à l'extérieur par un siphon. Dans ce dernier cas, la surface qui est soumise à la réfrigération étant peu étendue et située profondément dans une région où abondent le sang et la chaleur, l'action du froid, dans un temps donné, est beaucoup moins intense que lorsqu'on agit sur une tumeur extérieure. M. Arnott prolonge donc la séance pendant quinze minutes au moins, et trente minutes au plus. Mais pour les tumeurs accessibles à travers les téguments, il ne maintient l'application du mélange réfrigérant que pendant trois à cinq minutes.
Lorsqu'on enlève le mélange, la peau est dure et décolorée, et la tumeur subjacente est congelée au moins dans ses couches superficielles. Pour éviter les accidents de réaction qui pourraient être la conséquence d'un dégel trop rapide, on applique aussitôt sur la tumeur de la glace pilée sans mélange de sel marin, et au bout d'un quart d'heure, on remplace la glace par des compresses imbibées d'eau froide.
On n'a vu jusqu'ici survenir aucun accident à la suite de cette courte congélation. Pendant les premières secondes les malades éprouvent une sensation assez pénible, mais bientôt ils ne sentent plus rien.
Dans le procédé de la réfrigération ordinaire, les applications doivent être renouvelées tous les jours, ou môme deux fois par jour. Dans le procédé de la congélation, au contraire, on laisse écouler environ une semaine avant de recommencer.
II est certain que la congélation produit dans le tissu des tumeurs des effets assez durables, puisque plusieurs fois on a vu les douleurs les plus vives disparaître pour plusieurs jours. Dans un cas que j'ai déjà mentionné, et où la séance de congélation n'avait duré que trois minutes, les douleurs n'avaient pas encore disparu au bout de quatorze jours. Une action purement anesthésique, c'est-à-dire limitée aux filets nerveux, ne durerait pas aussi longtemps. Il est donc
probable que la congélation agit non-seulement sur la douleur, mais encore sur la cause de la douleur, ce qui suppose qu'elle modifie réellement l'état du tissu morbide. On peut admettre cette idée sans accepter la théorie de M. Arnott sur la vitalité individuelle des cellules cancéreuses, et sur la possibilité de tuer isolément ces cellules, sans produire la gangrène.
Mais de ce que l'état de la tumeur est modifié par une congélation très-courte, en résulte-t-il que cette modification soit poussée jusqu'au point de faire perdre au tissu accidentel ses propriétés spécifiques? C'est ce qui est plus douteux. On a vu, en efl'et, que dans aucun des faits cités par M. Arnott la résolution n'a été complète; le seul cas où la tumeur ait entièrement ou presque entièrement disparu est celui de M. Simon, qui s'est servi du procédé de la simple réfrigération, et non du procédé de la congélation.
Je n'en puis dire davantage sur les effets d'une méthode jusqu'ici trop peu étudiée.
D'après les faits qui sont venus à ma connaissance, d'après ceux que j'ai observés, je crois pouvoir affirmer que dans beaucoup de cas, cette méthode est un puissant palliatif de la douleur qui complique les tumeurs, cancéreuses ou autres. C'est une ressource peu usitée en France, mais qui me paraît fort précieuse.
J'ajoute, mais avec plus de réserve, que la réfrigération et la congélation peuvent ralentir la marche des tumeurs dites de mauvaise nature; mais ce moyen est trop incertain pour qu'on puisse conseiller de l'appliquer aux tumeurs encore opérables. C'est donc plutôt, dans l'état actuel des choses, une méthode palliative qu'une méthode curative.
M. Follin, qui a consacré un article intéressant à l'analyse des travaux anglais sur la congélation, est arrivé à une conclusion analogue (1); c'est aussi celle de M. Velpeau (2).
La congélation prolongée des tissus étant une cause capable de produire la gangrène, M. Velpeau s'est demandé si l'application d'un mélange réfrigérant maintenu en place pendant un quart d'heure, ne pourrait pas, dans certains cas, remplacer les caustiques, mais il ne me paraît nullement démontré que cette durée fût suffisante. On a pu, par un traitement convenable, ramener à la vie des membres congelés depuis plusieurs heures. D'autres fois, au bout d'un temps beaucoup plus court, la mort des tissus a été irrévocable. La résistance des tissus aux efl'ets de la congélation paraît donc variable
(1) Archives générales de médecine, \° série, t. V, p. 740 (1855).
(2) Velpeau, Traité des maladies du seiti. Paris, 1854, in-8, p. 677.